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Trouvailles pour esprits curieux

Category: Signets

Chroniques de livres

Filigranes du cœur. Deux remords de Claude Monet par Michel Bernard

« Et, parmi eux, les visages et les voix aimés révolus, toujours là, dans la maison, qu’un rien apparu dans la grâce des choses, un instant d’accord parfait dans l’existence, ranimait soudain et tous ensemble. » (p. 186)

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Claude Monet (Paris, 1840 – Giverny, 1926),
Prairie à Giverny, 1886
Huile sur toile, 92,1 x 81,6 cm, Boston, Museum of Fine Arts

 

Quiconque s’attarde un instant sur la biographie de Claude Monet réalise rapidement que la trajectoire à la fois splendide et chaotique de ce peintre mort couvert d’honneurs par la République après s’être rebellé contre l’ordre établi, familial comme pictural, et avoir manqué de crever de faim et d’incompréhension contient tous les éléments pour nourrir un roman. Encore faut-il que s’en empare un écrivain ayant pris le temps nécessaire pour mûrir son projet, pour choisir le bon angle et le ton juste ; comme sur sa sœur la musique, écrire sur la peinture est un exercice redoutable qui ne pardonne ni le pédantisme, ni la superficialité ; des livres comme ceux de Sophie Chauveau démontrent assez tristement à quel point un auteur peut s’y fourvoyer.

Michel Bernard est heureusement d’une toute autre trempe. Il a choisi d’évoquer Monet au travers de deux figures qui ont traversé sa vie en y laissant une empreinte indélébile, son camarade Frédéric Bazille, jeune peintre prometteur issu d’un milieu aisé tué quelques jours avant ses vingt-neuf ans dans les combats de la guerre de 1870 autour de Beaune-la-Rolande sous son uniforme de zouave endossé autant par conviction que par bravade, et Camille Doncieux, le modèle qu’il épousa cette même année 1870 et qui lui donna deux enfants avant de mourir à trente-deux ans au terme d’une lente et terrible agonie. Construit comme un triptyque dont la jeune femme occupe aussi logiquement que symboliquement le cœur, le récit se déploie au fil des affections qui, à l’instar du paysage continu que l’on observe parfois à l’arrière-plan des retables réalisés par les maîtres anciens, lui confèrent son unité, amitié de Bazille pour Monet auquel il achète des tableaux pour lui permettre de survivre, amour du père de Frédéric pour son fils dont il va chercher le corps afin de lui donner une sépulture décente parmi les siens – cette quête occupe les quarante premières pages du livre, véritable petit chef-d’œuvre écrit d’une plume vibrante et maîtrisée, plein d’une émotion pudique absolument bouleversante – et de Claude pour Camille dont on mesure à quel point la présence discrète a été une boussole et un havre – la tentative partiellement réussie d’arasement, par Alice Hoschédé, des traces de cette relation démontre quelle était sa force –, affection de sa belle-fille, Blanche, pour le peintre givernois en l’hiver de sa vie, adouci également par celle de l’ami Clemenceau, aiguillon protecteur. Il y a aussi la mort qui rôde, la lutte incessante pour accoucher de soi-même et imposer, malgré le scepticisme et les rebuffades, la vision du monde qui naît au bout des pinceaux, le spectre de la précarité, mais également de l’humour, toute la palette des sentiments est convoquée pour tenter de saisir quelques reflets fugitifs et essentiels d’une existence qui dut, plus que d’autres, passer sous les fourches caudines avant de gagner un paradis composé à l’exacte mesure de ses rêves.

Une des indiscutables réussites de Michel Bernard est d’avoir si bien fait corps avec son sujet envers lequel son empathie semble tout sauf feinte qu’il a su, comme lui, se concentrer sur la magie des instants dont il faut immédiatement saisir la singularité et l’éphémère beauté, fut-elle dérangeante ; le récit de la création de la Capeline rouge est aussi lumineux que celui de Camille sur son lit de mort est poignant, les notations sur le paysage et les jardins sont senties avec un mélange d’émerveillement, de jubilation et de profondeur que l’on devine proche de l’exaltation absorbée qui devait être celle de Monet. L’écriture est dense, maîtrisée, foncièrement classique – non, ce n’est pas un gros mot –, d’une sobriété souvent puissamment évocatrice, et s’il n’est absolument pas nécessaire d’être versé dans l’histoire de l’art pour apprécier ce récit magistral et habité, un de ses insignes mérites est de donner l’envie de se précipiter dans les musées pour y retrouver les tableaux qui le jalonnent, et notamment ce fil conducteur qu’est Femmes au jardin. En refermant le livre, je me suis d’ailleurs promis de retourner un jour à Giverny enrichi des souvenirs que Michel Bernard a su y susciter et de me plonger dans son roman précédent, Les forêts de Ravel ;ses Deux remords de Claude Monet ne sont probablement ni assez tapageurs, ni assez narcissiques pour remporter un de ces prix littéraires qui leur assureraient l’exposition qu’ils méritent ; je gage cependant qu’ils gagneront à leur auteur, de la part de ceux qui s’y arrêteront, autant d’admiration immédiate que d’attente et de fidélité à venir.

