Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Category: Traverses

Musiques hors du champ du classique

Le masque et la brume. Father John Misty, Pure Comedy

« Man is least himself when he talks in his own person.
Give him a mask, and he will tell you the truth
. »
Oscar Wilde, Intentions (The critic as artist, II), 1891

Saul Steinberg (Râmnicu Sărat, Roumanie, 1914 – New York, 1999)
& Inge Morath (Graz, 1923 – New York, 2002),
Portrait de groupe avec masques, 1962
Photographie d’Inge Morath, © The Inge Morath Foundation

 

On l’avait quitté amoureux en 2015 avec I love you honeybear, il nous revient deux ans après dans un état d’esprit bien différent qui oscille entre le dépit et la colère. En l’intitulant Pure Comedy, Father John Misty annonce d’emblée la couleur plutôt ironique et sombre de son nouvel (et copieux) album dont les préoccupations trouvent un écho saisissant avec les errances du monde comme il va. Les ravages du totalitarisme religieux (Pure comedy), l’aspiration de chacun à faire partie d’une société du spectacle permanent (Total entertainment forever), l’asservissement à l’hyper-connexion qui s’invite jusqu’au moment du dernier souffle (Ballad of the dying man), les dialogues de sourds qui n’aboutissent qu’à un malheur également partagé (Two wildly different perspectives), la manipulation qui fait grimper la cote de fausses valeurs et tend des miroirs aux alouettes en flattant l’égoïté (The memo, avec ce cinglant « Narcissus would have had a field day if he could have got online »), le désabusement eschatologique (In twenty years or so) sont autant d’éléments qui concourent à une vision dont le pessimisme pourrait être désespérant s’il n’était tempéré par une bonne dose d’humour mais aussi de tendresse. Derrière le masque volontiers hâbleur et révolté jusqu’à une certaine hubris (les comptes demandés à Dieu dans When the God of love returns there’ll be hell to pay qui font songer à cette phrase que l’on attribue à Woody Allen : « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse »), parfois cynique, de Father John Misty, se dessine « cette autre figure creuse et parfumée », pour reprendre le vers du Masque de Valéry Larbaud, nommée Joshua Tillman, un homme de bientôt 36 ans qui s’autorise ici deux magnifiques chevauchées nostalgiques – ce sont les morceaux les plus développés du disque – en forme de réflexion sur la fuite du temps qui permet de mesurer, à l’aune de souvenirs pas toujours glorieux, le chemin parcouru de façon parfois chaotique (Leaving LA, treize minutes avec juste une voix, une guitare et des cordes, un petit bijou où la confidence s’épanouit dans un climat au classicisme épuré) et de constater, sans abdiquer pour autant totalement la part du rêve, la perte irrémédiable de la jeunesse et de ses illusions (So I’m growing old on magic mountain, dix minutes aux arrangements plus opulents et au lyrisme souvent intense), et réaffirme le point d’ancrage essentiel qu’est la personne aimée qui stabilise et ressource (A bigger paper bag, Smoochie).

Pure Comedy est un projet ambitieux qui conjugue un certain intimisme folk – nous sommes ici essentiellement en présence de ballades – avec des arrangements somptueux (cordes et cuivres y sont à l’honneur) à l’ampleur minutieusement dosée pour ne pas verser dans l’emphase. Comme son précédent album, Josh Tillman a coproduit celui-ci avec Jonathan Wilson, un musicien bourré de talent qui sait comme personne recréer ce que le son des années 1960-70 pouvait avoir de plus fascinant (pour le coup, l’écoute du vinyle se révèle pleinement gratifiante) ; leur tandem fonctionne une nouvelle fois à merveille, faisant souvent songer aux inspirations à la fois chaleureuses, fluides et impalpablement mélancoliques d’Elton John en ses glorieux débuts. D’une beauté mélodique constante qui se nourrit d’une indiscutable inventivité musicale, ce disque s’impose également par la qualité et la sobriété de son chant qui ne donne jamais la sensation de forcer ou de surjouer. Bien entendu, la démarche et l’attitude de Father John Misty pourront irriter, tant il est vrai que la lucidité n’a pas bonne presse surtout quand elle s’accompagne d’une certaine subtilité et d’une ironie que notre monde gangrené par la binarité et ne se contentant trop souvent que du ricanement a de plus en plus de mal à digérer. Le musicien passé maître, comme son nom de scène l’indique, dans l’art de l’embrumement voire de l’enfumage ne se situe cependant pas dans la position de surplomb du donneur de leçons ; il montre au contraire combien il est lui-même partie prenante, voire prisonnier de ce jeu de miroirs et de faux-semblants démultiplié par l’accélération frénétique de notre siècle. Cette dimension humaine de celui qui se définit comme « another white guy in 2017 who takes himself so goddamn seriously », peu dupe au fond des masques qu’il porte et juge sans aménité, nous rend étonnamment proche et familier ce qui n’aurait pu être qu’un exercice convenu et stérile de ratiocination sur une époque creuse et détraquée, et ne ferme jamais la porte à l’espérance ; l’ultime phrase n’en est-elle pas : « There’s nothing to fear » ?

Album intranquille et habité, plus anguleux et à fleur de peau que ce qu’une approche superficielle pourrait laisser supposer, Pure Comedy se révèle, écoute après écoute, d’une richesse sans cesse renouvelée qui en fait incontestablement une des réalisations majeures de ce début d’année, un parcours personnel, protéiforme et singulier vers lequel on reviendra souvent.

Father John Misty, Pure Comedy 1 CD ou 2 LP Bella Union

Extraits choisis :

1. Things it would have been helpful to know before the revolution
Écrit et composé par Josh Tillman

2. Ballad of the dying man
Écrit et composé par Josh Tillman

Universel carrousel. Albin de la Simone, L’un de nous

« Arrivé en haut de la grande échelle,
sans le vent dans le dos, la vue serait si belle. »
La fleur de l’âge

Julien Sanine, Mirleft, Maroc, 2016
Photographie © Julien Sanine, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.juliensanine.com

 

En 2013, Un homme avait semblé cristalliser de façon inattendue toutes les particules d’une humanité d’autant plus dense que traversée par le doute et la douleur qu’Albin de la Simone, talentueux musicien et arrangeur recherché, avait semées dans ses trois précédents albums. Après cette réussite justement remarquée, il était permis de s’interroger quant à la direction qu’il déciderait de prendre et ce n’est pas sans une légère appréhension mêlée des plus fols espoirs que l’on a vu arriver L’un de nous, enveloppé dans une pochette animalière signée Sophie Calle.

