Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Jadis et naguère. Joan Manuel Serrat par la Cappella Mediterranea

Toni Catany (Llucmajor, 1942 – Barcelone, 2013),
Puig de Mina, Santa Eulalia, 1973
Épreuve au gélatino-bromure d’argent, 24,2 x 24 cm,
Madrid, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia

 

« Quizá porque mi niñez
Sigue jugando en tu playa… »
Avoir conscience d’une identité, déterminer une direction vers laquelle on souhaite diriger ses pas implique sans doute d’être capable de faire halte pour distinguer les traces d’un passé que les sables n’ont pas encore recouvertes, ces plages sur lesquelles joue encore notre enfance, pour paraphraser les deux premiers vers de Mediterráneo, une des plus célèbres chansons du Catalan Joan Manuel Serrat, figure tutélaire et cœur battant du projet atypique que nous offre, en ce début d’automne, la Cappella Mediterranea.

Leonardo García Alarcón l’explique dans son texte d’introduction, il est un homme nourri à la fois de culture « savante » et « populaire » pour lequel, dès l’enfance, n’a existé aucune frontière entre Bach ou Beethoven et Serrat, un auteur-compositeur dont on découvre ici les textes ciselés (et fort bien traduits par Loïc Windels), tantôt tendres, tantôt traversés par une colère sourde ou de la dérision, un passeur des poètes dont il a mis certains des textes en musique, tels Antonio Machado ou Pablo Neruda, également. Les cinq chansons retenues dans ce programme nous donnent à voir quelques-unes des facettes de cet artiste, un homme engagé et pour cette raison proscrit jadis par les dictatures sud-américaines qui, en catalan, exprime sa désolation devant le massacre écologique dont est coupable notre époque (Pare), un Mediterráneo fier de ses origines qui adresse à sa terre et à sa mer une vibrante déclaration d’appartenance, un fin narrateur contant avec un ton doux-amer une de ces histoires d’amour qui finissent mal (Romance de Curro « El Palmo »), un observateur attentif du quotidien et des infimes mouvements de l’âme que sa plume relève et magnifie en en préservant la simplicité et l’intimité (De vez en cuando la vida, Aquellas pequeñas cosas). Ces créations contemporaines, réinventées avec les moyens des répertoires d’autrefois, côtoient ici des œuvres du Siècle d’or espagnol, un geste qui souligne l’idée de l’inscription des plus récentes dans une continuité culturelle pluriséculaire. L’amant tentant d’amadouer Cupidon dans Esta vez, Cupidillo de Francisco Valls offre un contrepoint mi-apeuré, mi-taquin à la Romance de Curro « El Palmo », la célèbre Bomba de Mateo Flecha El Viejo, d’ailleurs interprétée avec un équilibre parfait entre raffinement et pittoresque, ajoute sa note de théâtralité latine aux saillies parfois burlesques, tandis que Mortales que amáis de Juan Bautista José Cabanilles, méditation déchirée sur la Passion du Christ portant en germe l’espoir du salut, évoque puissamment la dimension sacrée encore omniprésente dans la culture ibérique. Deux airs traditionnels catalans viennent compléter ce panorama résolument méditerranéen, La canço del lladre dont l’atmosphère assez mélancolique s’ombre de lueurs tragiques dans La presó de Lleida.

