Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Category: Traverses (page 1 of 2)

Musiques hors du champ du classique

Échos et colères. Roger Waters, Is this the life we really want ?

« Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ;
Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues
Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues ! »

Victor Hugo (1802-1885), « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent »
(Paris, décembre 1848), Les Châtiments (IV, 9), 1852

Chris McGrath pour Getty Images, Lampedusa, Italie,
Un bateau de migrants en feu après le sauvetage de ses occupants, 2017
www.chrismcgrathphotography.com

 

Il y a a priori mille bonnes raisons de dédaigner ou de dézinguer le nouvel album de Roger Waters et si j’avais accordé foi à la myriade de commentaires acides que j’ai pu lire à son propos, sans doute ne serais-je pas sorti de l’échoppe du disquaire avec le vinyle – le mastering, spécifique, est excellent, ce qui n’est hélas pas assez souvent le cas en cette période de retour en grâce de ce support – sous le bras. Que la propension à s’enfermer dans un prêchi-prêcha parfois ergotant de l’ex-membre de Pink Floyd soit fatigant est une évidence, comme l’est le constat que lui si prompt à épingler violemment les travers moraux des autres ne s’est pas toujours montré d’une absolue rectitude ; je n’en fais cependant pas des critères de jugement artistique, pas plus que les zones d’ombre de leur auteur ne l’influence lorsque j’écoute une symphonie de d’Indy ou regarde un tableau de David.

Il aura donc fallu vingt-cinq ans pour que Roger Waters donne un successeur à Amused to death, où l’auditeur, même bien disposé, ne s’amusait pas beaucoup et finissait par s’ennuyer à mourir en s’enlisant dans les méandres d’une inspiration dont les éclairs se trouvaient obscurcis par une absence de discipline quelquefois assez consternante. Pour Is this the life we really want ? il a eu deux idées lumineuses : faire appel à Nigel Godrich – le « sixième homme » de Radiohead – pour la production (et bien plus, puisqu’il est également crédité, entre autres, pour une grande partie de l’enregistrement et les collages sonores) et recruter Jonathan Wilson à la guitare et aux claviers, deux musiciens plus jeunes mais ayant profondément intégré et digéré l’héritage floydien. Ceux qui le connaissent retrouveront immédiatement un univers familier tissé d’une multitude de références plus ou moins littérales aux albums dont Waters fut le principal architecte, The dark side of the moon (la pendule de Time, quoi de plus logique pour scander l’introductif When we were young ?), Wish you were here (l’échantillonnage d’émissions de radio), Animals (un peu partout), The Wall ou The Final cut, enchâssées dans une atmosphère qui évoque cette période de gloire et de tensions en en excluant tout ce qu’elle pouvait avoir d’emphatique, comme si passé au tamis du souvenir le flot parfois surabondant n’y avait laissé que ses plus précieuses paillettes. Les contempteurs ne manqueront naturellement pas de pointer une prétendue panne d’inspiration conduisant à recourir à des resucées ; j’y vois, pour ma part, la volonté d’un homme de bientôt 74 ans de faire corps une ultime fois car, en un certain nombre de moments, ce disque, dont le dernier mot est « regret », est traversé de lueurs crépusculaires, avec une histoire dont il a été une des chevilles ouvrières et avec laquelle il n’a peut-être jamais été aussi en paix qu’ici – il y a également dans ce projet un caractère de solde de tout compte, y compris dans le regard parfois sans concession porté sur soi-même –, grâce à l’impulsion d’une équipe qui, en la lui faisant revisiter tout en la revivifiant, lui a fait mesurer la puissance séminale.
Si, actualité oblige, on en a surtout retenu la charge qu’elles mènent contre Donald Trump, tous les thèmes chers à Waters sont abordés au fil de ces chansons, de l’abdication des libertés individuelles à la condamnation de la société de consommation aux corollaires de son omnipotence que sont l’indifférence au sort des plus fragiles, dont les migrants (The last refugee), ou la course au profit au mépris de la planète (Déjà vu). Mais ce tableau souvent sombre et déchiré comme la voix qui nous le peint quelquefois comme on crache, avec ce timbre complètement cabossé par les excès et les années qui n’en est souvent que plus émouvant parce qu’il expose sans fard ses limites jusqu’à la cruauté, s’achève sur une note d’optimisme inattendue qui affirme d’une façon touchante sa foi en un amour salvateur dans le triptyque final constitué par Wait for her, Oceans apart et Part of me died, un havre de paix après les turbulences souvent cauchemardesques qui l’ont précédé.
Outre la qualité des compositions et des textes sans laquelle il ne saurait y avoir de bon disque, il faut souligner le formidable travail effectué ici par Nigel Godrich qui a su canaliser l’énergie de Waters en la rendant à la fois plus percutante et plus profonde tout en tissant autour de sa colère un écrin luxuriant d’effets sonores mais également de cordes qui, sans une once de gras, soulignent la sincérité de son engagement et lui apporte une densité brûlante qui se diffuse sur un large spectre allant du murmure à l’imprécation, dont la chanson éponyme offre un exemple aussi éloquent que bouleversant.

On pourra me dire ce que l’on veut de Roger Waters et m’énumérer ses travers que je ne méconnais d’ailleurs pas, je maintiendrai que son Is this the life we really want ? comptera parmi les réalisations importantes de cette année et ne tardera pas à s’imposer comme un classique, ne serait-ce que par le pont fascinant qu’il jette entre futur et passé, précurseurs et héritiers. Disque funambulesque et plus introspectif qu’il y paraît d’un homme en colère, à la fois brisé comme sa voix et fier de sa trajectoire et de ses combats, il ne décrit certainement pas la vie dont nous voulons mais tend à notre époque un de ces terribles miroirs dont elle a besoin pour prendre plus cuisamment conscience de ses turpitudes.

