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Trouvailles pour esprits curieux

Savants soleils. Zuguambé par la Capella Sanctæ Crucis

Bento Coelho da Silveira (Lisbonne, 1617 – 1708),
L’Annonciation, c.1656
Huile sur toile, 98 x 113 cm, Lisbonne, Museu São Roque

 

Contrairement à sa voisine espagnole, la musique portugaise des XVIIe et XVIIIe siècles demeure relativement méconnue hors de ses frontières, le seul nom surnageant de l’oubli, et encore fort modestement en dehors du cercle des amateurs de clavecin, étant celui de Carlos de Seixas. Dans ce contexte de disette, un projet comme celui de la Capella Sanctæ Crucis, ensemble fondé en 2012 par le cornettiste et flûtiste Tiago Simas Freire, apparaît particulièrement courageux et stimulant puisqu’il s’est donné pour mission principale d’exhumer, d’étudier et de redonner vie à des œuvres tombées dans l’oubli le plus complet.

Pour leur premier disque, les hardis musiciens qui l’animent nous entraînent au monastère de Santa Cruz de Coimbra, important établissement religieux fondé en 1131 qui après avoir eu partie liée avec le pouvoir tout au long de la période médiévale devint, dès le deuxième quart du XVIe siècle, un des foyers de l’humanisme au Portugal. Si l’on en juge par le nombre de manuscrits à nous être parvenus, il devait également y régner une intense vie musicale nourrie par des compositions dont la variété indique une grande perméabilité aux idiomes locaux ou plus lointains, selon une double dynamique d’intégration d’éléments populaires et savants. Les traces de ces derniers que l’on observe dans les pièces composées en 1649 pour la Nativité et en 1650 pour la Fête-Dieu et l’Ascension proposées dans cette anthologie sont d’ascendance italienne nettement teintée toutefois de tournures hispaniques. L’Octavo calendas Januarii est ainsi une monodie accompagnée riche de passaggi qui n’est pas sans évoquer l’esthétique des camerate florentines, l’usage de la polychoralité atteste la connaissance des pratiques vénitiennes (Hodie nobis cælorum Rex en offre un bel exemple) et Al son que los christales montre une implantation tout aussi évidente du madrigal. Le caractère ibérique trouve à s’exprimer encore plus ouvertement dans la forme autochtone du villancico, ce chant affichant jusque dans son nom ses origines populaires et qui évolua vers des élaborations de plus en plus savantes, à tel point qu’il put devenir le vecteur de textes religieux, essentiellement à partir du XVIIe siècle et principalement, mais pas exclusivement, dans le cadre des fêtes de Noël. Il s’agit indubitablement d’une terre de rencontres musicales où les frontières entre sphères sacrée et profane se confondent au point de s’abolir, où les traditions se métissent comme le montrent les textes en « langue de Noir » (il est, à ce propos, tout à fait regrettable que l’éditeur nous prive des textes chantés et de leur traduction), et où priment le rythme, la couleur, l’expression des affects et, bien qu’il s’agisse d’une forme codifiée avec son alternance de refrain et de couplets, ces derniers étant eux-mêmes subdivisés en deux parties dont la vuelta chantée sur la mélodie du refrain, la plus grande spontanéité.

D’énergie mais aussi de savoir-faire, les musiciens de la Capella Sanctæ Crucis n’en manquent pas et ils nous livrent un florilège aussi ensoleillé – les temps de l’année liturgique documentés se prêtent volontiers à l’allégresse – que savant. Tiago Simas Freire, dans son texte d’introduction, ne cache pas son bonheur de voir ses recherches musicologiques prendre chair et il est incontestablement parvenu à insuffler son enthousiasme à ses troupes, offrant à l’auditeur une heure de musique sans temps mort, tout juste ponctuée par quelques courtes pièces instrumentales plus méditatives, pleine de générosité, durant laquelle aucun pupitre ne s’économise, quitte à frôler très ponctuellement la mise en danger du côté des voix par ailleurs fort agiles et montrant une vraie personnalité, pour donner sans cesse le meilleur de lui-même. Chef en tête, les instrumentistes, très engagés, apportent une véritable richesse de textures et de coloris à cette foi gagnée par le chaloupement voire l’ivresse de la danse, quand bien même leur présence se limite à un discret continuo. Il faut également souligner la finesse de réalisation de l’ensemble, dont les effets justement placés et dosés ne tombent jamais dans le grand-guignol, et qui ne surjoue jamais le côté populaire en se gardant de toute caricature ; ces qualités sont indubitablement le signe d’une approche mûrie et d’une intelligence à l’œuvre. Il reste à espérer que la Capella Sanctæ Crucis trouvera les soutiens indispensables pour poursuivre sa tâche ; le répertoire inédit qu’elle nous révèle dans ce premier disque est en effet aussi intéressant que séduisant et il a trouvé en Tiago Simas Freire et ses compagnons des serviteurs à la fois passionnés et respectueux.

