Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

« The Soule of our Invention. » Alfonso Ferrabosco the Younger par le Hathor Consort

Hieronymus Francken II (Anvers, 1578 – 1623) ou
Adriaen van Stalbemt (Anvers, 1580 – 1662),
Un Cabinet d’amateur, sans date
Huile sur bois, 117 x 89,9 cm, Madrid, Musée du Prado

« By which time, I have done all that I had in purpose, and returne to my silence. » C’est sur ce salut quelque peu abrupt qu’Alfonso Ferrabosco Le Jeune achève la dédicace à Henry, comte de Southampton, de ses Lessons for 1, 2 and 3 Viols publiées à Londres en 1609. Son adresse « Au monde » qui suit immédiatement dans le recueil insiste, pour sa part, sur la nécessité morale de reconnaître la paternité de ses œuvres, afin que ne leur advienne pas la « mésaventure des jeunes enfants souvent condamnés à errer et, perdant leur demeure, à être séquestrés par des étrangers. » « J’aurais été, » ajoute-t-il, « un père bien dénaturé si je n’avais corrigé cette impudence et ne les avais publiquement déclarés miens. » Lorsque l’on sait qu’en 1578 le jeune garçon, alors âgé d’environ trois ans, fut confié par son musicien de père, contraint de quitter l’Angleterre d’Élisabeth Ière pour son Italie natale à la suite d’une disgrâce sur fond de soupçons de sympathie envers la Contre-Réforme, aux bons soins de Gommaer van Oosterwijk, flûtiste d’origine anversoise membre du Queen’s Flute Consort, ces mots que l’on pourrait croire de pure convention prennent une tout autre portée.

«Je retourne à mon silence. » La biographie d’Alfonso Ferrabosco Junior est, de fait, assez mutique. Enfant illégitime que ses parents, mariés juste avant leur exil, tentèrent en vain, en 1584, de faire revenir auprès d’eux – la reine en personne s’y opposa sans doute pour conserver un moyen de pression sur son père –, il est documenté comme musicien au service de la souveraine en 1592 ; toute sa carrière se déroula dans l’entourage royal et les honneurs qu’il reçut – Jacques Ier le pensionna en 1604 en qualité de Gentilhomme de la chambre et de précepteur musical de son fils aîné, Henry, puis, à la mort de celui-ci, du futur Charles Ier qui le nomma Compositeur de la cour en 1626 – ne l’empêchèrent nullement de connaître des soucis financiers récurrents jusqu’à sa disparition en mars 1628. Uniques recueils publiés de son vivant, tous deux en 1609, ses Ayres et ses Lessons ne constituent qu’une partie de sa production ; il fut en effet également très actif dans le domaine du masque en collaboration avec le poète Ben Jonson qui, geste peu courant chez lui, n’hésita pas à chanter ses louanges, ainsi que, bien évidemment, dans celui du consort. Ses fantaisies à quatre et à six voix, dépassant leur destinée de musicæ reservatæ, connurent une large diffusion dans les cercles de connaisseurs et leur influence se fit sentir jusqu’à Henry Purcell dont les contributions conduisirent le genre jusqu’à une perfection en forme de point final (Fantasias for viols, 1680). Ferrabosco Le Jeune concevait visiblement ces pièces que leur nom même semble désigner comme propices aux envolées de l’imagination comme des morceaux à l’architecture savante mais limpide et souvent symétrique, s’appuyant sur un dosage très maîtrisé des augmentations et des diminutions pour leur insuffler relief et animation ; leur atmosphère est généralement assez méditative sans pour autant être menacée par un quelconque statisme, le compositeur s’y entendant pour jouer sur des variations tantôt discrètes, tantôt plus franches, afin d’apporter, sans toutefois rompre la fluidité de son discours, des contrastes de rythme et de couleur. Les danses se tiennent sur la même frontière ténue qui sépare le monde matériel de celui des idées ; si la pulsation et le caractère, ces matières de tangible humanité, sont immédiatement perceptibles, ils subissent une décantation qui les éloigne irrémédiablement de la salle de bal. Composés sur le cantus firmus qui leur donne leur nom, les In Nomine, pour lesquels Ferrabosco Junior semble avoir relancé un intérêt qui avait quelque peu faibli à la fin du XVIe siècle, lui offrent l’occasion de faire valoir son inventivité, puisqu’il fait migrer ce « thème » à toutes les voix alors qu’il était de coutume cantonné à une seule ; dans le même esprit, le vaste Ut re mi fa sol constitue un tour de force avec sa progression aventureuse au milieu d’une forêt d’altérations (sept dièses, sept bémols, un chiffre qui ne doit certainement rien au hasard). À la fois contemplative, très pensée et riche de surprises ménagées avec art, la musique de Ferrabosco Le Jeune, dont il convient de rappeler l’intérêt marqué pour la lyra viol dont le répertoire était à son époque au début de son éclosion, peut faire songer à l’expérience que vivaient les privilégiés autorisés à visiter une de ces wunderkammern florissant en Europe dès le XVIe siècle, une déambulation dirigée et scénographiée où les merveilles du passé et de la nature mais également celles produites par les plus fines mains contemporaines se faisaient aliments de rêverie et d’invention.

