Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Category: Entre nous

Billets d’humeur

Liberté(s)

« Soustrais-toi, si tu peux, au tracas de tes affaires ; sinon, arrache-toi de là. »
Sénèque, À Lucilius, II, 19

Chapelle Saint-Nicolas, Alsace, août 2016

 

Ce maintenant traditionnel billet du premier de l’an est né par une de ces chaudes journées d’été comme l’Alsace sait en réserver, à l’ombre fraîche de la chapelle Saint-Nicolas près les ruines de Niedermunster et sous les bienveillantes frondaisons du chemin qui grimpe en sinuant vers le mont Sainte-Odile. On gagne beaucoup, je crois, à se mettre en retrait de ses activités, loin de toute forme de lien et de sollicitation, pour les considérer d’un œil différent.

Pour un blog comme Wunderkammern que je fais vivre, tant du point de vue éditorial que matériel, avec mes seules ressources, la communication est un enjeu de taille, non pour chatouiller le nombril du chroniqueur qui a honnêtement d’autres plaisirs, mais pour apporter de la visibilité aux projets qu’il souhaite défendre. Or, aujourd’hui, il est absolument inconcevable de se passer, sur ce point, de l’apport des réseaux sociaux ; une des décisions prises à la fin de cet été a pourtant été non de m’en extirper définitivement, ce qui n’arrivera que lorsque j’aurai trouvé un moyen aussi efficace pour diffuser mes publications, mais de prendre de claires et durables distances avec eux, une attitude qui a parfois été interprétée, à tort, comme un mépris d’autant plus inacceptable, pour ceux qui l’ont ressenti comme tel, qu’une des oukases de notre époque est de ne pouvoir émettre aucune critique sur ces fabuleux réseaux sauf à se faire traiter d’ennemi du progrès et d’une liberté de communiquer qui n’est, bien trop souvent, que celle de s’exposer en espérant se faire reluire. Chers utilisateurs de ces médias qui me liriez, sachez qu’à moins que se soient tissés entre nous de vrais liens, je n’éprouve aucun intérêt pour les photos de vacances, de décoration d’intérieur, de repas du jour, de fringues ou de bagnoles, pas plus que je n’ai envie de voir les ego-portraits des narcisses qui n’ont que leur miroir pour horizon – quelle stupide manie ont ces gens de ne pouvoir photographier un tableau ou un paysage sans y insérer leur trogne – et de subir ceux qui font étalage ou, pire, commerce de leur vie privée ; je me passe également fort bien des lamentations météorologiques éplorées à la première averse, des mondanités entre gourmés de même sérail, des réflexions philosophiques pour vade-mecum du concours de miss France, des commentaires des spécialistes biberonnés à Wikipédia, des larmes crocodiliennes qui ne mettent pas même vingt-quatre heures à sécher, des indignations et des slogans qui se rêvent tempétueux et ne sont que venteux. Je récuse absolument la tyrannie de l’hyper-connexion qui, selon le mot très juste entendu d’un pasteur, coupe les gens de leur intériorité, ainsi que l’obligation de la transparence, de l’emballement – quel ridicule de voir fleurir des « joyeux Noël » dès le 23 décembre – et de la sur-réactivité hystériques. Je ne crois plus aux réseaux sociaux autrement que pour les mises en contact qu’ils facilitent ; l’expérience m’a démontré qu’ils n’étaient pas aussi efficaces qu’on le prétend pour favoriser l’accès à du contenu, du moins si celui-ci fait plus de cinq lignes ou ne se résume pas à une image : j’ai pris tant et tant de pratiquants de ce qu’une amie nommait pertinemment le « clic furtif hypocrite » en flagrant délit de lecture cursive, voire inexistante, que je serais bien sot de me faire encore des illusions. Si j’ai une dette envers 2016, année cruelle qui a tant meurtri la France et a par ailleurs enlevé nombre de talents en donnant souvent le sentiment qu’un monde était en train de disparaître, c’est de m’avoir ramené vers cet essentiel qu’est la liberté. Entendons-nous bien, je ne dis surtout pas : « faites comme moi », mais je dis plus que jamais : « faites ce que vous voulez mais ne me demandez ni d’acquiescer, ni de vous imiter. »

Il y aura sans doute peu d’évolutions profondes dans la ligne de Wunderkammern durant cette nouvelle année ; l’accueil réservé aux quelques recensions de livres publiées en 2016 m’incite à poursuivre mon effort dans ce domaine, et les désinscriptions consécutives aux chroniques de disques hors du champ de la musique dite classique, y compris celles de tel ou tel musicien dont j’ai autrefois soutenu le travail avec constance, ne me découragent pas de persévérer ; je n’écris pas pour me faire cajoler par un microcosme d’esprits qui faute d’être aussi supérieurs qu’ils l’imaginent ne peuvent souvent se prévaloir que d’être installés ; je ne retiens personne, n’ai rien à vendre et rien à gagner ; je ne m’exprime que sur des projets qui me touchent sans me préoccuper de quoi que ce soit d’autre. Je revendique également cette liberté-ci et laisse bien volontiers aux commentateurs et polémistes des réseaux sociaux le soin de tenir ces salons pour lesquels je ne suis définitivement pas fait. J’ai lancé, il y a quelques jours, un projet parallèle à ce blog-ci ; son titre, La belle Alsace, en explicite le propos et j’invite avec plaisir celles et ceux d’entre vous qui le souhaiteraient à lui rendre une petite visite.

2017 sera marquée par des commémorations autour de deux compositeurs qui me sont depuis longtemps chers, Claudio Monteverdi et Georg Philipp Telemann ; je pense néanmoins que je tenterai plutôt de mettre l’accent (sans qu’il soit envahissant) sur un autre anniversaire, celui de la Réforme, événement historique dont on sait quelle floraison musicale il provoqua, engendrant un répertoire qui a toujours été un de mes sujets d’exploration favoris.

