Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Vélin/Vergé 3. Au verger du songe : En seumeillant par l’Ensemble Sollazzo

Maître anonyme français, Paris, début du XVe siècle,
Le Songe de Scipion ; Guillaume de Lorris rêvant, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (feuillet),
Ms. Ludwig XV 7, fol.1, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Aucunes genz dient qu’en songes
n’a se fables non et mençonges ;
mes l’en puet tex songes songier
qui ne sont mie mençongier,
ainz sont après bien aparant »
Une des plus célèbres œuvres littéraires du Moyen Âge occidental, Le Roman de la Rose, commence par un éloge de sa propre substance : le rêve. L’image souvent terriblement faussée que nous avons aujourd’hui de la société médiévale fait que nous l’associons plus volontiers au fracas des batailles qu’à l’évanescence des songes, ce en quoi nous nous trompons puisque nombre de témoignages littéraires mais également iconographiques attestent non seulement leur présence mais leur importance dans l’univers mental des hommes d’alors.

Contrairement à la conception moderne qui la lie intimement à l’individu, l’activité onirique a longtemps été regardée, à l’époque médiévale, comme lui étant extérieure : on estimait que les images venaient d’une autre dimension et étaient, de ce fait, porteuses de sens pour la collectivité. Cette conception est parfaitement illustrée par En seumeillant de Trebor, un mystérieux compositeur actif à la fin du XIVe siècle dont le style d’une grande complexité rythmique relève de ce que la musicologie nomme ars subtilior et qui semble avoir eu un penchant affirmé pour les textes à connotation historique et mythologique, dont le songe, contenant justement une référence humaniste à l’Antiquité, se colore de connotations clairement politiques dans le contexte de la préparation d’une expédition militaire de Jean Ier d’Aragon en Sardaigne en 1389.
En dépit de leur présence dans la Bible, l’Église eut longtemps une attitude ambivalente à l’égard des rêves, moment de contact avec Dieu pour les uns (une position exprimée, par exemple, par Tertullien dans son De anima au IIIe siècle), source de tracas, d’erreur, voire d’hérésie, d’autant plus détestable que suspecte de relents de paganisme pour les autres (l’Ecclésiaste les condamne ainsi sans appel), conduisant à une méfiance vis-à-vis de ce phénomène dont la production ne pouvait être recevable que si elle émanait de ce que Jacques Le Goff désigne comme une « élite de rêveurs » : les rois (chrétiens ou assimilés), les moines et les saints ; ce n’est qu’à partir du XIe-XIIe siècle que l’attention s’élargira à des couches plus humbles de la population. Vers le milieu du XIVe siècle, le Toscan Giovanni da Firenze mit en musique un songe mystique dans le madrigal La bella stella, dont la symbolique mariale des images (étoile, jardin, lys candide, rose blanche et vermeille) peut également se lire sur un mode profane courtois. Du rêve à la vision, la frontière est ténue mais les autorités ecclésiastiques s’employèrent autant que possible à la marquer fermement ; il est à ce propos singulier de constater combien des femmes inspirées de l’envergure de Hildegard von Bingen ou d’Elisabeth von Schönau insistèrent sur le contexte d’éveil de leurs extases afin de ne pouvoir être soupçonnées d’être la proie de vaticinations oniriques. De la sibylle du Rhin à la Sibylle, le chemin qui mène à la prophétie est court et le Cant de la Sibilla catalan, rendu célèbre par les interprétations de la regrettée Montserrat Figueras, illustre bien son caractère incantatoire presque surnaturel, sur un mode terrible puisqu’il s’agit de procurer un frisson d’effroi face au Jugement dernier, tandis que les Laudes italiennes, représentées ici par le chant Magdalena degna da laudare (le curieux de ce répertoire se reportera aux Laude di Sancta Maria enregistrées par La Reverdie pour Arcana en 1994), proposent une voie plus douce – plus humaine – vers l’exaltation, les deux expressions reposant sur un usage commun de la répétition à des fins hypnotiques.
Certains eurent recours à des méthodes fort différentes pour parvenir à sortir d’eux-mêmes sans attendre le secours du Ciel. La société des Fumeurs réunie autour du poète Eustache Deschamps (c.1346-c.1406/7) demeure aujourd’hui aussi insaisissable que les volutes qu’évoque son nom, au point que l’on a pu remettre en cause son existence réelle en dépit de la charte que lui donna le 9 décembre 1368 celui qui revendiquait d’être son chancelier. Étaient-ils des buveurs invétérés ou consommaient-ils des substances psychotropes ? Souffraient-ils d’un déséquilibre de leurs humeurs ou affichaient-ils seulement un comportement extravagant ? On l’ignore et chaque chercheur y va de son hypothèse. Le fameux manuscrit de Chantilly, recueil atypique d’œuvres qui ne le sont pas moins, préserve deux pièces en rapport direct avec cette étrange confrérie ; la ballade Puisque je suis fumeux dont le texte est attribué à Jacquet de Noyon et la musique à Johannes Symonis de Haspre (ou Hasprois) consiste en un jeu très subtil (et difficilement traduisible en français moderne) sur le statut de Fumeur, le regard que la société porte sur lui et toute l’ambivalence de cet état qui rend créatif même les cervelles faibles mais demeure tout de même une maladie, tandis que le rondeau de Solage Fumeux fume par fumée forme une sorte de labyrinthe harmonique et mélodique toujours au bord de la dislocation où l’on peut sentir l’impossibilité de celui qui est affecté de ce trouble d’en réchapper. Loin des imaginations allégoriques et des transes mystiques, le rêve tourne ici au cauchemar.

