Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Month: août 2018

Albion Leaf 1. Londres, L’ombre : A London Symphony de Ralph Vaughan Williams

Jacques-Émile Blanche (Paris, 1861 – Offranville, 1942),
Ludgate Circus, entrée de la City (novembre, midi), c.1910
Huile sur bois, 104,8 x 81,6 cm, Londres, Tate Gallery

 

Tout commence dans des couleurs estompées, semblables à celles des tableaux peints par Monet à Londres dans les premières années du XXe siècle, une impression d’avant le lever du soleil sur la ville qui lentement émerge de sa nuit. La genèse de la Deuxième symphonie de Ralph Vaughan Williams, mieux connue comme A London Symphony et qui demeure sa plus régulièrement jouée et enregistrée, est indistincte comme ces minutes du crépuscule ; le compositeur lui-même s’est complu dans un certain mutisme à l’égard de ses sources d’inspiration et s’est efforcé de brouiller les pistes sur ses intentions afin de ne pas laisser enfermer l’œuvre dans des descriptions réductrices à trop vouloir débusquer le détail pittoresque.

À la fin de l’hiver 1908, Vaughan Williams rentra de Paris où il séjournait depuis la mi-décembre 1907 afin de prendre des cours auprès de Maurice Ravel, quelques semaines d’apprentissage qui allaient avoir une influence déterminante sur son développement artistique. Il avait bénéficié d’une recommandation auprès du musicien basque de la part de son compatriote notoirement francophile Frederick Delius dont une partition connut précisément sa création londonienne le 26 février de cette année (deux reprises eurent lieu les 7 mars et 14 avril) : Paris, A Night Piece — The Song of a Great City. Ce Nocturne pour orchestre composé au tournant du siècle est constitué d’une suite d’impressions parisiennes contrastées, tantôt méditatives, tantôt ronflantes, et son introduction présente un si grand nombre d’analogies (tonalité, nuances, utilisation de l’intervalle de quarte) avec celle de la London Symphony qu’une influence de l’une sur l’autre semble difficilement écartable, d’autant que le projet initial de Vaughan Williams, selon ses dires, était la composition d’un poème symphonique sur Londres ; à cette première idée, l’ouverture Cockaigne (In London Town) d’Edward Elgar, jouée la première fois en 1901, avait sans doute également pu servir de plus lointain aiguillon.
En 1909 furent rassemblés en volume les épisodes de Tono-Bungay de Herbert George Wells, un roman paru sous forme de feuilleton dans The English Review à partir de décembre 1908. Dans une de ses lettres au musicologue Michael Kennedy, le compositeur indiqua le dernier chapitre de cette œuvre, intitulé « Night and the Open Sea », qui voit le narrateur, George Ponderevo, gagné par une contemplation aussi picturale que mémorielle (« As I passed down the Thames I seemed in a new and parallel manner to be passing all England in review »), descendre la Tamise jusqu’à la mer, comme source de la coda de sa Deuxième symphonie, mais les trois mouvements de ce que Wells nomme lui-même « the London symphony » dessinent page après page, avec un lyrisme à la fois frémissant et traversé par un désenchantement nourri d’une tangible ironie, un portrait de la ville que Vaughan Williams avait probablement à l’esprit en concevant d’autres passages de sa partition que son seul Épilogue.
Delius et Wells furent donc probablement deux des étincelles les plus vives qui permirent à la London Symphony de commencer à prendre vie dans l’esprit de son auteur ; il s’y adonna essentiellement, suppose-t-on, à partir de la mi-1911, l’année suivant la première de la Fantasia on a Theme by Thomas Tallis et de A Sea Symphony données respectivement en septembre et octobre 1910, jusqu’à la fin de 1913. Créée au Queen’s Hall de Londres le 27 mars 1914 sous la direction de Geoffrey Toye, l’œuvre vit son succès initial largement éclipsé par la survenue de la première Guerre mondiale ; elle ne fut plus rejouée dans la capitale anglaise avant 1918 mais contribua à désigner Vaughan Williams comme un des, sinon le chef de file des compositeurs britanniques apparus avec le siècle. L’histoire de la partition ne faisait que commencer. Envoyée à Fritz Busch en Allemagne, elle se perdit dans le tumulte du conflit et dut être reconstituée pour une exécution à Bornemouth en février 1915, ce qui offrit l’occasion au compositeur de préciser dans une note d’intentions que « Symphonie d’un Londonien » eût été un titre plus approprié et de prendre ses distances avec toute tentation de la réduire à une dimension trop descriptive (« elle est destinée à être écoutée comme de la musique « absolue » ») en dépit de ses nuances de « couleur locale » dont la sonnerie de Big Ben est sans doute la plus universellement identifiable. Vaughan Williams lui fit ensuite subir, plus qu’aucune autre de ses symphonies, une série de révisions drastiques en 1918, 1920 (première version publiée) et 1933-34 (cette dernière aboutissant à la mouture définitive éditée en 1936), qui certes resserrèrent son propos – l’œuvre originale fut au total amputée d’un bon tiers, passant d’un peu plus d’une heure à une petite quarantaine de minutes – et en accrurent la tension, une volonté qui s’était visiblement manifestée chez lui dès après la première exécution, mais éliminèrent malheureusement nombre d’épisodes plus sombres ou mélancoliques et souvent d’une grande poésie aux forts accents personnels, ainsi le remarquable Andantino inclus originellement dans le dernier mouvement.