Roger Waters, Is this the life we really want ? 1 CD/2 LP Columbia/Sony Music

Extraits choisis :

1. Déjà vu
écrit et composé par Roger Waters

2. Bird in a gale
écrit et composé par Roger Waters

Dés-amare. Karen Elson, Double Roses

« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage (…)
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »

Pierre de Marbeuf (1596-1645), Recueil des vers de Mr de Marbeuf, 1628

Alain Tigoulet, Au fil de l’Ill
Strasbourg, Montagne Verte, avril 2017
© Alain Tigoulet — www.tigala.free.fr

 

« Hey love, it’s the end of an era/Time isn’t on our side. » Les deux vers sur lesquels s’ouvre Double Roses, le deuxième album de Karen Elson, annoncent clairement la douleur. Si l’on excepte la dernière chanson, dont le titre, Distant Shore, comme le texte (« I am alone/I am free/No one to come/And conquer me/Out in the waves/Cast out to sea/You slip away/From me ») disent les amarres qu’il a fallu rompre pour gagner enfin la liberté solitaire de la haute mer, les neuf autres explorent, en parcourant les stations d’une carte du Tendre passablement écornée voire éraflée, les affres des frustrations, des incompréhensions et des séparations en écho, au moins en partie, à l’itinéraire personnel de la chanteuse, mais avec la mise à distance indispensable pour que l’exercice ne s’embourbe jamais dans les méandres d’un exhibitionnisme pesant.

Les inspirations musicales de Karen Elson sont diverses mais parfaitement digérées et maîtrisées, ce qui confère à son album une grande unité qui ne nuit pour autant pas à la subtile progression dramatique perceptible de morceau en morceau. De la pop lyrique (Wonder Blind, ses arpèges de harpe et ses traits de flûte) et soyeuse (Raven, un petit bijou à la nostalgie intemporelle) aux inflexions country (A million stars dont le balancement tranquille contredit les tempêtes, fantôme et trou noir évoqués par le texte), en passant par une hybridation aussi étonnante que réussie entre rythmique froide venue tout droit des années 1980 (on songe à Eurythmics) et ambiances à la Loreena McKennitt avec même un subtil zeste final de Beatles période A Day in the life dans l’ambitieux et assez obsédant Why am I waiting, et effluves Floydiens (Wolf chasse à l’évidence sur les mêmes territoires que Us and them), ce que l’on pourrait regarder au départ comme un disque de folk raffinée se révèle finalement singulièrement métamorphique.

Tout comme sa voix, l’écriture de Karen Elson est limpide et la recherche ne s’y fait jamais au détriment du naturel ; la même exigence de sobriété caractérise ses mélodies fluides qui semblent aller de soi et préfèrent toucher que surprendre. Pour habiller et approfondir ses idées, la musicienne a fait appel à Jonathan Wilson dont la patte inventive et chaleureuse, intensément nourrie par ce que les décennies 1960 et 1970 avaient de meilleur, se reconnaît immédiatement ; ses arrangements somptueux (flûte et harpe comme on l’a dit, mais également cordes, clavecin ou saxophone) mais toujours dosés avec subtilité, sa production extrêmement léchée et intelligente, classique au meilleur sens du terme, tisse autour de l’univers de la chanteuse un univers chatoyant de références sonores sans qu’il paraisse pour autant y être artificiellement plaqué, tant les deux complices semblent se comprendre intimement et respirer d’un même souffle. Notons également la présence discrète mais réjouissante d’invités talentueux, tels Laura Marling ou Father John Misty, qui souligne l’appartenance à une même constellation musicale.

Alors que la thématique de la rupture affective, de ses multiples impacts et de la nécessité d’y faire face pour ne pas s’abîmer totalement le désignent comme l’expression d’un travail de deuil, Double Roses demeure néanmoins, de bout en bout, d’une grande sérénité et d’une luminosité qui, pour être filtrée par les voiles d’une mélancolie diffuse, n’en conserve pas moins sa faculté de réchauffer, de rasséréner. Album d’un intimisme qui ose d’aventure se montrer flamboyant, toujours pudique et d’une constante justesse de sentiment, il nous fait participer à l’itinéraire d’une femme désamarrée qui touchera sans doute aussi nombre de ceux pour lesquels la vie a parfois fait rimer amer et aimer.

Karen Elson, Double Roses 1 CD/LP 1965 Records/[PIAS]

Extraits choisis :

1. Raven
écrit et composé par Karen Elson

1. Distant Shore
écrit et composé par Karen Elson

Les heurs sombres. Mark Lanegan Band, Gargoyle

« The dark is my delight, so is the nightingale ;
My music’s in the night, so is the nightingale’s. »
John Marston (1576-1634), The Dutch Courtesan, c.1604

Constantin Brancusi (Hobitza, Roumanie, 1876 – Paris, 1957),
Rapace en vol, Roumanie, 1937-38
Épreuve gélatino-argentique, 23,8 x 29,9 cm, Paris, Centre Pompidou
© Georges Meguerditchian / Centre Pompidou, MNAM-CCI

 

Avec son titre aux consonances d’inspiration aussi médiévale que les lettres qui le forment et la frise toute de pointes hérissées de ce qui pourrait être, par exemple, la partie supérieure d’une grille de clôture qui orne sa pochette, le nouvel et dixième album solo de Mark Lanegan, Gargoyle, annonce sans ambages la couleur sombre du périple qui attend l’auditeur et les périls qui le guettent comme « une gargouille perchée sur une flèche gothique » (Blue Blue Sea).

« Wild thing », les deux mots qui ouvrent la première chanson du disque, Death’s Head Tatoo, mordent sans attendre et instillent un venin qui va se diffuser à tout ce qui suit en sinuant dans une veine familière au musicien, qu’il s’agisse d’affronter ses démons intérieurs sous les différentes formes qu’ils revêtent (Nocturne est ainsi une errance nervalienne hallucinée où sensations et images se bousculent au point de s’enchevêtrer, le blues inquiétant et un peu détraqué de Sister fait la part belle aux apparitions sylvestres que suscite la drogue tandis que Drunk on Destruction décrit l’émiettement et l’anéantissement provoqués par l’alcool), d’endurer les soubresauts d’amours douloureusement éprouvées (le bourdonnement lancinant et vénéneux de Behive) ou l’inextinguible solitude qui demeure un des fils conducteurs de cette réalisation (le blafard First Day of Winter et le paradoxalement – et donc d’autant plus inquiétant – presque sautillant et sardonique Emperor). Volontiers tourmenté et orageux, Gargoyle laisse tout de même filtrer quelques timides éclaircies, comme l’élégie aux diaprures automnales de Goodbye to Beauty qui délaisse momentanément l’électricité pour des sonorités acoustiques plus chaleureuses et Old Swan, chanson de repentance et de rédemption dont l’adjectif « clean » sur lequel elle commence et s’achève renforce encore la dimension cathartique après le ballottement imposé par tant d’épreuves crânement affrontées.