Avant de lancer le disque, il faut absolument prendre le temps de lire la note d’intentions qui l’accompagne dans laquelle le chanteur explique la genèse d’un projet placé à la fois sous le signe de la spontanéité et de la méticulosité ; deux années d’écriture intermittente au fil de voyages, deux jours d’enregistrement pour la voix et un piano fiévreusement recherché et imaginativement préparé, socle minimal et demeuré ensuite inchangé de l’édifice à venir constitué, lui, de nombreuses strates instrumentales mais aussi vocales en fonction de quelques invitées.

Il serait facile de trouver des ascendants à ces douze chansons, de William Sheller à Alain Souchon avec quelques détours par Charles Trénet voire Bobby Lapointe pour quelques rêveries surréalistes (L’un de nous) et cocasseries légères (À midi on m’a dit) ; toutes possèdent le point commun de receler quelque chose d’irréductiblement français dans leur art de la miniature à l’horizon large, comme cette carte postale conclusive au sépia tendre et amusé où un Ado traîne sa morosité le long des vagues de vacances où il « dépérit plus d’une heure sans téléphonie », mais également dans ce sens de l’ellipse pudique qui constitue une des constantes d’un disque abordant quelquefois des sujets graves sans verser un instant dans un pathos de pacotille ; Les chiens sans langue évoque ainsi l’existence dévastée de parents ayant perdu un enfant, Embrasse ma femme le suicide d’un homme, Ma barbe pousse un couple brisé par la stérilité. N’allez pas croire pour autant que l’atmosphère de cet album est plombée ; c’est, au contraire, un de ses tours de force de parvenir à un équilibre souvent miraculeux entre densité du propos et légèreté de la facture, un excellent exemple étant La fleur de l’âge, une chanson sur la fuite du temps où sinue, sous des mots d’une grande simplicité, quelque chose d’éperdu encore rehaussé par des cordes parées de splendides couleurs fauréennes. La tonalité générale est également considérablement allégée par les titres qui explorent de multiples facettes de la carte du Tendre ; même si les histoires d’amour n’y finissent pas toujours de façon heureuse (Le grand amour), même si l’incommunicabilité s’y glisse parfois entre les amants dégrisés des embrasements de la chair (À quoi, partagé avec Sabina Sciubba), le rappel de la nécessité de profiter de la présence de la personne aimée (Pourquoi on pleure) et la célébration de la chance de l’avoir à ses côtés (Une femme) sont autant de moments où une joie sereine finit par l’emporter. Notons, pour finir, que l’humour et la distance salvatrice qu’il entraîne ne sont jamais bien loin, même s’ils ne dissipent pas totalement quelques questionnements inquiets (Dans la tête et son petit manège existentiel).

D’une cohérence encore supérieure à son prédécesseur, L’un de nous est un album de la confidence dont le charme particulièrement prenant se renforce écoute après écoute. Outre la qualité de chansons ciselées avec art, on finit par ne plus savoir que louer le plus entre ce chant direct et raffiné, sans une once de préciosité, ces arrangements d’une rare finesse, cette intelligence et cette sensibilité que l’on devine partout à l’œuvre mais qui ont la suprême élégance de se faire oublier sous les apparences de la fluidité et de la simplicité. Le carrousel d’émotions que suscite Albin de la Simone avec autant de panache que de modestie est un théâtre d’ombres dans lequel chacun pourra en reconnaître de familières ou en côtoyer d’exotiques mais qui toutes ramènent à une même humanité ; en ce sens, le titre de ce disque qui, à n’en pas douter, figurera parmi les productions françaises les plus abouties de l’année 2017, acquiert une dimension universelle et on l’accueille véritablement comme l’un des nôtres.

Albin de la Simone, L’un de nous CD ou vinyle, Tôt ou tard

Extraits choisis :

1. Le grand amour
Écrit et composé par Albin de la Simone

2. Ma barbe pousse
Écrit et composé par Albin de la Simone

Intérieur luit. Julie Byrne, Not even happiness

« In the kingdom of twilight
In spirit and life
Heat carries across me on the breeze »
The sea as it glides

Ossiane, Horizon, 2011 (série Atmos)
© Ossiane, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.ossiane.photo

 

Il y a quelque chose d’insaisissable dans la limpidité du nouvel et deuxième album de Julie Byrne, où s’attarde encore le reflet de l’existence vagabonde de cette musicienne qui après son passage dans une dizaine de villes des États-Unis a aujourd’hui choisi de se fixer à New York où, prolongeant ses études en sciences de l’environnement, elle a travaillé en qualité de garde forestière saisonnière à Central Park. À la pochette colorée et ensoleillée de Rooms with Walls and Windows (2014), premier opus bricolé avec un séduisant mélange de spontanéité dans l’expérimentation et de minutie dans l’assemblage d’un manteau d’Arlequin fragile et parfois mélancolique, succède le dépouillement du noir et blanc de Not even happiness, les yeux certes clos mais sans trahir pour autant une attitude de fermeture ou de résignation ; l’ouverture y apparaît au contraire totale, portée par une méditation et une respiration que l’on devine profondes. En neuf titres et un peu plus d’une demi-heure, le parcours qui s’offre à nous au travers des étapes fixées dans le journal d’un voyage intérieur se place sous le signe d’une décantation qui loin d’étrécir l’horizon l’élargit étonnamment.