À aucun moment ce disque ne cherche à se faire passer pour ce qu’il n’est pas en mettant en avant sa composante « musique baroque » afin d’attirer le chaland, une honnêteté qui le distingue définitivement des bidouillages aussi trompeurs que racoleurs dont nous assomme, depuis trop années, un ensemble comme L’Arpeggiata. C’est un voyage que nous propose ici la Cappella Mediterranea où brins d’Histoire et de vécu personnel s’entrecroisent pour former le fil tangible d’une mémoire. L’intelligence bien réelle de ce programme dans lequel la tête et le cœur se donnent la main le rend immédiatement attachant, voire envoûtant. Chacune des pièces est abordée avec un soin amoureux, celles du Siècle d’or avec toute la rigueur souhaitable et cet engagement qui est une des marques de fabrique de Leonardo García Alarcón et de ses musiciens, les chansons de Serrat avec à la fois un regard respectueux qu’une écoute des originaux révèle instantanément et le désir de leur apporter, en leur permettant de renouer avec leurs racines, un souffle d’intemporalité. Le pari est totalement réussi ; les arrangements de Quito Gato sont non seulement subtils, intégrant des éléments directement issus du répertoire « savant » (la fanfare qui, à la manière de celle d’un opéra du Seicento, lève le rideau sur la Romance de Curro « El Palmo », le court passage en fugato de Mediterráneo, ou les harmonies archaïsantes, très Quattrocento, de Pare, parfois étonnamment proche de certaines chansons de Loreena McKennitt), mais d’une grande finesse d’évocation poétique : écoutez, par exemple, la façon dont en quelques notes aériennes et dansantes il convoque l’espace, la lumière et l’air salin dès les premiers instants de Mediterráneo ou celle dont sont suggérés la naissance, l’envol puis la dissipation du rêve dans De vez en cuando la vida, un joyau dont la douceur frémissante étreint le cœur jusqu’aux larmes. Il faut dire que Mariana Flores s’y entend pour vous chavirer d’émotion ; le quart d’heure d’ouverture du disque, qu’elle habite avec une intensité passionnée, est une succession de moments de grâce qui s’inscrivent profondément dans l’âme comme une musique familière et laissent émerveillé, parfois presque pantelant de reconnaissance. Maria Hinojosa possède un timbre légèrement plus sombre auquel elle sait instiller ce qu’il faut d’âpreté pour traduire au plus juste les égratignures des trois morceaux en catalan qu’elle interprète en leur insufflant une vraie densité humaine, et Valério Contaldo est, quant à lui, impeccablement vaillant dans son apostrophe au Cupidillo dont il essaie de se concilier les bonnes grâces. On ne peut que saluer la qualité du travail des chanteurs et des instrumentistes qui, soit qu’ils demeurent dans leur répertoire coutumier, soit qu’ils s’aventurent au loin, le font avec la même précision, le même sens de la couleur et le même enthousiasme. On sent bien, à l’impulsion et à la direction qu’il donne à ses troupes, que cette réalisation revêt une dimension toute particulière aux yeux de Leonardo García Alarcón ; il y a dans son approche une ferveur, une humilité, une joie profonde et une immense tendresse qui ne trompent pas quant aux souvenirs qui les nourrit et à la gratitude éprouvée d’avoir vécu ces moments faisant aujourd’hui mémoire au travers de tant de présences, de tant de mercis. Se laisser porter par ce disque de plage en plage est comme retrouver une de ces petites boîtes où, enfant, on conservait jalousement de menus riens, ces pequeñas cosas que l’on regardait comme des trésors et qui nous accompagnent au bout de ce voyage musical, des souvenirs d’autres vies qui pourraient nous rester étrangers, mais que la Cappella Mediterranea nous offre en partage avec tant de simplicité et de générosité qu’ils deviennent un peu les nôtres.

De vez en cuando la vida : Joan Manuel Serrat (né en 1943), chansons (arrangées par Quito Gato). Œuvres de Francisco Valls (c.1671-1747), Lucas Ruiz de Ribayaz (1626-1677), Juan Bautista José Cabanilles (1644-1712), Mateo Flecha El Viejo (1481-1553), Federico Mompou (1893-1987) et anonymes

Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón, clavecin & direction

1 CD ou 1 LP [durée totale : 61’50] Alpha Classics 412. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Joan Manuel Serrat : Mediterráneo

2. Traditionnel catalan : La presó de Lleida

3. Joan Manuel Serrat : De vez en cuando la vida

12 Comments

  1. Merci pour cette jolie découverte pleine de charme en effet. Je ne connaissais pas Joan Manuel Serrat.
    Depuis que j’ai fait connaissance de l’ensemble Capella Mediterranea avec la parution de « Il Diluvio Universale » qui fut un vrai choc il y a quelques années maintenant, je les écoute toujours avec un grand plaisir.
    Et la voix de Mariana Flores y est pour beaucoup, tant j’adore la qualité de son timbre clair et doux.

    • Ah, ce Diluvio Universale, quel beau souvenir; j’étais également tombé complètement sous le charme de cette recréation et j’ai, tout comme vous, suivi depuis le travail de la Cappella Mediterranea avec beaucoup d’attention. La voix de Mariana Flores est un indiscutable atout de l’ensemble et j’y suis aussi très sensible; ce projet Serrat lui offre une nouvelle occasion d’exprimer toutes ses facettes et je vous avoue en avoir été souvent plus que touché.
      Merci pour votre mot.