michel-bernard-deux-remords-de-claude-monetMichel Bernard, Deux remords de Claude Monet, roman. Éditions de La Table Ronde, ISBN : 978-2-7103-8070-2

Accompagnement musical :

Joseph-Guy Ropartz (1864-1955), Soir sur les chaumes (1913)

Orchestre Philharmonique de Luxembourg
Emmanuel Krivine, direction

joseph-guy-ropartz-oeuvres-orchestrales-odelettes-quatre-poemes-perrin-le-texier-opl-krivineŒuvres orchestrales, Odelettes, Quatre Poèmes. 1 CD Timpani 1C1073 (rééd. : 1C1157). Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

La Muse victorieuse. Une biographie de François Couperin par Christophe Rousset

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Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721),
L’Enchanteur, sans date
Huile sur cuivre, 18,8 x 25,8 cm, Troyes, Musée des Beaux-Arts
Photo © RMN-Grand Palais / Jean Schormans

 

Écrire sur François Couperin tient de la gageure. Si l’épithète « Le Grand » qu’on lui attribue parfois dit assez le rayonnement qui s’attache à lui malgré une éclipse d’un bon siècle et demi – sa lente redécouverte s’est amorcée à partir de la seconde moitié du XIXe siècle –, celui dont on regarde la production comme une des expressions les plus achevées du raffinement à la française demeure un inexpugnable mystère. Après le regretté Philippe Beaussant dont l’ouvrage très complet paru chez Fayard en 1980 demeure toujours une référence, après Olivier Baumont qui s’est attaché à faire revivre, dans le cadre de la jolie collection « Découvertes » de Gallimard, le « musicien des rois », c’est au tour d’un autre claveciniste, Christophe Rousset, de s’essayer à composer, en variant les esquisses, académies et crayonnés, le portrait en pied de cet insaisissable enchanteur.

Le matériau dont dispose le biographe de François Couperin est extrêmement mince, une poignée de dates personnelles – naissance, mariage, baptêmes des enfants, mort –, une autre de professionnelles – titularisation à la tribune de Saint-Gervais, nomination en qualité d’organiste à la Chapelle royale, publication de ses différents recueils –, quelques portraits, de rares témoignages d’époque, une unique lettre ; en faisant place à ce que l’on sait de sa famille et notamment de son oncle, le tout aussi énigmatique Louis, le tour est fait en une dizaine de pages. Par chance, Couperin a pris le soin de préfacer la majorité de ses recueils et de rédiger un traité, L’Art de toucher le clavecin, autant d’occasions pour lui de semer, volontairement ou non, des indices qu’il appartient au mémorialiste de recueillir et d’interroger.