Embrassant un espace chronologique de deux siècles, le disque de l’Ensemble Sollazzo confirme brillamment ce que promettait un premier florilège en tout point réussi (Parle qui veut, Linn Records, 2017). Cette fois encore, les musiciens dirigés de la vièle à archet par Anna Danilevskaia s’en tiennent à deux principes simples mais terriblement efficaces, aux voix comme aux instruments : un engagement de tous les instants et un refus de la surcharge ornementale. On ne trouvera donc ici ni fioritures vocales superflues, sans que soient pour autant hypothéquées la virtuosité – et Dieu sait qu’il en faut, notamment dans les pièces subtilior – et la justesse, la beauté et la caractérisation des timbres, l’éloquence du discours et la cohésion de l’ensemble, ni rajouts instrumentaux historiquement douteux, comme ces percussions tapageuses ou ces flûtes éthérées souvent employées de façon plus ou moins décorative. La musique, y compris les deux estampies tirées du Manuscrit de Robertsbridge jouées avec seulement deux vièles et une harpe et pourtant parfaitement colorées et dansantes, parle d’elle-même pourvu qu’il se trouve, comme ici, des interprètes qui la respectent suffisamment pour ne pas l’alourdir ou la dénaturer, tout en ayant l’audace de la pousser dans ses retranchements expressifs et l’intelligence de le faire avec autant d’exigence stylistique qu’artistique (El Cant de la Sibilla, superbe, est très révélateur de cette approche). Enregistré avec finesse par Christoph Frommen, ce florilège aussi séduisant que convaincant conjugue fraîcheur et maîtrise sans oublier une délicieuse pointe d’humour avec ce Or sus, vous dormez trop final, extrait du Manuscrit d’Ivrea et magistralement enlevé ; il prouve que Sollazzo, s’il a su se mettre humblement à l’école des ses aînés (Mala Punica, Ferrara Ensemble) pour retenir le meilleur de leurs intuitions, trace d’ores et déjà son propre chemin avec lucidité, sensibilité et conviction. On a déjà hâte de découvrir ses prochains programmes pour revenir rêver encore à ses côtés.

En seumeillant, rêves et visions au Moyen Âge : œuvres de Giovanni da Firenze (milieu du XIVe siècle), Andrea Stefani (fin du XIVe siècle), Solage (fin du XIVe siècle), Trebor (fin du XIVe siècle), Jacob de Senlèche (fin du XIVe siècle), Johannes Symonis de Haspre (Hasprois, ?-1428), d’après Franchinus Gaffurius (1451-1522), et anonymes

Ensemble Sollazzo
Anna Danilevskaia, vièle à archet & direction

1 CD [durée : 62’34] Éditions Ambronay AMY309. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Johannes Symonis de Haspre : Puisque je sui fumeux

2. Anonyme, Laudario di Cortona : Magdalena degna da laudare

3. Jacob de Senlèche : En ce gracieux tamps

12 Comments

  1. Chronique, extraits, illustration, tout est magnifique ! Un GRAND merci à toi !
    Je suis sous le charme, j’attends un moment avant d’aller « rencontrer » Haydn. Cet après-midi sans doute, rien ne presse.