Mark Lanegan s’est ici entouré de deux collaborateurs qu’il connaît bien, le producteur Alain Johannes, déjà présent sur plusieurs albums dont l’immédiat prédécesseur, le brillant et plus délié Phantom Radio, et le bassiste britannique Rob Marshall, rencontré en 2008 et retrouvé pour ce projet ; ils ont cosigné et enregistré l’intégralité des morceaux avec lui, justifiant l’appellation de Band mentionnée sur la pochette. Tous trois ont fait le choix de l’immédiateté plus que de la ciselure et d’une mise en son compacte qui renforce la tension émotionnelle et l’atmosphère plombée de morceaux soutenus par des rythmiques au caractère et à l’avancée souvent implacables. Une telle entreprise ne serait pas complète si quelques fantômes ne la traversaient pas ; celui qui s’impose le plus immédiatement est celui de Joy Division dans Nocturne, jusque dans la sonorité évoquant vaguement la production de Martin Hannett, mais on trouvera également d’autres réminiscences qui ramènent à l’ambiguïté de la première moitié de la décennie 1980, comme celles de Killing Joke ou, plus étonnamment, de U2 (période The Unforgettable Fire). La voix cuirée et râpeuse de Lanegan, cabossée par ses excès et pourtant toujours ductile, joue évidemment pleinement, et de façon plus appuyée que sur le plus insidieux Phantom Radio, la carte de la ténèbre brumeuse, enveloppante, équivoque dans son mélange de menace et de séduction.

Si Gargoyle, malgré son choix d’un ton plus direct et tranchant, se place plutôt du côté de la permanence d’un style et des thématiques abordées que de celui d’une franche évolution ou d’une métamorphose, il sait capturer de façon à la fois allusive et percutante les lueurs parfois effrayantes d’un moment du temps guetté par un chaos avec lequel les désordres d’une âme désertée par la paix tissent un fascinant jeu de miroirs. Il ne faut pas craindre de s’immerger dans cet horizon chargé de nuées fuligineuses en espérant que le mince rai de lumière qu’elles laissent encore filtrer n’est ni un mirage ni l’ultime brasillement qui précède l’extinction.

Mark Lanegan Band, Gargoyle 1 CD/LP Heavenly recordings/[PIAS]

Extraits choisis :

1. Nocturne
Écrit et composé par Mark Lanegan & Rob Marshall

2. Goodbye to Beauty
Écrit et composé par Mark Lanegan & Rob Marshall

Le masque et la brume. Father John Misty, Pure Comedy

« Man is least himself when he talks in his own person.
Give him a mask, and he will tell you the truth
. »
Oscar Wilde, Intentions (The critic as artist, II), 1891

Saul Steinberg (Râmnicu Sărat, Roumanie, 1914 – New York, 1999)
& Inge Morath (Graz, 1923 – New York, 2002),
Portrait de groupe avec masques, 1962
Photographie d’Inge Morath, © The Inge Morath Foundation

 

On l’avait quitté amoureux en 2015 avec I love you honeybear, il nous revient deux ans après dans un état d’esprit bien différent qui oscille entre le dépit et la colère. En l’intitulant Pure Comedy, Father John Misty annonce d’emblée la couleur plutôt ironique et sombre de son nouvel (et copieux) album dont les préoccupations trouvent un écho saisissant avec les errances du monde comme il va. Les ravages du totalitarisme religieux (Pure comedy), l’aspiration de chacun à faire partie d’une société du spectacle permanent (Total entertainment forever), l’asservissement à l’hyper-connexion qui s’invite jusqu’au moment du dernier souffle (Ballad of the dying man), les dialogues de sourds qui n’aboutissent qu’à un malheur également partagé (Two wildly different perspectives), la manipulation qui fait grimper la cote de fausses valeurs et tend des miroirs aux alouettes en flattant l’égoïté (The memo, avec ce cinglant « Narcissus would have had a field day if he could have got online »), le désabusement eschatologique (In twenty years or so) sont autant d’éléments qui concourent à une vision dont le pessimisme pourrait être désespérant s’il n’était tempéré par une bonne dose d’humour mais aussi de tendresse. Derrière le masque volontiers hâbleur et révolté jusqu’à une certaine hubris (les comptes demandés à Dieu dans When the God of love returns there’ll be hell to pay qui font songer à cette phrase que l’on attribue à Woody Allen : « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse »), parfois cynique, de Father John Misty, se dessine « cette autre figure creuse et parfumée », pour reprendre le vers du Masque de Valéry Larbaud, nommée Joshua Tillman, un homme de bientôt 36 ans qui s’autorise ici deux magnifiques chevauchées nostalgiques – ce sont les morceaux les plus développés du disque – en forme de réflexion sur la fuite du temps qui permet de mesurer, à l’aune de souvenirs pas toujours glorieux, le chemin parcouru de façon parfois chaotique (Leaving LA, treize minutes avec juste une voix, une guitare et des cordes, un petit bijou où la confidence s’épanouit dans un climat au classicisme épuré) et de constater, sans abdiquer pour autant totalement la part du rêve, la perte irrémédiable de la jeunesse et de ses illusions (So I’m growing old on magic mountain, dix minutes aux arrangements plus opulents et au lyrisme souvent intense), et réaffirme le point d’ancrage essentiel qu’est la personne aimée qui stabilise et ressource (A bigger paper bag, Smoochie).