Sa discrétion et son art souvent allusif ont longtemps transmis l’image d’un Couperin effacé et d’une immense modestie ; l’analyse que mène Christophe Rousset, en s’éloignant judicieusement du cliché du rêveur noyé dans la mélancolie de la tonalité de si mineur, nous dévoile un tout autre homme, sûr de sa valeur, de celle de ses œuvres, et qui n’hésite pas à tancer sans ménagement les interprètes qui feraient fi de ses indications d’exécution. Parfois facétieux, comme en attestent les titres de certaines de ses pièces, il sait également manier l’ironie, d’aventure mordante quand il s’agit de dénoncer la frilosité de ses contemporains vis-à-vis des innovations de la musique italienne qu’il goûtait fort et dont il n’hésita pas à nourrir son propre travail, poussant même la malice jusqu’à composer une sonate selon cette manière alors regardée comme d’une dangereuse modernité et la faire jouer sous un nom d’emprunt naturellement ultramontain, obtenant ainsi grand succès — une façon au passage pour le finalement pas si humble Couperin de rappeler sa capacité à rivaliser avec les compositeurs nés du côté progressiste des Alpes. Ce qui demeure fascinant chez ce musicien dont un des mérites de la biographie de Christophe Rousset est de souligner la personnalité assez kaléidoscopique, est son caractère de Janus à la fois sensible à la nouveauté et désireux d’expérimenter sans toutefois révolutionner, et plutôt nostalgique, car ayant connu les derniers feux du Grand Siècle et étant probablement conscient d’en être, avec son camarade Marais qui s’éteindra quelques années avant lui, un des derniers représentants — notons que l’étoile de Couperin, du moins dans sa dimension officielle, pâlit graduellement à partir du début de la Régence dont il ne parvint pas à épouser complètement l’esthétique, même si sa musique de clavecin porte indubitablement la trace de la bascule qui s’opère alors du solennel, de l’étiquette, de la noblesse vers la sphère de l’intime, le détail pittoresque, le galant. En ce sens, le rapprochement souvent effectué entre le compositeur et le peintre Antoine Watteau est on ne peut plus convaincant, même s’il faudrait sans doute également regarder du côté de l’art à la fois sensuel et subtilement distancié de Jean Raoux.

Claveciniste mais aussi directeur d’ensemble, Christophe Rousset a joué et enregistré une très large partie de la production de Couperin, dont une mémorable intégrale des Pièces de clavecin qu’il faudra bien qu’Harmonia Mundi rende un jour aux mélomanes ; il la connaît donc intimement, ce qui lui permet d’en défendre la singularité et les beautés avec pertinence et conviction dans la seconde partie de son ouvrage ; bien sûr, les dimensions de ce dernier ne l’autorisent pas à en explorer, comme le faisait Philippe Beaussant, les plus infimes recoins en détaillant chaque mouvement de suite, de sonate ou de Leçon, sans laisser de côté la plus infime pièce de chaque ordre. Christophe Rousset se place, lui, dans l’optique d’une synthèse nourrie qui vise à transmettre à l’amateur l’essentiel en un ample mouvement qui ne néglige aucun des points saillants mais laisse également une place, choix oblige, à une discrète subjectivité. Et c’est bien cette dernière qui, outre celui du récit et de l’analyse, donne un intérêt supplémentaire à cette nouvelle monographie ; y est, en effet, partout palpable le rapport privilégié qui s’est tissé très tôt entre l’auteur et son sujet, une complicité qui infuse chaque étape de ce parcours en lui apportant beaucoup de vie et de densité, en un mot, d’âme. Voici donc un livre concis et maîtrisé, écrit dans un style fluide et direct bannissant tout excès de préciosité, qui conjugue avec brio accessibilité et plaisir et que l’on recommande à tout curieux souhaitant se familiariser dans d’excellentes conditions avec l’univers de François Couperin en attendant 2018 qui sera « son » année.

christophe-rousset-francois-couperin-actes-sudChristophe Rousset, François Couperin, Actes Sud/Classica, 220 pages, ISBN : 978-2-330-06585-0

Accompagnement musical :

François Couperin (1668-1733) :

1. L’Art de toucher le clavecin (1716, rév. 1717), Cinquième prélude, en la majeur

Christophe Rousset, clavecin Jan Couchet, Anvers, 1671, ravalé par Blanchet, Paris, c.1759 et Pascal Taskin, Paris, 1778

francois-couperin-deuxieme-livre-de-pieces-de-clavecin-christophe-roussetDeuxième Livre des pièces de clavecin. 3 CD Harmonia Mundi HMC 901447.49. À rééditer.

2. Verset du motet de l’année dernière (1702), Qui dat nivem

Sandrine Piau, dessus
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, clavecin & direction

francois-couperin-motets-les-talens-lyriques-christophe-roussetMotets. 1 CD Virgin Veritas/CMBV 7243 561530 2 8. À rééditer.

