Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Category: Traverses

Musiques hors du champ du classique

Surannée-lumière. Foxhole, The Proper Ornaments

Puisque tout passe, faisons
la mélodie passagère ;
celle qui nous désaltère,
aura de nous raison.

Chantons ce qui nous quitte
avec amour et art ;
soyons plus vite
que le rapide départ.

Rainer Maria Rilke (1875-1926), Vergers, 36 (1924)

Daniel Clauzier, [sans titre], 2017
www.danielclauzier.com

 

À l’époque d’un tout technologique qui permet de rectifier électroniquement la plus minime imperfection vocale, une réalisation comme Foxhole, le deuxième album de The Proper Ornaments, un groupe dont le noyau dur est constitué par James Hoare et Max Oscarnold qui officient respectivement et entre autres au sein d’Ultimate Painting et de Toy, a quelque chose de délicieusement suranné qui vous retient sous son charme pour peu que vous soyez sensible à une esthétique qui ne rougit pas un instant de l’abondance de ses références aux années 1960-70 (Beatles, Byrds, Pink Floyd et bon nombre d’autres) avec quelques incursions dans un passé plus récent (The Jesus and Mary Chain, Mercury Rev), le tout parfaitement compris et assimilé et ne se réduisant donc pas, comme chez d’autres, à un travail de copiste plus ou moins habile.

Ce qui frappe immédiatement lorsque l’on compare Foxhole à son prédécesseur de 2014, Wooden Head, est l’abandon de la tension électrique qui parcourait ce premier opus au profit d’un intimisme chaleureux et souvent nostalgique, d’une ambiance tamisée encore soulignée par les limitations imposées par un enregistrement réalisé sur un huit-pistes analogique — à chaque musicien ses instruments d’époque. Sans doute les chansons ont-elles légèrement perdu en spontanéité, mais elles ont gagné en envergure, en raffinement mais aussi, assez paradoxalement, en simplicité, l’impression d’une écoute où tout va de soi ne devant pas faire oublier que cette épure finalement toute classique a été soigneusement réfléchie. Il est souvent question de la fuite du temps et de la prégnance du passé tout au long de ces onze titres dont celui qui ouvre le disque avec la légèreté des particules qui dansent dans les rais des soleils d’autrefois s’intitule on ne peut plus symboliquement Back pages, et le plus étoffé et un des plus attachants Memories, sans parler du très floydien (période Meddle dont la référence à Fearless souligne encore par référence textuelle le côté insouciant de la jeunesse) When we were young. Y passent également des fragments d’histoire plus ou moins lointaine avec le planant 1969, année de la parution de Space Oddity, ce qui n’est sans doute pas complètement un hasard d’autant qu’il est question ici de « sortir de l’atmosphère » pour voir le monde d’en haut, et la menace lancinante qui hante Jeremy’s song, inspirée par les tranchées de la Première guère mondiale, ainsi que des lambeaux de rêves plus ou moins agités, du mélancolique Just a dream au vénéneux The Devils, évocation flottante de ce qui nous ensorcelle et menace de nous précipiter vers les abysses, en passant par l’humour façon cadavre exquis de Bridge by a tunnel. Pour compléter le tableau, Cremated (blown away) ajoute un rien d’ironie et de bizarre avec son narrateur si attaché à la personne qu’il aime qu’il veut voir ses cendres mêlées aux siennes dans la même urne, et The frozen stare une once de souverain détachement que l’on retrouve également, sur un mode cette fois-ci plus goguenard, dans I know you know.

Si Foxhole laisse de prime abord une impression de modestie attachante, les écoutes successives ne font qu’accroître son pouvoir de séduction en mettant en lumière sa cohérence et la finesse de son inspiration. En se détournant volontairement de toute facilité tapageuse, en misant sur la douceur des atmosphères et la finesse des effets, en pariant sur la capacité de l’auditeur à les laisser l’envahir progressivement, The Proper Ornaments a pris le risque de ne pas être de son temps ; parce qu’il a su le faire sans hypothéquer l’attrait immédiat de ses mélodies et qu’il est parvenu à rendre sa nostalgie lumineuse en la préservant de toute geignerie, il a réussi à rendre son deuxième disque intemporel et donc apte à frayer son chemin jusqu’au présent de l’auditeur.

