Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Des enfances à l’éternel Orient. Maurice Ravel par Les Siècles

« Il faut que les souvenirs remontent et que le soleil des jardins revienne baigner le monde. Alors, par long trilles, le hautbois, tantôt fusant, tantôt sautillant, chante l’allègre mélancolie des autrefois et le goût de bonheur qu’ils laissent au cœur. Ainsi vivons-nous heureux avec nos morts et les jours passés avec eux. »

Michel Bernard, Les Forêts de Ravel, « L’âme errante » (La Table Ronde, 2015)

Odilon Redon (Bordeaux, 1840 – Paris, 1916),
Femme dans une arcade. Femme avec des fleurs, 1905
Huile sur toile, dimensions non précisées, Amsterdam, Musée Van Gogh

 

Au moment où on assiste à une sorte de retour de balancier en défaveur de l’interprétation musicale fondée sur des critères historiques, en partie dû à la paresse d’ensembles « spécialisés » (au moins sur le papier) qui se contentent de reproduire sans plus questionner ni risquer, proposer une anthologie d’œuvres orchestrales de Maurice Ravel sur instruments « d’époque » peut avoir quelque chose de surprenant, voire d’incongru. Sur la lancée d’un Daphnis et Chloé très justement remarqué, François-Xavier Roth et Les Siècles persistent pourtant dans leur judicieuse entreprise consistant à mettre cordes en boyaux, ainsi que bois et cuivres de facture française de la fin du XIXe siècle et des premières décennies du XXe, au service du compositeur dont ils explorent ici deux partitions emblématiques et une moins souvent mise à l’honneur.

L’accueil réservé à Shéhérazade, ouverture de féerie, achevée en 1898 et créée à la Société nationale de musique le 27 mai 1899, fut mitigé, entre applaudissements et critiques acerbes (« du Rimsky tripatouillé par un debussyste jaloux d’égaler Erik Satie »), et si Ravel, qui dirigeait cette première, se déclara satisfait de l’orchestration, il finit néanmoins par remiser assez sèchement cette page « mal fichue » dans un de ses tiroirs, dont elle ne devait sortir qu’en 1975. Entre rêverie et spectaculaire, il serait faux de dire qu’elle échappe totalement aux conventions d’un Orient qui n’est parfois pas sans présenter des similitudes avec les représentations d’un Jean-Léon Gérôme, mais elle n’en révèle pas moins une attention au coloris déjà extrêmement développée et prenant conscience de la palette à sa disposition pour s’exprimer.
Jouissant d’une plus enviable renommée, les deux autres œuvres ont pour points communs d’avoir d’abord été pensées pour le piano et de puiser leur inspiration dans la culture française des XVIIe et XVIIIe siècles. Créé en 1910, Ma mère l’Oye devint ensuite pièce d’orchestre et enfin ballet en 1912, augmenté pour l’occasion d’un Prélude, d’une Danse du rouet et scène et de cinq Interludes. Écrite pour les deux enfants du couple Godebski que Ravel gardait souvent, cette suite de tableaux ruisselle de la féerie propre aux contes et lève le voile sur l’imaginaire d’un compositeur pour lequel l’émerveillement s’accompagne fréquemment d’une pointe de mélancolie, ferment nécessaire de l’émotion et de la poésie ; même les triomphantes volées tintinnabulantes du Jardin féerique final ne peuvent dissimuler complètement cet impalpable trouble qui confère à la fantasmagorie une densité supplémentaire. Cette inclination nostalgique traverse plus nettement encore Le Tombeau de Couperin, dont Marguerite Long assura la première audition le 11 avril 1919, dans lequel la référence explicite à la musique française de l’Ancien Régime fonctionne en trompe-l’œil comme une mise à distance du sujet véritable de l’œuvre, l’adieu aux amis tombés durant la Première guerre mondiale (Ravel s’y engagea personnellement, et je recommande à ce propos la lecture du beau récit de Michel Bernard auquel j’ai emprunté mon exergue) auxquels chacune des six pièces composant la rédaction originelle pour piano (l’orchestration n’en retient ni la Toccata, ni la Fugue) est dédiée et, à travers leur souvenir, le congé à un monde, à une civilisation au raffinement définitivement aboli par l’horreur du conflit. Observer à quel point le compositeur, tout en s’inscrivant clairement dans un héritage, parvient à éviter le piège du pastiche pour se tenir à un point d’équilibre assez miraculeux entre le passé et son présent est une expérience durablement fascinante.