Pure Comedy est un projet ambitieux qui conjugue un certain intimisme folk – nous sommes ici essentiellement en présence de ballades – avec des arrangements somptueux (cordes et cuivres y sont à l’honneur) à l’ampleur minutieusement dosée pour ne pas verser dans l’emphase. Comme son précédent album, Josh Tillman a coproduit celui-ci avec Jonathan Wilson, un musicien bourré de talent qui sait comme personne recréer ce que le son des années 1960-70 pouvait avoir de plus fascinant (pour le coup, l’écoute du vinyle se révèle pleinement gratifiante) ; leur tandem fonctionne une nouvelle fois à merveille, faisant souvent songer aux inspirations à la fois chaleureuses, fluides et impalpablement mélancoliques d’Elton John en ses glorieux débuts. D’une beauté mélodique constante qui se nourrit d’une indiscutable inventivité musicale, ce disque s’impose également par la qualité et la sobriété de son chant qui ne donne jamais la sensation de forcer ou de surjouer. Bien entendu, la démarche et l’attitude de Father John Misty pourront irriter, tant il est vrai que la lucidité n’a pas bonne presse surtout quand elle s’accompagne d’une certaine subtilité et d’une ironie que notre monde gangrené par la binarité et ne se contentant trop souvent que du ricanement a de plus en plus de mal à digérer. Le musicien passé maître, comme son nom de scène l’indique, dans l’art de l’embrumement voire de l’enfumage ne se situe cependant pas dans la position de surplomb du donneur de leçons ; il montre au contraire combien il est lui-même partie prenante, voire prisonnier de ce jeu de miroirs et de faux-semblants démultiplié par l’accélération frénétique de notre siècle. Cette dimension humaine de celui qui se définit comme « another white guy in 2017 who takes himself so goddamn seriously », peu dupe au fond des masques qu’il porte et juge sans aménité, nous rend étonnamment proche et familier ce qui n’aurait pu être qu’un exercice convenu et stérile de ratiocination sur une époque creuse et détraquée, et ne ferme jamais la porte à l’espérance ; l’ultime phrase n’en est-elle pas : « There’s nothing to fear » ?

Album intranquille et habité, plus anguleux et à fleur de peau que ce qu’une approche superficielle pourrait laisser supposer, Pure Comedy se révèle, écoute après écoute, d’une richesse sans cesse renouvelée qui en fait incontestablement une des réalisations majeures de ce début d’année, un parcours personnel, protéiforme et singulier vers lequel on reviendra souvent.

Father John Misty, Pure Comedy 1 CD ou 2 LP Bella Union

Extraits choisis :

1. Things it would have been helpful to know before the revolution
Écrit et composé par Josh Tillman

2. Ballad of the dying man
Écrit et composé par Josh Tillman

Universel carrousel. Albin de la Simone, L’un de nous

« Arrivé en haut de la grande échelle,
sans le vent dans le dos, la vue serait si belle. »
La fleur de l’âge

Julien Sanine, Mirleft, Maroc, 2016
Photographie © Julien Sanine, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.juliensanine.com

 

En 2013, Un homme avait semblé cristalliser de façon inattendue toutes les particules d’une humanité d’autant plus dense que traversée par le doute et la douleur qu’Albin de la Simone, talentueux musicien et arrangeur recherché, avait semées dans ses trois précédents albums. Après cette réussite justement remarquée, il était permis de s’interroger quant à la direction qu’il déciderait de prendre et ce n’est pas sans une légère appréhension mêlée des plus fols espoirs que l’on a vu arriver L’un de nous, enveloppé dans une pochette animalière signée Sophie Calle.

Avant de lancer le disque, il faut absolument prendre le temps de lire la note d’intentions qui l’accompagne dans laquelle le chanteur explique la genèse d’un projet placé à la fois sous le signe de la spontanéité et de la méticulosité ; deux années d’écriture intermittente au fil de voyages, deux jours d’enregistrement pour la voix et un piano fiévreusement recherché et imaginativement préparé, socle minimal et demeuré ensuite inchangé de l’édifice à venir constitué, lui, de nombreuses strates instrumentales mais aussi vocales en fonction de quelques invitées.

Il serait facile de trouver des ascendants à ces douze chansons, de William Sheller à Alain Souchon avec quelques détours par Charles Trénet voire Bobby Lapointe pour quelques rêveries surréalistes (L’un de nous) et cocasseries légères (À midi on m’a dit) ; toutes possèdent le point commun de receler quelque chose d’irréductiblement français dans leur art de la miniature à l’horizon large, comme cette carte postale conclusive au sépia tendre et amusé où un Ado traîne sa morosité le long des vagues de vacances où il « dépérit plus d’une heure sans téléphonie », mais également dans ce sens de l’ellipse pudique qui constitue une des constantes d’un disque abordant quelquefois des sujets graves sans verser un instant dans un pathos de pacotille ; Les chiens sans langue évoque ainsi l’existence dévastée de parents ayant perdu un enfant, Embrasse ma femme le suicide d’un homme, Ma barbe pousse un couple brisé par la stérilité. N’allez pas croire pour autant que l’atmosphère de cet album est plombée ; c’est, au contraire, un de ses tours de force de parvenir à un équilibre souvent miraculeux entre densité du propos et légèreté de la facture, un excellent exemple étant La fleur de l’âge, une chanson sur la fuite du temps où sinue, sous des mots d’une grande simplicité, quelque chose d’éperdu encore rehaussé par des cordes parées de splendides couleurs fauréennes. La tonalité générale est également considérablement allégée par les titres qui explorent de multiples facettes de la carte du Tendre ; même si les histoires d’amour n’y finissent pas toujours de façon heureuse (Le grand amour), même si l’incommunicabilité s’y glisse parfois entre les amants dégrisés des embrasements de la chair (À quoi, partagé avec Sabina Sciubba), le rappel de la nécessité de profiter de la présence de la personne aimée (Pourquoi on pleure) et la célébration de la chance de l’avoir à ses côtés (Une femme) sont autant de moments où une joie sereine finit par l’emporter. Notons, pour finir, que l’humour et la distance salvatrice qu’il entraîne ne sont jamais bien loin, même s’ils ne dissipent pas totalement quelques questionnements inquiets (Dans la tête et son petit manège existentiel).