Follow my voice nous invite d’emblée Julie Byrne, non sans nous avertir que le danger d’un passé tumultueux peut encore serpenter sous le calme miroir des eaux (« I’ve been called heartbreaker for doing justice on my own ») quand bien même cette première chanson apparaît comme le solde de tout compte d’une ancienne vie dont le caractère errant et décousu est également évoqué dans Sleepwalker, matérialisant le moment d’un basculement vers une vita nova dont les contours, touche après touche, vont s’esquisser plus que réellement se préciser. Melting grid, où apparaissent de façon caractéristique les mots « devotion » et « mystic », ouvre la voie vers la contemplation de l’immensité bleutée du ciel (Natural blue), du chant matinal d’une colombe (Morning dove), d’un jardin où l’on chante au vent en s’adressant à un amant dont on devine sans mal qu’il pourrait ne rien avoir de matériel (All the land glimmered beneath), des miroitements infinis de l’océan (The sea as it glides), avant que la récapitulation finale de I live now as a singer rassemble les éléments épars mais absolument cohérents du puzzle en un « tout est accompli » abandonné et confiant. Récit d’une expérience spirituelle, à moins qu’il ne s’agisse – mais est-ce finalement si différent ? – de celui d’un amour ressenti dans chaque fibre de l’être, dont chaque nouvelle station semble procéder sans effort de celle qui la précède, Not even happiness s’appuie sur une économie de moyens d’autant plus admirable qu’elle ne laisse aucune impression de faiblesse ou de monotonie ; tout s’y joue à fleur de doigts sur les cordes claires de la guitare jouée de façon souvent aérienne, mais en ménageant de belles surprises rythmiques (le rubato de Morning Dove, par exemple), par une Julie Byrne à la voix à la fois sensuelle et lumineuse que viennent rehausser des arrangements d’une grande finesse, quelques archets ici, une flûte ou de discrètes percussions là, d’imperceptibles bruissements volés à la nature, une deuxième voix bouche fermée réminiscente de This Mortal Coil, presque rien finalement, mais suffisamment pour faire naître un univers tout de transparence et d’intimité chaleureuses.

Il est souvent question de solitude dans ce disque frémissant, mais elle apparaît tellement habitée par le mystère d’une présence dont le nom est tu que la mélancolie ne vient qu’exceptionnellement l’effleurer. On ressort de cette traversée dont l’harmonie s’épand telle une marée montant tranquillement comme lavé, apaisé, car un des sortilèges de Julie Byrne est indiscutablement de nous entraîner dans son univers en nous prenant la main avec une telle douceur que l’on se rend à peine compte de la puissance avec laquelle il nous a investi. Cette quête sensible et plus enflammée qu’il y paraît, qui aurait pu s’intituler Innervisions si Stevie Wonder n’en avait déjà eu l’idée, donne en tout cas l’envie de continuer à suivre cette musicienne attachante sur les voies que son talent voudra bien éclairer pour nous.

Julie Byrne, Not even happiness CD ou vinyle, Ba Da Bing records

Extraits choisis :

1. Sleepwalker
Écrit et composé par Julie Byrne

2. Sea as it glides
Écrit et composé par Julie Byrne

Vue sur le large. Mark Eitzel, Hey Mr Ferryman

« Sing a hymn for things left unspoken. »
An answer

Walker Evans (Saint-Louis, 1903 – New Haven, 1975),
Brighton Pier, England, 1973
Tirage argentique, 24,1 x 25,3 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Je fais toujours une musique plutôt lugubre. Au final, les batteries sont toujours calmes… Cette fois, je me suis dit : Et puis merde ! J’en ai marre. Je veux faire un disque pop ! Je suis fatigué de cette musique sur laquelle on ne peut pas danser. » Lorsqu’on lit cette déclaration faite par Mark Eitzel aux Inrocks à propos de son nouvel album, Hey Mr Ferryman, après en avoir effectué ne serait-ce qu’une écoute, on a envie de lui répondre malicieusement : « Encore loupé » en adoucissant ce que cette remarque pourrait avoir d’un peu acide par un sourire dans lequel passerait beaucoup de reconnaissance. S’il est absolument incompréhensible qu’un musicien de cette trempe ne bénéficie pas d’une plus vaste reconnaissance alors que l’on adule des poseurs qui n’ont pas le millième de son talent, ceux qui suivent la trajectoire très personnelle et foncièrement libre de celui qui fut l’âme d’American Music Club mesurent en effet pleinement ce qu’ils doivent à ses chansons qui se promènent souvent sur le fil d’une mélancolie subtilement irisée d’espérance. Cette dernière n’était pas, c’est le moins que l’on puisse dire, le sentiment dominant dans le sombre et impeccable Don’t be a stranger (2012), dernier disque « officiel » d’un artiste qui en auto-produit également quelques-uns, et lorsque se déploie l’énergie limpide de The last ten years, le titre sur lequel s’ouvre Hey Mr Ferryman, on se dit que l’on a tiré les rideaux et ouvert grand la fenêtre pour inonder d’un flot de lumière ces paroles qui évoquent le démon de l’alcool avec un savoureux cocktail de lucidité amère et d’ironie amusée typiques de leur auteur. On retrouve également cette patte si reconnaissable lorsqu’il peint Mr Humphries, gloire vieillissante de la télévision ne parvenant pas à en décrocher, dans une atmosphère tout droit venue de la fin des années 1960 (je n’ai pu me retenir de penser aux Moody Blues) ou, sur un mode plus percutant, peut-être d’autant plus efficace que l’on y sent la tension d’une rage difficilement contenue, dans la charge contre les faiseurs de cercueils « pour la gloire fanée des États-Unis » et autres bigots aux « engagements au cœur froid » et au « dieu offrant une bonne chance de devenir crétin » qu’est In my role as professionnal singer and ham, un des sommets d’un album qui n’en est pas avare. Il me semble que jamais Mark Eitzel ne s’était autorisé à être aussi fièrement lyrique qu’ici, et je soupçonne que la production soignée et opulente, mais sans emphase, de Bernard Butler, dont les amateurs de Suede (entre autres) ne peuvent ignorer le nom, a joué un rôle libérateur décisif sur ce point. L’ample frisson de An answer, le nocturne inquiet de Just because, le sentiment d’intense libération de Let me go et la confiance abandonnée de Sleep from my eyes, dans laquelle l’attachement est considéré du point de vue d’une personne plongée dans le coma, toutes ces chansons de l’intime y gagnent une densité, une ferveur mais également une douceur qui ne ment pas. Mark Eitzel demeure un observateur inspiré capable de croquer en quelques traits précis, parfois tendres, parfois aigus des situations ou des personnages, des musiciens en tournée (The road dont le rythme appuyé n’empêche pas une curieuse sensation de flottement blafard), une victime de violences conjugales (Nothing and everything, au dépouillement poignant) ou une amoureuse sans cesse trahie (La Llorona, sans doute le titre le plus électrique et direct de l’album).

