Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

La part des anges. Johann Adam Reincken par Clément Geoffroy

Godfried Schalcken (Made, 1643 – La Haye, 1706),
Jeune femme au citron, c.1685-1690
Huile sur panneau, 23 x 18 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

Johannes Voorhout rectifia la brillance des grains de raisin puis recula de quelques pas ; il fallait que les grappes muscates proposées par l’accorte négrillon donnent l’illusion d’avoir été fraîchement cueillies et qu’à leur vue le spectateur éprouve à son palais leur fraîcheur délicatement sucrée. Un sourire de satisfaction passa sur les lèvres du peintre. L’équilibre de cette scène de compagnie musicale et amicale était parfait, ses portraits ressemblants, ses symboles discrètement distribués. Avec son ample robe de brocart rouge, le commanditaire, arborant l’air de supériorité tranquille de celui auquel la maîtrise de son art, soutenue par un précieux entregent et de solides appuis, permettait de vivre dans une opulence sereinement affichée, aimantait immédiatement le regard ; ainsi l’avait-il souhaité, tout comme la présence, non loin de lui, de la Musique parée de ses plus beaux atours afin de mieux souligner qu’elle ne resplendissait d’un tel éclat que sous son toit où elle avait sa place plus que nulle part ailleurs. Le tableau était presque achevé, luisant déjà sous ses glacis ; monsieur Reincken serait content.

La réussite de Voorhout est allée au-delà de ses espérances, car l’œuvre qu’il réalisa en 1674 et qui se trouve aujourd’hui dans les collections du Musée historique de la ville de Hambourg a été si souvent reproduite et diffusée qu’elle a plus contribué à la postérité du musicien, le seul des personnages représentés dont l’identité n’a jamais été sujette à caution, que son propre catalogue, il est vrai inversement proportionnel à l’ample renommée dont il jouissait de son vivant. Son « frère », ainsi que le désigne la partition tenue par un homme identifié, peut-être à tort, comme étant Johann Theile, Dietrich Buxtehude, vraisemblablement le gambiste de la scène (il semble qu’il joue les notes ré et si, soit D et B dans la notation allemande), a eu meilleure fortune posthume à laquelle son importance dans la trajectoire d’un certain Johann Sebastian Bach n’est probablement pas totalement étrangère.
Johann Adam Reincken connut une brillante destinée qui lui permit de mourir riche et respecté sur les bords de l’Elbe le 24 novembre 1722. Sans doute ne faut-il guère accorder de crédit à la date de naissance du 27 avril 1623 donnée dans la notice d’un Johann Mattheson qui, briguant en vain la place de son aîné, avait quelque raison de le charger de plus d’années qu’il n’en comptait réellement, et il n’est même pas certain qu’il ait vu le jour à Deventer ; certains érudits ont avancé la ville de Wildeshausen en Basse-Saxe dont son père est mentionné originaire lors de son accession à la bourgeoisie à Deventer le 12 août 1637. Ce qui est, en revanche, certain est que le jeune Reincken, boursier, apprit dans la cité des Provinces-Unies les rudiments de son art de 1650 (ce qui rend peu plausible son identification avec le Jan Reinse trouvé dans les registres de baptême en décembre 1643) à 1654, date à laquelle il fut envoyé se perfectionner durant trois années auprès de Heinrich Scheidemann, titulaire de la prestigieuse tribune de Sainte-Catherine de Hambourg ; il devint l’assistant de son maître dès la fin de 1658 et lui succéda à sa mort, le 26 novembre 1663, épousant, conformément à l’usage, une de ses filles en juin 1665, accédant ainsi à l’état de bourgeois de la prospère ville hanséatique. Cofondateur, en janvier 1678, de son opéra, il fit partie du directoire de cet établissement jusqu’en 1685. Sa seule œuvre gravée est un recueil de six sonates pour deux violons, viole de gambe et basse continue intitulée Hortus Musicus, daté 1687.
Il y eut évidemment bien d’autres pièces, nommément identifiées ou non, dont une poignée est parvenue jusqu’à nous, certaines notées de la main de Bach en personne, comme si d’une vaste production nous ne conservions que la part des anges. Les contacts entre le futur Cantor de Leipzig et Reincken sont avérés à au moins deux reprises, la première grâce à Georg Böhm qui, durant la période d’apprentissage que le jeune Thuringien passa à ses côtés, lui fit découvrir les œuvres de son maître, la seconde lorsque Bach, à la fin de l’année 1720, fit acte de candidature à Saint-Jacques de Hambourg et se rendit sur place pour les auditions probatoires qui eurent lieu à Sainte-Catherine en présence de l’organiste titulaire ; le postulant improvisa longuement et brillamment sur le choral An Wasserflüssen Babylon dont Reincken était l’auteur, ce qui lui valut un adoubement de la part de ce glorieux aîné : « je croyais que cet art était mort, mais je vois qu’il vit encore en vous. »
« Cet art » est naturellement celui d’Allemagne du Nord, mélange de fantaisie débridée aux détours et aux rebonds imprévisibles que l’on désigne généralement sous le nom de Stylus Fantasticus (Toccata en la majeur) et d’absolue maîtrise du contrepoint le plus rigoureux hérité des maîtres anciens, tels Frescobaldi ou Sweelinck. Le goût pour la virtuosité est également absolument évident, non seulement digitale (Fugue en sol mineur, à l’authenticité incertaine) mais également conceptuelle, s’exprimant à plein dans l’art de la variation (Ballett : partite diverse, Schweiget mir vom Weiber nehmen oder : Die Meierin) permettant d’alterner climats et caractères à une vitesse parfois vertigineuse. Humour (Holländische Nachtigall) et élégance (Suite en ut majeur) complètent le portrait d’un compositeur dont on déplore de posséder aussi peu de témoignages d’un talent dont on comprend sans peine qu’il ait pu susciter autant d’admiration que de jalousie.