The Proper Ornaments, Foxhole. CD ou vinyle Tough Love Records

Extrais choisis :

1 . Memories
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

2. 1969
Écrit et composé par James Hoare et Max Oscarnold

Chair de silice. Citizen of Glass par Agnes Obel

matthew-pillsbury-autoportrait-one57-2016

Matthew Pillsbury (Neuilly sur Seine, 1973),
Autoportrait, One57, 2016
© Matthew Pillsbury – www.matthewpillsbury.com

 

Méfiez-vous de l’eau qui dort. Pour bien des raisons, ce proverbe me semble s’appliquer assez idéalement à Agnes Obel dont le troisième album vient tout juste de paraître. Une écoute superficielle pourrait certes laisser croire que la musique de cette jeune artiste danoise de trente-six ans installée à Berlin, oscillant entre des références classiques (Satie, Debussy) et d’autres plus récentes (Kate Bush, Goldfrapp), est aussi harmonieuse que parfaitement inoffensive. Lourde erreur, que Citizen of Glass, traduction du concept de gläserner Mensch découvert par la musicienne au fil de ses lectures et devenu le levain de son nouveau disque, illustre avec une force jusqu’ici inouïe dans sa production.

La tyrannie de la transparence, exigée par un monde innervé par des réseaux où chacun se compose une personnalité pour tenter de se donner une contenance tout en se repaissant avec plus ou moins d’avidité des simulacres semés par les autres, est donc au cœur de ce projet simultanément avec son corollaire inversé, la volonté de brouiller les pistes et de préserver la sphère de l’intime ; Familiar, avec sa seconde voix qui n’est autre que celle de la chanteuse, métamorphosée grâce à la technologie, et l’évocation d’un « amour que les autres ne peuvent pas voir » repose entièrement sur cet incessant mouvement de balancier entre réalité et virtualité, translucidité et opacité. Si le verre est le fil conducteur de tout l’album, ce dernier se déploie comme un fascinant dédale de miroirs dans lequel s’invitent des sentiments très humains comme la jalousie (Golden green qui avoue sa dette vocale envers Kate Bush), les comportements obsessionnels (It’s happening again qu’on croirait échappé des archives de This mortal coil) ou le poids du secret dans le magnifique Mary sur lequel le disque se referme ou plutôt se dissout, qui font pièce à la tentation sans cesse tangible, dans l’écriture comme dans la réalisation, de la désincarnation. Ces traces d’humanité passées au tamis d’un refus ostensible de tout sentimentalisme, mais pas d’un lyrisme certes décanté et kaléidoscopique comme le démontrent Trojan horses ou Citizen of Glass sur lequel passe une nouvelle fois l’ombre de Satie, apportent indiscutablement aux différents morceaux un supplément de chaleur et concomitamment d’âpreté – une alchimie que les amateurs de Sibelius connaissent bien.

Après les luxueuses moirures sonores d’Aventine (2013), Agnes Obel aurait pu décider de poursuivre dans la même veine de mélancolie capiteuse ; elle a choisi, au contraire, en variant son instrumentarium et, en particulier, les claviers qui ne se limitent plus au seul piano, de prendre le risque de sonorités plus inhabituelles, comme les égrènements féeriques du célesta ou les lueurs plus inquiétantes du trautonium, lointain ancêtre des synthétiseurs inventé à la fin des années 1920, parfois ponctuellement relevées d’épinette, de mellotron ou de piano préparé. Bien sûr, les cordes sont toujours présentes, en particulier le violoncelle dont la proximité avec le chant est utilisée avec beaucoup d’à-propos. Au fil des écoutes, Citizen of Glass se révèle un disque-laboratoire dans lequel la musicienne forge à n’en pas douter les éléments de son langage à venir, suivant sur ce point une logique finalement assez proche de celle de Bon Iver triturant le folk jusqu’à le faire parfois imploser dans le récent et souvent impressionnant 22, A Million. Agnes Obel a cependant la clairvoyance et l’humilité de se souvenir qu’elle compose des chansons destinées à un public et non d’absconses esquisses réservées à un petit cénacle d’initiés ; malgré son complexe et souvent audacieux travail sur les textures instrumentales et vocales, Citizen of Glass demeure, parce qu’il a été conçu avec intelligence, sensibilité et sans aucune volonté d’épater le chaland, un album à la fois très abouti et totalement abordable qui, alors qu’il est l’œuvre d’une musicienne qui avoue l’avoir conçu en vase clos et avec une minutie presque maniaque, procure un sentiment d’horizon élargi et d’espace. Sous des apparences que l’on pourrait de prime abord trouver glacées, il vient nous rappeler que le verre est également un excellent conducteur de lumière et de chaleur.