La London Symphony est un Janus, dieu des passages – ianua en latin désigne la porte – tant en elle-même que dans la trajectoire personnelle de Vaughan Williams. Soumis à une dualité permanente entre jour et nuit, couleurs vives et estompées, le regard qui contemple le présent y juxtapose sans cesse bouffées nostalgiques du passé (particulièrement prenantes dans l’ample méditation lyrique du Lento) et anticipation trépidante de l’avenir dans une célébration émerveillée de la beauté de la cité et de son activité (l’Allegro risoluto liminaire est une sorte de « Populous cities please me then » du début du XXe siècle et le Scherzo fait entendre les échos des divertissements de la ville, théâtres et tavernes) contrebalancée par une perception teintée de pessimisme voire angoissée devant l’emballement de la civilisation menaçant de détruire toute trace d’harmonie, comme en témoignent entre autres les violentes, presque stridentes éruptions du mouvement final. Il n’est sans doute pas anodin que parmi les quelques éléments de « couleur locale » émaillant sa partition, le compositeur ait particulièrement mis en valeur le carillon de Westminster qui ponctue la fin du Prologue et le début de l’Épilogue, métronome inflexible rappelant l’inexorable fuite du temps, opérant ainsi un basculement subtil du particulier à l’universel. Ce mouvement de balancier me semble également assez net lorsque l’on met regard cette symphonie avec sa prédécessrice, A Sea Symphony, dont l’exaltation océanique fortement teintée de panthéisme (« O thou transcendent ») faisait une aventure à la vastitude proprement sur-humaine ; en comparaison, A London Symphony semble étrécir l’horizon en le réduisant aux limites d’une ville, même agitée par les soubresauts tumultueux de ses métamorphoses, mais Vaughan Williams opère in fine une ouverture vers le large dans les miroitements mystérieux de l’Épilogue et sa conclusion qui tient plutôt de la dissolution, comme les brumes d’un rêve. En mettant le point final à cette œuvre qu’il dédia à la mémoire de son ami George Butterworth, tué lors de la Bataille de la Somme en 1916, le musicien ignorait que s’éteignait avec elle le temps d’une certaine innocence, celle du vol insouciant des alouettes dans un ciel encore vierge de menaces (The Lark Ascending est la dernière pièce qu’il acheva avant l’éclatement de la Grande Guerre) ; au-delà de l’évocation de la cité londonienne, l’ancien monde dont elle raconte l’effacement progressif (« the trim scheme of the old order is altogether dwarfed and swallowed up » pour emprunter à nouveau à Tono-Bungay) avec une nostalgie d’autant plus aiguë que son créateur avait étudié de près aussi bien les chansons traditionnelles anglaises que le répertoire élisabéthain et jacobéen qui furent une source d’inspiration constante tout au long de sa carrière, allait s’effondrer dans le fracas des armes, anéanti par un conflit mondial aux rougeoiements de boucherie. Écouter A London Symphony, c’est assister, ébloui, au spectacle d’une civilisation qui s’étourdit de progrès en entendant, le cœur en larmes, son chant du cygne.

Pistes discographiques :

Il est difficile de choisir une version « idéale » d’A London Symphony dans la riche discographie de l’œuvre. Les lectures dirigées par Adrian Boult sont, par exemple, essentielles à connaître, en particulier celle enregistrée en janvier 1952, plus vive que celle de mars 1971 mais handicapée par sa captation en mono, tout comme les interprétations de Bernard Haitink (EMI) ou Bryden Thomson (Chandos) ou la toute récente gravée par Andrew Manze (Onyx Classics) dans le cadre d’une intégrale en cours. La réalisation qui me semble trouver un excellent point d’équilibre entre pittoresque et lyrisme, énergie et mélancolie est celle de Vernon Handley à la tête du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra.
Le curieux se reportera avec fruit à la version originale de 1913 sous la baguette inspirée de Richard Hickox (Chandos) et à celle de 1920 dirigée avec brio par Martyn Brabbins (Hyperion, dans le cadre d’une intégrale en cours).

Ralph Vaughan Williams (1872-1958), A London Symphony

Royal Liverpool Philharmonic Orchestra
Vernon Handley, direction

1 CD (enregistré en 1992, avec la Symphonie n°8) EMI Eminence (réédité dans la série « Classics for Pleasure ») 0777 7 64798 2 8

Extrait choisi :

[I] LentoAllegro risoluto

Version originale (1913) : London Symphony Orchestra dirigé par Richard Hickox. 1 CD Chandos Records CHAN 9902

Version révisée (1920) : BBC Symphony Orchestra dirigé par Martyn Brabbins. 1 CD Hyperion CDA 68190.

À écouter en ligne en suivant ce lien (à partir de 59’36), la lecture assez éblouissante donnée le 31 juillet 2018 dans le cadre des Proms au Royal Albert Hall par le BBC Scottish Symphony Orchestra sous la direction de Andrew Manze.

Savants soleils. Zuguambé par la Capella Sanctæ Crucis

Bento Coelho da Silveira (Lisbonne, 1617 – 1708),
L’Annonciation, c.1656
Huile sur toile, 98 x 113 cm, Lisbonne, Museu São Roque

 

Contrairement à sa voisine espagnole, la musique portugaise des XVIIe et XVIIIe siècles demeure relativement méconnue hors de ses frontières, le seul nom surnageant de l’oubli, et encore fort modestement en dehors du cercle des amateurs de clavecin, étant celui de Carlos de Seixas. Dans ce contexte de disette, un projet comme celui de la Capella Sanctæ Crucis, ensemble fondé en 2012 par le cornettiste et flûtiste Tiago Simas Freire, apparaît particulièrement courageux et stimulant puisqu’il s’est donné pour mission principale d’exhumer, d’étudier et de redonner vie à des œuvres tombées dans l’oubli le plus complet.

