Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Vélin/Vergé 5. Prolongati sunt : les Requiem d’Ockeghem et La Rue par Diabolus in Musica

Jean Bourdichon (Tours, c.1457 – 1521),
Homme de douleurs et Jugement dernier, c.1480-85
Tempera, or et encre sur parchemin, 16,4 x 11,6 cm (feuillet),
Ms.6, fol.83 (« Heures de Catherine »), Los Angeles, The Getty Museum

 

Dieu que ces Diables nous avaient manqué et qu’il est bon de les retrouver au disque après un presque silence de quatre années qui, lorsque l’on connaît la fragilité des structures s’attachant à faire vivre la musique médiévale, pouvait laisser planer quelques inquiétudes. Ce retour s’opère sous l’égide de Johannes Ockeghem, compositeur cher à un ensemble qui lui a consacré, en 2012, un disque d’hommages de toute beauté (Plorer, gemir, crier chez Æon), et de Pierre de La Rue, une alliance illustrant l’intérêt grandissant d’Antoine Guerber et de ses chantres pour la période de transition entre Moyen Âge et Renaissance.

Pour comprendre l’émergence, dans le courant du XVe siècle, du Requiem en tant que genre à part entière – j’entends par là son éloignement progressif de la sobre cantillation du plain-chant au profit d’une polyphonie plus ornée –, il faut considérer l’évolution à l’œuvre dans d’autres arts, comme la sculpture et la peinture, notamment le processus continu d’individualisation qui s’y faisait jour depuis plus d’un siècle, tout d’abord singulièrement dans la dimension funéraire de la statuaire, puisqu’il semble bien que la recherche sinon d’absolue ressemblance du moins d’une plus grande caractérisation des traits soit apparue dès la fin du XIIIe siècle sur des gisants auparavant fortement idéalisés, avant de gagner, une cinquantaine d’années plus tard, la peinture de chevalet, comme l’illustre le portrait anonyme de Jean le Bon réalisé vers 1355-1360 conservé aujourd’hui au musée du Louvre. La démocratisation de la représentation de l’individu, des aristocraties vers la bourgeoisie, se poursuivit tout au long du siècle suivant, en particulier dans les contrées septentrionales où la ressemblance avec le modèle était recherchée plutôt que la référence aux modèles antiques prisée en Italie, aboutissant, dans sa dernière décennie, à la pratique de l’autoportrait distinct (car il s’en cache sans doute dans des tableaux d’autel, notamment chez Memling) dont le premier exemple indiscutable, en l’absence de certitude irréfutable sur l’Homme au turban rouge de Jan Van Eyck (1433, National Gallery), est dû à Albrecht Dürer (1493, musée du Louvre).
Ce geste de personnalisation accompagne le premier requiem dont à défaut de la musique, malheureusement perdue, nous conservons la trace documentaire, celui que Guillaume du Fay composa à sa propre mémoire, sans doute dans les dernières années de sa vie (il mourut le 27 novembre 1474), pour être chanté, ainsi que le stipule son testament, lors de son service funèbre dans la chapelle Saint-Étienne de la cathédrale de Cambrai ; s’il faut en croire ce qu’en rapporte Niccolò Frigio, ambassadeur du marquis de Mantoue, qui l’entendit en 1501, il s’agissait « d’une messe à trois voix, plaintive, triste et très subtile » (« una Messa a tre voci, flebile, mesta e suave molto ») qui survivait toujours trente ans après sa première exécution alors que le nom de l’auteur avait déjà sombré dans l’oubli. On ignore quand et à quelle occasion Johannes Ockeghem, le puissant trésorier et très admiré compositeur de Saint-Martin de Tours, conçut son Requiem, le plus ancien polyphonique à nous être parvenu dans une source unique et fragmentaire où manquent le Sanctus et l’Agnus Dei, mais l’usage appuyé d’une écriture à trois voix et la tournure archaïsante de son Introït et de son Kyrie le rattachent si nettement à la génération de du Fay que certains chercheurs ont pu avancer qu’il réutilisait peut-être une partie du matériel de son illustre prédécesseur ; ce qui est certain est que les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient, le chanoine de Cambrai ayant accueilli son jeune confrère à deux reprises, en 1462 et 1464, et que leurs échanges à propos de leur art n’ont pas manqué d’être nombreux. Y a-t-il eu, de la part d’Ockeghem, un geste d’hommage envers ce maître dans les deux premières parties de sa messe des morts puis d’émulation à mesure qu’elle gagnait en fluidité (Graduel), en virtuosité (Trait) et en éclat (Offertoire) ? On ne peut que le supposer, mais ce procédé s’inscrirait en tout cas parfaitement dans les mentalités de l’époque. Notons également le poids particulier conféré aux tessitures graves dans cette partition ; Ockeghem n’a peut-être pas écrit de requiem pour soi-même, mais la science avec laquelle il traite ce registre qui était le sien porte à elle seule la mémoire de sa vox aurea.
L’admiration qu’avait pour lui Pierre de La Rue était immense, ainsi qu’en attestent les arrangements qu’il fit de certaines de ses chansons et la touchante élégie Plorer, gemir, crier qu’il dédia à sa mémoire lorsqu’il mourut en 1497. Utilisant, comme son illustre prédécesseur, le mode de fa pour signifier le deuil et mettant également particulièrement en valeur les voix graves – on ne peut, là non plus, exclure une révérence –, il offre au Requiem qu’il composa sans doute au début du XVIe siècle un espace plus large à quatre voire occasionnellement cinq voix et une conception plus unitaire, ménageant une grande variété de texture grâce à des associations sans cesse renouvelées entre les différents pupitres et obtenant des effets de lumière par l’ajout ponctuel d’un superius qui, comme une touche d’orpiment, vient éclairer une pâte globalement plutôt sombre (le Sanctus ou la Communion en offrent de beaux exemples). Le ton demeure sobre et sérieux, mais l’impression générale demeure celle d’une fluidité déjà « classique » où se lit le passage de témoin entre le monde médiéval et celui de la Renaissance.

