Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Le fol espoir. L’Octuor de Franz Schubert avec Isabelle Faust

Friedrich von Amerling (Vienne, 1803 – 1887),
Jeune femme au chapeau de paille, 1835
Huile sur toile, 58 x 46 cm, Vienne, Musée Liechtenstein

 

De la part de celui qui a si magnifiquement mis en musique Der Doppelgänger il est légitime de s’attendre à ce que les apparences ne s’accordent pas exactement avec la réalité. Composé dans le courant du mois de février 1824 à la demande du comte Ferdinand Troyer qui, clarinettiste de bon niveau, participa à sa création au printemps suivant, l’Octuor pour clarinette, cor, basson, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse de Franz Schubert dépasse de loin le cadre étroit de l’œuvre de circonstance qu’il aurait pu demeurer. Le commanditaire avait expressément demandé au compositeur de suivre le modèle du Septuor op.20 de Ludwig van Beethoven, créé en 1800 et dont le succès ne se démentait pas depuis ; il se plia à cette exigence en épousant au plus près la structure élaborée par son prédécesseur, tant du point de vue du nombre de mouvements que de leur tempo, l’ensemble revêtant l’allure d’un divertimento à la manière de Mozart. Cette allégeance à une musique destinée à l’agrément d’une société choisie – il faut avoir à l’esprit que nous sommes alors en pleine période Biedermeier, soucieuse de confort bourgeois – s’étend jusqu’au choix de la tonalité de fa majeur, à la saveur agreste et à l’humeur chaleureuse et sereine, là où Beethoven avait préféré un mi bémol majeur plus altier. S’arrêter à ces constats reviendrait néanmoins à rester à la surface des choses en ignorant les ambitions que nourrissait alors Schubert et qui se laissent aisément deviner. En dépit de son caractère chambriste, l’Octuor se distingue en effet du Septuor par une évidente volonté d’ampleur, avec un effectif augmenté d’un violon permettant de disposer d’un quatuor à cordes complet et ainsi d’évoquer l’orchestre, mais également une durée d’exécution supérieure d’une vingtaine de minutes autorisant l’œuvre à atteindre l’heure, une envergure qui sera également celle de la Symphonie en ut majeur (dite « La Grande », D.944) à laquelle Schubert s’attellera en 1825. Comme souvent chez lui, la gamme d’émotions convoquée est large ; si l’entrain et la convivialité prédominent et insufflent un irrésistible élan vital à l’ensemble de la partition – comment ne pas se laisser gagner par la vigueur des ébrouements du long Allegro liminaire ou par l’insouciance primesautière, presque sautillante, du troisième mouvement ? –, les zones plus ombreuses voire incertaines ne sont pas absentes, loin de là, ainsi qu’en attestent l’Adagio à la tendresse délicatement teintée de la rêverie où naissent et poignent les souvenirs heureux enfuis ou, plus fugitivement, l’Andante à variations fondé sur le duo « Gelagert unter’m hellen Dach der Bäume » (« Étendu sous la frondaison lumineuse des arbres ») du Singspiel Die Freunde von Salamanka (D.326, 1815) qui semble la contemplation d’un beau ciel limpide traversé d’une fantasmagorie de fins nuages aux formes sans cesse renouvelées, dont seule l’arrivée de la tonalité menaçante d’ut mineur trouble un instant l’harmonie avant que se réinstalle un impalpable mais profond sentiment de paix se prolongeant dans le Menuetto qui suit, et le Finale, dont l’angoisse de l’Andante molto saille d’autant plus vivement dans cette atmosphère souriante et paisible ; la joie finira cependant par l’emporter, au prix des luttes ponctuant l’Allegro, dans une coda fusant comme un cri de victoire. Même s’il a été conçu pour y faire souffler un très raffiné déboutonné au parfum subtil d’élégante partie de campagne, l’Octuor de Schubert est tout sauf une œuvre de salon, au sens restrictif que peut avoir ce terme ; complexe et ambitieux sous ses dehors pétulants et sans façon, il ouvre largement les bras à des horizons d’une indicible poésie où l’auditeur peut toucher du doigt les rêves d’un musicien de vingt-sept ans refusant de baisser pavillon devant la maladie qui le rongeait et à laquelle il opposait, en dépit de ses accès de mélancolie, une farouche envie de vivre, de jouir de l’instant présent et partagé, un fol et vibrant espoir.

