Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Les Carpates et le Latin. Continuum par Justin Taylor

Marcel Vertès (Budapest, 1895 – Paris, 1961),
Motif textile, avant 1957
Gouache et craie noire sur carton, 24,7 x 22,9 cm,
New York, The Metropolitan Museum of Art

 

On commence à beaucoup parler de Justin Taylor, mais heureusement plus pour son talent de musicien que pour ses facéties capillaires ou ses poses de pseudo-rebelle savamment étudiées pour la caméra ; on ne peut que l’encourager à ne pas dévier de sa route et laisser Jean Rondeau s’imaginer Scott Ross quand il n’est pour l’heure qu’un David Fray du clavecin.

Souhaiter enregistrer une anthologie de sonates de Domenico Scarlatti est sans doute un geste naturel pour tout claveciniste, tant l’écriture du maître de musique de Maria Barbara de Portugal pour l’instrument est idiomatique – on se demande d’ailleurs bien pourquoi on s’obstine à la raboter au piano moderne – et protéiforme, nourrie au contrepoint le plus austère et le plus savant, précieux héritage paternel, comme aux brasillements et aux œillades du folklore ibérique (la Sonate en ré mineur K.141 sur laquelle s’ouvre le récital nous plonge immédiatement dans un tourbillon), tout en étant perméable à l’univers de l’opéra (Sonates en ré mineur K.32 et en la majeur K.208, véritables airs sans paroles) et en préfigurant les foucades (Sonate en ut mineur K.115) et les frissons (Sonates en ré mineur K.213 et en fa mineur K.481) du style « sensible » (empfindsamer Stil). Un florilège Scarlatti, donc, mais pour quoi faire ? Sans parler de la mythique intégrale de Scott Ross, la majorité des noms qui comptent ou ont compté dans le monde du sautereau a gravé le sien et continue à le faire, mû par une intarissable envie qui a pour désavantage de saturer l’offre.
Justin Taylor est un musicien que l’on savait intelligent et que l’on a plaisir à découvrir plus audacieux qu’on l’imaginait ; ainsi qu’il l’explique dans son intéressante note de présentation, il a choisi de risquer un parallèle entre le compositeur aux 555 sonates et Györgi Ligeti, né en Transylvanie en 1923 (la région passe alors des mains hongroises aux roumaines) et mort Autrichien à Vienne en 2006, en se fondant sur leur goût commun pour l’extrême et l’expérimentation sonores, étayant cet improbable mariage de la carpe et du lapin par trois pages illustrant le goût de Ligeti pour des formes baroques qu’il investit pour mieux les réinventer. Le dialogue entre ces deux univers a priori très éloignés fonctionne étonnamment bien et même l’auditeur peu friand de musiques contemporaines, à l’instar de votre serviteur, est susceptible de tomber sous le charme de ces partitions qui, bien que parfois déconcertantes, demeurent abordables ; la technique de l’ostinato utilisée dans la Passacaglia ungherese et Hungarian rock (sous-titré chaconne et avec de curieux accents de bossa-nova), toutes deux écrites en 1978, leur assure une forme de stabilité obsédante contredite par des lignes mélodiques capricieuses, tandis que l’impressionnant Continuum (1968) réussit, au prix d’un véritable défi pour l’interprète, à créer un flux musical continu avec un instrument dont le son n’est organiquement pas conçu pour durer ; le résultat, parfois proche de la musique électronique (on songe à un bombardement ininterrompu de particules), est hypnotique et enivrant, la maestria qu’y déploie Justin Taylor n’étant certainement pas étrangère à cette impression.