Cette année sera, en France, électorale et on peut conjecturer sans être grand clerc que les caniveaux y seront abondamment remplis. Pendant que les myrmidons qui seront demain au pouvoir fourbissent leurs armes, des nouvelles assez alarmantes continuent à arriver, la culture étant systématiquement la première sacrifiée sur l’autel des économies, victime du peu de goût qu’ont pour elle des édiles prompts à instruire son procès en élitisme pour mieux la condamner, procédé d’autant plus scandaleux lorsque l’on sait que nombre de collectivités territoriales ont continué à recruter abondamment en faisant fi de tout équilibre budgétaire ; du Musée des Beaux-Arts de Chartres fermé jusqu’à nouvel ordre dans une indifférence assez consternante aux subventions retirées par la ville d’Auxerre à l’ensemble La Fenice, il y a du souci à se faire, d’autant que la culture demeure, pour l’heure, la grande absente des débats politiques d’avant la présidentielle. Il est à souhaiter que les citoyens seront vigilants lorsqu’ils useront d’une de leur libertés, qui est celle du choix qu’ils feront dans le secret de l’isoloir.

En ce premier jour de l’année, je vous adresse, chers lecteurs, tous mes sincères vœux pour un bel et libre 2017. J’ai une pensée toute particulière et chaleureuse pour ceux d’entre vous que je sais avoir été cruellement éprouvés en 2016.

À bientôt et merci pour votre fidélité.

Accompagnement musical :

Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1947), Symphonie n°5 en ré mineur, Reformations-Symphonie : [IV] Choral « Ein feste Burg ist unser Gott » – Andante con motoAllegro vivaceAllegro maestosoPiù animato poco a poco

Orchestra of the 18th Century
Frans Brüggen, direction

Symphonies 3 à 5. 1 double CD Philips 456 267-2. Indisponible.

Le bon profil

Pierre Charles Trémolières La Comédie

Pierre Charles Trémolières (Cholet, 1703 – Paris, 1739),
La Comédie, c.1736
Huile sur toile, 47,6 x 59,7 cm, New York, Metropolitan Museum

 

L’été n’est pas et n’a d’ailleurs jamais été une saison que j’apprécie, mais je lui reconnais au moins une vertu à mes yeux essentielle, celle de ralentir le pouls d’une époque de plus en plus affolée, car perpétuellement soumise à la tyrannie de l’instant. Quel bonheur de se dire que l’on peut, sans craindre d’avoir manqué grand chose, se contenter de ne se pencher qu’une fois par jour sur les actualités – on ne fait plus guère d’information aujourd’hui –, quel régal également de reprendre des livres ou des disques vers lesquels on s’était juré de revenir dès que l’on serait moins sollicité par les parutions nouvelles, quel réconfort de travailler sans presser le pas.

S’agissant justement de ce que je propose sur le blog, je lisais, il y a quelques semaines, sur le réseau social qui me permet de diffuser son actualité au-delà de ses abonnés directs, que mon travail était « bon pour les non-initiés. » Naturellement, la personne qui émettait ce jugement peu amène avait une trop haute opinion d’elle-même pour condescendre à me lire, ce qui ne l’empêchait bien entendu pas d’avoir une opinion sur ce que je produis, étant entendu qu’aujourd’hui nombre de gens sont intarissables sur des sujets qu’ils n’ont pas même pris la peine de survoler.
Effectivement, je n’ai ni la vocation à, ni la prétention de ne m’adresser qu’à une petite élite de doctes auto-satisfaits, ce dont certains s’acquittent avec un zèle aussi empressé que vaguement racoleur. J’écris pour qui veut bien prendre un peu de son temps pour me lire quand j’en ai moi-même consacré à me documenter et à choisir mots, images et musiques pour tenter de composer un tout qui ne soit pas trop bancal. Je n’appartiens pas aux couches aisées de la population dans lesquelles on a instinctivement tendance à ranger les amateurs d’art et si je ne recommande à mes lecteurs que des projets qui me semblent dignes d’intérêt, c’est aussi parce que je connais bien l’hésitation que l’on peut avoir à débourser quinze ou vingt euros pour un disque ou un livre quand s’imposent des dépenses plus concrètes, plus quotidiennes, et je vous épargne le détail des frais de logistique à envisager pour se rendre à une exposition lorsque l’on n’est pas francilien, car figurez-vous qu’aussi surprenant que ceci puisse paraître aux yeux de certains, il est possible de s’exprimer sur la culture sans habiter Paris et aller traîner son air entendu dans ses salons et ses dîners — il paraît même qu’en province nous bénéficions de l’électricité et de l’eau courante.
À un moment ou à un autre, il faut tenter d’avoir une démarche cohérente et essayer de se mettre à la portée du plus large nombre possible plutôt que se lamenter sur l’effondrement d’une certaine culture en dressant entre elle et son audience potentielle d’épaisses murailles de morgue. Essayer de rendre possible la rencontre entre une œuvre et quelqu’un qui ne serait pas allé spontanément vers elle ne signifie pas pour autant transiger sur la qualité de ce que l’on propose ; c’est prendre suffisamment de temps pour digérer soi-même les choses afin de les rendre aussi simples et accessibles que faire se peut, cette sobriété se révélant souvent une discipline salutaire pour le rédacteur. Mais voilà, pour ce faire, il faut consentir à ne pas vouloir être le premier à réagir sur toute nouveauté ou tout événement, il faut accepter de n’être que soi-même en n’ayant pas honte de ses lacunes – je me vois ainsi très mal écrire à propos de Wagner ou de Boucher –, ne rien avoir à vendre et ne pas avoir l’ambition de se pousser dans le monde en pratiquant au besoin ce que je nomme la « critique des copains. » Nous sommes dans un système infernal dans lequel tout doit être traité rapidement afin de complaire à des parties prenantes qui ne se rendent même pas compte à quel point l’attitude qu’elles encouragent est délétère ; le fond leur importe visiblement peu, sinon elles s’ébahiraient sans doute moins devant des comptes rendus dont l’essentiel de la substance recopie des dossiers de presse ou des encyclopédies en ligne, ou donnent dans le ressenti narcissique qui s’exempte volontiers d’arguments. Qui sait être attentif trouvera force exemples dans tous les médias et pas seulement amateurs ; combien de fois m’est-il arrivé de sursauter en entendant ou en lisant tel ou tel chroniqueur reconnu, qui n’a pas, lui, à se démener pour obtenir un disque ou un catalogue d’exposition, recracher un de ces galimatias insipides composés d’emprunts et d’approximations mais joliment présentés — « … dans un bas de soie », aurait dit Napoléon. Chers contempteurs qui, de votre empyrée, vous sentez abaissés en me jetant l’obole d’un intérêt factice, chers mondains qui, de votre Parnasse, ne parvenez pas à réaliser que l’on peut être smicard et vouer la totalité de son temps libre à écrire sur les arts, vos mépris chaque jour encouragent ma flamme ; ils me font être plus reconnaissant encore envers ceux qui me font l’honneur de me lire, de me commenter et de me soutenir, qui m’adressent leurs productions, me convient à me rendre à tel ou tel festival ou qui – n’allez pas défaillir ! – ne jugent pas ma plume trop ignominieusement ignare pour lui confier la rédaction du livret d’un disque, bref ceux qui se moquent de savoir si j’ai ou non le bon profil.