La violoniste Isabelle Faust, qui signe dans le livret une note d’intentions pleine de sensibilité, a réuni autour d’elle sept amis musiciens afin de servir cette partition, ainsi que de délicieuses transcriptions pour octuor de deux des Cinq menuets D.89 signées par Oscar Strasnoy, sur instruments d’époque, une approche qui n’a rien en soi rien de novateur, puisque The Academy of Ancient Music Chamber Ensemble (L’Oiseau-Lyre, 1990), Eric Hoeprich (Harmonia Mundi, 1991), Hausmusik (EMI, 1991), Mozzafiato et L’Archibudelli (Sony « Vivarte », 1996) ou l’Edding Quartet et Northernlight (Phi, 2014) l’ont adoptée par le passé, mais démontre une nouvelle fois que l’intérêt de la musicienne pour cette démarche n’a rien à voir avec une quelconque concession aux modes. Fermement architecturée tout en demeurant fluide, cette nouvelle lecture est clairement celle d’une forte personnalité du violon dont le rôle directeur se perçoit sans jamais prendre pour autant le pas sur les autres pupitres ; de toutes celles citées et réécoutées pour préparer cette chronique, elle me semble jouer le plus ouvertement la carte de la symphonie de chambre par sa recherche très aboutie d’équilibre, de fusion mais aussi de confrontation des timbres (la gestion de la progression des deux mouvements extrêmes est très révélatrice de ce point de vue), heureusement sans hypothéquer la différenciation des couleurs et des caractères où réside un des intérêts majeurs d’une approche « à l’ancienne. ». La complicité entre les instrumentistes, dont il faut souligner la virtuosité même s’ils n’en font pas étalage, est évidente, en particulier dans leur capacité à établir de véritables dialogues sans chercher à se faire de l’ombre ; on devine au contraire leur sourire et leur concentration, et ils nous communiquent leur bonheur de servir une musique de si belle facture. Si l’Edding Quartet et Northernlight, dans leur enregistrement tout à fait recommandable malgré un Finale un rien terne, avaient opté pour un ton résolument beethovénien aux contrastes souvent appuyés, il me semble qu’Isabelle Faust et ses compagnons ont su trouver une esthétique authentiquement Biedermeier en opérant un dosage très juste entre vivacité, simplicité, émotion et retenue, donnant ainsi à l’Octuor de Schubert son juste poids et sa respiration naturelle.

Franz Schubert (1797-1828), Octuor D.803, Cinq menuets et six trios D.89 (n°3 & 5 arrangés pour octuor par Oscar Strasnoy)

Isabelle Faust, violon
Anne Katherina Schreiber, violon
Danusha Waskiewicz, alto
Kristin von der Goltz, violoncelle
James Munro, contrebasse
Lorenzo Coppola, clarinettes
Teunis van der Zwart, cor
Javier Zafra, basson

1 CD [durée : 70’11] Harmonia Mundi HMM 902263. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait choisi :

[IV] Andante, variations I-VII

18 Comments

  1. Michelle Didio

    31 juillet 2018 at 08:13

    Quelle belle respiration matinale, vous nous offrez, en ce début de journée, cher Jean-Christophe. Je vous en remercie. A la lumière de vos écrits et du long andante que vous avez choisi de nous faire entendre, je redécouvre l’oeuvre et suis séduite par l’interprétation si subtile des musiciens. Merci pour ce partage. Je vous souhaite une très belle journée et vous adresse mes amicales pensées.

    • Il me semble, chère Michelle, que prendre un grand bol d’air s’avère de plus en plus nécessaire dans l’atmosphère assez irrespirable de cet été (et je ne parle pas que des conditions climatiques). L’excellent travail des musiciens réunis autour d’Isabelle Faust y contribue et j’ai pris plaisir à lui consacrer de mon temps.
      Je vous remercie pour votre commentaire et vous souhaite une belle journée.
      Bien amicalement.