Aussi convaincant dans Scarlatti que dans Ligeti, il nous offre un récital de haute volée et d’une remarquable maturité s’agissant d’un jeune homme qui fêtera ses vingt-six ans dans deux jours. Sans jamais constituer un frein à la spontanéité du geste et à la fraîcheur du regard, tout semble ici minutieusement cadré et pesé, fidèle sur ce point au principe cher à Gustav Leonhardt : « quand on joue, on ne pense pas ; on a pensé. » Mises à rude épreuve par les exigences des œuvres, les capacités techniques et la virtuosité de l’interprète apparaissent plus que solides, mais ce qui retient encore plus l’attention est son aptitude à construire et à développer son discours ; sous ses doigts, Scarlatti est sans conteste le contemporain de Bach. Si les sonates les plus emportées n’atteignent probablement pas l’incandescence hallucinée qu’y insuffle un Pierre Hantaï, que son approche singulière met de toute façon à part aujourd’hui dans ce répertoire, elles se lancent crânement et avec une énergie concentrée qui les propulse irrésistiblement en entraînant l’auditeur à leur suite ; un bel exemple est fourni avec la Sonate en fa mineur K.239 dont les éléments folkloriques savamment décantés participent à une sorte de lente combustion souterraine qui finit par se déchaîner dans la Sonate K.519 dans la même tonalité, enregistrée immédiatement à sa suite (quand je vous disais que nous nous trouvions face à un récital intelligent), comme éclate un orage après s’être patiemment constitué. Toute en retenue mais d’une sensibilité frémissante souvent empreinte de vocalité, la réalisation des plus lentes est particulièrement réussie, d’une éloquence intériorisée très personnelle qui fait apparaître bien conventionnelles certaines versions pourtant huppées. Il faut saluer, pour finir, l’excellente captation de Ken Yoshida, à la fois aérée et précise ; il semble qu’avec cet ingénieur du son déjà choisi, entre autres, par Christophe Rousset, le clavecin ait trouvé un serviteur de choix.
Vous pensiez avoir fait le tour des récitals de sonates de Scarlatti ? C’était sans compter le fascinant jeu de miroirs que Justin Taylor a imaginé pour vous et dans lequel il vous appartient maintenant de vous laisser embarquer, immerger, dérouter et, gageons-le, envoûter.

Continuum : Domenico Scarlatti (1685-1757), Sonates K.141, 32, 115, 18, 208, 175, 492, 27, 231, 239, 519 & 481, György Ligeti (1923-2006), Passacaglia ungherese, Hungarian rock, Continuum

Justin Taylor, clavecin d’Anthony Sidey & Frédéric Bal d’après Rückers-Hemsch 1636-1763

1 CD [durée : 69’17] Alpha Classics 399. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Domenico Scarlatti, Sonate en si mineur K.27 (Allegro)

2. György Ligeti, Hungarian rock (Chaconne)

3. Domenico Scarlatti, Sonate en fa mineur K.519 (Allegro assai)

12 Comments

  1. lenormand remi et monique

    14 juin 2018 at 18:43

    Merci Jean-Christophe pour cette chronique, c’est un très beau rayon de soleil pour la journée.
    Justin Taylor est l’un de ceux – très prometteurs- qui comptent pour nous. Nous sommes en parfaite osmose avec toutes vos critiques et la période musicale que vous aimez passionnément.
    A bientôt,
    Amitiés.

    Rémi et Monique Lenormand.

    • J’ai eu une pensée pour vous, chers Monique et Rémi, en publiant cette chronique, me disant que vous y prendriez peut-être plaisir; je suis ravi de ne pas m’être trompé.
      Justin Taylor fait effectivement partie des jeunes musiciens qui ont beaucoup à dire et j’espère que son goût a priori très modéré pour l’exposition médiatique – ça nous change de certains – ne constituera pas un frein trop puissant à sa carrière.
      Grand merci pour votre fidélité; je travaille d’ores et déjà à la prochaine chronique d’un magnifique enregistrement que, je l’espère, vous apprécierez.
      Amitiés,
      Jean-Christophe

  2. Bonsoir cher Jean-Christophe ,
    J’aime le clavecin, surtout lorsqu’il est joué ainsi . Je connais de nom Justin Taylor, j’ai écouté sa note de présentation, j’aime voir cette passion qui l’anime et il sait nous captiver,, je pourrais même presque dire nous « capturer ». Parce que je me suis retrouvée complètement absorbée par ce qu’il joue, en ne voulant pas trop en sortir. … Enfin ce n’est que mon ressenti….
    Merci pour ta très belle et intéressante chronique .
    Je te souhaite une excellente soirée .
    Je t’embrasse bien fort.

    • Bonjour chère Tiffen,
      Puisque tu es une fidèle lectrice de ce blog, tu le connais un peu plus que de nom : j’avais déjà écrit tout le bien que je pensais de lui à l’automne dernier, à l’occasion de son interprétation au pianoforte d’un concerto de Mozart qui accompagnait la Symphonie « La Poule » de Haydn par Le Concert de la Loge 🙂
      Je pense que l’adjectif captivant que tu emploies est très juste, à tel point que je regrette de ne pas l’avoir utilisé dans ma chronique tant il correspond également à l’effet que ce disque produit sur moi.
      Je te remercie pour ton commentaire et te souhaite bon vendredi (il commence sous la pluie ici, mais ça me va).
      Je t’embrasse bien fort.