3. Les Goûts-réünis (1724), Huitième Concert « dans le goût théâtral », en sol majeur : Air tendre. Lentement

Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, clavecin & direction

francois-couperin-les-gouts-reunis-les-talens-lyriques-christophe-roussetLes Goûts-réünis. 2 CD L’Oiseau-Lyre/Decca 458 271-2. À rééditer

4. Deuxième Livre des pièces de clavecin (1717), Sixième ordre : Les Baricades mistérieuses, rondeau. Vivement

Christophe Rousset, clavecin Jan Couchet, Anvers, 1671, ravalé par Blanchet, Paris, c.1759 et Pascal Taskin, Paris, 1778

L’irréparable. Je suis en vie et tu ne m’entends pas de Daniel Arsand

« Avoir été torturé, incarcéré, interné pour des raisons politiques ou pour des trafics illicites n’avait rien de honteux. Mais c’était honte que d’avoir été triangle rose. On niait votre existence. Comment un pédé pouvait-il exister ? Est-ce que ça doit exister? Il était sous-homme comme le Juif, et des Juifs le traitaient de tante, et criaient : Ne me touche pas ! Oui, c’était ainsi. L’humanité et de siècle en siècle. »
(Deuxième partie, p.189)

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Michael Kenna (Widnes, Cheshire, 1953),
Pierre dressée du mémorial, Treblinka, Pologne, 1993
Épreuve au gélatino-bromure d’argent, 20 x 19,3 cm,
Charenton le Pont, Médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine

 

Anéanti et pourtant vivant, Klaus Hirschkuh sort de la gare d’une Leipzig en ruines. Novembre 1945, vingt-trois ans, quatre à Buchenwald, corps émacié refusant, évacuant la nourriture, images atroces se bousculant sans presque de relâche dans un esprit à jamais hanté. Irréparable et apparemment indestructible.

Je suis en vie et tu ne m’entends pas, le roman bouleversant et – car – sans une once de pathos que signe Daniel Arsand est celui du retour progressif à la vie d’un déporté homosexuel réchappé de la maison des morts, la vie quand même, la vie envers et contre tout. Comment fait-on son deuil d’un amour défenestré pour échapper à l’arrestation qui va vous expédier en enfer, comment résiste-t-on, dans un milieu concentrationnaire, aux travaux forcés, à l’absence d’hygiène, à la menace permanente de l’arbitraire, aux privations, à toutes les dégradations, à toutes les souillures, y compris celle du viol ? À tâtons, Klaus Hirschkuh renoue les fils d’une existence qui lui est maintenant étrangère, auprès de parents qui n’éprouvent pour lui qu’une incompréhension vaguement affectueuse et d’un frère dont la haine n’est probablement pas exempte d’une part d’inavouable attirance. Quand il frappe à la porte de l’appartement familial étouffant dans l’air poisseux des privations et du regret des jours meilleurs, sa mère le reconnaît à peine ; qui est cette épave de fils venue s’échouer dans un havre précaire où nul n’espérait – ne souhaitait sans doute obscurément, compte tenu de la honte que font ressentir ses mœurs déviantes – son retour ? Pour sa famille demeurée dans l’ignorance de ce que fut la réalité de ses quatre années d’absence, Klaus est devenu indéchiffrable et par là-même inquiétant et plus gênant encore qu’autrefois ; il en a conscience et dès qu’il s’estime suffisamment rétabli, il s’échappe à nouveau après avoir trouvé du travail chez Robert Müller, un tailleur de Leipzig qui lui dégotte une petite chambre dont il va faire son refuge. Cette rencontre est une étincelle, le premier franc rai de lumière et de chaleur après une centaine de pages lacérantes comme un rideau de barbelés, sourdes comme un râle, et d’une netteté, d’une impitoyabilité d’évocation parfois à la limite du soutenable ; il est le point où la vie commence réellement à reprendre le dessus et à charrier dans son cours d’infimes paillettes d’espérance qui la rendent supportable. Ce moment enfante de la possibilité d’une reconnaissance, d’une amitié, d’une renaissance ; pour Klaus, ce renouveau sera parisien, dans une société d’après-guerre à la fois terriblement corsetée et ivre de jouir des plaisirs qui passent à sa portée. Le bonheur finira par s’inviter sans toujours parvenir à dissiper certaines visions de cauchemar, grimaçante danse macabre d’hier, rejet au front bas d’aujourd’hui.