  2. Pierre MARTIN

    31 juillet 2018 at 13:53

    Sémillante interprétation d’une musique pétillante et allègre comme du champagne. Suis très heureux de l’entendre dans cette belle version qui arrive à propos car elle m’accompagne dans la lecture du livre « Arrière-Saison » d’Adalbert Stifter que je suis en train de lire. Livre qui me permet de m’évader vers des horizons nostalgiques et poétiques, hélas, disparus, mais qui restent néanmoins de délicieux refuges et de nécessaires évasions dans le monde souvent difficile dans lequel nous vivons (ou survivons…).
    Oui la beauté existe encore et cela me rassure.
    Merci, cher Jean-Christophe, et belle journée

    • Je vous avoue à ma grande honte n’avoir jamais lu un seul ouvrage d’Adalbert Stifter, mais les quelques informations glanées dans le sillage de votre commentaire me donnent envie de mettre L’Arrière-saison à mon programme de lectures d’automne. Je demeure persuadé qu’outre ses beautés propres, ce livre me permettra de mieux écouter encore la musique de cette époque.
      Je suis heureux que le travail accompli par Isabelle Faust et ses amis vous ait convaincu autant que moi.
      Soyez sincèrement remercié, cher Pierre, pour votre commentaire et le chemin qu’il m’ouvre.
      Belle fin de journée à vous.

  3. Michel Stockhem

    31 juillet 2018 at 16:35

    Une interprétation de référence ! On ne partagera jamais assez ce type de plaisirs… Soyez donc lu abondamment, cher Jean-Christophe !

    • Même si j’apprécie également beaucoup les propositions, dans une veine plus chambriste, de L’Archibudelli/Mozzafiato et de l’Edding Quartet/Northernlight, j’avoue que celle-ci me séduit tout particulièrement.
      Grand merci, cher Michel, pour votre commentaire inattendu et fort apprécié.

  4. Une truite est venue furtivement offrir quelques éclats d’écailles. Une musique apaisante au fil de l’eau, à écouter sous les frondaisons fraîches auprès d’une rivière …ou les pieds dans le sable et toujours sous un chapeau de paille. Renoir n’est pas très loin (de moi) merci pour ces instants de douceur/

    • La fameuse Truite avait frétillé depuis bientôt cinq ans lorsque Schubert entreprit son Octuor, bien chère Marie, mais la fluidité de l’onde, nécessaire pour que le courant passe, est restée. Quant au paysage, il suffit de se laisser dériver pour accoster en imagination à celui de ses rêves par la grâce des notes.
      Grand merci pour ton commentaire.

  5. Bonsoir mon cher Jean-Christophe
    Quelle magnifique interprétation, J’aime beaucoup Isabelle Faust, je l’ai découverte au fil de tes chroniques, et c’est un réel plaisir que de l’écouter. Quant aux musiciens, les instruments semblent se répondre, et pas un ne prend le pas sur l’autre. C’est vraiment très agréable.
    Merci pour ta chronique, pour le magnifique tableau et pour ce très bel extrait.
    Je te souhaite une très belle soirée mon cher Jean-christophe, sans oublier de t’embrasser bien fort .

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Nos ressentis convergent et s’il y a effectivement une violoniste en chef dans cette interprétation, elle n’a rien d’une autocrate et chaque partie trouve naturellement sa place dans l’ensemble dont elle assure la cohésion. Un seul extrait, mais généreux et varié (c’est le cas de le dire, vu sa nature), sur lequel je compte pour ouvrir l’appétit du reste de l’œuvre.
      Je te souhaite la meilleure des journées et te remercie pour ton commentaire.
      Je t’embrasse bien fort.

  6. Grand merci Jean-Christophe, pour ce cadeau du jour mais aussi ceux « d’hier ».
    Schubert que j’aime tant… je ne saurais laisser passer sans quelques mots.
    Je suis séduite et conquise en tout point : musique, peinture, écriture. Une envie in fine : découvrir cette heure d’octuor par Isabelle Faust et ses amis.
    Inconstante dans l’écriture -pour ne pas dire très rare- je ne vous suis pas moins fidèle à ma façon particulièrement cette année où vous êtes, ce me semble, moins prolifique.
    Quant à vos choix de tableaux, c’est toujours un régal pour l’ignorante que je suis.
    Belle suite d’été Jean-Christophe même si vous n’aimez pas plus que moi cette saison.