Déjà remarqué dans un disque de transcriptions vivaldiennes dont il partageait l’affiche avec Gwennaëlle Alibert (L’Encelade, 2017), le claveciniste Clément Geoffroy livre ici un récital de haute volée, investissant cette partie de la production de Reincken (ou susceptible de lui être attribuée) avec une flamme qu’on n’y rencontre pas souvent. Avec un toucher dont la franchise et la précision ne sont parfois pas sans évoquer Andreas Staier mises au service d’une vraie subtilité du regard, le musicien rend passionnantes les pièces qu’il interprète, au point que celles qui, sous d’autres doigts, pouvaient sembler anodines deviennent délicieuses sous les siens. Conjuguant finesse de la caractérisation et cohérence du propos, ce qui nous vaut deux Suites splendides, son approche sait utiliser la tension sans agressivité ni dureté au profit d’un sens de la progression et de l’architecture qui fait merveille, en particulier dans les séries de variations, parfaitement pensées et conduites. À la fois virtuose et sensible, épousant avec une facilité déconcertante les méandres dynamiques et harmoniques du compositeur, sa lecture est brillante sans ostentation et d’une éloquence constante. Cette réalisation bénéficie de surcroît d’une captation naturelle et chaleureuse de Ken Yoshida qui a su tirer le meilleur de l’acoustique de la belle église Sainte-Aurélie de Strasbourg. Voici donc sans nul doute la plus séduisante anthologie récente consacrée à Reincken au clavier et la confirmation d’un des talents de la jeune école française de clavecin ; s’il prend un jour à Clément Geoffroy l’envie de se pencher sur les pièces de jeunesse de Bach, qu’il soit certain que nous l’y attendons à bras ouverts.

Johann Adam Reincken (c.1635-40 – 1722), Toccatas, Partitas & Suites

1 CD [durée : 73’12] L’Encelade ECL 1705. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Clément Geoffroy, clavecin Émile Jobin, 2005, d’après Ruckers

Extraits choisis :

1. Holländische Nachtigall

2. Suite en ut majeur : Allemande

3. Fugue en sol mineur

12 Comments

  1. Michelle Didio

    28 octobre 2018 at 09:39

    « La jeune femme au citron » semble apprécier le son de ce clavier, assez remarquable, ainsi et que la subtile interprétation de Clément Geoffroy.
    Merci, cher Jean-Christophe, pour cette superbe découverte qui offre un très beau moment artistique, pour le plaisir des yeux et des oreilles.
    Je vous souhaite une journée dominicale des plus agréables, avec la fraîcheur qui vous convient si bien.
    Bien amicales pensées.