Chers lecteurs, que votre été soit sédentaire ou nomade, actif ou alangui, citadin ou montagnard, maritime ou campagnard, solitaire, en famille ou entre amis, je vous le souhaite aussi rassérénant et vivifiant que possible. Les publications du blog, qui vont se poursuivre durant cette période, tenteront modestement d’accompagner ces moments. À bientôt et merci pour votre fidélité.

Accompagnement musical :

François Couperin (1668 – 1733), Les Folies françoises, ou les Dominos (Troisième Livre de Pièces de clavecin, 1722)

Clavecin anonyme français (XVIIe siècle), Villa Médicis, Rome

François Couperin Troisième Livre de Pièces de clavecin Christophe RoussetTroisième Livre de Pièces de clavecin, 1722. Les Nations (avec Blandine Rannou, second clavecin). 3 CD Harmonia Mundi HMC 901442.44 Indisponible, à rééditer.

Pour le Concert de la Loge Olympique, c’est bien plus qu’une question de forme

Frontispice Symphonies parisiennes Haydn

Frontispice de l’édition des Symphonies parisiennes de Joseph Haydn
par Imbault (Paris, 1788). Paris, Bibliothèque nationale de France

 

Voici encore une réplique de la fable du pot de terre contre le pot de fer. Imaginez un ensemble fraîchement créé par le violoniste Julien Chauvin animé par le noble souci de relever le nom d’un prestigieux orchestre qui enchanta le Paris de l’extrême fin de l’Ancien Régime et commanda pour ses concerts six symphonies à Joseph Haydn en personne – excusez du peu –, œuvres qui devaient passer à la postérité sous le nom de « parisiennes », et de promouvoir ainsi une certaine idée de l’excellence à la française ; le Concert de la Loge Olympique ressuscita donc en janvier 2015, sous le regard bienveillant du ministère de la Culture et de la fondation Singer-Polignac, conscients de la dimension de patrimoine vivant que pouvait revêtir une telle entreprise.

Mais ce qui plaît aux Muses ne charme pas toujours Hercule dont l’humeur belliqueuse ne tarda pas à prendre ombrage d’un si ambitieux projet. Le Comité national olympique du sport français (CNOSF), émanation hexagonale d’une institution internationale dont chacun a pu avoir vent de l’absolu désintéressement et de la rectitude de la conduite, s’empressa de notifier aux nouveaux venus qu’ils empiétaient de manière inacceptable sur son terrain de jeux. Leur crime ? Celui d’avoir eu l’outrecuidance d’utiliser l’adjectif « olympique » qui, comme chacun le sait, sauf naturellement ces tocards de musiciens, est la propriété exclusive des dieux du stade et de ceux qui font fructifier leur image. Que le nom de Loge Olympique soit attesté dès 1783, à une époque, donc, où l’idée d’un Comité national olympique n’était même pas dans les limbes et qu’il ait contribué à accroître le rayonnement culturel de la France n’a probablement même pas effleuré cette instance dont la certitude de son bon droit est proportionnelle aux moyens financiers qui lui assurent une tranquille arrogance de nanti. Il fallait donc que l’orchestre abandonnât sans broncher son nom, tant il est vrai qu’une quarantaine d’instrumentistes armés d’archets classiques ou de cuivres sans pistons représentent, en termes d’image et de notoriété, une redoutable menace pour une organisation dont le budget dépassait les 30 millions d’euros pour l’année 2012 et qui bénéficie de toutes les entrées médiatiques imaginables. Pour les musiciens commença alors un marathon qui, d’espoirs en désillusions, de pourparlers encourageants en mises en demeure sèches, les mène aujourd’hui au bord du knock-out. Les pouvoirs publics, avertis du problème, ont fait la sourde oreille, sans doute parce qu’il n’est pas bon de s’aliéner certains appuis lorsque l’on ambitionne d’être capitale olympique en 2024 ; dans quelques jours, si rien n’est fait, le Concert de la Loge Olympique perdra irrémédiablement le droit de s’appeler par le nom sous lequel il commence aujourd’hui à être reconnu par le public, en France comme à l’étranger, mais aussi par certains mécènes aussi importants que la Caisse des dépôts qui lui a accordé sa confiance pour 2016, avec tout ce qu’une telle décision implique, pour une structure encore fragile, en termes de retombées matérielles (programmes de concert, disques, site Internet…) et d’image.

Bien entendu, cet accident de parcours, toute rageante que soit la bêtise bourbeuse qui lui sert de fondement, n’empêchera sans doute pas Julien Chauvin et ses valeureuses troupes de poursuivre leur combat pour valoriser un héritage musical qui fait intégralement partie de notre histoire. Qu’il nous soit cependant permis de rêver que, pour une fois, la culture puisse l’emporter sur des questions d’intérêts minuscules et que ceux qui tentent, avec les moyens limités dont ils disposent, de se faire les serviteurs humbles et éclairés de l’art aient tout simplement la possibilité de conserver ce qui fait leur identité. Le couperet fatal doit tomber le 11 février et l’on espère que le Comité national aura à cœur de se raviser et de ne pas verser dans le ridicule absolu qui reviendrait à se comporter comme celui de Salut public dont on sait combien de têtes il s’acharna à faire tomber. Le moins que l’on puisse attendre de qui se targue d’être le gardien de l’esprit du baron de Coubertin n’est-il pas qu’il sache faire montre de magnanimité et qu’il cultive le sens du beau geste ?