    A bientôt donc ici .
    Tiffen

    • Le texte m’a donné du fil à retordre, je l’avoue : difficile de faire (relativement) court sur un sujet aussi touffu que le rêve et son pendant, la vision. Le seul avantage est que, pour une fois, j’avais l’embarras du choix pour l’illustration, ce qui n’arrive pas tous les jours pour les chroniques médiévales.
      Je suis ravi qu’elle t’ait plu et te remercie pour ta réaction pleine d’enthousiasme.
      À très vite 🙂

  2. J’ajouterai que la fort belle voix de Vivien Simon ajoute encore à la réussite de ce disque.

    • Je suis complètement d’accord. J’ai volontairement évité de distinguer tel ou tel membre de l’ensemble afin de présenter ce projet comme une globalité, mais il est évident que Vivien Simon est ici aussi parfait chanteur que diseur.

  3. Encore une de vos chroniques dont le côté historique m’époustoufle, Jean-Christophe.
    Je me demande souvent pourquoi vous n’écrivez pas un livre sur cette période relativement méconnue et/ou mal interprétée, tant votre connaissance d’icelle est grande et mûrement réfléchie.
    J’aime beaucoup les extraits qui accompagnent votre savante prose (ici, j’ai plus l’impression que c’est la musique qui illustre la littérature). Comme vous le soulignez fort bien, le refus de surcharge ornementale nous permet de profiter pleinement de la virtuosité et de l’engagement sans réserve des chanteurs. Un disque remarquable!
    Grand merci pour cette nouvelle découverte.

    • Oh, je n’ai pas la prétention d’en savoir autant que ça, Jean-Marc, et pas assez en tout cas pour écrire autre chose que des chroniques un minimum documentées : ça évite de parler du répertoire médiéval comme s’il s’agissait du dernier récital d’airs pour cocottes de tel ou tel chanteur d’opéra, chose que je lis encore trop souvent.
      Ce disque, comme son prédécesseur, est une indiscutable réussite, et si Sollazzo veut bien maintenir ce cap exigeant, nous avons devant nous un des meilleurs ensembles médiévaux pour les années à venir, comme quoi il est possible d’être pointu dans son domaine en restant extrêmement séduisant.
      Je suis heureux que ces variations rêveuses vous aient reconduit jusques ici et je vous remercie pour votre commentaire.
      Bien amicalement.

      • En effet, nous avons ici la preuve que rigueur « scientifique » et beauté peuvent cohabiter sans problème.
        Mais je tiens quand même à vous dire que vous êtes trop modeste mon ami, vous avez un réel talent pour mettre une oeuvre d’art en valeur et nous faire découvrir bien des aspects méconnus, voire inconnus, de l’époque de sa création. Votre érudition pluridisciplinaire est, à mon sens, unique en son genre.
        Et ceci est mon dernier mot Jean-Pi… , Jean-Christophe. 😉

        • Je suis tenté de dire que je me contente de bosser mes sujets, cher Jean-Marc, ce qui me semble vraiment relever du respect minimum envers mes lecteurs. Alors, effectivement, je suis beaucoup plus lent que mes « collègues » pour les chroniques, mais au moins suis-je en règle avec ma conscience, vous savez, ce qui ne s’achète pas (suivez mon regard).
          Grand merci pour vos mots, les derniers et ceux à venir, et amicales pensées 🙂

  4. Remarquable, passionnante chronique, Jean-Christophe sur ce thème si peu développé.

    « du fil à retordre » dites-vous…… je salue votre recherche et votre élocution. Merci.

    • Même si je m’efforce de faire en sorte qu’il n’y paraisse pas, ou le moins possible, une chronique comme celle-ci demande une certaine somme de travail, ne serait-ce qu’en lectures et en recherches.
      Merci pour votre appréciation à son propos, Chantal.

  5. Cher Jean-Christophe,
    je reprends mes écoutes interrompues cet été et je découvre avec ravissement ce texte sur le rêve à un moment de ma vie où j’écris tous les miens. Qu’elle incroyable coïncidence.
    Quel joie et quel bonheur que votre texte, une fois encore, votre érudition et la maîtrise qui est la votre de cette époque « ancienne » laisse admirateur le néophyte que je suis.

    Merci.

    • Cher Bruno,
      J’apprécie particulièrement ces rencontres entre une chronique et son lecteur, et je suis ravi que ce disque « enseumeillé » mais pourtant plein de vitalité ait trouvé un écho aussi plein avec votre quotidien.
      J’essaie de travailler mes textes autant que faire se peut, tant du point de vue des recherches que de la forme, afin que qui s’y arrête n’ait pas le sentiment d’avoir perdu son temps. Merci de me donner acte de mes efforts et d’avoir pris le temps de commenter, une habitude qui a hélas tendance à se perdre depuis quelque temps, ayant été tuée par les réseaux sociaux.
      Je vous souhaite une belle journée.

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