    • Lorsque le titre de cette chronique m’est venu, chère Michelle, je me suis posé la question de la façon de donner à voir cette part des anges : cette jeune femme présentant une tranche de son précieux citron s’est alors imposée à moi.
      Le disque de Clément Geoffroy est effectivement remarquable et ce qui me fait plaisir est de voir que certains de ses collègues musiciens ne s’y sont pas trompés.
      Je vous remercie pour votre mot et vous souhaite un excellent dimanche; la saison correspond effectivement beaucoup plus à ce dont mes neurones ont besoin pour tenter de fonctionner correctement.
      Bien amicalement.

  2. Les anges ont ceci d’agréable, c’est qu’ils se contentent de musique céleste, laissant aux humains les vapeurs et les grains. Bon dimanche en partage.

    • J’en connais même qui font autour d’un pilier de grès rose une sorte de guirlande montant vers le ciel, loin eux aussi des vicissitudes d’ici-bas.
      Je te souhaite un dimanche délivré de la pesanteur et te remercie pour ton mot.

  3. Bonjour Jean-Christophe,
    Vous savez ma grande difficulté avec le clavecin toutefois j’essaie d’adapter mes oreilles à ce son trop « aïgu » pour moi tout comme je tente toujours avec le Cantor même si le succès n’est pas au rendez-vous.
    Je reconnais que c’est admirable : ce claveciniste est « un ange tombé du ciel » (je ne suis pas croyante) tant il semble que tout coule de source avec lui. Il est très talentueux, oui, et vous l’évoquez de telle façon que l’on ne peut qu’y souscrire. J’aime assez les 2 premiers extraits mais le dernier…. il faut aimer cet instrument pour en jouir en toute circonstance, quel que soit l’oeuvre exécutée. Quand vous aurez trouvé un violoncelliste qui vous transcende comme Clément Geoffroy, vous ferez de moi la plus heureuse de vos fidèles lectrices ! Petit clin d’oeil, avec humour, mais j’y crois. Il suffit de patienter.
    Grand merci pour les jumeaux. J’avais épinglé cette chronique ce qui m’ permis de voir que vous ne m’aviez pas écoutée pour mon plus grand bonheur car je me suis éclatée durant des heures avec du violoncelle : Elgar, Finzi, Walton et un peu avec Britten vers lequel je reviendrai. Certes, ce ne sont pas les versions que vous préconiseriez mais cela m’a donné une idée de leurs oeuvres. J’ai hâte que vous passiez chez les Britanniques l’an prochain qui n’est pas si loin in fine. En attendant, Ralph Vaugan Williams dont je n’ai pas manqué les chroniques.
    OUI également pour Emmanuelle Bertrand et Pascal Amoyel. Que j’ai aimé ce Chopin ainsi que votre chronique, une rareté puisque ce compositeur est fort peu le « héros du jour » (je vous taquine) qui est, dans mon palmarès, en 3ème position derrière Mozart et Schubert.
    Il est temps que je m’arrête. Merci pour cette belle chronique où l’ion sent tout votre plaisir et bien d’autres choses encore. Passez une belle journée dominicale quoique fraîche pour la saison, plus encore dans l’est.
    Toujours avec reconnaissance et sincérité.
    Evelyne