Accompagnement musical :

Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en si bémol majeur Hob.I.85 dite « La Reine » :

I. AdagioVivace

Tafelmusik
Bruno Weil, direction

Joseph Haydn Symphonies parisiennes II Tafelmusik Bruno WeilSymphonies parisiennes, volume II. 1 CD Sony « Vivarte » SK 66 296. Ce disque a été repris avec le volume I dans un coffret qui peut être acheté en suivant ce lien.

Als ikh kan

« Toi, veille seulement à trouver des maîtres convenables ; que les princes s’appliquent à rendre leur prestige aux bonnes lettres. Tu verras alors, c’est certain, que ni les étoiles ni les intelligences ne manquent à notre siècle, ni même à nos contrées (…) Mais si, comme nous le faisons, nous manquons à notre devoir, le ciel tout entier nous sourirait en vain ; c’est en nous que sont ces comètes fatales qui de leur souffle apportent la destruction aux meilleures études. C’est pourquoi l’extinction des lettres n’a pour moi rien d’étonnant, puisque tous rivalisent d’efforts pour les éteindre et que très peu les défendent. »

Érasme, Les Antibarbares (traduction du latin par Claire César, Les Belles Lettres)

Jan Ekels le Jeune Un homme taillant sa plume

Jan Ekels le Jeune (Amsterdam, 1759 – 1793),
Un homme taillant sa plume, 1784
Huile sur bois, 27,5 x 23,5 cm, Amsterdam, Rijksmuseum

 

J’ai commencé à songer à ce traditionnel billet du premier janvier à la fin du mois d’octobre, dans le train qui me reconduisait chez moi après quarante-huit heures radieuses passées dans la ville que je considère comme ma patrie de cœur et que j’avais enfin retrouvée après quelques longues années d’éloignement passées à rêver du tête-à-tête que j’aurais avec elle ; le titre du texte que j’échafaudais s’était imposé avec une évidence presque insolente : La Terre promise. Puis il y eut un certain soir du 13 novembre et les jours qui suivirent, autant de bouffées littéralement infernales dont, malgré toutes les grimaces ordonnant le devoir jouir des fêtes de fin d’année, l’haleine de soufre est encore nettement perceptible pour qui refuse d’abdiquer sa lucidité au profit d’un étourdissement commandé — n’ai-je pas entendu, trois semaines après les tueries, qu’il fallait « consommer pour oublier » ?

La secousse provoquée par ces attentats a fait se lever bien des lémures que l’on croyait relégués aux oubliettes de l’histoire mais qui n’attendaient visiblement qu’une occasion propice pour nous sauter à la gorge. Il y a de quoi avoir la nausée devant la récupération de la légitime émotion suscitée par l’horreur des faits ; les aboyeurs et les ricaneurs, dont la parfaite civilité masque, chez les plus habiles, la nature bêtement cancanière et prompte à déformer la réalité pour la mettre à leur botte, qui font aujourd’hui l’opinion grâce à la tribune, inespérée si j’en crois la piètre envergure de certains, que leur offrent les réseaux sociaux se sont bien vite empressés de se rouler dans ces mares de sang frais venant, selon eux, justifier les anathèmes prétendûment prophétiques qu’ils déversent à l’envi. Eux qui prétendent défendre, parfois en en maltraitant honteusement la langue, une France pure qui n’existe que dans leurs fantasmes, se montrent en réalité bien peu sûrs de l’étendard sous lequel ils se rangent ; on ne peut, en effet, ressentir l’étranger comme une menace que lorsque l’on doute de la solidité de ses propres valeurs et c’est les tenir finalement pour bien peu de chose que craindre de les voir asservir, remplacer, anéantir. Plutôt qu’agiter des peurs en espérant convertir autrui à leur religion du rejet tout en asseyant simultanément leur domination par des idées souvent réductrices et donc faibles, et une image soigneusement construite, ce en quoi leurs méthodes ne diffèrent foncièrement pas de celles des terroristes, pourquoi ces éblouissants phares de notre civilisation ne se saisissent-ils pas immédiatement de leur bâton pour se faire les pèlerins de cet héritage dont ils s’autoproclament les preux ? Serait-ce parce qu’il est infiniment plus facile de toujours critiquer sans jamais consentir l’effort de bâtir ? Érasme a bien raison d’en appeler à notre discernement dans le choix de ceux qui inspirent notre action.

Effort, voici un bien méchant mot dans un monde gagné par la paresse et la vacance. Car, au fond, que faisons-nous pour nous montrer à la hauteur de ce qui nous a été transmis, pour l’investir et le servir ? Trop peu, j’en ai peur, en tout cas pas suffisamment pour faire barrage à l’inanité d’une société qui a fait un totem de la perche à selfie et se montre bien souvent incapable de décoller le nez de son nombril. Osant là encore mettre mes pas dans ceux du Rotterdamois, je souhaite ériger la culture en rempart contre tous les extrémismes, parce qu’à mes yeux, tous les bas du front marchent main dans la main, fomenteurs de djihad, sectateurs de la Manif pour tous, nationalistes à la petite semaine, populistes aux deux confins du spectre. On m’objectera, bien sûr, que mon arme est bien chétive et de surcroît réservée à une élite ; je répondrai que lorsque je parle de culture, je la considère pour elle-même et non en tant que marqueur social. Lorsque je lis Yourcenar ou écoute Bach, je ne me soucie ni qu’ils soient à la mode, ni d’impressionner mon voisin ; je les fréquente parce qu’ils me construisent tout en me permettant à la fois de regarder le monde jusque dans son horreur sans baisser les yeux et me laissent également espérer qu’il n’est pas complètement perdu — et qu’on ne vienne surtout pas me dire que c’est parce que je suis issu d’un milieu social favorisé, ce qui est faux. Il me semble qu’il est plus que jamais nécessaire de mettre la culture au cœur même de notre quotidien et que ce défi ne pourra être relevé que si chacun, à son niveau, s’attelle à cette tâche ; à l’heure où la technologie permet d’être au théâtre sans bouger de chez soi, où les musées sont gratuits au moins un dimanche par mois, où l’on peut assister à des concerts de qualité sans bourse délier (je pense, entre autres, aux matinées du festival d’Arques-la-Bataille), où certains services en ligne permettent d’écouter de la musique à volonté, les excuses pour s’abstenir sont de moins en moins valables. Et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que le public, s’il s’unit en assez grand nombre, peut faire pression sur les chaînes de télévision de service public pour qu’elles proposent plus d’émissions de fond à des horaires convenant au plus grand nombre — vous souvenez-vous, par exemple, qu’à la fin des années 1970, le petit écran offrait les neuf épisodes du Temps des cathédrales présentés par Georges Duby ? Encore faut-il ensuite regarder ce que l’on a réclamé et il n’est rien de plus désolant que ces gens qui se plaignent de la vacuité (réelle) des programmes tout en préférant systématiquement s’avachir devant une série plutôt que se plonger dans une réalisation un peu exigeante. Nous avons tous un effort de cohérence à faire sur ce point, de la même façon qu’on ne peut pas se dire concerné par les problèmes du climat et prendre sa voiture pour faire cent mètres, sensible au dynamisme économique de proximité et ne jamais consommer local, Charlie en étant abonné à beIN Sports ; à un moment donné, il faut avoir le courage de mettre en accord ses actes et ses convictions, quitte à rogner sur son petit confort. N’est-ce pas également ce que nous enseigne un Érasme d’à peine vingt ans, du fond de son lointain XVe siècle ?