D’une cohérence encore supérieure à son prédécesseur, L’un de nous est un album de la confidence dont le charme particulièrement prenant se renforce écoute après écoute. Outre la qualité de chansons ciselées avec art, on finit par ne plus savoir que louer le plus entre ce chant direct et raffiné, sans une once de préciosité, ces arrangements d’une rare finesse, cette intelligence et cette sensibilité que l’on devine partout à l’œuvre mais qui ont la suprême élégance de se faire oublier sous les apparences de la fluidité et de la simplicité. Le carrousel d’émotions que suscite Albin de la Simone avec autant de panache que de modestie est un théâtre d’ombres dans lequel chacun pourra en reconnaître de familières ou en côtoyer d’exotiques mais qui toutes ramènent à une même humanité ; en ce sens, le titre de ce disque qui, à n’en pas douter, figurera parmi les productions françaises les plus abouties de l’année 2017, acquiert une dimension universelle et on l’accueille véritablement comme l’un des nôtres.

Albin de la Simone, L’un de nous CD ou vinyle, Tôt ou tard

Extraits choisis :

1. Le grand amour
Écrit et composé par Albin de la Simone

2. Ma barbe pousse
Écrit et composé par Albin de la Simone

Intérieur luit. Julie Byrne, Not even happiness

« In the kingdom of twilight
In spirit and life
Heat carries across me on the breeze »
The sea as it glides

Ossiane, Horizon, 2011 (série Atmos)
© Ossiane, utilisée avec l’autorisation de l’auteur
www.ossiane.photo

 

Il y a quelque chose d’insaisissable dans la limpidité du nouvel et deuxième album de Julie Byrne, où s’attarde encore le reflet de l’existence vagabonde de cette musicienne qui après son passage dans une dizaine de villes des États-Unis a aujourd’hui choisi de se fixer à New York où, prolongeant ses études en sciences de l’environnement, elle a travaillé en qualité de garde forestière saisonnière à Central Park. À la pochette colorée et ensoleillée de Rooms with Walls and Windows (2014), premier opus bricolé avec un séduisant mélange de spontanéité dans l’expérimentation et de minutie dans l’assemblage d’un manteau d’Arlequin fragile et parfois mélancolique, succède le dépouillement du noir et blanc de Not even happiness, les yeux certes clos mais sans trahir pour autant une attitude de fermeture ou de résignation ; l’ouverture y apparaît au contraire totale, portée par une méditation et une respiration que l’on devine profondes. En neuf titres et un peu plus d’une demi-heure, le parcours qui s’offre à nous au travers des étapes fixées dans le journal d’un voyage intérieur se place sous le signe d’une décantation qui loin d’étrécir l’horizon l’élargit étonnamment.

Follow my voice nous invite d’emblée Julie Byrne, non sans nous avertir que le danger d’un passé tumultueux peut encore serpenter sous le calme miroir des eaux (« I’ve been called heartbreaker for doing justice on my own ») quand bien même cette première chanson apparaît comme le solde de tout compte d’une ancienne vie dont le caractère errant et décousu est également évoqué dans Sleepwalker, matérialisant le moment d’un basculement vers une vita nova dont les contours, touche après touche, vont s’esquisser plus que réellement se préciser. Melting grid, où apparaissent de façon caractéristique les mots « devotion » et « mystic », ouvre la voie vers la contemplation de l’immensité bleutée du ciel (Natural blue), du chant matinal d’une colombe (Morning dove), d’un jardin où l’on chante au vent en s’adressant à un amant dont on devine sans mal qu’il pourrait ne rien avoir de matériel (All the land glimmered beneath), des miroitements infinis de l’océan (The sea as it glides), avant que la récapitulation finale de I live now as a singer rassemble les éléments épars mais absolument cohérents du puzzle en un « tout est accompli » abandonné et confiant. Récit d’une expérience spirituelle, à moins qu’il ne s’agisse – mais est-ce finalement si différent ? – de celui d’un amour ressenti dans chaque fibre de l’être, dont chaque nouvelle station semble procéder sans effort de celle qui la précède, Not even happiness s’appuie sur une économie de moyens d’autant plus admirable qu’elle ne laisse aucune impression de faiblesse ou de monotonie ; tout s’y joue à fleur de doigts sur les cordes claires de la guitare jouée de façon souvent aérienne, mais en ménageant de belles surprises rythmiques (le rubato de Morning Dove, par exemple), par une Julie Byrne à la voix à la fois sensuelle et lumineuse que viennent rehausser des arrangements d’une grande finesse, quelques archets ici, une flûte ou de discrètes percussions là, d’imperceptibles bruissements volés à la nature, une deuxième voix bouche fermée réminiscente de This Mortal Coil, presque rien finalement, mais suffisamment pour faire naître un univers tout de transparence et d’intimité chaleureuses.

Il est souvent question de solitude dans ce disque frémissant, mais elle apparaît tellement habitée par le mystère d’une présence dont le nom est tu que la mélancolie ne vient qu’exceptionnellement l’effleurer. On ressort de cette traversée dont l’harmonie s’épand telle une marée montant tranquillement comme lavé, apaisé, car un des sortilèges de Julie Byrne est indiscutablement de nous entraîner dans son univers en nous prenant la main avec une telle douceur que l’on se rend à peine compte de la puissance avec laquelle il nous a investi. Cette quête sensible et plus enflammée qu’il y paraît, qui aurait pu s’intituler Innervisions si Stevie Wonder n’en avait déjà eu l’idée, donne en tout cas l’envie de continuer à suivre cette musicienne attachante sur les voies que son talent voudra bien éclairer pour nous.