Il n’est pas certain que Mark Eitzel soit parvenu à donner le jour à une musique sur laquelle on peut danser, mais il signe sans doute avec Hey Mr Ferryman un de ses disques les plus lumineux – ce qui ne veut naturellement pas dire qu’il ait renoncé au bistre qui caractérise ses compositions, mais seulement qu’il l’a imperceptiblement allégé – et probablement les plus immédiatement attachants, en particulier pour qui ne serait pas familier avec son univers. Habité par une voix cultivant une chaleureuse proximité et des compositions ne craignant pas d’embrasser le large d’un regard où se devine une lueur d’émerveillement, cet album au romantisme décanté et assumé fait indéniablement partie de ceux que l’on aimera garder auprès de soi et qui, par leur sincérité, marqueront l’année.

Mark Eitzel, Hey Mr Ferryman 1 CD ou vinyle Merge records

Extraits choisis :

1. An answer
écrit et composé par Mark Eitzel

2. In my role as professional singer and ham
écrit et composé par Mark Eitzel

Surannée-lumière. Foxhole, The Proper Ornaments

Puisque tout passe, faisons
la mélodie passagère ;
celle qui nous désaltère,
aura de nous raison.

Chantons ce qui nous quitte
avec amour et art ;
soyons plus vite
que le rapide départ.

Rainer Maria Rilke (1875-1926), Vergers, 36 (1924)

Daniel Clauzier, [sans titre], 2017
www.danielclauzier.com

 

À l’époque d’un tout technologique qui permet de rectifier électroniquement la plus minime imperfection vocale, une réalisation comme Foxhole, le deuxième album de The Proper Ornaments, un groupe dont le noyau dur est constitué par James Hoare et Max Oscarnold qui officient respectivement et entre autres au sein d’Ultimate Painting et de Toy, a quelque chose de délicieusement suranné qui vous retient sous son charme pour peu que vous soyez sensible à une esthétique qui ne rougit pas un instant de l’abondance de ses références aux années 1960-70 (Beatles, Byrds, Pink Floyd et bon nombre d’autres) avec quelques incursions dans un passé plus récent (The Jesus and Mary Chain, Mercury Rev), le tout parfaitement compris et assimilé et ne se réduisant donc pas, comme chez d’autres, à un travail de copiste plus ou moins habile.

Ce qui frappe immédiatement lorsque l’on compare Foxhole à son prédécesseur de 2014, Wooden Head, est l’abandon de la tension électrique qui parcourait ce premier opus au profit d’un intimisme chaleureux et souvent nostalgique, d’une ambiance tamisée encore soulignée par les limitations imposées par un enregistrement réalisé sur un huit-pistes analogique — à chaque musicien ses instruments d’époque. Sans doute les chansons ont-elles légèrement perdu en spontanéité, mais elles ont gagné en envergure, en raffinement mais aussi, assez paradoxalement, en simplicité, l’impression d’une écoute où tout va de soi ne devant pas faire oublier que cette épure finalement toute classique a été soigneusement réfléchie. Il est souvent question de la fuite du temps et de la prégnance du passé tout au long de ces onze titres dont celui qui ouvre le disque avec la légèreté des particules qui dansent dans les rais des soleils d’autrefois s’intitule on ne peut plus symboliquement Back pages, et le plus étoffé et un des plus attachants Memories, sans parler du très floydien (période Meddle dont la référence à Fearless souligne encore par référence textuelle le côté insouciant de la jeunesse) When we were young. Y passent également des fragments d’histoire plus ou moins lointaine avec le planant 1969, année de la parution de Space Oddity, ce qui n’est sans doute pas complètement un hasard d’autant qu’il est question ici de « sortir de l’atmosphère » pour voir le monde d’en haut, et la menace lancinante qui hante Jeremy’s song, inspirée par les tranchées de la Première guerre mondiale, ainsi que des lambeaux de rêves plus ou moins agités, du mélancolique Just a dream au vénéneux The Devils, évocation flottante de ce qui nous ensorcelle et menace de nous précipiter vers les abysses, en passant par l’humour façon cadavre exquis de Bridge by a tunnel. Pour compléter le tableau, Cremated (blown away) ajoute un rien d’ironie et de bizarre avec son narrateur si attaché à la personne qu’il aime qu’il veut voir ses cendres mêlées aux siennes dans la même urne, et The frozen stare une once de souverain détachement que l’on retrouve également, sur un mode cette fois-ci plus goguenard, dans I know you know.

Si Foxhole laisse de prime abord une impression de modestie attachante, les écoutes successives ne font qu’accroître son pouvoir de séduction en mettant en lumière sa cohérence et la finesse de son inspiration. En se détournant volontairement de toute facilité tapageuse, en misant sur la douceur des atmosphères et la finesse des effets, en pariant sur la capacité de l’auditeur à les laisser l’envahir progressivement, The Proper Ornaments a pris le risque de ne pas être de son temps ; parce qu’il a su le faire sans hypothéquer l’attrait immédiat de ses mélodies et qu’il est parvenu à rendre sa nostalgie lumineuse en la préservant de toute geignerie, il a réussi à rendre son deuxième disque intemporel et donc apte à frayer son chemin jusqu’au présent de l’auditeur.

The Proper Ornaments, Foxhole. CD ou vinyle Tough Love Records

Extrais choisis :

1 . Memories
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

2. 1969
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

Chair de silice. Citizen of Glass par Agnes Obel

matthew-pillsbury-autoportrait-one57-2016

Matthew Pillsbury (Neuilly sur Seine, 1973),
Autoportrait, One57, 2016
© Matthew Pillsbury – www.matthewpillsbury.com

 

Méfiez-vous de l’eau qui dort. Pour bien des raisons, ce proverbe me semble s’appliquer assez idéalement à Agnes Obel dont le troisième album vient tout juste de paraître. Une écoute superficielle pourrait certes laisser croire que la musique de cette jeune artiste danoise de trente-six ans installée à Berlin, oscillant entre des références classiques (Satie, Debussy) et d’autres plus récentes (Kate Bush, Goldfrapp), est aussi harmonieuse que parfaitement inoffensive. Lourde erreur, que Citizen of Glass, traduction du concept de gläserner Mensch découvert par la musicienne au fil de ses lectures et devenu le levain de son nouveau disque, illustre avec une force jusqu’ici inouïe dans sa production.