C’est fort de ces convictions que j’aborde avec vous ce nouveau cycle d’un an sur Wunderkammern ; il y aura probablement peu de modifications sur le fond et quelques variations de forme, avec certaines lignes de force destinées à s’inscrire dans la durée, puisqu’il ne saurait être question pour moi de suivre ici le pouls affolé et les cahots des modes du jour qui sévissent sur les réseaux sociaux, outils de communication mais certainement pas fin en soi. Ce blog est ma contribution, aussi insignifiant cet acte de résistance soit-il en dépit des heures de travail qu’il requiert, à la lutte contre l’obscurantisme ; pour une certaine idée de la culture et du partage en laquelle je crois, pour la musique, ceux qui la font, ceux qui publient leur travail, ceux qui l’écoutent, j’y mets le meilleur de moi-même — als ikh kan.

 

En vous remerciant pour votre fidélité, je vous souhaite à toutes et à tous, ainsi qu’à ceux qui vous sont chers, une très heureuse année 2016.

 

Accompagnement musical :

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Toccata en mi mineur BWV 914

Léon Berben, clavecin Keith Hill d’après Christian Zell, Hambourg, 1728

Johann Sebastian Bach Toccatas Léon BerbenToccatas, 2 CD Ramée RAM 0903. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Les mains amies

Étienne Jeaurat Trois hommes assis à une table

Étienne Jeaurat (Vermenton, 1699-Versailles, 1789),
Trois hommes assis à une table, 1763
Pierre noire, lavis de gris et rehauts de gouache blanche,
39,5 x 30,3 cm, New York, Metropolitan Museum

 

L’arrivée des « grandes vacances » est toujours un moment propice pour se retourner sur la demi-année écoulée et tenter de dégager des perspectives pour celle qui commence. Pour Wunderkammern, elle offre également l’occasion d’un premier bilan après six mois d’activité et une trentaine d’articles publiés à raison d’un par semaine, mon activité professionnelle ne m’offrant qu’exceptionnellement la possibilité de faire plus, sauf à rogner sur la qualité de ce que je vous propose et à me mettre à donner à mon tour dans la non-critique expédiée à la diable en dix lignes (dont cinq de copier-coller de livret ou de dossier de presse) que je vois tant en faveur sur les réseaux sociaux où tout doit aller de plus en plus vite, et, de façon plus inquiétante, auprès de certains professionnels du monde de la musique visiblement plus avides de visibilité éphémère et de rentabilité immédiate que d’une démarche soucieuse d’explication et d’attention au travail des artistes. Quitte à y laisser quelques plumes, je ne compte pas changer de méthode pour devenir le tenancier d’un salon mondain où l’on se chatouillerait entre soi en sautillant d’un sujet à l’autre ; je n’en ai pas le goût et certains s’acquittent de cette besogne avec beaucoup de zèle. Le meilleur encouragement à poursuivre dans la voie que j’ai décidé d’emprunter est votre fidélité et je vous avoue avoir été touché de voir se reconstituer aussi rapidement l’audience de feue Passée des arts après la bascule d’un blog à l’autre. Je tenais à vous en remercier sincèrement.

Dire que faire des choix expose à ne pas faire l’unanimité est un lieu commun, mais la violence de certaines réactions surprend parfois. Quels noms d’oiseaux n’ai-je pas essuyé en ne me prosternant pas devant la nouvelle icône du sautereau ou en exprimant mes doutes quant à l’intérêt de telles transcriptions au hautbois de pièces initialement destinées à la viole ou de tel énième récital Händel-Vivaldi estampillé tempétueux ? J’ai bien conscience que le facteur économique pèse aujourd’hui de tout son poids sur l’industrie musicale mais, honnêtement, n’y a-t-il pas plus nourrissant à produire que des disques de radotages ou d’adaptations, sans parler de ces patouillages mélangeant répertoires anciens et modernes ? Tous les fonds de bibliothèques ont-il été explorés et valorisés ? Pour un auditeur qui, comme moi, garde une mémoire très vive des décennies 1980 et 1990 où chaque mois ou presque apportait son lot de découvertes dans le domaine de la musique ancienne, l’uniformisation qui menace aujourd’hui, particulièrement du côté du Baroque, laisse un sale arrière-goût, même si – et heureusement –, il se trouve toujours des ensembles pour prendre des risques. De même que le coffret dédié par Vox Luminis aux motets des « ancêtres Bach » m’a donné et me procure toujours beaucoup de joies, j’ai ainsi hâte de découvrir le disque que La Rêveuse a consacré à de rares anthems et devotional songs de Purcell (Mirare, septembre), les Ludi Musici de Scheidt sous les archets de l’Achéron (Ricercar, octobre), le San Giovanni Crisostomo de Stradella par Mare Nostrum (Arcana, septembre) et, bien sûr, le projet un peu fou et tellement stimulant de reconstitution du Concert Royal de la Nuit par Correspondances (Harmonia Mundi, septembre). Sans l’exclure du champ de mes préoccupations – vous avez compris que j’ai mes fidélités –, il est donc assez probable que le répertoire baroque soit graduellement appelé à être un peu moins représenté dans mes publications pour faire plus de place à ceux où il se passe des choses plus excitantes, qu’il s’agisse du Moyen-Âge, de la Renaissance ou du Romantisme — je pense qu’il est temps de cesser de considérer que la musique ancienne se résume à ce qui a été produit entre environ 1600 et 1760.