Une des grandes forces du texte de Daniel Arsand réside dans son extrême sobriété quand il aurait été si facile de jouer sur les larmes, les bons sentiments ou les éructations ; son choix d’une intériorisation extrême des ressentis et d’une description souvent clinique des faits, d’une franchise presque brutale, s’avère autrement plus efficace car il est mis au service d’un art supérieur du récit qui sait entrelacer les voix et conduire l’action sans en éventer les ressorts. Il faut également louer la maîtrise stylistique partout à l’œuvre dans ce roman, tant dans la première partie avec ses phrases hachées, hérissées, qui halètent le souffle court, comme s’il fallait dire dans l’urgence par peur du coup de feu ou de talon qui ne laissera pas le temps d’achever, que dans la détente, la sensibilité, l’humour et même la poésie qui s’immiscent au fur et à mesure que l’horizon de Klaus semble se dégager. Je suis en vie et tu ne m’entends pas est le récit d’une mémoire volée, violée, celle de ces hommes et de ces femmes qui sont morts deux fois, éliminés physiquement par les nazis parce qu’homosexuels puis symboliquement par ceux, trop nombreux, qui ont nié et nient encore que leur orientation sexuelle ait été la cause de leur déportation ; il est également l’affirmation d’une incoercible résistance face aux forces des ténèbres quelles qu’elles soient et qui, tapies dans l’obscurité qu’elles dispensent, n’attendent que le moment propice pour fondre sur leurs proies. En ce sens, ce roman coup de poing est un acte militant jeté à la face d’une époque où des fanatiques islamistes jettent des homosexuels du haut des immeubles, où un terroriste fait, à Orlando, un carnage dans une boîte de nuit fréquentée par cette communauté, où, en France, les glapissements de la Manif pour tous ont libéré la parole homophobe qui s’insinue dans le rap et bénéficie d’une absolue impunité dans les stades. Un cri contre l’oubli, pour le droit à la justice et de vivre en paix selon sa nature qu’il est plus que jamais nécessaire d’entendre.

je-suis-en-vie-et-tu-ne-mentends-pas-daniel-arsandDaniel Arsand, Je suis en vie et tu ne m’entends pas. Actes Sud, ISBN : 978-2-330-06042-8

Accompagnement musical :

Arvo Pärt (1935 -), Mein Weg (1989/1999, rév. 2000)

Tallinn Chamber Orchestra
Tõnu Kaljuste, direction

arvo-part-in-principioIn Principio, 1 CD ECM New series 2050. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Glacis et lacis. L’affaire Arnolfini par Jean-Philippe Postel

« — mais la vie des hommes de ce temps est faite de rumeurs invérifiables. » (L’affaire Arnolfini, page 36)

Jan Van Eyck Portrait des Arnolfini

Jan van Eyck (Maaseik ? c.1390 ? – Bruges, 1441),
Portrait des Arnolfini, c.1434
Huile sur panneau de chêne, 82,2 x 60 cm, Londres, National Gallery

 

Que vous vous soyez on non rendu un jour à la National Gallery dont ils sont un peu la Joconde, vous les avez sûrement déjà croisés tant leur image a été diffusée et vulgarisée, voire parfois détournée et moquée. Un homme et une femme dans une chambre luxueusement apprêtée, un griffon bruxellois à leurs pieds regardant vers l’espace du spectateur dans lequel se trouvent également deux personnages indistincts, l’un vêtu de bleu, l’autre de rouge, qui se reflètent dans un luxueux miroir historié surmonté par une mention artistement calligraphiée : Johannes de Eyck fuit hic 1434. « Jan van Eyck fut ici, 1434 » : la scène qui nous est présentée est donc datée mais non l’œuvre elle-même ; et ce latin quelque peu malhabile ne nous permet-il pas de lire également que « Jan van Eyck fut celui-ci, 1434 » ? Jean-Philippe Postel s’empare de ce fil de l’ambiguïté dès les premières lignes de L’affaire Arnolfini, court ouvrage présenté à juste titre comme une enquête, afin de mieux nous prouver, pour reprendre le titre d’un livre virtuose du regretté Daniel Arasse, qu’on n’y voit rien.