La tyrannie de la transparence, exigée par un monde innervé par des réseaux où chacun se compose une personnalité pour tenter de se donner une contenance tout en se repaissant avec plus ou moins d’avidité des simulacres semés par les autres, est donc au cœur de ce projet simultanément avec son corollaire inversé, la volonté de brouiller les pistes et de préserver la sphère de l’intime ; Familiar, avec sa seconde voix qui n’est autre que celle de la chanteuse, métamorphosée grâce à la technologie, et l’évocation d’un « amour que les autres ne peuvent pas voir » repose entièrement sur cet incessant mouvement de balancier entre réalité et virtualité, translucidité et opacité. Si le verre est le fil conducteur de tout l’album, ce dernier se déploie comme un fascinant dédale de miroirs dans lequel s’invitent des sentiments très humains comme la jalousie (Golden green qui avoue sa dette vocale envers Kate Bush), les comportements obsessionnels (It’s happening again qu’on croirait échappé des archives de This mortal coil) ou le poids du secret dans le magnifique Mary sur lequel le disque se referme ou plutôt se dissout, qui font pièce à la tentation sans cesse tangible, dans l’écriture comme dans la réalisation, de la désincarnation. Ces traces d’humanité passées au tamis d’un refus ostensible de tout sentimentalisme, mais pas d’un lyrisme certes décanté et kaléidoscopique comme le démontrent Trojan horses ou Citizen of Glass sur lequel passe une nouvelle fois l’ombre de Satie, apportent indiscutablement aux différents morceaux un supplément de chaleur et concomitamment d’âpreté – une alchimie que les amateurs de Sibelius connaissent bien.

Après les luxueuses moirures sonores d’Aventine (2013), Agnes Obel aurait pu décider de poursuivre dans la même veine de mélancolie capiteuse ; elle a choisi, au contraire, en variant son instrumentarium et, en particulier, les claviers qui ne se limitent plus au seul piano, de prendre le risque de sonorités plus inhabituelles, comme les égrènements féeriques du célesta ou les lueurs plus inquiétantes du trautonium, lointain ancêtre des synthétiseurs inventé à la fin des années 1920, parfois ponctuellement relevées d’épinette, de mellotron ou de piano préparé. Bien sûr, les cordes sont toujours présentes, en particulier le violoncelle dont la proximité avec le chant est utilisée avec beaucoup d’à-propos. Au fil des écoutes, Citizen of Glass se révèle un disque-laboratoire dans lequel la musicienne forge à n’en pas douter les éléments de son langage à venir, suivant sur ce point une logique finalement assez proche de celle de Bon Iver triturant le folk jusqu’à le faire parfois imploser dans le récent et souvent impressionnant 22, A Million. Agnes Obel a cependant la clairvoyance et l’humilité de se souvenir qu’elle compose des chansons destinées à un public et non d’absconses esquisses réservées à un petit cénacle d’initiés ; malgré son complexe et souvent audacieux travail sur les textures instrumentales et vocales, Citizen of Glass demeure, parce qu’il a été conçu avec intelligence, sensibilité et sans aucune volonté d’épater le chaland, un album à la fois très abouti et totalement abordable qui, alors qu’il est l’œuvre d’une musicienne qui avoue l’avoir conçu en vase clos et avec une minutie presque maniaque, procure un sentiment d’horizon élargi et d’espace. Sous des apparences que l’on pourrait de prime abord trouver glacées, il vient nous rappeler que le verre est également un excellent conducteur de lumière et de chaleur.

agnes-obel-citizen-of-glassAgnes Obel, Citizen of Glass. 1 CD/LP PIAS

Morceaux choisis :

1. Familiar
Écrit et composé par Agnes Obel

2. Trojan horses
Écrit et composé par Agnes Obel

Au rivage. At swim de Lisa Hannigan

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Andy Lee, Find a way, Newgale, Pembrokeshire, 2015 ?
© Andy Lee, www.andylee.co

 

L’heure n’est plus à l’esquive. Après deux albums réussis, en particulier le premier, Sea Sew (2008), dont les miroitements chaleureux faisaient pardonner les quelques petites faiblesses de son successeur, Passenger (2011), dont les pochettes abstraites la dissimulaient, l’Irlandaise Lisa Hannigan nous fait face sur celle de At swim, paru il y a quelques semaines. Le regard est volontaire, sans doute un rien bravache, certainement un brin malicieux ; il se dégage de ce sobre portrait en noir et blanc le sentiment de se trouver en présence d’une jeune femme de trente-cinq ans sur laquelle ont commencé à souffler les bourrasques de l’expérience et qui en a tiré l’énergie nécessaire pour avancer.

Passenger se refermait sur une chanson riche en points de suspension, « Nowhere to go » ; il aura fallu cinq ans à la chanteuse pour trouver un chemin que sa rencontre avec Aaron Dessner, une des têtes pensantes de l’excellent groupe The National et producteur de ce nouvel opus, a semé de ce qu’elle nomme de « petits miracles. » Les onze morceaux qui composent At swim portent tous la trace d’un émerveillement qui rend lumineuse une atmosphère globalement décantée et intimiste traversée par des bouffées mélancoliques parfois extrêmement denses, comme dans les émouvantes Prayer for the dying, We, the drowned ou Funeral suit, élégies aux titres suffisamment explicites pour qu’on ne les encombre pas de gloses et que leur retenue empêche de tomber dans le piège d’un larmoyant à bon marché. N’allez cependant pas vous imaginer que Lisa Hannigan livre un disque uniment sombre, même si ses textes évoquent souvent la fuite du temps et ce(ux) qu’il emporte dans son cours ou l’incertitude de nos lendemains et de nos liens ; la naïveté presque enfantine de Snow déborde de tant de tendresse que l’on oublierait presque les regrets qui s’y insinuent, Ora gonfle comme une voile d’espérance frémissante son chant de sirène à la fois irréelle et incarnée, Tender chaloupe au rythme d’une saudade caressante, Undertow laisse fluer une onde de sensualité, et si LO nous invite dans le cauchemar d’une conscience si bourrelée de remords que le sommeil finit par la déserter, elle le fait sur un ton presque léger — il s’agit paradoxalement d’une des chansons les plus rythmées de l’album, ce qui ne fait bien entendu que souligner le caractère obsessionnel de ce qu’elle met en scène.