      • Oui bien entendu que je le connais un peu plus que de nom, je le trouve très attachant d’ailleurs.
        Bon vendredi à toi aussi, ici sous la pluie également, mais toi et moi savons mettre du soleil là où il n’y en a pas ………..
        Je t’embrasse bien fort

        • Nous sommes bien d’accord, ma chère Tiffen, et voici qui nous change de ces musiciens qui se la racontent (cf. les deux cités dans mon introduction).
          Le soleil est de retour ce matin, mais comme tu le dis si justement, qu’il soit là ou pas, il y a toujours suffisamment de beautés sur notre route pour l’éclairer si nous le souhaitons.
          Je te souhaite bon samedi de repos et t’embrasse bien fort.

  3. Peu familier des musiques contemporaines, je suis ici immédiatement capturé par la beauté, la force, l’incandescence de ces pièces de Ligeti. La virtuosité au service de la beauté… Quelle musique, quel interprète, merci !

    • Je n’en suis guère plus familier que vous, Antoine, mais j’avoue que là, j’ai été assez enchanté par ce que j’ai découvert sous les doigts de Justin Taylor, un jeune musicien dont on n’a, je crois, pas fini d’entendre parler (et tant mieux).
      Merci pour votre mot chaleureux.

  4. Bonsoir Monsieur, ce coup de griffe à l’encontre des ‘deux cités’ était-il nécessaire ? Vous voilà pris au piège de trois poisons redoutables : le jeu des apparences, le risque inouï d’une comparaison que rien ne peut justifier parce qu’elle prend appui sur … le jugement de la personne de l’autre – et en cela, vous voilà bel et bien jugé vous-même puisque ce faisant, vous vous ‘séparez’ … Je n’ai pu vous lire plus loin. Mais j’écouterai dès que possible ce que vous nous proposez là. Clin d’œil amusé sur fond de sincères encouragements à poursuivre !

    • Bonjour Madame,
      Je m’attendais à ce que ce coup de griffes (il y en aura d’autres, mais pas envers les mêmes musiciens, l’avantage de poser les choses étant que l’on n’a plus à y revenir ensuite), qui n’a pas surpris ceux qui suivent mes publications depuis déjà quelque temps, déclenche quelques réactions; à ma grande surprise, la vôtre est la seule négative. J’assume complètement de ne pas goûter les poses romantiques (y compris dans son jeu) de David Fray comme de trouver les disques de Jean Rondeau peu substantiels et le tapage fait autour de sa personne insupportable (et il ne faut surtout pas tenter de me faire croire qu’il n’y consent pas); la discrétion et l’audace artistique de Justin Taylor n’en sont que rehaussées, du moins à mes yeux.
      Il n’est pas très important que vous ne m’ayez pas lu au-delà de mon introduction – je ne chronique pas des parutions discographiques pour me chatouiller le nombril en m’imaginant le plus pertinent du monde –; l’essentiel est que vous souhaitiez écouter plus avant ce Continuum, ce qui était mon unique but en le présentant.
      Je vous remercie pour l’honnêteté de votre commentaire.

  5. Claude Amstutz

    19 juin 2018 at 03:31

    Cher Jean-Christophe, il est amusant que, voici peu, j’aie assisté à un concert d’orgue contemporain, avec le « Ragtime » de Maurice Kagel et la « Coulée » de Ligeti: des explorations qui me sont chères. Mais là, non, je n’accroche pas du tout. Pour Scarlatti en revanche, oui, bien que je préfère l’interprétation plus intériorisée d’un Scott Ross présent dans cette chronique passionnante. Au reste, pardonnez ma franchise qui rejoint celle d’un autre de vos lecteurs: Le ton un peu acerbe du début de cette publication – dont je comprends la raison d’être – gâche un peu la suite, même si cette tendance un peu »narcissique » depuis quelques années est agaçante, bien plus présente par ailleurs chez les les femmes, au piano surtout. Cela dit, vous me faites toujours découvrir des interprètes et des oeuvres hors des sentiers battus, et je vous en remercie. Bonne semaine à vous.

    • Je ne suis pas du tout, à quelques exceptions près, amateur de musique contemporaine, Claude, et je me suis surpris moi-même en appréciant ces pièces de Ligeti que j’abordais pourtant à reculons, comme quoi il peut parfois être intéressant de se forcer un peu. Je ne trouve pas, en revanche, que l’interprétation des sonates de Scarlatti par Justin Taylor le cède en intériorité à celle de Scott Ross, qui est certes un monument mais accuse par certains côtés le poids des années.
      Quant à mon introduction un peu piquante, je l’assume pleinement; faire œuvre de critique, c’est aussi parfois dire qu’il y a des choses qui ne vont pas – et vous ne pourrez pas dire que j’en abuse –, sinon on est un fan qui trouve tout formidable, attitude que je laisse bien volontiers aux petits salons qui pullulent sur les réseaux sociaux.
      Je vous remercie pour votre mot et votre fidélité et vous souhaite une belle semaine.

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