Pour leur premier disque, les hardis musiciens qui l’animent nous entraînent au monastère de Santa Cruz de Coimbra, important établissement religieux fondé en 1131 qui après avoir eu partie liée avec le pouvoir tout au long de la période médiévale devint, dès le deuxième quart du XVIe siècle, un des foyers de l’humanisme au Portugal. Si l’on en juge par le nombre de manuscrits à nous être parvenus, il devait également y régner une intense vie musicale nourrie par des compositions dont la variété indique une grande perméabilité aux idiomes locaux ou plus lointains, selon une double dynamique d’intégration d’éléments populaires et savants. Les traces de ces derniers que l’on observe dans les pièces composées en 1649 pour la Nativité et en 1650 pour la Fête-Dieu et l’Ascension proposées dans cette anthologie sont d’ascendance italienne nettement teintée toutefois de tournures hispaniques. L’Octavo calendas Januarii est ainsi une monodie accompagnée riche de passaggi qui n’est pas sans évoquer l’esthétique des camerate florentines, l’usage de la polychoralité atteste la connaissance des pratiques vénitiennes (Hodie nobis cælorum Rex en offre un bel exemple) et Al son que los christales montre une implantation tout aussi évidente du madrigal. Le caractère ibérique trouve à s’exprimer encore plus ouvertement dans la forme autochtone du villancico, ce chant affichant jusque dans son nom ses origines populaires et qui évolua vers des élaborations de plus en plus savantes, à tel point qu’il put devenir le vecteur de textes religieux, essentiellement à partir du XVIIe siècle et principalement, mais pas exclusivement, dans le cadre des fêtes de Noël. Il s’agit indubitablement d’une terre de rencontres musicales où les frontières entre sphères sacrée et profane se confondent au point de s’abolir, où les traditions se métissent comme le montrent les textes en « langue de Noir » (il est, à ce propos, tout à fait regrettable que l’éditeur nous prive des textes chantés et de leur traduction), et où priment le rythme, la couleur, l’expression des affects et, bien qu’il s’agisse d’une forme codifiée avec son alternance de refrain et de couplets, ces derniers étant eux-mêmes subdivisés en deux parties dont la vuelta chantée sur la mélodie du refrain, la plus grande spontanéité.

D’énergie mais aussi de savoir-faire, les musiciens de la Capella Sanctæ Crucis n’en manquent pas et ils nous livrent un florilège aussi ensoleillé – les temps de l’année liturgique documentés se prêtent volontiers à l’allégresse – que savant. Tiago Simas Freire, dans son texte d’introduction, ne cache pas son bonheur de voir ses recherches musicologiques prendre chair et il est incontestablement parvenu à insuffler son enthousiasme à ses troupes, offrant à l’auditeur une heure de musique sans temps mort, tout juste ponctuée par quelques courtes pièces instrumentales plus méditatives, pleine de générosité, durant laquelle aucun pupitre ne s’économise, quitte à frôler très ponctuellement la mise en danger du côté des voix par ailleurs fort agiles et montrant une vraie personnalité, pour donner sans cesse le meilleur de lui-même. Chef en tête, les instrumentistes, très engagés, apportent une véritable richesse de textures et de coloris à cette foi gagnée par le chaloupement voire l’ivresse de la danse, quand bien même leur présence se limite à un discret continuo. Il faut également souligner la finesse de réalisation de l’ensemble, dont les effets justement placés et dosés ne tombent jamais dans le grand-guignol, et qui ne surjoue jamais le côté populaire en se gardant de toute caricature ; ces qualités sont indubitablement le signe d’une approche mûrie et d’une intelligence à l’œuvre. Il reste à espérer que la Capella Sanctæ Crucis trouvera les soutiens indispensables pour poursuivre sa tâche ; le répertoire inédit qu’elle nous révèle dans ce premier disque est en effet aussi intéressant que séduisant et il a trouvé en Tiago Simas Freire et ses compagnons des serviteurs à la fois passionnés et respectueux.

Zuguambé, musique pour la liturgie du monastère de Santa Cruz de Coimbra c.1650 : œuvres de Pedro de Cristo (c.1550-1618), Diego de Alvarado (c.1570-1643), Agostinho da Cruz (c.1590-1633), Dom Jorge (fl. début XVIIe siècle) et anonymes

Capella Sanctæ Crucis
Tiago Simas Freire, cornets, flûtes, cornemuse & direction

1 CD [durée : 57’31] Harmonia Mundi HMN 916107. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Oy que los Cielos se alegran (villancico, Ascension)

2. Credidi propter quod (psaume, Fête-Dieu)

3. Al Neglio de Mandiga (villancico de Negro, Nativité)

Vélin/Vergé 4. Éclats de voies : la Venise de Bassano et des Gabrieli par Les Traversées Baroques

Jacopo Robusti, dit Tintoret (Venise, 1518 – 1594),
La Vierge et l’Enfant adorés par saint Marc et saint Luc, c.1570-75
Huile sur toile, 160 x 228 cm, Berlin, Staatliche Museen, Gemäldegalerie

 

Pour qui écoute de la musique ancienne depuis plus de trente ans, la réapparition cyclique de certains types de programme a quelque chose de décourageant, distillant le sentiment que l’histoire de la redécouverte en particulier des œuvres de la période dite baroque a tendance à radoter plutôt qu’à progresser. J’avoue ainsi avoir été un peu surpris de voir les Traversées Baroques qui, jusqu’alors, nous avaient plutôt habitués à dénicher avec talent des compositeurs oubliés, ainsi que le prouvent ses quatre disques consacrés à ceux actifs en Pologne au temps de la dynastie Vasa (regroupés en un très recommandable coffret intitulé Salve Festa Dies), proposer, à l’instar de La Fenice ou des Gabrieli Consort and Players autrefois, un programme consacré à l’âge d’or de Saint-Marc de Venise.