Je voudrais, pour finir, exprimer ma reconnaissance toute particulière à celles et à ceux qui me sont d’une aide précieuse pour surmonter les moments de doute où, dans le travail que je conduis ici, je butte sur des obstacles qui me semblent difficilement surmontables, qu’il s’agisse, en premier lieu, de ma désespérante ignorance, mais aussi des portes qui demeurent obstinément closes, puisque il est entendu que je ne suis qu’un blogueur, un provincial, un solitaire, un Français moyen. Les petits signes – un livre, un disque, une indication bibliographique, une piste de recherche, un mot d’encouragement – que déposent ces mains amies auxquelles le titre de ce billet rend hommage sont infiniment précieux et procurent le surcroît d’énergie et parfois même la matière nécessaires pour continuer à avancer. Je ne les nomme pas, elles se reconnaîtront ; je tiens à leur exprimer une nouvelle fois ma profonde et sincère gratitude.

Je vous souhaite, à toutes et à tous, un bel été accompagné par des mains amies.

 

Accompagnement musical :

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Quatuor à cordes en sol majeur KV 387 (premier des Six quatuors dédiés à Haydn, achevé le 31 décembre 1782) :
IV. Molto allegro

Quatuor Cambini-Paris

Mozart Six quatuors dédiés à Haydn Quatuor Cambini-ParisLes Quatuors dédiés à Haydn. 3 CD Ambroisie/Naïve AM213 (chronique à paraître). Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Nous ne nous tairons pas

Christian Adams The Daily Telegraph 07 01 2015

Dessin de Christian Adams
The Daily Telegraph, 7 janvier 2015

Aussi loin que remontent mes souvenirs, jamais jours n’auront été aussi sombres pour le Français que je suis que les trois qui viennent de s’écouler depuis que deux assassins ont froidement, méthodiquement exécuté cinq dessinateurs, deux policiers, une psychanalyste, un économiste, un agent d’entretien, un correcteur et un fondateur de festival réunis dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo. Le lendemain, 8 janvier, une policière tombait sous les balles, le surlendemain, quatre clients d’un supermarché casher étaient tués à leur tour, tout comme les trois coupables de ces dix-sept morts ; la boucle sanglante se refermait sur elle-même. L’émotion provoquée par ces trois jours d’horreur, propagée comme une traînée d’effroi au travers des médias et des réseaux sociaux, est rapidement devenue mondiale, entraînant des manifestations de soutien spontanées, souvent extrêmement émouvantes, dans de nombreux pays ; le slogan « je suis Charlie » a partout servi de signe de ralliement et d’exorcisme contre l’inqualifiable.

Je ne suis pas Charlie. Qu’on me comprenne bien, je n’ai pas de mots assez forts pour décrire le profond sentiment de dégoût qui m’a saisi devant cette série de meurtres et la tristesse infinie qui m’a envahi devant toutes ces vies massacrées, je ne vous raconterai ni mes sanglots ravalés, ni mes larmes versées, mais je ne suis pas Charlie. Tout d’abord, parce que me revêtir de ce nom serait me parer d’un talent que je n’ai pas, d’un courage qui me fait sans doute défaut et d’une gloire que je ne mérite pas. Ensuite, parce que cette expression, à la brièveté certes immédiatement parlante et fédératrice, est trop réductrice à mes yeux ; il y a eu, à ce jour, dix-sept morts, autant d’existences qui, si elles ne l’exprimaient pas toutes de la même façon, avaient toutes leur génie propre, qui celui du trait, ou de l’humour, ou de l’analyse, ou de la curiosité, ou de la serviabilité, ou de la tendresse ou de l’attachement à sa mission, toutes qualités égales dans l’absolu qui ne sauraient donc être résumées en un seul nom. Enfin, même si j’espère sincèrement que ces drames auront suscité chez beaucoup une prise de conscience durable qui guidera leurs actions futures, parce que cette formule a rapidement été adoptée par trop de gens comme un vêtement à la mode, un de ces colifichets bon marché qui finiront oubliés au fond d’un tiroir lorsque la saison en sera passée – n’a-t-on pas vu, dans tel ou tel rassemblement, des pancartes proclamant « Je suis Charly » ? –, transformant au passage les contempteurs d’hier en thuriféraires d’aujourd’hui. Pour toutes ces raisons, je ne suis pas Charlie, ce qui ne m’empêche pas de soutenir de toutes mes forces l’esprit de liberté qui a toujours présidé au travail de Charlie Hebdo, de penser à tous ceux qui ont été assassinés ces trois derniers jours, aux blessés, aux familles, mais aussi au formidable professionnalisme de ceux qui ont porté secours, protégé, défendu et s’interposeront encore demain s’il le faut.

Il ne fait guère de doute que des jours sombres nous attendent, parce qu’au sentiment du deuil et d’être en état de guerre s’ajoute le constat d’une unité déjà mise à mal par des politiques préoccupés avant tout par des calculs d’image et de carrière. Pour qui possède un tant soit peu de lucidité, il est hélas assez clair que ce sont les extrémistes de tout poil qui, en charognards avisés, vont faire bombance sur ce monceau de cadavres aux allures de manne. Finalement, ces armées infernales, quelle que soit la haine qu’elles professent l’une pour l’autre, se nourrissent mutuellement, espérant sans doute quelque affrontement final. En loden ou en djellaba, un extrémiste représente, à mes yeux, le même danger et je ne vois aucune différence d’intention entre les balles tirées par les uns contre les représentants d’une liberté d’expression d’aventure irrespectueuse et les anathèmes homophobes éructés par les autres il y a quelques mois sur les avenues du même Paris. Plus que jamais, l’heure est, pour moi, à la vigilance et à l’intransigeance envers ceux qui confondent patriotisme et nationalisme, religion et intégrisme, ceux prompts à désigner des boucs émissaires ou à se faire les chevaliers en fer-blanc d’un héritage français dont ils seraient bien inspirés, pour commencer, d’apprendre ne serait-ce que les règles de l’orthographe ou l’histoire culturelle dans toute sa richesse. À vous tous qui faites primer une foi bien souvent abâtardie, quel que soit le dieu que vous prétendez prier, sur le respect de la loi républicaine ou de la vie même, je veux dire que, la nausée surmontée, vous me donnez l’envie d’aller encore plus chez mon libraire ou à la bibliothèque, de m’attarder dans les musées, de m’asseoir dans une salle de concert, de poser un disque sur ma platine. Pour ne jamais céder à vos sirènes, je veux relire Érasme, Averroès, Maître Eckhart, Sénèque, Diderot ou Giordano Bruno, admirer avec encore plus d’attention la beauté et la fragilité du monde qui m’entoure, tenter de partager, par la parole ou par l’écrit, ce qui éveille ma curiosité et m’émeut — toutes ces choses qui diffèrent de moi et vous effraient tant. Vous pouvez nous freiner, nous humilier, nous moquer, nous briser, il se trouvera toujours un grain ignoré de vos saccages pour germer, croître et multiplier. Nous ne tremblons pas. Nous ne nous terrons pas. Nous ne nous tairons pas.