Les chantres de Diabolus in Musica livrent de ces deux partitions une lecture de bout en bout remarquable, à la fois maîtrisée et fervente, fruit d’un ensemble qui continue à se bonifier avec les années et dont la stabilité de l’effectif favorisant, en dépit du parcours individuel de chacun, la permanence d’une excellente écoute mutuelle, ne laisse pas d’étonner. Parfaitement en place et possédant toutes une vraie personnalité, les voix bien timbrées et très expressives s’épanouissent à leur aise sous la conduite attentive d’un Antoine Guerber qui, comme toujours, a su faire des choix intelligents en matière de tactus, solennel mais pas hiératique, d’ornementation, présente sans être envahissante et très finement réalisée, et de cohérence globale de sa proposition, qu’il s’agisse de la belle idée d’avoir complété par du plain-chant, d’ailleurs superbement chanté, le Requiem d’Ockeghem, ou du respect de la prononciation gallicane du latin, un point sur lequel aucun autre ensemble ne me semble aller aussi loin aujourd’hui. Les qualités des chanteurs, parfaits connaisseurs de ce répertoire, leur permettent une restitution à la fois précise et libérée, économe d’effets mais extrêmement agissante, y compris du point de vue spirituel. Il règne une vie intense à chaque mesure de ces deux messes des morts merveilleusement captées par le fidèle Jean-Marc Laisné dans la chaleureuse acoustique de Fontevraud, une densité humaine née du fil invisible reliant trois compositeurs (car le fantôme de du Fay plane continuellement sur cette réalisation) unis dans la transmission d’une étincelle créative qui ainsi leur survit et nous est ici restituée dans la force de sa permanence. Avec cette réalisation, Diabolus in Musica signe, à mon avis, la lecture la plus aboutie de ces deux œuvres et un des plus beaux disques de musique ancienne parus cette année.

Johannes Ockeghem (c.1420-1497), Pierre de La Rue (c.1452-1518), Requiem

Diabolus in Musica
Antoine Guerber, direction

1 CD [durée : 67’44] Bayard Musique 308 475.2. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Johannes Ockeghem, Requiem : Kyrie

2. Pierre de La Rue, Requiem : Sanctus

16 Comments

  1. Quel équilibre, quelle profondeur dans ces voix finement dirigées. Cette musique est d’une grande beauté. Merci, cher Jean-Christophe,, pour cette découverte musicale qui risque de ne pas prendre une ride.
    Je vous souhaite une belle journée dominicale.
    Bien amicalement.

    • Nous sommes tout à fait d’accord, chère Michelle, équilibre et ferveur sont les maîtres-mots de cette réalisation qui, j’en suis convaincu, passera bravement l’épreuve du temps.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un beau dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Bonjour mon cher Jean-Christophe

    Quel plaisir la découverte de cette musique ! J’ai écouté plusieurs fois les extraits, c’est absolument magnifique.