At swim fait le pari de la cohérence et de la sobriété, ce qui ne l’empêche ni d’être passionné, si l’on admet que la passion ne perd rien en intensité lorsqu’elle se refuse à verser dans la démonstration, ni d’être raffiné. Il faut louer la qualité de la production toute de finesse et d’intelligence d’Aaron Dessner qui parvient à respecter la clarté mélodique des morceaux tout en les enveloppant de textures sonores à la fois complexes et diaphanes. Et, bien sûr, il y a la voix de Lisa Hannigan qui, tout autant que son portrait sur la pochette, nous fait ressentir que ses cinq années de silence l’ont souvent égratignée, probablement meurtrie, certainement profondément changée ; outre d’évidentes qualités techniques – Barton, qui referme le disque sur une note amère, offre une magnifique démonstration d’un ars modulandi parfaitement maîtrisé –, le chant est dense, profond, jamais inutilement fleuri ou sophistiqué – Anahorish du poète irlandais Seamus Heaney harmonisé et interprété a cappella est d’une ferveur limpide –, la voix ne pose pas, elle dit et s’adresse à chacun d’entre nous le plus directement possible et avec une sincérité et une humilité troublantes, parfois bouleversantes.

Navigant sur des eaux moins étales et translucides qu’il pourrait paraître, At swim se révèle, au fil des écoutes, un album terriblement attachant qui constitue à l’évidence un virage dans le parcours d’une artiste qui, amarres rompues, aborde à un nouveau rivage plus intensément et, souhaitons-le, plus immensément personnel. Sa mélancolie fluide et consolatrice n’a pas fini de nous accompagner durant l’automne qui s’en vient doucement.

lisa-hannigan-at-swimLisa Hannigan, At swim 1 CD ou 1 LP Hoop recordings ltd./PIAS

Extraits choisis :

1. We, the drowned
Écrit et composé par Lisa Hannigan

2. Snow
Écrit et composé par Lisa Hannigan

Pop thébaïde. Foreverland par The Divine Comedy

« It’s just round the headland, on the horizon,
Everybody thinks it’s all lies until they stand
On Foreverland. »

robert-adams-longmont-colorado

Robert Adams (Orange, New Jersey, 1937),
Longmont, Colorado, c.1979 tiré de la série Summer nights (1985)
Épreuve gélatino-argentique, 27,6 x 27,8 cm, Yale, University Art Gallery
© Robert Adams

 

Pour qui le suit depuis la révélation de l’éblouissant Liberation en 1993, chaque rendez-vous avec Neil Hannon, l’âme de The Divine Comedy, est un moment privilégié. Oh, bien sûr, on a parfois été déconcerté par les chemins pris par un artiste qui tenta un temps de ne plus se ressembler, mais on a toujours fini par revenir, quitte à avoir un peu boudé auparavant. Six ans se sont écoulés depuis Bang goes the Knighthood mais les deux premiers titres dévoilés en avant-courriers de Foreverland, onzième album de cette entité à mi-chemin entre ensemble et aventure soliste, laissaient voir un musicien en pleine possession de ses moyens et plein d’une verve réjouissante.

Dès le délicieusement pince-sans-rire Napoleon complex et ses bruitages dignes de la Symphonie des jouets du père Mozart, le ton est donné : Foreverland est un disque de musique pop pleinement et fièrement assumé dans lequel chaque chanson renferme des tiroirs secrets, des chausses-trappes, des mirages, tout un arsenal d’artifices qui accroche l’attention et rend passionnant le parcours qui s’offre à l’auditeur. Qu’il s’agisse de ses textes, de ses musiques ou des arrangements qu’il signe, Neil Hannon est un orfèvre qui ne laisse rien au hasard pour composer par petites touches précises un univers à la fois attachant et plein de surprises. La grande variété de climats de ce disque, de l’insouciance ironique de How can you leave me on my own au lyrisme frémissant du magnifique To the rescue, ses références croisées à l’histoire, au travers de la référence piquante à Napoléon, du portrait amusé de Catherine the Great mais aussi des ambiances très années trente de Funny peculiar, en duo mutin avec sa tendre muse, Cathy Davey, ou des références à Brel ou à Piaf (la petite ritournelle de The pact) et ses notations beaucoup plus personnelles (le couple ForeverlandMy happy place, odes la thébaïde rêvée et finalement trouvée), ne l’empêchent pas d’atteindre une superbe unité, en équilibre entre indicible bonheur d’exister et inquiétude diffuse devant l’éphémère de toute joie. Valeur cardinale, l’humour est ici partout présent, jamais appuyé – écoutez la finesse de I joined the Foreign Legion (to forget) – et versant volontiers dans l’autodérision ; le meilleur exemple est fourni par Other people chanson sentimentale aux élans sarcastiquement métaphysiques – ah, ce « But in the greater scheme of things/Just think of all the ‘might have beens’/There is no ‘you’, there is no ‘me’/When set against eternity » – qui s’interrompt brutalement sur un « and um, blah, blah, blah » vaguement lassé et du meilleur effet. Foreverland demeure tout de même avant tout une carte du Tendre parcourue avec une émotion délivrée des écueils de la mièvrerie et de l’impudeur et qui n’en est donc que plus touchante ; la simplicité de The one who loves you sur lequel se referme l’album est ainsi un petit bijou de simplicité raffinée qui n’en rajoute jamais mais dont l’espérance qui le traverse parlera probablement à beaucoup d’entre nous.