Le Hathor Consort n’est pas le premier à se pencher sur un compositeur qui a déjà eu l’honneur d’un enregistrement monographique, d’ailleurs fort beau, de la part de Jordi Savall et de son Hespèrion XXI (Alia Vox, 2003). Sa proposition se distingue sur de nombreux nombreux points de sa prédécessrice, tant en ce qui concerne le choix des pièces (même s’il existe d’inévitables doublons) que de l’effectif (la lyra viol est utilisée et il n’y a pas de cordes pincées). L’esprit qui anime les musiciens réunis autour de Romina Lischka me semble également assez différent : au service d’un programme construit avec un louable et indispensable souci de la variété, ils abordent les œuvres avec beaucoup de franchise et de luminosité, privilégiant le sourire et le rebond rythmique plutôt que d’insister sur un sérieux ombré de mélancolie, sans que leur lecture perde pour autant en profondeur et en expressivité. Si le mot n’était pas susceptible d’être pris en mauvaise part, on dirait qu’ils savent rester légers, en ce qu’ayant compris les exigences de cette musique, ils la restituent en se gardant de peser afin de conserver intacte la spontanéité et la complicité des échanges entre les pupitres et de procurer ainsi à l’auditeur la sensation que les morceaux se créent devant lui. Tout est par ailleurs parfaitement en place dans cette lecture équilibrée, généreuse, nuancée et allante qui ménage de magnifiques moments d’émerveillement et d’émotion, bénéficiant de surcroît d’une prise de son à la fois intimiste et aérée d’Aline Blondiau. La rigueur chaleureuse du Hathor Consort me semble tout à fait adaptée à l’univers d’Alfonso Ferrabosco Le Jeune et je serais maintenant curieux d’entendre ces excellents musiciens dans Coprario ou le si rare au disque Thomas Lupo qui leur permettrait de continuer à creuser le sillon de ces compositeurs semblant si parfaitement anglais que l’on oublierait presque qu’ils sont d’ascendance italienne.

Alfonso Ferrabosco the Younger (c.1575-1628), The Art of Fantasy

Hathor Consort
Romina Lischka, viole de gambe, lyra viol & direction

1 CD [durée : 76’32] Ramée RAM 1806. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prelude for one lyra viol

2. Fantasia n°13 à 4

3. In Nomine n°3 : Through All Parts à 6

4. Galliard for two viols in the first tuning

18 Comments

  1. Michelle Didio

    7 octobre 2018 at 09:36

    Merci, cher Jean-Christophe, pour ce billet musical magnifiquement illustré où fine mélancolie laisse transparaître humeur souriante en filigrane, cette notion de légèreté que vous définissez si bien.
    Je vous souhaite une agréable journée.
    Bien amicalement.

    • Ce que j’apprécie particulièrement dans l’approche du Hathor Consort, chère Michelle, est justement qu’elle choisit de ne pas noircir le tableau pour paraître plus profonde : le bonheur de jouer y est perceptible et régale l’auditeur.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un chaleureux dimanche.
      Bien amicalement.

  2. Bonjour Jean-Christophe,
    Merci une fois encore pour cette belle découverte, je venais juste de reécouter le Demachy de Romina ce matin après l’écoute de sa vidéo dans les coulisses du festival de Sablé :
    https://www.youtube.com/watch?v=JhVPBdUXRdI
    Et une fois encore une prise de son saisisante d’Aline Blondiaux.
    Pour une fois il pleut sur la région Toulousaine aujourdh’ui, c’est l’Automne…
    Bon Dimanche
    Pascal

    • Bonjour Pascal,
      Je suis très amateur de musique pour consort, il m’était donc impossible de laisser filer ce disque sans en parler (et c’est Ramée, digne successeur d’Astrée à mes yeux comme je l’ai déjà écrit).
      Romina Lischka et ses amis ont fait ici un excellent travail qui égale, à mon sens, celui de Savall en ouvrant une nouvelle voie tout aussi recevable et Aline Blondiau a su le magnifier.
      Nous sommes également sous la pluie en Touraine, mais compte tenu de la sécheresse qui règne on ne va pas s’en plaindre, sauf peut-être les joueurs de rugby qui s’affronteront cet après-midi dans le stade non loin de chez moi; ils ont ceci dit l’habitude d’être crottés.
      Heureux dimanche et à bientôt.

  3. Bonjour ici mon cher Jean-Christophe
    Cette très belle peinture me fait penser à ton cabinet de curiosités, ben oui forcément…… 😉
    Un instrument que j’aime beaucoup, une très belle chronique, et de magnifiques extraits, c’est parfait pour ce dimanche pluvieux.
    Merci infiniment pour ce moment délicieux.
    Bon dimanche à toi que j’embrasse bien fort.
    Tiffen

    • Bonsoir ma chère Tiffen,
      C’est un peu une chronique « en miroir » du projet du blog, tant du point de vue de l’illustration que de la musique; j’ai tendu des fils d’un élément à l’autre pour que l’esprit puisse y vagabonder à son aise, en funambule entre les mondes.
      Je suis heureux que cette proposition dominicale t’ait plu; il me semble qu’elle entre bien en résonance avec la saison qui, tant bien que mal, arrive.
      Que ta soirée soit belle, je te remercie et t’embrasse bien fort.