    • Bonjour Évelyne,
      Vous m’aviez parlé de vos difficultés avec le clavecin et je vous « rassure », comme en ce qui concerne Bach, vous êtes loin d’être la seule personne de ma connaissance à laquelle cet instrument pose problème. Pour ma part, je l’aime vraiment beaucoup, comme la majorité des claviers anciens auxquels je suis très sensible. Clément Geoffroy a fait un travail formidable en donnant tout son sel à la musique de Reincken, trop souvent abordée de façon un peu mécanique et sèche; ici, il y a de la matière (merci aussi à Ken Yoshida) et du souffle, et on se régale.
      J’ai passé une grande partie de mon week-end avec un fort bel et tout récent enregistrement d’œuvres pour violoncelle et piano (c’est un demi péché, puisqu’il s’agit d’un Érard de 1851) de compositeurs que vous appréciez; je ne promets rien, mais je réfléchis à une éventuelle présentation de ce disque qui, j’en suis certain, vous plairait.
      Quant à mes chers Britanniques, je les côtoie pour ainsi dire quotidiennement sans bien savoir pour le moment la façon dont ce compagnonnage va se traduire sur le blog; j’étais ce matin encore avec les quatuors de Walton (quand je serai grand, j’aborderai ceux de Britten) et la puissance de celui en la mineur m’a laissé durablement admiratif — j’ai de toute façon un fort faible pour la musique de chambre.
      Je vous remercie pour votre mot, très apprécié, et vous espère au mieux en cette fin de journée qui, je l’avoue, s’accorde nettement plus à mon goût que les estivales (on ne se refait pas).
      Prenez soin de vous et à bientôt.
      Bien sincèrement,
      Jean-Christophe

  4. Bonjour ici mon cher Jean-Christophe,

    Ta très belle description du tableau ; Scène musicale (1674) a éveillé ma curiosité. Quelle très belle peinture, ainsi que celle de ta chronique !!

    Quant à la musique, c’est magnifique, de plus, l’acoustique est remarquable dans cette église Sainte-Aurélie, sublimée par le talent de Ken Yoshida .
    Merci pour cette très belle chronique. Je te souhaite une journée lumineuse, paisible et musicale .
    Je t’embrasse bien fort et te dis à très vite…..
    Tiffen

    • Bonjour ma chère Tiffen,
      C’était une sorte de pari de commencer cette chronique en parlant d’un tableau qu’on ne voyait pas; les curieux seront allés, comme tu l’as fait, se faire leur idée par eux-mêmes, s’ils ne le connaissaient pas déjà.
      Remarquable disque que celui que nous offre Clément Geoffroy avec sa fougue et sa maîtrise, et quant à Ken Yoshida, ce n’est pas la première fois que je salue son travail d’ingénieur du son — il est très doué.
      Je te remercie pour ton mot et te souhaite un lumineux dimanche d’automne.
      Je t’embrasse bien fort.

  5. JEAN-NOEL NOEL BENOIT

    28 octobre 2018 at 18:56

    Merci de même pour cette double découverte: et le compositeur, si allègre, si gracieux, et le peintre, qui aime visiblement les visages qu’il nous restitue avec tant de fraîcheur, ne m’étaient connus. Les deux s’accordent parfaitement, et aucun ne fait oublier l’autre. On sent une vision de la vie qui respecte l’ombre en se déclarant pour la lumière: la mélodie n’est pas sans hésiter le long d’un mystère, et le visage n’est pas sans surgir d’un secret. Vos trouvailles, celle-ci plus que les autres, m’enchantent et je les savoure. Tout courage pour la suite.

    • Cher Monsieur,
      Il me semble que vous avez perçu on ne peut plus justement, ce qui ne me surprend guère venant de vous, les différentes strates de dialogue que j’ai tenté d’établir dans cette chronique. Le dit et le tu comme l’évident et l’imperceptible se côtoient dans ces œuvres, et mettre images et mots sur ces courants contraires et complémentaires a été un défi.
      Je suis ravi d’avoir contribué à vous faire découvrir ces deux univers et vous remercie bien sincèrement pour vos encouragements.

  6. J’ai eu la chance d’entendre Clément Geoffroy aujourd’hui pour un concert de présentation de son cd. C’était magnifique, j’ai été conquise. Reprise de la lecture de ton billet dans la foulée bien documenté et illustré comme d’hab. Longue vie au jeune Clément !

    • S’il est aussi brillant au concert qu’au disque, tu as dû te régaler, Clairette, et je lui souhaite moi aussi une longue et belle route — cette chronique allait également dans ce sens.
      Merci à toi pour cette réaction enthousiaste.

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