L’écoute de la réalisation des Siècles s’avère non seulement absolument passionnante mais aussi d’un intérêt constamment renouvelé. François-Xavier Roth n’est pas le premier à entraîner ses musiciens dans l’aventure d’un Ravel « à l’ancienne » ; Jos Van Immerseel l’a fait à deux reprises en 2005 et 2013 pour Zig-Zag Territoires, avec la minutie et la finition qu’on lui connaît mais qui ne masquent pas toujours un certain manque de vision globale et de tension. Ces deux ingrédients indispensables pour que ce genre d’approche ne se limite pas à un exercice de style archéologique sont ici bien présents, révélant une lecture certes réfléchie mais également soucieuse de laisser toute sa place à l’instinct et à l’instant, les captations ayant été réalisées sur le vif. L’éventail de couleurs déployé par l’orchestre est réellement séduisant mais sans que l’on puisse à aucun moment parler de dérive esthétisante ; sans jamais rien céder en termes de poésie, le parti-pris du chef, dont l’énergie communicative et l’affectueuse attention pour les partitions sont évidentes, de travailler à la pointe sèche plutôt qu’à l’aquarelle, en préférant donc la netteté parfois acérée du trait à un flou supposément plus artistique, l’impact dynamique aux dérives éthérées, est gagnant et confère à l’ensemble un galbe, un rebond et une diversité de nuances qui rendent justice à la fertilité comme à l’ambiguïté de l’imagination de Ravel et parviennent même à magnifier la délaissée Shéhérazade ici revivifiée avec engagement et subtilité. Par les perspectives sonores et sensibles qu’il ouvre, ce remarquable disque, dont on regrette seulement qu’il n’ait pas bénéficié d’une captation avec un peu plus de relief, constitue un fort bel hommage, tout en ardeur, en rêve et en pudeur, à l’art de Maurice Ravel. Puisse la suite annoncée, dont on espère qu’elle inclura également les concertos pour piano, être de la même eau.

Maurice Ravel (1875-1937), Ma mère l’Oye, Shéhérazade, ouverture de féerie, Le Tombeau de Couperin

Les Siècles
François-Xavier Roth, direction

1 CD [durée : 56’33] Harmonia Mundi HMM 905281. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Ma mère l’Oye : Troisième tableau : Les Entretiens de la Belle et de la Bête — Mouvement de valse modéré

2. Ma mère l’Oye : Cinquième tableau : Laideronnette, impératrice des pagodes — Mouvement de marche

3. Le Tombeau de Couperin : [IV.] Rigaudon — Assez vif

10 Comments

  1. Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Je n’ai jamais « accroché » avec Ravel, et même si ta chronique est très belle ,j’aime beaucoup ton style d’écriture, c’est vraiment très plaisant, mais ……je n’accroche toujours pas. J’ai essayé, mais non ! Je ne doute pas du talent des musiciens, c’est juste une musique qui ne me convient pas.
    Ton tableau est absolument magnifique. J’aime vraiment beaucoup.
    J’hésite toujours à écrire un commentaire lorsqu’il est négatif, mais je respecte trop ton travail pour ne pas le faire.
    Merci et je te souhaite une belle soirée malgré l’écrasante chaleur.
    Je t’embrasse bien fort .

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Je souris en songeant que le premier et peut-être l’unique commentaire sur cette chronique sera celui qui dira qu’il est insensible à la musique de Ravel 😀 Mais tu as eu raison de l’écrire et je te sais gré de ta franchise.
      Il y a des univers envers lesquels on développe plus ou moins d’affinités : je suis ainsi assez incapable d’écouter vingt minutes de Hasse ou de Vivaldi sans que ce me soit pénible. Au moins auras-tu apprécié l’illustration et ce n’est déjà pas si mal.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite une belle soirée.
      Je t’embrasse bien fort.

  2. Un Ravel qui offre une musique onirique avec des accents de Gershwin et de Rimski-Korsakov … je pense aussi à la Folle Journée de Nantes, datant de quelques années où Ravel fut au programme.

    • Il y a plein d’histoires dans ce Ravel-ci, entre son hier et son aujourd’hui qui appartiennent à un déjà lointain passé pour nous qui les écoutons à présent.
      Merci pour ton commentaire, bien chère Marie; ils furent pour cette chronique aussi peu visibles que les miettes de pain utilisées par le petit Poucet pour retrouver son chemin.