Accompagnement musical :

Ralph Vaughan Williams (1872-1958), Symphonie n°6 en mi mineur (1944-1947, première exécution le 21 avril 1948) :
[II] Moderato

London Symphony Orchestra
Richard Hickox, direction

Ralph Vaughan Williams Symphonies 6 & 8 HickoxSymphonies n°6 et n°8, Nocturne. 1 CD Chandos CHSA 5016 qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

2015, Passus duriusculus

2015-01-01 Joachim Patinir La traversée du Styx

Joachim Patinir (Dinant ou Bouvignes, c.1480-Anvers, 1524),
La traversée du Styx, c.1520-24
Huile sur bois, 64 x 103 cm, Madrid, Museo del Prado

Quelques jours à peine ont passé depuis l’inauguration de ce blog – les peintures, ici et là, ne sont d’ailleurs pas encore tout à fait sèches et je n’ai, par exemple, pas encore trouvé le moyen de vous avertir que j’ai répondu aux commentaires que vous avez eu la gentillesse de me laisser – et nous voici déjà abordant aux rives d’une nouvelle année.

Celle qui s’est achevée il y a quelques heures a été rude pour le monde de la musique ancienne qui a perdu trois de ses grandes figures, Dirk Snellings, Frans Brüggen et Christopher Hogwood ; tout le monde a senti que leur mort marquait un moment d’accélération dans le processus d’éloignement avec l’époque des glorieux pionniers mais aussi avec celle de cet âge d’or que furent les trente ans précédant la survenue de la crise du disque, au début des années 2000, deux ères qui étaient celles des aventuriers et non des rentiers qui se contentent aujourd’hui de gérer, souvent bien mal, un héritage dont ils devraient surtout avoir à cœur de se montrer dignes. D’autres disparitions nous disent également, à leur manière, que quelque chose est en train de finir sans qu’il soit possible de deviner ce qui se lèvera après elles. La cessation d’activité, au profit du seul Qobuz, d’Abeille musique qui, durant les huit premières années de son existence, avait réussi à faire souffler sur le petit monde de la musique « classique » un vent de nouveauté grâce à des labels d’excellence comme Alpha ou Alia Vox mais aussi à son inénarrable et souvent instructif forum, est un signe inquiétant – on peut d’ailleurs se poser la question de la pertinence de tout miser sur la dématérialisation au moment où le disque vinyle entame un retour en force –, mais j’ai surtout été affecté par la fermeture de la boutique de L’Autre Monde qui, mieux qu’un point de vente où il était possible de se procurer des disques et des livres sélectionnés avec soin, était devenu un lieu propice aux échanges. Espérons que les douze boutiques Harmonia Mundi encore ouvertes tiendront le coup — à chacun de nous d’y contribuer. Si je m’abstiendrai, enfin, de tout commentaire sur la nouvelle formule de France Musique hormis pour noter que l’on vit parfaitement bien sans cette station, il ne m’a pas échappé que le second semestre a été riche en annonces de désengagement de la part de municipalités touchées par l’obligation, dictée par la déshérence des finances publiques, de faire des économies ; on a parlé dans les média de l’amputation des crédits alloués à des ensembles prestigieux comme les Arts Florissants ou les Musiciens du Louvre, mais nombre d’autres moins exposés vont sans doute en pâtir, tout comme certains festivals dont quelques-uns ont d’ailleurs déjà jeté l’éponge. Plus que jamais s’affirme le statut de parent pauvre qui est, en France, celui de la musique dite « savante », et les temps difficiles que redoutaient ses acteurs sont sans doute loin d’être terminés.

Malgré ces sombres perspectives, sans doute d’autant plus prégnantes que les mauvaises nouvelles ont semblé, comme le disait un ancien président de la République, voler en escadrille, je demeure surpris, de mon point de vue de petit observateur, par la vitalité réelle des musiciens et de certains labels. Pour qui prend la peine d’être curieux, c’est à dire d’aller au-delà de ce que proposent les vestiges des départements « classique » des majors qui, honnêtement, n’est propice qu’à donner des ulcères, la cueillette prend parfois des allures de moisson miraculeuse ; en France comme chez nos voisins européens œuvrent des hommes et des femmes mus par d’autres ressorts que ceux de la rentabilité immédiate et qui osent nous proposer de l’inouï, qu’il s’agisse d’airs d’Orazio Michi dell’Arpa ou de Giulio San Pietro de’ Negri, de sinfonie de Manfredini, d’opéras de Zamponi ou de Saint-Saëns, ou d’inédits signés Schütz, Laufenberg, Kuhnau ou Sehling. Il y en a pour toutes les sensibilités pour peu qu’elles aient envie de s’aventurer hors des autoroutes bien balisées dont les vendeurs de soupe ont tout intérêt à ne pas les voir s’éloigner. Il suffit simplement à chacun, à son niveau, de faire preuve d’un peu de courage, pas comme ce chef d’ensemble dont je lisais récemment les propos déplorant que les programmes seraient plus ambitieux si les décideurs cessaient de demander du Vivaldi à tour de bras pour être sûr de remplir les salles. J’ai envie de lui répondre que c’est à lui de se montrer force de proposition plutôt qu’ouaille docile et, avec ténacité et conviction, d’emporter la décision, car il est certain que la frilosité n’aboutira jamais à autre chose qu’à la tiédeur et que si l’on n’a pas le souci de proposer du nouveau au public, il y a fort peu de chances qu’il aille lui-même le chercher. Parce qu’il existe mille raisons d’espérer, je continuerai à écrire cette année, pour m’inscrire contre le « vite consommé vite oublié » qui est de mise dans les petits salons moutonnants sur les réseaux sociaux où se font et se défont les réputations mais aussi contre les sarcasmes de tous les Monsieur de Courtevue pour lesquels un critique, parce qu’il conserve un certain recul et ne se pâme pas à la moindre réalisation médiocre, est un être sans cœur qui démolit le travail des artistes. Ayant fait le choix, depuis que je m’exprime sur la musique, de ne jamais me livrer à l’exercice tellement facile qu’est la démolition afin de ne m’arrêter que sur ce que j’estime intéressant, je n’ai aucun état d’âme à renvoyer, sur ce point, ces petits marquis aux études qu’ils feraient bien d’entreprendre et au néant dont ils n’auraient jamais dû sortir. En votre compagnie, chers lecteurs, je souhaite entamer cette nouvelle année d’un pas ferme et vaillant, parce que je suis certain que de très belles surprises nous y attendent – les premiers échos sont prometteurs – et que nous aurons de magnifiques émotions à partager.