Il faut néanmoins reconnaître que la vie culturelle de la Cité des Doges durant le XVIe siècle a de quoi retenir durablement l’attention, tant elle s’avéra florissante. Ce n’est évidemment pas par hasard qu’elle attira, venant parfois de fort loin, tant d’imprimeurs (on songe, par exemple, au Champenois Nicolas Jenson), d’intellectuels (L’Arétin s’y installa définitivement en 1527), de peintres (Albrecht Dürer y séjourna en 1495 et en 1506-1507) ou de musiciens. L’année même de l’arrivée de L’Arétin, la Sérénissime accueillit, dans des conditions nettement moins rocambolesques que celles du poète fuyant les spadassins de Frédéric de Gonzague, un Flamand qui, tant au travers de ses œuvres que de son enseignement, allait radicalement accroître la renommée musicale de la ville lagunaire en lui permettant d’atteindre un rayonnement inédit : Adrian Willaert (c.1490-1562). Formé en grande partie à Paris auprès de Jean Mouton, il fut nommé, fait exceptionnel qui ne se reproduisit que pour Monteverdi dans une institution où ce type de recrutement s’effectuait en interne, au poste de maître de chapelle de Saint-Marc sur intervention personnelle du doge, Andrea Gritti. Willaert incarne la synthèse accomplie entre l’époustouflante virtuosité polyphonique des maîtres du Nord et une façon nouvelle d’envisager le rapport entre mot et musique développée en Italie et alors à la pointe de la modernité ; il est également non l’inventeur de la technique du double chœur, dont les premières traces, remontant à la fin du XVe siècle et peut-être véronaises, sont conservées dans des manuscrits de la bibliothèque Estense de Modène, du moins le premier dont les salmi spezzati furent publiés en 1550, traçant le chemin vers la polychoralité flamboyante qui donnera son lustre à la musique sacrée vénitienne tout au long de la seconde moitié du XVIe siècle avec des répercussions durables au-delà de son aire géographique.
Lorsque l’on pense aux cori spezzati, le nom qui vient le plus naturellement à l’esprit est celui des Gabrieli. Andrea (c.1533-1585) fut sinon l’élève du moins l’héritier direct de Willaert et s’il n’obtint jamais le poste de premier organiste de Saint-Marc qui échut à Claudio Merulo en 1566 quand lui fut nommé au second, l’influence de sa musique la plus progressiste publiée après sa mort par son neveu Giovanni (c.1554-1612) – les recueils édités de son vivant se ressentent, eux, de l’empreinte de Lassus, qu’il fréquenta – fut considérable, particulièrement sa recherche d’effets sonores au moyen de l’alternance et de l’opposition des différents chœurs mais également de leur individualisation. Giovanni, qui succéda à Merulo en 1585 et fut le maître de Heinrich Schütz au cours de la première décennie du siècle suivant, se mit à l’école de son oncle dont il amplifia les trouvailles en matière d’intrication des voix et des instruments en les mettant au service d’une exigence accrue d’expressivité également patente dans ses madrigaux où il expérimente le stile concertato promis au bel avenir que l’on sait et dont on trouve déjà un écho dans les Concerti ecclesiastici de Giovanni Bassano (c.1558-1617), un des derniers grands virtuoses du cornet dont, signe des temps, la succession au poste de maestro del concerto de Saint-Marc fut confiée à un violoniste, publiés en 1598 et 1599 ; en faisant usage de dissonances et de madrigalismes, d’une variabilité rythmique et d’une demande de virtuosité jusqu’alors inédites, Giovanni Gabrieli, à l’image de la révolution de l’espace et du temps s’appuyant sur la traduction des actions comme des émotions saisies à l’instant de leur survenue opérée par les peintres contemporains que sont Titien, Véronèse – comment ne pas penser à sa soif de couleur en écoutant ces musiques ? – et surtout Tintoret, ouvre grand la voie au premier baroque dont Venise pourra s’enorgueillir d’avoir serti dans sa couronne l’éclat d’un des astres majeurs, Claudio Monteverdi.

Les anthologies consacrées aux compositeurs vénitiens de la Renaissance tardive se distinguent généralement par leur rutilance, leurs partitions se prêtant souvent à merveille à des exécutions toutes de pompe démonstrative. Une des nombreuses qualités du florilège proposé par Les Traversées Baroques est précisément de ne pas suivre cette habitude et, sans renoncer au brillant, de faire une large place à une ferveur plus intériorisée qui confère à ces pages une dimension plus intimiste et orante. L’effectif convoqué de sept chanteurs et d’autant d’instrumentistes pourrait paraître modeste, mais il s’avère au contraire idéal de réactivité et de souplesse pour rendre justice avec beaucoup de finesse aux trouvailles rythmiques et harmoniques qui parsèment ces pages ; il faut dire que les musiciens impliqués dans ce projet sont tous des spécialistes parfaitement aguerris dans l’interprétation de ce répertoire et accoutumés à travailler ensemble, cette connaissance technique et humaine posant les solides fondations propices à laisser se développer la liberté dans l’ornementation, mais aussi la ferme discipline individuelle doublée de l’écoute mutuelle aiguisée toutes deux indispensables pour exalter la polychoralité sans confusion ni débordement. Sous la direction précise d’un Étienne Meyer que l’on devine très attentif aux équilibres et aux textures sonores, la musique se déploie avec une énergie soutenue et une solennité sans pesanteur très convaincantes. Les voix, justes et lumineuses, parviennent à se fondre sans rien abdiquer de leur caractère (on reconnaît les chanteurs à l’oreille), le soin apporté au coloris à tous les pupitres est remarquable et il faut souligner le plaisir palpable de jouer des instrumentistes non seulement en soutien et dialogue avec les voix mais aussi dans les pièces qui leur sont dévolues ; leur sensualité et leur virtuosité nous régalent à chacune de leurs interventions. Portée par une captation qui lui apporte l’espace nécessaire sans diluer le son, cette réalisation s’avère une des meilleures parmi celles consacrées récemment à des musiques que nous pensions bien connaître mais qui sonnent ici avec un souffle renouvelé, sans empois ni précipitation, rendues comme rarement à leur dimension liturgique.