Richement arrangé – des cordes, du clavecin, du penny whistle (instrument qui tient du flageolet et de la flûte à bec), de la harpe, de l’accordéon, des cuivres et des bois –, superbement chanté, déclamé et mis en scène, Foreverland est un disque à la légèreté trompeuse dont on aurait tort de penser que rien n’y a de poids parce que rien n’y pèse. Contrairement à ces productions lourdes et parfois larmoyantes que certains se croient obligés d’asséner pour évoquer le monde rongé de ténèbres, de dangers et de violences dans lequel nous vivons, The Divine Comedy fait le pari tout aussi efficace de l’allusion et de la subtilité, rappelant la soif de pouvoir et l’indifférence des puissants (« When the world won’t understand/And government’s got other plans », To the rescue) et faisant sourdre, grâce à ses références aux ambiances musicales du passé, une indicible nostalgie devant le spectacle d’un monde en train de s’effacer plus que de s’effondrer. Il y a du Candide dans cet album qui invite chacun à cultiver la terre promise qu’il se sera choisie – notons que le nom même de Foreverland possède une dimension concrète qui s’oppose naturellement au mirage d’un Neverland – tout en profitant du bonheur toujours fragile d’être auprès de ceux qu’il aime ; parmi ceux-ci, même si ce n’est que de façon virtuelle, Neil Hannon a plus que jamais sa place.

the-divine-comedy-foreverlandThe Divine Comedy, Foreverland 1 CD Divine Comedy Records (disponible également en vinyle ou en édition limitée 2 CD avec le superbe projet ln may) qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Napoleon complex
Paroles & musique : Neil Hannon

2. I joined the Foreign Legion (to forget)
Paroles & musique : Neil Hannon

Vidéos :

1. Catherine the Great

2. How can you leave me on my own

Comme on n’oublie pas. William Sheller, Stylus

Michael Kenna Light on water Courances 1999 © Michael Kenna

Michael Kenna, Light on water,
Courances, France, 1999
© Michael Kenna – www.michaelkenna.com

 

William Sheller est un musicien si discret que l’on oublierait presque de l’attendre. Et pourtant, chaque nouvel album, distillé avec une parcimonie qu’expliquent autant quelques problèmes de santé qu’un nombre important de concerts, mais également un rapport plus compliqué avec la chanson que l’évidence de celles qu’il propose laisserait supposer, est en soi un événement pour ceux qui, comme moi, suivent attentivement la carrière de cet artiste atypique dans le paysage musical français.

Il aura donc fallu sept ans pour que nous arrive le successeur d’Avatars (2008), Stylus. Délaissant la tonalité pop qui caractérisait son prédécesseur, parfois handicapé par un certain manque de sobriété dans la production, il marque un retour franc à une ligne classique, épurée, une réduction à l’essentiel d’un art qui conjugue un sens de l’ellipse et une pudeur très français – il y a, chez Sheller, un goût pour la ligne claire qui le place dans une tradition remontant au moins à François Couperin et passant par Fauré – avec une efficacité mélodique typiquement anglo-saxonne. Un piano, un quatuor à cordes – percussion, trompette et contrebasse n’interviennent que dans Le temps d’une heure de ciel bleu, délicieux titre jazzy caché comme un jardin secret offert en apostille –, et la voix qui ne change étonnamment pas, comme si les années (le musicien est né en 1946) n’avaient aucune prise sur elle, voici les ingrédients de ce disque concentré, dont le sentiment de frustration que sa brièveté – un peu plus de trente minutes – peut engendrer est vite oublié au regard de la qualité de chaque chanson. On note parmi celles-ci deux revenantes, Les enfants du week-end, évocation pleine d’une retenue extrêmement touchante des familles recomposées apparue en 2010 uniquement en téléchargement, et Comme je m’ennuie de toi (1975), qui gagne avec cette nouvelle mouture pour quintette avec piano à la facture soignée une forme d’intemporalité. Tous les thèmes chers à Sheller sont ici rassemblés, de la douleur de la séparation qui sinue dans la magistrale Bus stop, où passe un lointain souvenir de La tête brûlée et qui mériterait de devenir un succès, aux gambades teintées de surréalisme de Youpylong qu’on ne peut écouter sans songer à la fantaisie de Trénet et à la spontanéité des Beatles, au monde de l’enfance dont l’insouciance ne se figure pas les tensions et les regrets qui règnent autour de ses jeux (Petit pimpon, réminiscent de Nicolas). Aux deux extrémités du spectre, on goûte d’autant plus la joie tranquille du carpe diem d’Une belle journée qu’elle s’accompagne du quam minimum credula postero qui lui fait pendant, et l’on se laisse toucher par l’abattement des Souris noires dont l’évocation désolée de l’ultime lettre d’un soldat qui va mourir à la guerre constitue un prolongement assez fascinant au glorieux Excalibur, qui figurait sur l’album Ailleurs (1989), tel un écho dépouillé jusqu’à l’os enténébré de cordes fantomatiques. Walpurgis, enfin, explore avec bonheur le terrain d’un fantastique hoffmannien avec voyageur boiteux et apparitions fantastiques.

Au fil des écoutes, Stylus se révèle comme un album pensé avec beaucoup d’intelligence qui sait ménager, en dépit d’une extrême économie de moyens, une appréciable variété de climats et conserver de bout en bout une réelle densité musicale. Aux habitués de l’univers de Sheller, tout semblera ici familier, le ton jouant simultanément sur les registres de la proximité et de la distance, le caractère à la fois simple et finement ouvragé de l’écriture, la fluidité et l’inventivité des mélodies, la subtilité des arrangements ; s’il n’oublie rien de ce qui fait sa singularité, on pourrait certes reprocher au musicien de ne pas chercher à s’aventurer ici, comme il le fit autrefois, sur des terres un peu moins balisées, mais aurait-on l’idée de tenir rigueur à Monet de s’être attaché au même motif pour le saisir jusque dans ses plus infimes nuances ? Il me semble que c’est dans cette optique que doit être apprécié Stylus, ce titre polysémique qui parle aussi bien de l’instrument du dessinateur, de la tige indiquant l’heure sur un cadran solaire que de la manière caractérisant un artiste : un carnet d’esquisses plus achevées qu’elles n’en ont l’air, pleines de tendresse mais aussi de nostalgie, dont nul ne peut dire avec certitude si elles sont le témoignage d’un art de la miniature parvenu à son point suprême d’achèvement ou les semences d’une nouvelle floraison à venir.