À vous et à ceux qui vous sont chers, je souhaite une chaleureuse et lumineuse année 2015.

Accompagnement musical :

Jacob Clement (Clemens non Papa, c.1510/15-1556), Fremuit spiritu Jesu, motet à 6

Huelgas Ensemble
Paul Van Nevel, direction

2015-01-01 Jacob Clement Huelgas Ensemble1 CD Deutsche Harmonia Mundi 88697780692. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Des mots et merveilles

2014-12-28 Frans Francken Un cabinet de curiosités

Frans II Francken (Anvers, 1581-1642),
Un cabinet de curiosités, c.1620-25 ou 1636
Huile sur panneau de chêne, 74 x 78 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

 

On a beau avoir presque dix années d’écriture de blog derrière soi, lancer un nouveau projet demeure un moment particulier où se mêlent l’envie d’avancer et la crainte de ne pas être à la hauteur de la tâche que l’on s’est assignée. Arrêter Passée des arts après plus de cinq ans d’une activité soutenue porteuse de soucis épineux mais aussi et surtout de joies réelles pour en prolonger ailleurs l’esprit dans un cadre différent est un pari risqué mais qui m’est pourtant apparu, après maintes réflexions, assez logique. L’événement qui a emporté ma décision a été, il y a maintenant dix jours, le fait que, du jour au lendemain, les extraits musicaux de mon ancien blog soient devenus indisponibles, ce qui est un brin gênant quand son propos était justement de donner à entendre, tout autant qu’à voir et à lire. L’absence de réponse de l’hébergeur, dont certaines décisions arbitraires m’avaient déjà laissé perplexe, à mes requêtes a fait ressurgir un certain nombre de questions que je me posais depuis cet été, à la suite, notamment, de mon désir d’écrire sur des répertoires hors « classique » ; si les réactions aux quelques essais dans ce domaine ont été encourageantes, il n’en était pas moins évident que ces publications détonnaient dans le cadre un rien trop rigide de Passée des arts. Il devenait donc nécessaire de faire évoluer les choses afin qu’elles continuent à s’inscrire sans heurt dans ma conception d’un blog et, plus largement, d’une culture aussi ouverte que possible (nous avons tous nos œillères) et à correspondre à ma volonté d’échapper aux contraintes, qu’il s’agisse de l’appartenance à telle ou telle coterie, de la perspective d’écrire sur commande ou dans la crainte de l’obtention ou non de l’aval d’un rédacteur en chef, cette indépendance constituant une des raisons qui m’ont conduit à choisir de mener seul ma barque, en dépit des coups bas, des dédains, des dépenses qu’une telle entreprise entraîne nécessairement.

Aux lecteurs coutumiers de Passée des arts, que je salue et remercie de leur fidélité, les évolutions sembleront, de prime abord, peu évidentes puisque le cœur de mon propos restera le même, à savoir proposer des chroniques de disques mais aussi, je l’espère, de quelques expositions, où musique et arts plastiques dialoguent en s’éclairant mutuellement, nous faisant ainsi entrevoir quelques aspects de l’époque qui les a vus naître. Il y aura toujours des regards sur certains enregistrements du passé, des comptes rendus de concert, des portraits, des hommages. Il y aura aussi, ponctuellement, de la pop et du rock — nul ne pourra dire que la couleur n’était pas affichée d’emblée. Si rien ne vient m’en empêcher, 2016 verra la publication d’une réalisation à laquelle je songe depuis un bon moment et dont l’élaboration va m’occuper durant une large partie de 2015.

Alors, ai-je décidé de changer vos habitudes pour vous offrir finalement la même chose ? Oui, mais en différent. Le nom de Wunderkammern et le sous-titre « Trouvailles pour esprits curieux » qui l’accompagne définissent parfaitement l’esprit qui m’anime en vous proposant de m’accompagner dans cette nouvelle aventure, celui des cabinets de curiosités (le pluriel n’est pas là par hasard) où l’on expose ce que l’on juge digne d’attention parmi tout ce que l’on a pu découvrir. Au lecteur-visiteur de décider ensuite selon son goût de ce qui le retiendra, l’intriguera, l’effraiera ou le laissera indifférent, à lui de déterminer s’il veut pousser plus avant son exploration, à lui d’exprimer ou non son opinion. Je forme, pour ma part, le vœu que les nouveaux chemins qui nous attendent se déroulent sous le signe du partage et de la liberté.

Accompagnement musical :

Jacques de Gallot (c.1625-c.1690), Chaconne La Comète en ut majeur

Hopkinson Smith, luth à onze chœurs Joël van Lennep, Boston

2014-12-28 Jacques de Gallot Pièces de Luth Hopkinson SmithPièces de luth. 1 CD Astrée E 8528. Indisponible, à rééditer.

Je remercie Loïc Chahine pour son aide technique, sa patience et ses avis, éléments qui ont été déterminants dans le cadre de l’élaboration de Wunderkammern. Je vous recommande chaleureusement la visite de son blog, L’Audience du Temps.

© 2017 Wunderkammern

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