Zuguambé, musique pour la liturgie du monastère de Santa Cruz de Coimbra c.1650 : œuvres de Pedro de Cristo (c.1550-1618), Diego de Alvarado (c.1570-1643), Agostinho da Cruz (c.1590-1633), Dom Jorge (fl. début XVIIe siècle) et anonymes

Capella Sanctæ Crucis
Tiago Simas Freire, cornets, flûtes, cornemuse & direction

1 CD [durée : 57’31] Harmonia Mundi HMN 916107. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Oy que los Cielos se alegran (villancico, Ascension)

2. Credidi propter quod (psaume, Fête-Dieu)

3. Al Neglio de Mandiga (villancico de Negro, Nativité)

4 Comments

  1. Bonjour Jean-Christophe,

    Fidèle à vos chroniques musicales qui, pour certaines, me permettent d’enrichir ma discothèque… Je me réjouis d’aller écouter samedi prochain cet ensemble découvert par le biais de la programmation du festival de l’académie Bach à Arques la Bataille!!!
    J’écoute ce disque avec délectation, car cette musique est joyeuse et vivante…
    Bonne continuation.
    Thomas

    • Bonsoir Thomas,
      J’ai songé à vous et à quelques-uns de mes lecteurs en mentionnant la programmation de Zuguambé au Festival de l’Académie Bach; je suis certain que ce sera une fête à écouter sur scène et je vous souhaite d’y prendre beaucoup de plaisir. J’ai repris le chemin du travail pour ma part, donc pas de Normandie cette année encore.
      Belle soirée et merci pour votre mot.

  2. Bonsoir mon cher Jean-Christophe,

    Tu as raison, je me suis dandinée sur ma chaise 🙂 ( Al Neglio de Mandiga) Le « Amen » final est très émouvant.

    J’ai adoré ta chronique, (verbe que j’emploie rarement, mais ici , il convient parfaitement).

    Il est vrai que de prime abord, je ne pense pas au Portugal pour ce genre de répertoire, mais je vais revoir ma copie, et surtout retenir le nom de cet ensemble (inconnu pour ma part) , parce que j’ai été séduite dès les premières notes.

    Pour reprendre tes mots, j’espère que la Capella Sanctæ Crucis trouvera les soutiens indispensables pour poursuivre sa tâche, et à mon niveau, je vais acheter leur disque, il est d’ailleurs à un prix très raisonnable . Je sais que je ne le regretterai pas .

    Et pour terminer ce commentaire, ; il a bien de la chance le musée de Lisbonne de posséder un tel tableau.

    MERCI pour cette belle découverte.
    Belle soirée à toi, sans trop de chaleur j’espère..
    Je t’embrasse bien fort
    Tiffen

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      Ah, tu vois, je te l’avais dit 😉
      On pense peu au Portugal lorsque l’on évoque les musiques anciennes et on s’aperçoit combien on a tort quand on écoute un programme comme celui-ci; je suis certain que Tiago Simas Freire a de pleins tiroirs de petits bijoux de ce genre et j’espère qu’il aura la possibilité de nous les offrir.
      Le tableau est beau, mais quelle galère ça a été pour le dénicher ! Il faut dire que les sites des musées portugais sont assez peu accueillants et très avares en informations et en reproductions de bonne qualité — on se croirait presque, sur ce dernier point, sur les pages des musées français !
      Je te remercie pour ton commentaire et t’embrasse bien fort (il fait encore trop chaud ici, vivement l’automne !)

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