Julie Byrne, Not even happiness CD ou vinyle, Ba Da Bing records

Extraits choisis :

1. Sleepwalker
Écrit et composé par Julie Byrne

2. Sea as it glides
Écrit et composé par Julie Byrne

Vue sur le large. Mark Eitzel, Hey Mr Ferryman

« Sing a hymn for things left unspoken. »
An answer

Walker Evans (Saint-Louis, 1903 – New Haven, 1975),
Brighton Pier, England, 1973
Tirage argentique, 24,1 x 25,3 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Je fais toujours une musique plutôt lugubre. Au final, les batteries sont toujours calmes… Cette fois, je me suis dit : Et puis merde ! J’en ai marre. Je veux faire un disque pop ! Je suis fatigué de cette musique sur laquelle on ne peut pas danser. » Lorsqu’on lit cette déclaration faite par Mark Eitzel aux Inrocks à propos de son nouvel album, Hey Mr Ferryman, après en avoir effectué ne serait-ce qu’une écoute, on a envie de lui répondre malicieusement : « Encore loupé » en adoucissant ce que cette remarque pourrait avoir d’un peu acide par un sourire dans lequel passerait beaucoup de reconnaissance. S’il est absolument incompréhensible qu’un musicien de cette trempe ne bénéficie pas d’une plus vaste reconnaissance alors que l’on adule des poseurs qui n’ont pas le millième de son talent, ceux qui suivent la trajectoire très personnelle et foncièrement libre de celui qui fut l’âme d’American Music Club mesurent en effet pleinement ce qu’ils doivent à ses chansons qui se promènent souvent sur le fil d’une mélancolie subtilement irisée d’espérance. Cette dernière n’était pas, c’est le moins que l’on puisse dire, le sentiment dominant dans le sombre et impeccable Don’t be a stranger (2012), dernier disque « officiel » d’un artiste qui en auto-produit également quelques-uns, et lorsque se déploie l’énergie limpide de The last ten years, le titre sur lequel s’ouvre Hey Mr Ferryman, on se dit que l’on a tiré les rideaux et ouvert grand la fenêtre pour inonder d’un flot de lumière ces paroles qui évoquent le démon de l’alcool avec un savoureux cocktail de lucidité amère et d’ironie amusée typiques de leur auteur. On retrouve également cette patte si reconnaissable lorsqu’il peint Mr Humphries, gloire vieillissante de la télévision ne parvenant pas à en décrocher, dans une atmosphère tout droit venue de la fin des années 1960 (je n’ai pu me retenir de penser aux Moody Blues) ou, sur un mode plus percutant, peut-être d’autant plus efficace que l’on y sent la tension d’une rage difficilement contenue, dans la charge contre les faiseurs de cercueils « pour la gloire fanée des États-Unis » et autres bigots aux « engagements au cœur froid » et au « dieu offrant une bonne chance de devenir crétin » qu’est In my role as professionnal singer and ham, un des sommets d’un album qui n’en est pas avare. Il me semble que jamais Mark Eitzel ne s’était autorisé à être aussi fièrement lyrique qu’ici, et je soupçonne que la production soignée et opulente, mais sans emphase, de Bernard Butler, dont les amateurs de Suede (entre autres) ne peuvent ignorer le nom, a joué un rôle libérateur décisif sur ce point. L’ample frisson de An answer, le nocturne inquiet de Just because, le sentiment d’intense libération de Let me go et la confiance abandonnée de Sleep from my eyes, dans laquelle l’attachement est considéré du point de vue d’une personne plongée dans le coma, toutes ces chansons de l’intime y gagnent une densité, une ferveur mais également une douceur qui ne ment pas. Mark Eitzel demeure un observateur inspiré capable de croquer en quelques traits précis, parfois tendres, parfois aigus des situations ou des personnages, des musiciens en tournée (The road dont le rythme appuyé n’empêche pas une curieuse sensation de flottement blafard), une victime de violences conjugales (Nothing and everything, au dépouillement poignant) ou une amoureuse sans cesse trahie (La Llorona, sans doute le titre le plus électrique et direct de l’album).

Il n’est pas certain que Mark Eitzel soit parvenu à donner le jour à une musique sur laquelle on peut danser, mais il signe sans doute avec Hey Mr Ferryman un de ses disques les plus lumineux – ce qui ne veut naturellement pas dire qu’il ait renoncé au bistre qui caractérise ses compositions, mais seulement qu’il l’a imperceptiblement allégé – et probablement les plus immédiatement attachants, en particulier pour qui ne serait pas familier avec son univers. Habité par une voix cultivant une chaleureuse proximité et des compositions ne craignant pas d’embrasser le large d’un regard où se devine une lueur d’émerveillement, cet album au romantisme décanté et assumé fait indéniablement partie de ceux que l’on aimera garder auprès de soi et qui, par leur sincérité, marqueront l’année.

Mark Eitzel, Hey Mr Ferryman 1 CD ou vinyle Merge records

Extraits choisis :

1. An answer
écrit et composé par Mark Eitzel

2. In my role as professional singer and ham
écrit et composé par Mark Eitzel

Surannée-lumière. Foxhole, The Proper Ornaments

Puisque tout passe, faisons
la mélodie passagère ;
celle qui nous désaltère,
aura de nous raison.

Chantons ce qui nous quitte
avec amour et art ;
soyons plus vite
que le rapide départ.

Rainer Maria Rilke (1875-1926), Vergers, 36 (1924)

Daniel Clauzier, [sans titre], 2017
www.danielclauzier.com

 

À l’époque d’un tout technologique qui permet de rectifier électroniquement la plus minime imperfection vocale, une réalisation comme Foxhole, le deuxième album de The Proper Ornaments, un groupe dont le noyau dur est constitué par James Hoare et Max Oscarnold qui officient respectivement et entre autres au sein d’Ultimate Painting et de Toy, a quelque chose de délicieusement suranné qui vous retient sous son charme pour peu que vous soyez sensible à une esthétique qui ne rougit pas un instant de l’abondance de ses références aux années 1960-70 (Beatles, Byrds, Pink Floyd et bon nombre d’autres) avec quelques incursions dans un passé plus récent (The Jesus and Mary Chain, Mercury Rev), le tout parfaitement compris et assimilé et ne se réduisant donc pas, comme chez d’autres, à un travail de copiste plus ou moins habile.