San Marco di Venezia, l’âge d’or : œuvres vocales et instrumentales de Claudio Merulo (1533-1604), Andrea Gabrieli (c.1533-1585), Giovanni Gabrieli (c.1554-1612) et Giovanni Bassano (c.1558-1617)

Les Traversées Baroques
Laurent Stewart, orgue Renaissance de la cathédrale de Valvasone
Étienne Meyer, direction

1 CD [durée : 71’43] Accent ACC 24345. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Giovanni Bassano : Viri sancti à 6

2. Andrea Gabrieli : Toccata del nono tono

3. Giovanni Gabrieli : O Jesu mi dulcissime à 8

Vélin/Vergé 3. Au verger du songe : En seumeillant par l’Ensemble Sollazzo

Maître anonyme français, Paris, début du XVe siècle,
Le Songe de Scipion ; Guillaume de Lorris rêvant, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (feuillet),
Ms. Ludwig XV 7, fol.1, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Aucunes genz dient qu’en songes
n’a se fables non et mençonges ;
mes l’en puet tex songes songier
qui ne sont mie mençongier,
ainz sont après bien aparant »
Une des plus célèbres œuvres littéraires du Moyen Âge occidental, Le Roman de la Rose, commence par un éloge de sa propre substance : le rêve. L’image souvent terriblement faussée que nous avons aujourd’hui de la société médiévale fait que nous l’associons plus volontiers au fracas des batailles qu’à l’évanescence des songes, ce en quoi nous nous trompons puisque nombre de témoignages littéraires mais également iconographiques attestent non seulement leur présence mais leur importance dans l’univers mental des hommes d’alors.

Contrairement à la conception moderne qui la lie intimement à l’individu, l’activité onirique a longtemps été regardée, à l’époque médiévale, comme lui étant extérieure : on estimait que les images venaient d’une autre dimension et étaient, de ce fait, porteuses de sens pour la collectivité. Cette conception est parfaitement illustrée par En seumeillant de Trebor, un mystérieux compositeur actif à la fin du XIVe siècle dont le style d’une grande complexité rythmique relève de ce que la musicologie nomme ars subtilior et qui semble avoir eu un penchant affirmé pour les textes à connotation historique et mythologique, dont le songe, contenant justement une référence humaniste à l’Antiquité, se colore de connotations clairement politiques dans le contexte de la préparation d’une expédition militaire de Jean Ier d’Aragon en Sardaigne en 1389.
En dépit de leur présence dans la Bible, l’Église eut longtemps une attitude ambivalente à l’égard des rêves, moment de contact avec Dieu pour les uns (une position exprimée, par exemple, par Tertullien dans son De anima au IIIe siècle), source de tracas, d’erreur, voire d’hérésie, d’autant plus détestable que suspecte de relents de paganisme pour les autres (l’Ecclésiaste les condamne ainsi sans appel), conduisant à une méfiance vis-à-vis de ce phénomène dont la production ne pouvait être recevable que si elle émanait de ce que Jacques Le Goff désigne comme une « élite de rêveurs » : les rois (chrétiens ou assimilés), les moines et les saints ; ce n’est qu’à partir du XIe-XIIe siècle que l’attention s’élargira à des couches plus humbles de la population. Vers le milieu du XIVe siècle, le Toscan Giovanni da Firenze mit en musique un songe mystique dans le madrigal La bella stella, dont la symbolique mariale des images (étoile, jardin, lys candide, rose blanche et vermeille) peut également se lire sur un mode profane courtois. Du rêve à la vision, la frontière est ténue mais les autorités ecclésiastiques s’employèrent autant que possible à la marquer fermement ; il est à ce propos singulier de constater combien des femmes inspirées de l’envergure de Hildegard von Bingen ou d’Elisabeth von Schönau insistèrent sur le contexte d’éveil de leurs extases afin de ne pouvoir être soupçonnées d’être la proie de vaticinations oniriques. De la sibylle du Rhin à la Sibylle, le chemin qui mène à la prophétie est court et le Cant de la Sibilla catalan, rendu célèbre par les interprétations de la regrettée Montserrat Figueras, illustre bien son caractère incantatoire presque surnaturel, sur un mode terrible puisqu’il s’agit de procurer un frisson d’effroi face au Jugement dernier, tandis que les Laudes italiennes, représentées ici par le chant Magdalena degna da laudare (le curieux de ce répertoire se reportera aux Laude di Sancta Maria enregistrées par La Reverdie pour Arcana en 1994), proposent une voie plus douce – plus humaine – vers l’exaltation, les deux expressions reposant sur un usage commun de la répétition à des fins hypnotiques.
Certains eurent recours à des méthodes fort différentes pour parvenir à sortir d’eux-mêmes sans attendre le secours du Ciel. La société des Fumeurs réunie autour du poète Eustache Deschamps (c.1346-c.1406/7) demeure aujourd’hui aussi insaisissable que les volutes qu’évoque son nom, au point que l’on a pu remettre en cause son existence réelle en dépit de la charte que lui donna le 9 décembre 1368 celui qui revendiquait d’être son chancelier. Étaient-ils des buveurs invétérés ou consommaient-ils des substances psychotropes ? Souffraient-ils d’un déséquilibre de leurs humeurs ou affichaient-ils seulement un comportement extravagant ? On l’ignore et chaque chercheur y va de son hypothèse. Le fameux manuscrit de Chantilly, recueil atypique d’œuvres qui ne le sont pas moins, préserve deux pièces en rapport direct avec cette étrange confrérie ; la ballade Puisque je suis fumeux dont le texte est attribué à Jacquet de Noyon et la musique à Johannes Symonis de Haspre (ou Hasprois) consiste en un jeu très subtil (et difficilement traduisible en français moderne) sur le statut de Fumeur, le regard que la société porte sur lui et toute l’ambivalence de cet état qui rend créatif même les cervelles faibles mais demeure tout de même une maladie, tandis que le rondeau de Solage Fumeux fume par fumée forme une sorte de labyrinthe harmonique et mélodique toujours au bord de la dislocation où l’on peut sentir l’impossibilité de celui qui est affecté de ce trouble d’en réchapper. Loin des imaginations allégoriques et des transes mystiques, le rêve tourne ici au cauchemar.