  3. mireille batut d'haussy

    3 juillet 2018 at 20:57

    Comment ne pas applaudir au choix que vous avez fait de mettre à l’honneur François-Xavier Roth ? Au moment de sa création, son ensemble Les Siècles relevait un défi singulier et témoigne aujourd’hui de ce qu’amitié et objectifs partagés permettent de réaliser.
    LSO, B. Ph lui ont permis de se mesurer assez tôt à des orchestres aux identités très forte, la Ph de P. de mettre en place une « politique-pédagogie » très personnelle et très engagée, comme disent ses amis de Cologne.
    Bref, que l’on partage ou non ses goûts pour « jusques aux plus furieux du XIXe », ce qui séduit chez lui c’est son indéfectible addiction aux aventures du son.
    Le travail mené avec des compositeurs d’aujourd’hui (des plus cérébraux aux plus instinctifs) n’a fait qu’alimenter son sens, d’abord pondéré, des risques ouverts. Son rapport au Live reflète le besoin d’une présence humaine/ masse vivante comme partie intégrante de l’aventure des sons. Son sens de la coopération avec les acteurs de la scène musicale va très loin, il tient d’une réflexion activiste sur l’avenir de la musique incluant chaque fois plus le public.
    Son phrasé et sa gestique en ont fait un directeur efficace et estimé, mais les liens qu’il sait développer très vite avec les musiciens sont assez stupéfiants et, pour beaucoup, exemplaires.
    Ravel… ici le choix s’est porté sur une navigation ludique vers et dans un monde de l’ailleurs et de l’au-delà où souvenirs et imagination dialoguent avec plus d’âpreté qu’il ne semble bien souvent. Le tombeau de Couperin est une merveille et il n’est pas vain d’écouter les versions qu’en ont donné presque tous les chefs contemporains, sans parler des solistes qu’il a particulièrement inspirés.
    Comme pour tous les ensembles à projets, le disque est toujours là, en gestation, en puissance ; mais François-Xavier Roth et le piano…
    Je ne demande qu’à être surprise et ravie ; je suis plus sceptique.
    Merci pour la complicité Odilon Redon – Ravel et la multitude d’impressions impossible à partager ici. M.

    • Il me semble, Mireille, qu’en employant l’adjectif « activiste », vous avez trouvé celui qui, à mes yeux, définit le mieux le travail de François-Xavier Roth, dont j’ai découvert, au hasard de commentaires parfois fort peu aimables sur Internet, qu’il dérangeait un certain nombre de ceux que je nomme les « assis. » Vous qui semblez bien le connaître confortez l’image que j’ai d’un chef à la fois très engagé et à l’écoute, peu soucieux de complaire aux attentes académiques d’un certain public ou de certaines institutions.
      Je trouve ses propositions sur Ravel absolument passionnantes, avec une âpreté tournant judicieusement le dos à des partis-pris plus désincarnés qui, à mon sens, desservent cette musique qui n’est certainement pas que la magnifique abstraction rêveuse à laquelle on l’a quelquefois réduite. Je partage votre goût pour le Tombeau de Couperin, partition que je trouve saisissante, au piano comme à l’orchestre, et qui a eu la chance d’être bien servie au disque; il est particulièrement heureux que la vision des Siècles n’en offre pas une lecture de plus, mais trace un chemin qu’on ne pourra dorénavant pas ignorer, qu’on y adhère ou non. Nous verrons s’ils osent les concertos pour piano; ce sont des œuvres que j’affectionne.
      Grand merci pour votre intervention, heureuse surprise des petites heures du jour.

  4. lenormand remi et monique

    3 juillet 2018 at 22:17

    Bonsoir Jean-Christophe,

    Il y a effectivement des musiques avec lesquelles on ne « croche « pas, question de configuration interne, c’est tout. Personnellement, Vivaldi – à part la musique d’église-, Telemann, nous insupportent complètement. Nous avons du mal avec Liszt et aussi Chopin même si…
    Ravel et Debussy figurent parmi nos musiciens les plus chéris. Ce cd de Ravel – déjà acheté – est donc le bienvenu.
    Les orchestres nationaux symphoniques sont extra y compris Toulouse et Lille. Malheureusement et surtout pour les phalanges parisiennes, çà roupille trop souvent car ces merveilleux ensembles sont victimes d’un conservatisme assez pénible pour l’auditeur : toujours les mêmes programmes établis selon le schéma du XIX° siècle avec une ouverture, un concerto, une symphonie. Souvent, aucune recherche dans les programmes, il suffit de lire la saison 18.19 de l’orchestre de Paris pour constater l’incohérence des œuvres entre elles au cours d’une soirée. Aucun orchestre parisien ne peut rivaliser avec Berlin, Vienne, Amsterdam, Chicago, Où est l’heureux temps de l’Orchestre de la Société des Conservatoires ? Pourtant les musiciens sont aussi excellents individuellement de part et d’autres des frontières, il y a donc obligatoirement un problème avec une politique de management très certainement déficiente. De plus, aucune recherche dans le jeu et la façon de jouer, les instruments « modernes » ne céderaient jamais la place pour d’autres dits « baroques «. Hélas, mille fois hélas personne ne devrait jouer Ravel ou Debussy sur un Steinway ou un Yamaha ; Ravel sur Erard, Debussy sur Pleyel, oui voilà ce qu’il faudrait faire et entendre, mais n’oublions pas que notre pays reste très conservateur…