William Sheller StylusWilliam Sheller, Stylus. 1 CD Mercury music/Universal music

Extraits choisis :

1. Une belle journée
Écrit et composé par William Sheller

2. Bus stop
Écrit et composé par William Sheller

Le chant du signe. Blackstar, David Bowie

J’ai passé une grande partie de l’après-midi du samedi 9 janvier 2016 en compagnie de Blackstar que, par un curieux mouvement de superstition respectueuse, je me suis d’emblée obstiné à désigner comme le nouveau et non le dernier disque de David Bowie. Lors de la deuxième écoute, j’ai commencé à noter les bribes de phrases que m’inspirait cette impressionnante réalisation, me disant que j’en ferai peut-être une chronique pour vous la présenter. L’annonce, au matin du 11 janvier, de la mort de cet artiste qui, quelles que soient nos affinités avec son univers, n’en aura pas moins profondément et, je crois, durablement marqué la culture et même, sur certains plans, la société occidentale depuis la fin des années 1960, m’a abasourdi et peiné ; le flot planétaire d’hommages mérités, parfois très émouvants, qui s’en est suivi m’a fait hésiter à y ajouter ma contribution, toute modeste soit-elle. Je m’y résous aujourd’hui comme une ultime révérence.

En 2013, le retour inattendu de Bowie, après un silence de dix ans, avec The next day avait pu laisser perplexe, tant cet album que l’on imaginait nostalgique, à l’image de l’élégiaque Where are we now ? qui lui avait servi d’avant-courrier, s’était révélé faire prioritairement le pari de l’énergie à défaut de celui d’une audace que tous ceux qui ont suivi la carrière du chanteur savent pouvoir attendre de lui ; en le réécoutant aujourd’hui, on se dit que cette composante essentielle était cependant bien là, dans la simple volonté d’affirmer être encore là, bien vivant (« not quite dying ») et de faire de la musique avec sa propre palette, sans doute pas aussi avant-gardiste qu’autrefois, mais personnelle, inimitable. Blackstar commence là où Heat, le superbe envoi sur lequel s’achevait The next day, nous avait laissés, dans une atmosphère à la fois inquiétante et habitée. Le long morceau éponyme qui ouvre l’album se déploie en une mélopée entêtante et sombre, propulsée par une pulsation haletante et implacable qui s’apaise et s’épanouit lorsqu’une trouée lumineuse se dessine sur les paroles « Something happened on the day he died » avant de revenir à l’ambiance de la première section, dont le caractère oppressant fait néanmoins place à quelque chose de plus apaisé ou de plus résigné. Immédiatement après ce séjour au désert dans une atmosphère raréfiée, c’est un maelström d’énergies urbaines qui déferle ; ‘Tis a pity she was a whore, malgré son titre démarqué de celui d’une tragédie de John Ford représentée vers 1630, n’en est pas moins une évocation goguenarde et quelquefois crue d’une passe avec une prostituée qui « jouait du poing comme un mec. » Nouveau revirement avec Lazarus mélange d’accents new-wave et jazz, d’une densité humaine proprement bouleversante, cheminement d’un homme au royaume d’une douleur muette qui se retourne une dernière fois sur les plaisirs matériels d’un passé glorieux avant l’envol libératoire; sans rien savoir de ce qui allait advenir, il ne fallait pas être grand clerc pour saisir la dimension de confession intime qui sous-tend cette chanson. A l’instar de ‘Tis a pity she was a whore, Sue (or in a season of crime) réutilise un matériau antérieur pour lui donner un nouveau visage, en gommant ici la théâtralité de la version première au profit d’une rage rentrée avivée par une électricité menaçante qui convient parfaitement à une histoire de crime passionnel sur le fil d’une jalousie tangentant dangereusement le royaume de la folie. Ces lueurs inquiétantes trouvent leur prolongement dans Girl loves me dont la rythmique martiale et la répétition de l’interjection « Where the fuck did Monday go ? » font une obsession glacée qui tourne en boucle sur elle-même comme un mauvais rêve dont on peine à s’échapper ; Dollar days finit pourtant par dissiper ces visions cauchemardesques avec son écriture foncièrement classique qui nourrit un lyrisme discret où passe la nostalgie de ces « English evergreens » qu’on n’est pas sûr de revoir, un sentiment qui se prolonge subtilement dans I can’t give everything, dont l’ambiguïté, non seulement du titre lui-même mais aussi dans ce qui ressemble à un aveu mâtiné d’ironie « seeing more and feeling less/saying no but meaning yes/this is all I ever meant/that’s the message that I sent », finit par se résoudre dans l’élan qui la porte sans cesse en avant. Ce n’est pas dans la tristesse que se referme Blackstar, mais sur une note pleine d’énergie et de liberté qu’éclaire un sourire devant la certitude du chemin accompli comme on le souhaitait, celui d’un album, celui d’une vie.

Disque complexe et fourmillant de trouvailles où se croisent des thématiques chères à Bowie, le sexe, les masques, l’occulte, la fascination pour les états exaltés de la conscience qui peuvent conduire ou au crime ou à une forme de mysticisme, mélangeant de façon jubilatoire le jazz, l’électro, le rock ou la pop en un tout qui ne cède jamais à la facilité du sur-place et se veut intensément de son époque tout en étant même parfois un peu en avance sur elle, Blackstar, que hante la voix du saxophone comme un double de celle du chanteur, juxtapose sans cesse le sacré et le profane, le trivial et l’élevé, le glaçant et le sensuel. Avec un art fascinant de l’ellipse, il offre à la fois un résumé de ce qui fut et ouvre la voie vers ce qui pourrait être, et il n’est donc sans doute pas fortuit que sa pochette ait évacué le visage au profit du seul signe, trace de la présence plus que présence elle-même. Il est le lieu où tout finit ; il est surtout l’étincelle qui permet que rien ne s’éteigne.

David Bowie BlackstarDavid Bowie, Blackstar. 1 CD ou 1 LP ISO records/Sony music

Illustrations musicales :

1. Blackstar
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

2. Lazarus
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

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