    Cette fois j’ai vu le lien « feuillet », qui m’a permis de voir les détails de ce parchemin, une véritable merveille. Un régal pour les yeux, mais pas que.. Elle me rappelle le tableau du jugement dernier de Rogier que nous avons vu à Beaune. Différent, certes , mais une belle réalisation.

    Un grand merci à toi de nous avoir présenté cette musique d’une bien belle façon. (Comme toujours).
    Je te souhaite une très belle journée dominicale.
    Je t’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      Tu as raison, il y a quelques éléments de ressemblance entre l’enluminure de Bourdichon et le retable de Beaune de Weyden (et beaucoup de son atelier), même si ce dernier est nettement plus dramatique que la scène qui nous est présentée ici. Contrairement aux musées français, le Getty Museum offre de belles possibilités pour voir les œuvres de près, grâces lui en soient rendues.
      Je suis ravi que les deux extraits de ce très beau disque t’aient plu; j’ignore s’il est intégralement écoutable en ligne sur les services dédiés, mais si c’est le cas, ne t’en prive pas.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un heureux dimanche.
      Je t’embrasse bien fort.

      • Il y a la possibilité d’écouter la totalité du CD , 50′ pour chaque titre. Il est téléchargeable en MP3, mais je n’aime pas du tout télécharger, j’aime avoir le CD en format classique. Mais hélas mon escarcelle est vide 🙁
        Je te remercie pour ta gentille réponse. Cet après-midi, je profite des journées du patrimoine pour aller visiter le prieuré de Salles-Arbuissonnats. (une commune du beaujolais).
        Je te souhaite un très bel après-midi.
        Et comme je suis gourmande 🙂 je t’embrasse à nouveau bien fort.

  3. oui, non seulement écouter mais lire l’article qui unit et compare des arts s’adressant à nous via l’œil ou l’oreille, c’est plus qu’intéressant, merci Jean-Christophe !
    je reprends l’écoute, merci

    • Ce dialogue entre les différentes formes d’art est ce qui fonde tout ce que je publie depuis une dizaine d’années, Gilda; il me semble que c’est une façon de rendre l’écoute plus active en l’enrichissant de perspectives nouvelles.
      Merci pour votre mot.

  4. Comme vous, Jean-Christophe, heureux de retrouver l’ensemble Diabolus in Musica, surtout pour Johannes Ockeghem que j’aime beaucoup. Un peu moins sensible à Pierre de La Rue, même s’il se dégage une cohérence dans le choix de ces deux oeuvres. Merci pour la présentation toujours aussi soignée et passionnante à suivre. Belle semaine à vous et merci.

    • Je suis le travail de Diabolus in Musica depuis presque ses débuts, Claude, et je retrouve toujours la profondeur et la sobriété de cet ensemble avec beaucoup de bonheur.
      Ces deux Requiem forment vraiment une paire idéale, tant ils semblent se répondre mutuellement en dépit de leurs différences esthétiques — ne vous y trompez pas, Pierre de La Rue est vraiment un compositeur extraordinaire.
      Grand merci pour votre lecture, votre écoute et votre retour.
      Belle semaine à vous.

  5. Guerber Antoine

    20 septembre 2018 at 09:42

    Cher Jean-Christophe,

    J’ai lu avec une certaine émotion votre critique de notre CD Requiem. Bien évidemment, je ne sais pas si nous méritons tous ces éloges mais je suis flatté et extrêmement honoré. Ce qui me frappe le plus, c’est la finesse et l’acuité de votre jugement. On aimerait lire ailleurs aussi, des appréciations sur nos tempi ou sur le travail méticuleux sur la prononciation… mais voilà, il n’y a que chez vous que ces éléments, pourtant absolument fondamentaux et constitutifs de nos répertoires, sont relevés.

    Plus que celà, la correspondance, la cohérence avec les autres arts et particulièrement la peinture devraient sembler naturelles à tout le monde, mais il n’y a que sur Wunderkammen qu’elles sont mises en évidence avec une telle intelligence et une telle clarté. Les musiques d’Ockeghem et La Rue sont les exactes illustrations sonores des oeuvres de Fouquet, Bourdichon, Van der Weyden et tant d’autres.

    J’ajoute l’élégance de votre style, autre chose rarissime…

    Je vous remercie donc infiniment de continuer à nous faire découvrir à tous de telles beautés musicales et picturales !

    Amitiés, et au plaisir de vous recroiser ici ou là.