    La conséquence est que l’ennui est trop souvent de rigueur dans ces concerts avec un public moins en moins jeune et des salles de moins en moins remplies sauf avec des « vedettes « qui sans s’en rendre compte elles-mêmes tuent l’âme de la musique par leur ego surdimensionné : un comble.

    Avec François Xavier Roth et son Orchestre « Les Siècles «, on est aux antipodes de ce qui précède. Cet Orchestre et son chef -très prometteur- est le seul orchestre en France qui a véritablement quelque chose à dire. Son chef est intelligent et novateur. La formation joue sur des instruments dits « baroques « adaptés en conséquence aux œuvres du répertoire. Nous avons eu l’occasion de les entendre à St Romain de Colbosc – 4000 habitants – banlieue de Le Havre – il y a quatre ans avec Haydn et la cinquième du « vieux sourd » :
    Révolutionnaire, bouleversant autant qu’inoubliable.
    Le Cd de Ravel joué par ces merveilleux musiciens très inspirés avec leur chef est à marquer d’une pierre blanche. Il sera très vraisemblablement suivi d’autres enregistrements pour former une intégrale Ravel. Voilà du neuf, qu’on se le dise au fond des chaumières. Vive la modernité des instruments anciens jamais démodés.

    Fidèles amitiés à vous Cher Jean-Christophe.

    Rémi et Monique Lenormand.

    PS : nous lisons tous vos articles mais dès Juin, sommes très absents du domicile. IL est alors impossible de vous répondre avec un portable. (Les trois derniers cd chroniqués par vous sont en cours d’achat).

    • Chère Monique, cher Rémi,
      Avant toute chose, soyez rassurés, votre commentaire m’est bien parvenu et même en plusieurs exemplaires — merci pour votre ténacité !
      Nous nous retrouvons dans le peu d’appétence pour au moins deux musiciens : Vivaldi (mais vous le saviez déjà) et Liszt, dont je trouve les démonstrations de virtuosité assez rapidement fatigantes; je ne vous rejoins pas, en revanche, sur Telemann auquel je m’intéresse depuis longtemps et dont je trouve la production passionnante; n’oublions pas que pour les contemporains, il était le grand compositeur du moment, et non Bach. Les choses ont bien changé depuis.
      Je tombe plutôt d’accord avec vous pour souligner la routine des orchestres parisiens et leur peu de malléabilité; quand on voit ce qu’un chef comme Simon Rattle a pu réaliser à Berlin, on se dit que nous ne sommes pas près de combler notre retard. Pourtant, quand les bonnes volontés s’unissent, de belles avancées sont possibles; l’exemple qui me vient le plus immédiatement à l’esprit est le travail effectué jadis par John Eliot Gardiner à Lyon.
      Ce que propose François-Xavier Roth à la tête des Siècles est, dans ce contexte, très stimulant et convaincant. L’entreprise n’est pas sans avoir ses détracteurs, mais il est vrai que certains se sont fait une spécialité de descendre ce qui se distingue d’un académisme dont je ne suis même pas certain qu’ils aient conscience d’être les représentants, eux qui s’estiment souvent très « en pointe » (comme les oreilles du roi Midas). Le projet est bien de constituer une intégrale Ravel, mais un Debussy est également annoncé pour l’automne et le chef a évoqué des projets entre autres autour de Berlioz; les chaumières n’ont pas fini de se réjouir et les cénacles de pester !
      Je vous remercie pour votre commentaire nourri et vous souhaite un bel été. Les publications du blog vont se poursuivre durant cette période (que je n’apprécie guère); prenez tout votre temps pour les découvrir à votre aise.
      Bien amicalement,
      Jean-Christophe

  5. Per Tacitum mundi.
    Une source d´émerveillement comme vous notez.
    Merci de me faire connaître ce disque.
    Bien cordialement Jean-Christophe.

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