Embrassant un espace chronologique de deux siècles, le disque de l’Ensemble Sollazzo confirme brillamment ce que promettait un premier florilège en tout point réussi (Parle qui veut, Linn Records, 2017). Cette fois encore, les musiciens dirigés de la vièle à archet par Anna Danilevskaia s’en tiennent à deux principes simples mais terriblement efficaces, aux voix comme aux instruments : un engagement de tous les instants et un refus de la surcharge ornementale. On ne trouvera donc ici ni fioritures vocales superflues, sans que soient pour autant hypothéquées la virtuosité – et Dieu sait qu’il en faut, notamment dans les pièces subtilior – et la justesse, la beauté et la caractérisation des timbres, l’éloquence du discours et la cohésion de l’ensemble, ni rajouts instrumentaux historiquement douteux, comme ces percussions tapageuses ou ces flûtes éthérées souvent employées de façon plus ou moins décorative. La musique, y compris les deux estampies tirées du Manuscrit de Robertsbridge jouées avec seulement deux vièles et une harpe et pourtant parfaitement colorées et dansantes, parle d’elle-même pourvu qu’il se trouve, comme ici, des interprètes qui la respectent suffisamment pour ne pas l’alourdir ou la dénaturer, tout en ayant l’audace de la pousser dans ses retranchements expressifs et l’intelligence de le faire avec autant d’exigence stylistique qu’artistique (El Cant de la Sibilla, superbe, est très révélateur de cette approche). Enregistré avec finesse par Christoph Frommen, ce florilège aussi séduisant que convaincant conjugue fraîcheur et maîtrise sans oublier une délicieuse pointe d’humour avec ce Or sus, vous dormez trop final, extrait du Manuscrit d’Ivrea et magistralement enlevé ; il prouve que Sollazzo, s’il a su se mettre humblement à l’école des ses aînés (Mala Punica, Ferrara Ensemble) pour retenir le meilleur de leurs intuitions, trace d’ores et déjà son propre chemin avec lucidité, sensibilité et conviction. On a déjà hâte de découvrir ses prochains programmes pour revenir rêver encore à ses côtés.

En seumeillant, rêves et visions au Moyen Âge : œuvres de Giovanni da Firenze (milieu du XIVe siècle), Andrea Stefani (fin du XIVe siècle), Solage (fin du XIVe siècle), Trebor (fin du XIVe siècle), Jacob de Senlèche (fin du XIVe siècle), Johannes Symonis de Haspre (Hasprois, ?-1428), d’après Franchinus Gaffurius (1451-1522), et anonymes

Ensemble Sollazzo
Anna Danilevskaia, vièle à archet & direction

1 CD [durée : 62’34] Éditions Ambronay AMY309. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Johannes Symonis de Haspre : Puisque je sui fumeux

2. Anonyme, Laudario di Cortona : Magdalena degna da laudare

3. Jacob de Senlèche : En ce gracieux tamps

Saisons Haydn VII. Becs et ombres : « Per il Cembalo Solo » par Pierre Gallon

Jean Honoré Fragonard (Grasse, 1732 – Paris, 1806),
Une Avenue ombragée, c.1775
Huile sur toile, 29,2 x 24,1 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

Pierre Gallon est un musicien de l’ombre qui commence à en émerger avec le pas tranquille d’un artisan préférant la lenteur nécessaire à un travail ciselé aux fulgurances dont l’éclat se paie souvent au prix de la fugacité. Continuiste recherché notamment au sein des ensembles Pygmalion et Correspondances, il a consacré son premier et excellent disque en solo à Pierre Attaingnant (2014) ; il fait aujourd’hui un grand écart temporel et stylistique pour se pencher sur Joseph Haydn.

Les habitudes d’écoute qui ont longtemps prévalu ont accoutumé l’auditeur aux interprétations pianistiques, parfois de très haute qualité, de la production pour clavier du maître d’Eszterhaza, à tel point que l’emploi du pianoforte, pourtant défendu depuis plus de quarante ans par des talents de l’envergure de Paul Badura-Skoda ou Andreas Staier, ne va toujours pas de soi aujourd’hui. Celui du clavecin, plus rare encore malgré quelques réalisations notables comme le très bel enregistrement récent de Francesco Corti (Evidence Classics, 2017), fait immanquablement froncer quelques sourcils, alors qu’il est tout aussi recevable d’un point de vue historique. L’instrument à becs a, en effet, toujours fait partie de l’univers mental et de la pratique du compositeur concomitamment à son concurrent plus moderne ; sans doute le passage de témoin définitif entre les deux s’effectua-t-il pour lui à la fin de la décennie 1780, puisque l’on possède une lettre de Haydn à son éditeur Artaria datée du 26 octobre 1788 dans laquelle il déclare : « Pour composer avec le soin nécessaire vos trois sonates pour piano, j’ai dû m’acheter un nouveau pianoforte. » Mentionné pour la première fois sous sa plume, l’instrument fut commandé pour la somme rondelette de 31 ducats d’or (Haydn qualifie, dans une correspondance postérieure de quelques semaines au même destinataire, le prix de 24 ducats pour une des ses œuvres comme « assez élevé ») chez le facteur viennois Wenzl Schanz ; il est intéressant de relever que le musicien le qualifie de « nouveau », ce qui constitue un indice qu’il en avait un autre à sa disposition, dont les sources ne révèlent malheureusement rien.
Fort logiquement, ce récital documente des pages précoces qui ne le sont que parcimonieusement hors intégrales, avec des ouvertures vers l’importante et passionnante période 1766-1775, dite du « Sturm und Drang » dont les dernières années marquèrent par réaction un retour progressif à la manière « galante. » Mais le propos, dont il faut saluer l’intelligence, s’aventure bien au-delà d’un simple aperçu des styles pratiqués par Haydn au clavier ; il nous ouvre les portes de son atelier et nous le montre s’essayant, à partir des formes à sa disposition, à la forge de ce qui deviendra la sonate classique. Les plus anciennes, datables d’avant 1760, sont intitulées Partita et Divertimento (Hob.XVI.6 et 12 respectivement en sol et la majeur) et portent la trace des modèles auxquels se confronta le jeune compositeur, Wagenseil qu’il suivit dans son abandon de la suite de danses en vogue à l’époque baroque au profit d’une coupe en trois ou quatre mouvements, ou Scarlatti dont il semble avoir retenu certaines tournures rythmiques épicées. À l’instar des deux plus récentes cette fois-ci nommées Sonates (Hob.XVI.27 en sol majeur peut-être de la fin de la décennie 1760 et Hob.XVI.24 en ré majeur d’environ 1773), le nombre et la place des mouvements sont variables, procurant l’impression d’un organisme bien vivant et en mutation permanente. La juxtaposition de partitions de différentes époques conduit également à se défier de l’attitude quelquefois un rien condescendante envers les juvenilia de Haydn ; certes, les deux sonates sont plus cohérentes et plus finement élaborées que leurs prédécessrices, comme le démontrent l’irrésistible assurance de l’Allegro con brio de Hob.XVI.27, la cantilène tout en retenue de l’Adagio en ré mineur ou le Presto semé de chausses-trappes du périlleux Presto de Hob.XVI.24, mais ni l’invention ni l’émotion ne font défaut à ces dernières. Il suffit de prêter une oreille attentive à l’enchaînement des idées dans Hob.XVI.6 avec son théâtral Allegro liminaire, les ombres subtiles qui traversent sans drame son Adagio en sol mineur et subsistent en filigrane sous le pétillement du Finale, ou de se laisser enjôler par le charme de l’Andante ou les délicats ritenuto du Trio du Menuet de Hob.XVI.12, pour mesurer la qualité et la portée de la musique d’un compositeur dont les trouvailles allaient largement ensemencer son siècle et au-delà.
Les deux compléments de programme dévoilent un Haydn volontiers facétieux avec le Capriccio en sol majeur Hob.XVII.1 de 1765 dont le thème repose sur la chanson « Acht Sauschneider müssen seyn » (« Il faut huit châtreurs de verrat ») auquel il fait subir toutes sortes de mutations au travers d’incessantes modulations qui ne sont pas sans faire songer au fantasque Carl Philipp Emanuel Bach, son plus évident modèle dans le domaine du clavier, mais également soucieux, assez tardivement reconnaissons-le, de prendre pied au sein des salons grâce à ses lieder dont des transcriptions de trois – un d’inspiration sacrée, un léger, un élégiaque – parus dans le recueil de 1784 et une atmosphère de vive émulation avec Leopold Hofmann, « ce vantard [qui] s’imagine avoir dévoré à lui seul le Parnasse » (Lettre à Artaria, 20 juillet 1781), nous sont proposées.