  2. Quelle jolie proposition vous nous faites là, Jean-Christophe ! Avec des accents (premier extrait choisi) qui s’accordent à merveille à ce dimanche d’automne un peu venteux et tout doré de soleil (ça, c’est la météo bourguignonne du jour).
    Je ne serais jamais allée traîner du côté de ce disque, et voici que vous me donnez l’envie de m’y promener, d’y baguenauder à mon aise.
    Merci à vous, donc, bien amicalement,

    ANNE

    • Je trouve que Mediterráneo est une chanson scintillante, en particulier dans les habits confectionnés par Quito Gato, Anne, et même après de multiples écoutes, je suis encore étonné par la sensation d’espace et de liberté qui s’en dégage. J’espère que vous apprécierez la promenade que vous envisagez en la compagnie de ce projet; je suis revenu plus heureux de toutes celles que j’ai faites depuis que ce disque m’est arrivé.
      Merci pour votre mot et bien amicalement.

  3. Claude Amstutz

    21 octobre 2018 at 13:48

    Eh bien, voilà un CD enchanteur qui fera bien vite son apparition dans ma discothèque. Outre que j’ai toujours aimé la Cappella Mediterranea et Leonardo García Alarcon, il y a, dans ce choix proposé une humanité à fleur de peau, une spontanéité, voire de la gaieté, de la passion, de la révolte qui me touchent. L’ensemble dégage de la fraîcheur et du plaisir, ce qui n’est pas pour me déplaire. Grand merci Jean-Christophe et bon dimanche à vous.

    • Nous avons visiblement le même ressenti vis à vis de ce projet, Claude, et je retiens particulièrement l’humanité à fleur de peau que vous relevez et qui m’a régulièrement bouleversé au fil des écoutes.
      Le dialogue instauré par la Cappella Mediterranea entre hier et aujourd’hui est d’une grande pertinence et souvent même fascinant; je gage que l’homme pétri de spiritualité que vous êtes s’y sentira chez lui.
      Merci pour votre mot, bon dimanche et bonne semaine à venir.

  4. Bonjour mon cher Jean-Christophe,

    Quelle voix Mariana Flores !! J’aime aussi celle de Maria Hinojosa, plus sombre comme tu le notes, mais les deux sont très agréables à écouter.
    C’est un répertoire que je découvre et ta chronique aide à comprendre tout le sens de cette musique et de faire connaissance avec ces musiciens .
    Je te remercie bien sincèrement pour cette découverte, pour l’illustration aussi . Je suis allée voir ce qu’était le gélatino-bromure d’argent, que je ne connaissais pas. Moi qui aime la photographie, j’aurais dû le savoir, mais heureusement, tu es là !! Quand je ne connais pas, je cherche et normalement je trouve. Tu vois tes chroniques ouvrent une grande palette de découvertes, pour les curieux dont je fais partie . 🙂

    Je te souhaite une belle fin de dimanche. Je te dis à très vite sans oublier de t’embrasser bien fort.

    • Bonsoir chère Tiffen,
      Je ne ne vais pas mentir : j’ai moi aussi découvert Joan Manuel Serrat avec ce disque par lequel je ne regrette pas de m’être laissé tenter. Je connais assez bien, en revanche, le travail de la Cappella Mediterranea – souvenirs d’une certaine époque où je me rendais à Ambronay – qui, une nouvelle fois, ne me déçoit pas; on ne mesure qu’imparfaitement, je crois, le risque que prennent des musiciens « classiques » en s’aventurant hors de leur territoire, et la transition de l’un vers l’autre monde est parfois périlleuse. Ici, c’est assumé et réussi.
      Je suis ravi de lire que cette chronique dominicale t’a ouvert quelques portes et je te remercie pour ton mot.
      Je t’embrasse bien fort et te souhaite belle fin de journée.

  5. charmée par l’audition de L. Garcia Alarcon, déjà écouté sur France Musique. Mais aussi par Joan Manuel Serrat. Merci Wunderkammern, Jean-Christophe Pucek, vous nous gâtez

  6. Vous savez à quel point j’apprécie vos passionnantes chroniques. Même si je ne le souligne sans doute pas assez souvent. Reste que celle-ci est un petit bijou d’écriture ciselée et d’intelligence subtile entrant en totale sympathie (« sentir avec »). Merci cher Jean-Christophe !

    • Il s’agit d’une chronique un peu à part – mais le sujet s’y prête – dans la mesure où j’ai délibérément choisi de ne pas l’axer sur des questions d’histoire ou de contexte pour faire une plus large place à une approche que, faute de meilleur adjectif, je suis tenté de qualifier « d’émotionnelle. »
      Je suis touché que vous y ayez été sensible, cher Marc, et que vous ayez pris de votre temps pour me l’écrire.
      Merci et bien fidèlement.

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