Ce qui frappe immédiatement lorsque l’on compare Foxhole à son prédécesseur de 2014, Wooden Head, est l’abandon de la tension électrique qui parcourait ce premier opus au profit d’un intimisme chaleureux et souvent nostalgique, d’une ambiance tamisée encore soulignée par les limitations imposées par un enregistrement réalisé sur un huit-pistes analogique — à chaque musicien ses instruments d’époque. Sans doute les chansons ont-elles légèrement perdu en spontanéité, mais elles ont gagné en envergure, en raffinement mais aussi, assez paradoxalement, en simplicité, l’impression d’une écoute où tout va de soi ne devant pas faire oublier que cette épure finalement toute classique a été soigneusement réfléchie. Il est souvent question de la fuite du temps et de la prégnance du passé tout au long de ces onze titres dont celui qui ouvre le disque avec la légèreté des particules qui dansent dans les rais des soleils d’autrefois s’intitule on ne peut plus symboliquement Back pages, et le plus étoffé et un des plus attachants Memories, sans parler du très floydien (période Meddle dont la référence à Fearless souligne encore par référence textuelle le côté insouciant de la jeunesse) When we were young. Y passent également des fragments d’histoire plus ou moins lointaine avec le planant 1969, année de la parution de Space Oddity, ce qui n’est sans doute pas complètement un hasard d’autant qu’il est question ici de « sortir de l’atmosphère » pour voir le monde d’en haut, et la menace lancinante qui hante Jeremy’s song, inspirée par les tranchées de la Première guerre mondiale, ainsi que des lambeaux de rêves plus ou moins agités, du mélancolique Just a dream au vénéneux The Devils, évocation flottante de ce qui nous ensorcelle et menace de nous précipiter vers les abysses, en passant par l’humour façon cadavre exquis de Bridge by a tunnel. Pour compléter le tableau, Cremated (blown away) ajoute un rien d’ironie et de bizarre avec son narrateur si attaché à la personne qu’il aime qu’il veut voir ses cendres mêlées aux siennes dans la même urne, et The frozen stare une once de souverain détachement que l’on retrouve également, sur un mode cette fois-ci plus goguenard, dans I know you know.

Si Foxhole laisse de prime abord une impression de modestie attachante, les écoutes successives ne font qu’accroître son pouvoir de séduction en mettant en lumière sa cohérence et la finesse de son inspiration. En se détournant volontairement de toute facilité tapageuse, en misant sur la douceur des atmosphères et la finesse des effets, en pariant sur la capacité de l’auditeur à les laisser l’envahir progressivement, The Proper Ornaments a pris le risque de ne pas être de son temps ; parce qu’il a su le faire sans hypothéquer l’attrait immédiat de ses mélodies et qu’il est parvenu à rendre sa nostalgie lumineuse en la préservant de toute geignerie, il a réussi à rendre son deuxième disque intemporel et donc apte à frayer son chemin jusqu’au présent de l’auditeur.

The Proper Ornaments, Foxhole. CD ou vinyle Tough Love Records

Extrais choisis :

1 . Memories
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

2. 1969
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

Chair de silice. Citizen of Glass par Agnes Obel

matthew-pillsbury-autoportrait-one57-2016

Matthew Pillsbury (Neuilly sur Seine, 1973),
Autoportrait, One57, 2016
© Matthew Pillsbury – www.matthewpillsbury.com

 

Méfiez-vous de l’eau qui dort. Pour bien des raisons, ce proverbe me semble s’appliquer assez idéalement à Agnes Obel dont le troisième album vient tout juste de paraître. Une écoute superficielle pourrait certes laisser croire que la musique de cette jeune artiste danoise de trente-six ans installée à Berlin, oscillant entre des références classiques (Satie, Debussy) et d’autres plus récentes (Kate Bush, Goldfrapp), est aussi harmonieuse que parfaitement inoffensive. Lourde erreur, que Citizen of Glass, traduction du concept de gläserner Mensch découvert par la musicienne au fil de ses lectures et devenu le levain de son nouveau disque, illustre avec une force jusqu’ici inouïe dans sa production.

La tyrannie de la transparence, exigée par un monde innervé par des réseaux où chacun se compose une personnalité pour tenter de se donner une contenance tout en se repaissant avec plus ou moins d’avidité des simulacres semés par les autres, est donc au cœur de ce projet simultanément avec son corollaire inversé, la volonté de brouiller les pistes et de préserver la sphère de l’intime ; Familiar, avec sa seconde voix qui n’est autre que celle de la chanteuse, métamorphosée grâce à la technologie, et l’évocation d’un « amour que les autres ne peuvent pas voir » repose entièrement sur cet incessant mouvement de balancier entre réalité et virtualité, translucidité et opacité. Si le verre est le fil conducteur de tout l’album, ce dernier se déploie comme un fascinant dédale de miroirs dans lequel s’invitent des sentiments très humains comme la jalousie (Golden green qui avoue sa dette vocale envers Kate Bush), les comportements obsessionnels (It’s happening again qu’on croirait échappé des archives de This mortal coil) ou le poids du secret dans le magnifique Mary sur lequel le disque se referme ou plutôt se dissout, qui font pièce à la tentation sans cesse tangible, dans l’écriture comme dans la réalisation, de la désincarnation. Ces traces d’humanité passées au tamis d’un refus ostensible de tout sentimentalisme, mais pas d’un lyrisme certes décanté et kaléidoscopique comme le démontrent Trojan horses ou Citizen of Glass sur lequel passe une nouvelle fois l’ombre de Satie, apportent indiscutablement aux différents morceaux un supplément de chaleur et concomitamment d’âpreté – une alchimie que les amateurs de Sibelius connaissent bien.