    • Bonjour Évelyne,
      Quel plaisir de vous retrouver ! J’avais bien noté, non sans quelque inquiétude, votre absence depuis un moment, mais vous savez que je fais du principe de liberté un des piliers de mon travail et de sa réception. J’ai pris effectivement un peu de distance avec le blog durant presque deux mois, le temps de souffler et d’interroger mon envie de prolonger une aventure qui se poursuit bon an mal an depuis dix ans sous diverses formes.
      Je suis ravi que ce bout d’Octuor ait plu à l’amatrice de Schubert que vous êtes; les interprétations ne manquent pas, mais il me semble que celle-ci est appelée à rester et que l’on y reviendra toujours avec bonheur — je pense l’avoir déjà écoutée une bonne trentaine de fois.
      Je vous espère au mieux et vous remercie d’avoir pris le temps de laisser trace de votre passage.
      Bel août à vous en dépit des températures infernales et à bientôt.

  7. Mireille Batut d'Haussy

    31 juillet 2018 at 22:55

    Lecture et techniques complices font – ici – voler en éclats les « clichés viennois » qui, trop longtemps, ont figé, patiné une oeuvre intensément jouée partout dans le monde (pour les qualités qu’on lui prête et celles qu’elle génère). Soit le jeu ralentit, dramatise, soit il « banalise », dissimule les tensions pathétiques entre « l’ancien et le moderne »; masque, trop souvent, la profonde modernité de cette oeuvre.

    Ici, j’aime l’approche, l’intelligence et jusqu’à ce qui est, parfois, sur le point d’échapper à.
    La façon dont s’immiscent failles et fêlures au plus intime de l’exultation est poignante.

    Le secret de la touche lisse : laisser que le tragique scellé de la joie puisse, à tout moment, affleurer quand une maîtrise rigide ne l’étouffe pas ?

    Il y aurait tant à dire, en termes historiques ou polémiques ; mais, pour l’essentiel, j’ai apprécié votre chronique et ressenti un plaisir intense face au choix du disque auquel
    vous l’avez consacrée.

    Merci, pour de vrai ! M.

    • À mes yeux, Mireille (vous connaissez mes convictions en la matière), cette réalisation part d’emblée du seul postulat valable qui consiste en l’utilisation des instruments formant l’univers familier de Schubert (de la même façon que Bach pense clavecin); malgré Isabelle Faust, je ne me serais sûrement pas arrêté à ce disque si ça n’avait pas été le cas. Cette base étant posée, encore faut-il des artistes capables de dépasser le stade de l’archéologie; l’écoute montre à quel point c’est le cas et la lecture du texte d’Isabelle Faust permet de réaliser à quel point ce projet est tout sauf de circonstance. La patine des traditions faussées, prétendûment viennoises, ne pouvait avoir sa place dans cet équilibrisme amoureux où, comme vous le notez, on sent affleurer le drame sous l’insouciance affichée.
      Un bien sincère merci pour votre commentaire; vous imaginez sans mal que la publication de cette chronique n’a pas été sans pensée pour vous.

  8. Décidément, Isabelle Faust est une de mes révélations heureuses de ces dernières années, grâce à vous et une amie qui, la première, m’avait offert les sonates pour violon et piano de Beethoven. Celui-ci rejoindra bien vite les autres: chacun y tient sa place, au service de l’oeuvre… Merci Jean-Christophe!

    • Vous allez sourire, Claude : les Sonates pour violon et piano de Beethoven par Isabelle Faust et Alexander Melnikov constituent ma dernière entorse notable à mon régime exclusivement à base d’instruments anciens, comme vous le savez; je ne serais d’ailleurs pas surpris qu’elle les remette sur l’ouvrage dans cette optique un jour ou l’autre.
      Je pense que vous allez passer de très bons moments avec cette version de l’Octuor de Schubert dont le charme semble assez inépuisable.
      Merci pour votre mot.

  9. cet octuor de Schubert m’avait mystérieusement échappé .
    merci pour cette belle et intrigante découverte .
    et pour le plaisir de vous lire.
    JPB

    • L’expérience que vous décrivez correspond exactement à la raison majeure pour laquelle je tiens ce blog : permettre à qui le souhaite de découvrir des œuvres qui auraient pu lui échapper.
      Je suis ravi que ça ait été le cas pour vous avec ce magnifique Octuor de Schubert et je vous remercie de m’en avoir laissé témoignage ici.

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