  4. Philippe JEOFFRE

    7 octobre 2018 at 14:34

    Bonjour Monsieur Pucek
    Un grand merci de l’inconditionnel que je suis de la viole de gambe et de la lyra-viol.
    Votre blog est une belle et majeure découverte…

    • Bonsoir Monsieur,
      Voici un point que nous avons en commun, la famille des violes étant également une des celles qui a ma préférence.
      Je suis ravi que vous appréciez ce que je propose sur le blog et espère continuer à mériter votre confiance.
      Merci pour votre mot.

  5. Jean-Marc Depasse

    8 octobre 2018 at 09:37

    Cher Jean-Christophe,
    Merci pour cette fort instructive et toujours aussi intéressante chronique musicale.
    J’avais déjà écouté le disque la semaine dernière, suivant ainsi votre conseil, mais je sens qu’une seconde écoute s’impose au vu de ce que j’ai appris dans ce qui est écrit et décrit plus haut.
    Je vous souhaite un début de semaine aussi radieux que l’astre qui nous gratifie de sa chaleureuse présence en ce début d’automne.
    Amitiés du Nord,
    Jean-Marc

    • Cher Jean-Marc,
      Et il y en a des choses sous les notes dans ces pièces; réunir la documentation pour tenter d’en dire quelque chose de pas trop stupide n’a pas été une mince affaire, la récompense s’étant matérialisée, pour moi le tout premier, par une lumière nouvelle portée sur elles.
      J’espère que votre deuxième écoute et, souhaitons-le, les suivantes vous permettront d’appréhender d’autres dimensions de ces œuvres; elles ne se livrent pas en une seule fois, elles s’insinuent et j’avoue trouver mon compte dans cette méthode d’infusion.
      Un bien beau début d’automne, effectivement, mais dont la chaleur excessive ne me semble hélas pas de très bon augure, ce qu’oublie une trop large majorité de nos contemporains trop aveuglés par les loisirs que l’ensoleillement facilite — leurs petits-enfants riront nettement moins dans cinquante ans.
      Je vous remercie pour votre mot et vous adresse de bien amicales pensées du lundi soir.
      À bientôt.

      • Jean-Marc Depasse

        9 octobre 2018 at 07:38

        J’aime aussi adopter cette « méthode d’infusion », comme vous le dites si bien (on voit bien le ‘théophile’ caché derrière la plume), pour des oeuvres à l’abord difficile. Cela me permet souvent de les apprécier à leur juste valeur, alors que la première écoute aurait pu m’en éloigner à jamais.

  6. Claude Amstutz

    8 octobre 2018 at 19:24

    A toutes les époques, j’ai aimé les pièces pour viole, chez Forqueray, Couperin et bien d’autres que vous connaissez bien mieux que moi. Je me réjouis ainsi de ce nouveau CD consacré à un compositeur que – sauf oubli de ma part – je ne connaissais pas, et dont je découvre avec plaisir toute l’histoire que vous présentez toujours de manière vivante et heureuse. Belle peinture aussi de Hieronymus Francken II. Grand merci Jean-Christophe et bonne semaine.

    • Et il en reste encore beaucoup, des belles choses à découvrir et à redécouvrir dans le répertoire pour viole(s), Claude.
      Je suis évidemment ravi que cette présentation vous ait permis d’en apprendre un peu plus sur un compositeur que je trouve vraiment intéressant. Quant au tableau, ses multiples recoins en font un véritable bonheur pour l’œil qui peut y vagabonder et s’y perdre à son gré.
      Merci pour votre mot et bonne semaine également.

  7. Gaulard Bénédicte

    19 octobre 2018 at 17:30

    J’aime beaucoup ce billet, cher Jean-Christophe. Je ne connaissais le compositeur qu’à travers le CD de Jordi Savall, et c’est bien d’aller vers une autre interprétation. Et puis, la référence à votre cabinet de curiosités me fait plaisir, car je sens un bel enthousiasme (renouvelé ?) de votre part. Merci pour tout…encore une fois et belle fin de semaine.

    • D’autant, chère Bénédicte, que ce disque et celui de Jordi Savall se complètent sans trop doublonner, ce qui permet d’élargir notre connaissance de l’univers de Ferrabosco Le Jeune.
      L’idée de cette chronique est née en regardant un documentaire consacré à l’émergence des cabinets de curiosité au cours du XVIe siècle et une fois que la jonction s’est opérée dans ce qui me sert de cerveau, il m’a suffi de suivre le fil. La semaine qui s’achève m’a néanmoins rappelé combien cette entreprise qu’est mon blog pouvait parfois s’avérer compliquée dans un monde soumis à la binarité et à la superficialité des réseaux sociaux.
      Grand merci pour votre commentaire.

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