Sur un opulent clavecin de type allemand capté avec naturel, Pierre Gallon enchante tout au long de ce florilège dont il faut souligner une nouvelle fois la pertinence des choix, qu’il s’agisse des œuvres ou de son déroulement. Le toucher est ferme, énergique voire puissant au besoin, tout en demeurant d’une grande finesse, les rythmes sont impeccablement impulsés et tenus, avec un emploi du rubato et une capacité à instiller de légères irrégularités pour pimenter le flux musical extrêmement subtils. Le claveciniste s’y entend pour animer le discours dont il détaille avec un pinceau très sûr les scintillements et les ombres, et l’on notera en particulier son sens très haydnien de l’accumulation puis du lâcher de l’énergie qui démontre à quel point il a senti et pénétré l’esprit de cette musique. Les phrases se tendent, fusent ou claquent, le chant respire très librement et s’épanouit, ici se dessine un sourire, là point une nostalgie, autant de touches pour composer un tableau singulièrement vivant et captivant dont chaque écoute nouvelle dévoile un peu plus les raffinements dissimulés sous le refus de toute coquetterie.
Quiconque se plonge dans le parcours de Haydn découvre un homme discret et absorbé par son art dont l’existence prête peu le flanc à l’anecdote, mais dont la correspondance et la production révèlent la ténacité, la vivacité intellectuelle, la jovialité et la sensibilité ; au-delà de l’étude et de l’engagement qui font de ce disque un projet parfaitement abouti, il ne fait guère de doute, à mes yeux, qu’il existe entre le compositeur et Pierre Gallon une certaine communauté de nature qui n’est pas étrangère à son indiscutable réussite.

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Per il Cembalo Solo : Partita en sol majeur Hob.XVI.6, Divertimento en la majeur Hob.XVI.12, Sonates en ré majeur Hob.XVI.24 et en sol majeur Hob.XVI.27, Capriccio « Acht Sauschneider müssen seyn » en sol majeur Hob.XVII.1, transcriptions de lieder : Geistliches Lied en sol mineur Hob.XXVIa.17, Minna en la majeur Hob.XXVIa.23, Auf meines Vaters Grab en mi majeur Hob.XXVIa.24

Pierre Gallon, clavecin Jonte Knif 2004 d’après des modèles allemands du milieu du XVIIIe siècle

1 CD [durée : 65’47] L’Encelade ECL 1701. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate Hob.XVI.27 : Allegro con brio

2. Sonate Hob.XVI.24 : Adagio

3. Partita Hob.XVI.6 : Finale. Allegro molto

Traits Couperin IV. Pièces de viole par Atsushi Sakaï — Impérieusement

Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent-sur-Marne, 1721),
Tête d’homme, c.1718
Craies rouge et noire sur papier, 14,9 x 13,1 cm,
New York, Metropolitan Museum of Art

 

Le vaste tour d’horizon de l’œuvre de François Couperin entrepris par Christophe Rousset et ses compagnons musicaux ne pouvait faire l’économie d’une étape par ses Pièces de viole. Le clavecin n’y tient évidemment pas la vedette et la lumière se porte donc sur le gambiste Atsushi Sakaï qui avait signé, en 2016, un saisissant Forqueray, haletant et sans concession, et dont on pouvait donc être légitimement curieux du regard qu’il porterait sur un recueil qui a suscité, au disque, un nombre conséquent de lectures abouties parmi lesquelles on distinguera celles de Jordi Savall (Astrée, 1976), Nima Ben David (Alpha, 2000), Philippe Pierlot (Mirare, 2008) ou Paolo Pandolfo (Glossa, 2013).