    Antoine Guerber

    • Cher Antoine,
      Sans minimiser le moins du monde le travail de la presse dite spécialisée, elle œuvre avec des contraintes d’espace et de temps que ma volonté de demeurer indépendant m’a heureusement permis d’éviter. Combien de fois ai-je écouté votre disque avant de poser la moindre ligne à son propos ? Sans doute une dizaine, le temps de tenter d’entrer dans la démarche, passée l’impression extrêmement favorable que j’avais eue dès la première audition.
      Je ne suis pas musicologue, mais historien de l’art (tardo-médiéval, qui plus est, ce qui tombait à pic ici) et l’opinion que je forme sur les projets dont je choisis de rendre compte passe nécessairement par ce prisme; il m’a permis d’établir le parallèle entre l’émergence du genre du requiem et l’évolution des autres arts qui me semble d’autant plus évident quand on sait quelles cours du Fay a pu fréquenter durant sa riche existence. Vous avez parlé, dans votre notice, de l’importance croissante des Artes moriendi; c’est une dimension qui me semble également indiscutable.
      Je suis, comme vous le savez, très attentif au travail de Diabolus in Musica depuis bien des années, et il me semble que cette parution est à marquer d’une pierre blanche dans la discographie d’un ensemble dont une des nombreuses qualités a été de rester fidèle à lui-même; par les temps qui courent, une telle rectitude devient de plus en plus rare, raison de plus pour ne pas manquer de la célébrer et je souhaite de tout cœur à ce double Requiem le succès qu’il mérite.
      Amitiés et à bientôt autour vos futurs projets (j’ai vu que vous alliez travailler sur une messe de du Fay; j’espère qu’un enregistrement suivra).
      Jean-Christophe

  6. Merveilleuse enluminure pour accompagner ce si troublant CD, un juste choix… De notre Tourangeau… Jean Bourdichon.
    Bien cordialement.

    • Le choix d’un artiste de l’école tourangelle était une évidence pour moi dès le départ, Chantal; trouver une illustration congruente et en suffisamment bonne définition a été une toute autre histoire.
      Cet enregistrement est une splendeur et je suis certain qu’il ne perdra pas de sitôt la place éminente qu’il vient de se faire au sein de la discographie de ces œuvres.
      Merci pour votre mot et cordiales pensées dominicales.

  7. Que de plaisirs et de trésors dans ce post, Jean-Christophe : d’abord (à tout seigneur, tout honneur) l’extraordinaire beauté du Requiem d’Ockeghem ici proposé, dans une interprétation de toute beauté, sobre, précise et lumineuse.
    Ensuite, la joie de retrouver Diabolus in Musica, muet au disque depuis trop d’années. Non, ils n’ont pas renoncé à défendre ce répertoire médiéval cher à mon coeur et à mes oreilles. Bonne nouvelle que voici !
    Et puis le plaisir de découvrir l’enluminure de Jean Bourdichon, si fertile et si émouvant dans sa représentation des choses de la nature, avec quelque chose, déjà, du peintre naturaliste (quoique les sangliers volants semblent avoir déserté nos forêts depuis quelques années déjà…) Je connaissais déjà de lui de splendides enluminures à sujet botanique. Je crois même que je lui avais consacré il y a quelques années un post de blog.
    Enfin le plaisir de lire, sous la plume d’Antoine Guerber, à quel point vos critiques nourries d’écoute et de culture sont précieuses et rares, en ces temps de toute vitesse et de tout marketing.
    Pour tout cela, merci à vous, et à eux.

    • Je vous l’avoue, chère Anne, je me suis fait du souci pour Diabolus in Musica, non tant du côté de la scène où l’ensemble est toujours resté bien présent, mais du disque où il commençait à se faire rare – il est malheureusement trop vrai qu’enregistrer devient très compliqué aujourd’hui hormis pour les « grosses machines » commerciales – alors qu’il a et qu’il y a tant à dire encore sur le répertoire médiéval pour lequel je partage votre goût.
      Bourdichon s’est très vite imposé à moi pour l’illustration de cette chronique, car il est fort probable qu’Ockeghem et lui se connaissaient, ce qui me permettait d’ancrer encore plus mon propos dans son contexte historique; et puis, ses enluminures sont si délicates.
      Antoine Guerber m’a fait un beau cadeau en venant commenter mon travail; je peux témoigner qu’aujourd’hui où tout va vite en étant dirigé seulement par des intérêts à court terme, rares sont les musiciens qui ont cette délicatesse.
      Grand merci pour votre fidélité et belle soirée.

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