La peinture est un art de l’illusion – il ne viendrait à l’idée de personne d’un tant soit peu sérieux de parler aujourd’hui du réalisme d’un tableau, quand ces derniers ne donnent, au mieux, qu’une impression de réalité, ce qui est loin d’être la même chose – et Jan van Eyck était un maître en la matière ; on sait que ses œuvres, comme une majorité de celles produites autrefois (le nom de Jérôme Bosch, entre autres, vient immédiatement à l’esprit), peuvent se lire sur plusieurs niveaux, littéral ou symbolique. Le Portrait des Arnolfini a suscité bien des commentaires, souvent doctes, parfois farfelus, et si Jean-Philippe Postel démontre, tout au long de son récit, qu’il s’est très solidement documenté, il a très judicieusement choisi de s’appuyer non sur les gloses, mais sur l’observation de l’image telle qu’elle nous est parvenue et sur la poignée de documents qui nous renseigne sur sa transmission. Soumises à cet examen méticuleux, certaines certitudes ne tardent pas à vaciller. Les Arnolfini, vraiment ? Est-on si certain que l’homme que la première archive conservée (1516) désigne comme « Hernoul-le-fin », puis la deuxième (1523-24) comme « Arnoult fin » soit si aisément identifiable, par un jeu d’assonances quelque peu forcé, avec Giovanni di Nicolao Arnolfini ? Pour corser l’affaire, on sait que sa seule épouse attestée censée se tenir à ses côtés dans cette scène était morte depuis au moins 1433. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que saint Arnoul était le patron des cocus (Molière n’a pas nommé pour rien le sien Arnolphe dans L’École des femmes, preuve que l’allusion était encore parfaitement compréhensible pour le public du XVIIe siècle) et que cette piste coïncide à merveille avec les deux vers de L’Art d’aimer d’Ovide inscrits sur le cadre aujourd’hui disparu du tableau : « Fais en sorte de promettre. Quel dommage y a-t-il, en effet, à promettre ? Riche de promesses, chacun peut l’être. » Élément par élément, Jean-Philippe Postel procède à un examen quasi radiographique de ce panneau de chêne qui se révèle riche de perspectives quelquefois inédites. La littérature qui lui a été consacrée a ainsi souvent beaucoup insisté sur le miroir, cet « œil » du tableau qui attire systématiquement celui du spectateur ; peu d’observateurs avaient relevé le nombre de différences entre ce qu’il reflète et ce qu’il devrait refléter, indication incontestable, selon notre auteur, de l’existence d’une distorsion entre ce que nous voyons et ce qui existe vraiment ; le voile se lève ainsi progressivement sur le lacis très serré de stratagèmes mis en œuvre par le peintre pour tromper nos sens. Quels secrets sont-ils enclos dans ces coups de pinceau et ces glacis transparents ? Étaient-ils regardés comme suffisamment dangereux ou à tout le moins dérangeants pour que le tableau fût au départ protégé par une serrure, comme nous l’apprennent les archives ? Au fil des pages, vous découvrirez pourquoi une chandelle brûle en plein jour sur le chandelier, le langage secret des socques et des mules, et peut-être même un message et une confession. Nombre d’éléments sur lesquels Jean-Philippe Postel fonde sa démonstration étaient connus – citons ici les recherches de Margaret Koster qui, la première, avait su déceler dans cette scène les signes certains que la mort y rôdait (je lui avais volontiers emboîté le pas dans un article publié en 2010 sur mon ancien blog) –, mais il est le premier à les relier entre eux de façon pleinement convaincante, sans idéologie, sans chercher à impressionner qui que ce soit ou à se faire le champion de telle ou telle école — écrire sur un tableau aussi célèbre en historien de l’art sans pour autant être étiqueté comme tel n’a visiblement pas que des désavantages. Il nous offre avec L’affaire Arnolfini un livre absolument passionnant, salutaire même en ce qu’il permet à chacun de remettre en question la façon dont il regarde une œuvre et l’analyse qu’il peut ensuite tirer de son observation, qui sait parfaitement tenir le lecteur en haleine jusqu’à son hypothèse finale en forme d’apothéose à laquelle on est tenté de croire. Écrit avec simplicité et une délicieuse pointe d’humour, cet ouvrage se lit comme un roman tout en dépassant largement le cadre d’une fiction et s’adresse, au-delà des cénacles de spécialistes, à toute personne qui s’est un jour arrêtée devant une œuvre d’art en se demandant quelle histoire elle pouvait bien avoir à lui conter.

Jean-Philippe Postel L'affaire ArnolfiniJean-Philippe Postel, L’affaire Arnolfini, Actes Sud,158 p., ISBN : 978-2-330-06091-6

Accompagnement musical :

Arnold de Lantins (fl. 1415-30), Las, pouray je mon martire celer

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuse & direction

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueŒuvres profanes. 1 CD Ricercar RIC 365. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

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