Curieuse destinée, en vérité, que celle de ces deux Suites parues discrètement, presque anonymement puisque signées des seules initiales M.F.C. dont les connaisseurs savaient néanmoins aisément percer l’énigme, en 1728, cinq ans avant la mort de Couperin et deux avant la publication de son dernier livre de pièces pour clavecin, dont l’essentiel a probablement été composé vers 1727 et qui propose d’ailleurs, en son Vingtième Ordre, une contrepartie de viole ad libitum pour La Crouilli ou La Couperinète. Tombées dans l’oubli au point d’être estimées perdues, il aura fallu la perspicacité de Charles Bouvet pour les identifier au sein des collections de la Bibliothèque Nationale puis publier sa prodigieuse découverte en 1919 dans Une dynastie de musiciens français : les Couperin (pp. 63-67).
Œuvres tardives d’un homme qui voyait, ainsi qu’il l’écrit lui-même, sa santé décliner de jour en jour, les Pièces de viole brillent d’un éclat particulier au sein de la production couperinienne ; il n’est sans doute pas abusif de postuler leur caractère testamentaire, et pas uniquement à cause de la présence en leur sein de la célèbre Pompe funèbre. Un des indices à l’appui de cette hypothèse tient à la configuration même du recueil dont les deux suites d’inégale longueur forment une sorte de résumé des formes pratiquées par le compositeur tout au long de sa carrière ; la première, dans un grave mi mineur, s’organise comme une succession très française de danses dont l’exceptionnelle densité de chacune d’elles conduit à penser que Couperin a souhaité y concentrer ce que son art pouvait offrir de meilleur dans le respect de ces structures codifiées, tandis que la seconde, exploitant la tendre tonalité de la majeur, prend des allures de sonate à l’italienne (lent/vif/lent/vif) et fait place aux pièces de caractère chères à l’auteur ; la France et l’Italie, la suite et la sonate, cet inimitable mélange d’espièglerie, de tendresse, d’élusion et de mélancolie, autant de traits pour esquisser, parallèlement au Quatrième Livre pour clavecin, un ultime portrait.
On a souvent souligné, non sans raison, que l’écriture pour la viole atteignait, dans ce recueil, un niveau de complexité et d’exigence technique nettement supérieur à celui de ce que Couperin avait jusqu’ici composé pour l’instrument, un progrès qu’illustre parfaitement la comparaison avec la Plainte pour les violes extraite des Goût Réunis à peine antérieurs de cinq ans. On serait cependant bien en peine de préciser les raisons de ce saut qualitatif ; le claveciniste prit-il avis, voire leçon auprès d’un de ses confrères gambistes, Marin Marais, qu’il connaissait et dont on a pu penser, sur la foi de la coïncidence entre l’année de sa disparition et celle de la parution du recueil, que la Pompe funèbre honorait la mémoire en un Tombeau qui ne dirait pas son nom, hypothèse difficilement recevable à moins de prêter à Couperin le don de prémonition, ou plus probablement Forqueray qu’il côtoya régulièrement lors des concerts qu’ils donnèrent à la cour ? On l’ignore, mais on ne peut formellement l’exclure ; c’est un mystère supplémentaire autour de ces Pièces de viole décidément aussi insaisissables que leur auteur.

À l’écoute de la lecture qui réunit Atsushi Sakaï à la viole de gambe principale soutenu par Christophe Rousset et Marion Martineau à la basse continue, on demeure frappé par ce même engagement qui caractérisait le projet Forqueray, dont quatre pièces sont d’ailleurs pertinemment proposées en complément de programme, un feu qui pour être dextrement maîtrisé n’en est pas moins impérieux et n’exclut nullement une émotion à fleur d’archet. Il y a indiscutablement, de la part du soliste, une attention toute particulière portée à la dimension vocale de son instrument – le résultat sonne souvent très « Marais », ce qui est loin d’être un contresens – doublée d’une appropriation sensible de ces pages maintes fois visitées particulièrement évidente dans les deux pièces de caractère sur lesquelles se referme la seconde Suite : la dynamique, discrète mais palpable, déployée dans la Pompe funèbre lui permet de ne pas s’enliser dans le thrène esthétisant sans perdre en intériorité, tandis que le tempo étonnamment modéré de la Chemise blanche, marquée « très viste » et que les interprètes s’emploient donc généralement à dévaler le plus prestement possible, lui permet de s’inscrire non comme une rupture avec ce qui a précédé, mais comme un prolongement naturel, allégé de la tristesse mais refusant l’acrobatie démonstrative. Ce choix ne sera sans doute pas du goût de tout le monde, mais outre qu’il est brillamment défendu, il me frappe, comme d’ailleurs l’ensemble de cette réalisation, par sa cohérence. Il faut enfin dire un mot du continuo parfaitement mené par un Christophe Rousset très présent sans pour autant se montrer intrusif et jamais à court d’invention et par une Marion Martineau dont l’écoute attentive et les contre-chants subtils font merveille, ainsi que de la captation aussi précise que présente de Ken Yoshida, un des talents très sûrs parmi la jeune génération des ingénieurs du son. Il y a fort à parier que cette interprétation finalement très personnelle des Pièces de viole de Couperin ne fera pas l’unanimité ; je l’estime, pour ma part, audacieuse et réussie, et à ranger au rang de celles qui comptent dans la riche discographie de ce recueil.

François Couperin (1668-1733), Pièces de viole, Plainte pour les violes, Antoine Forqueray (1672-1745) & Jean-Baptiste Forqueray (1699-1782), Pièces à trois violes égales du Manuscrit de Lille*, La Girouette

Atsushi Sakaï, viole de gambe
Christophe Rousset, clavecin
Marion Martineau, viole de gambe
*Isabelle Saint-Yves, viole de gambe

1 CD [durée : 62’57] Aparté AP 166. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Couperin : Première Suite des Pièces de viole : Prélude

2. Forqueray : La Girouette

3. Couperin : Seconde Suite des Pièces de viole : La chemise blanche

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