Après les luxueuses moirures sonores d’Aventine (2013), Agnes Obel aurait pu décider de poursuivre dans la même veine de mélancolie capiteuse ; elle a choisi, au contraire, en variant son instrumentarium et, en particulier, les claviers qui ne se limitent plus au seul piano, de prendre le risque de sonorités plus inhabituelles, comme les égrènements féeriques du célesta ou les lueurs plus inquiétantes du trautonium, lointain ancêtre des synthétiseurs inventé à la fin des années 1920, parfois ponctuellement relevées d’épinette, de mellotron ou de piano préparé. Bien sûr, les cordes sont toujours présentes, en particulier le violoncelle dont la proximité avec le chant est utilisée avec beaucoup d’à-propos. Au fil des écoutes, Citizen of Glass se révèle un disque-laboratoire dans lequel la musicienne forge à n’en pas douter les éléments de son langage à venir, suivant sur ce point une logique finalement assez proche de celle de Bon Iver triturant le folk jusqu’à le faire parfois imploser dans le récent et souvent impressionnant 22, A Million. Agnes Obel a cependant la clairvoyance et l’humilité de se souvenir qu’elle compose des chansons destinées à un public et non d’absconses esquisses réservées à un petit cénacle d’initiés ; malgré son complexe et souvent audacieux travail sur les textures instrumentales et vocales, Citizen of Glass demeure, parce qu’il a été conçu avec intelligence, sensibilité et sans aucune volonté d’épater le chaland, un album à la fois très abouti et totalement abordable qui, alors qu’il est l’œuvre d’une musicienne qui avoue l’avoir conçu en vase clos et avec une minutie presque maniaque, procure un sentiment d’horizon élargi et d’espace. Sous des apparences que l’on pourrait de prime abord trouver glacées, il vient nous rappeler que le verre est également un excellent conducteur de lumière et de chaleur.

agnes-obel-citizen-of-glassAgnes Obel, Citizen of Glass. 1 CD/LP PIAS

Morceaux choisis :

1. Familiar
Écrit et composé par Agnes Obel

2. Trojan horses
Écrit et composé par Agnes Obel

Au rivage. At swim de Lisa Hannigan

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Andy Lee, Find a way, Newgale, Pembrokeshire, 2015 ?
© Andy Lee, www.andylee.co

 

L’heure n’est plus à l’esquive. Après deux albums réussis, en particulier le premier, Sea Sew (2008), dont les miroitements chaleureux faisaient pardonner les quelques petites faiblesses de son successeur, Passenger (2011), dont les pochettes abstraites la dissimulaient, l’Irlandaise Lisa Hannigan nous fait face sur celle de At swim, paru il y a quelques semaines. Le regard est volontaire, sans doute un rien bravache, certainement un brin malicieux ; il se dégage de ce sobre portrait en noir et blanc le sentiment de se trouver en présence d’une jeune femme de trente-cinq ans sur laquelle ont commencé à souffler les bourrasques de l’expérience et qui en a tiré l’énergie nécessaire pour avancer.

Passenger se refermait sur une chanson riche en points de suspension, « Nowhere to go » ; il aura fallu cinq ans à la chanteuse pour trouver un chemin que sa rencontre avec Aaron Dessner, une des têtes pensantes de l’excellent groupe The National et producteur de ce nouvel opus, a semé de ce qu’elle nomme de « petits miracles. » Les onze morceaux qui composent At swim portent tous la trace d’un émerveillement qui rend lumineuse une atmosphère globalement décantée et intimiste traversée par des bouffées mélancoliques parfois extrêmement denses, comme dans les émouvantes Prayer for the dying, We, the drowned ou Funeral suit, élégies aux titres suffisamment explicites pour qu’on ne les encombre pas de gloses et que leur retenue empêche de tomber dans le piège d’un larmoyant à bon marché. N’allez cependant pas vous imaginer que Lisa Hannigan livre un disque uniment sombre, même si ses textes évoquent souvent la fuite du temps et ce(ux) qu’il emporte dans son cours ou l’incertitude de nos lendemains et de nos liens ; la naïveté presque enfantine de Snow déborde de tant de tendresse que l’on oublierait presque les regrets qui s’y insinuent, Ora gonfle comme une voile d’espérance frémissante son chant de sirène à la fois irréelle et incarnée, Tender chaloupe au rythme d’une saudade caressante, Undertow laisse fluer une onde de sensualité, et si LO nous invite dans le cauchemar d’une conscience si bourrelée de remords que le sommeil finit par la déserter, elle le fait sur un ton presque léger — il s’agit paradoxalement d’une des chansons les plus rythmées de l’album, ce qui ne fait bien entendu que souligner le caractère obsessionnel de ce qu’elle met en scène.

At swim fait le pari de la cohérence et de la sobriété, ce qui ne l’empêche ni d’être passionné, si l’on admet que la passion ne perd rien en intensité lorsqu’elle se refuse à verser dans la démonstration, ni d’être raffiné. Il faut louer la qualité de la production toute de finesse et d’intelligence d’Aaron Dessner qui parvient à respecter la clarté mélodique des morceaux tout en les enveloppant de textures sonores à la fois complexes et diaphanes. Et, bien sûr, il y a la voix de Lisa Hannigan qui, tout autant que son portrait sur la pochette, nous fait ressentir que ses cinq années de silence l’ont souvent égratignée, probablement meurtrie, certainement profondément changée ; outre d’évidentes qualités techniques – Barton, qui referme le disque sur une note amère, offre une magnifique démonstration d’un ars modulandi parfaitement maîtrisé –, le chant est dense, profond, jamais inutilement fleuri ou sophistiqué – Anahorish du poète irlandais Seamus Heaney harmonisé et interprété a cappella est d’une ferveur limpide –, la voix ne pose pas, elle dit et s’adresse à chacun d’entre nous le plus directement possible et avec une sincérité et une humilité troublantes, parfois bouleversantes.

Navigant sur des eaux moins étales et translucides qu’il pourrait paraître, At swim se révèle, au fil des écoutes, un album terriblement attachant qui constitue à l’évidence un virage dans le parcours d’une artiste qui, amarres rompues, aborde à un nouveau rivage plus intensément et, souhaitons-le, plus immensément personnel. Sa mélancolie fluide et consolatrice n’a pas fini de nous accompagner durant l’automne qui s’en vient doucement.

lisa-hannigan-at-swimLisa Hannigan, At swim 1 CD ou 1 LP Hoop recordings ltd./PIAS

Extraits choisis :

1. We, the drowned
Écrit et composé par Lisa Hannigan

2. Snow
Écrit et composé par Lisa Hannigan

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