agnes-obel-citizen-of-glassAgnes Obel, Citizen of Glass. 1 CD/LP PIAS

Morceaux choisis :

1. Familiar
Écrit et composé par Agnes Obel

2. Trojan horses
Écrit et composé par Agnes Obel

Au rivage. At swim de Lisa Hannigan

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Andy Lee, Find a way, Newgale, Pembrokeshire, 2015 ?
© Andy Lee, www.andylee.co

 

L’heure n’est plus à l’esquive. Après deux albums réussis, en particulier le premier, Sea Sew (2008), dont les miroitements chaleureux faisaient pardonner les quelques petites faiblesses de son successeur, Passenger (2011), dont les pochettes abstraites la dissimulaient, l’Irlandaise Lisa Hannigan nous fait face sur celle de At swim, paru il y a quelques semaines. Le regard est volontaire, sans doute un rien bravache, certainement un brin malicieux ; il se dégage de ce sobre portrait en noir et blanc le sentiment de se trouver en présence d’une jeune femme de trente-cinq ans sur laquelle ont commencé à souffler les bourrasques de l’expérience et qui en a tiré l’énergie nécessaire pour avancer.

Passenger se refermait sur une chanson riche en points de suspension, « Nowhere to go » ; il aura fallu cinq ans à la chanteuse pour trouver un chemin que sa rencontre avec Aaron Dessner, une des têtes pensantes de l’excellent groupe The National et producteur de ce nouvel opus, a semé de ce qu’elle nomme de « petits miracles. » Les onze morceaux qui composent At swim portent tous la trace d’un émerveillement qui rend lumineuse une atmosphère globalement décantée et intimiste traversée par des bouffées mélancoliques parfois extrêmement denses, comme dans les émouvantes Prayer for the dying, We, the drowned ou Funeral suit, élégies aux titres suffisamment explicites pour qu’on ne les encombre pas de gloses et que leur retenue empêche de tomber dans le piège d’un larmoyant à bon marché. N’allez cependant pas vous imaginer que Lisa Hannigan livre un disque uniment sombre, même si ses textes évoquent souvent la fuite du temps et ce(ux) qu’il emporte dans son cours ou l’incertitude de nos lendemains et de nos liens ; la naïveté presque enfantine de Snow déborde de tant de tendresse que l’on oublierait presque les regrets qui s’y insinuent, Ora gonfle comme une voile d’espérance frémissante son chant de sirène à la fois irréelle et incarnée, Tender chaloupe au rythme d’une saudade caressante, Undertow laisse fluer une onde de sensualité, et si LO nous invite dans le cauchemar d’une conscience si bourrelée de remords que le sommeil finit par la déserter, elle le fait sur un ton presque léger — il s’agit paradoxalement d’une des chansons les plus rythmées de l’album, ce qui ne fait bien entendu que souligner le caractère obsessionnel de ce qu’elle met en scène.

At swim fait le pari de la cohérence et de la sobriété, ce qui ne l’empêche ni d’être passionné, si l’on admet que la passion ne perd rien en intensité lorsqu’elle se refuse à verser dans la démonstration, ni d’être raffiné. Il faut louer la qualité de la production toute de finesse et d’intelligence d’Aaron Dessner qui parvient à respecter la clarté mélodique des morceaux tout en les enveloppant de textures sonores à la fois complexes et diaphanes. Et, bien sûr, il y a la voix de Lisa Hannigan qui, tout autant que son portrait sur la pochette, nous fait ressentir que ses cinq années de silence l’ont souvent égratignée, probablement meurtrie, certainement profondément changée ; outre d’évidentes qualités techniques – Barton, qui referme le disque sur une note amère, offre une magnifique démonstration d’un ars modulandi parfaitement maîtrisé –, le chant est dense, profond, jamais inutilement fleuri ou sophistiqué – Anahorish du poète irlandais Seamus Heaney harmonisé et interprété a cappella est d’une ferveur limpide –, la voix ne pose pas, elle dit et s’adresse à chacun d’entre nous le plus directement possible et avec une sincérité et une humilité troublantes, parfois bouleversantes.

Navigant sur des eaux moins étales et translucides qu’il pourrait paraître, At swim se révèle, au fil des écoutes, un album terriblement attachant qui constitue à l’évidence un virage dans le parcours d’une artiste qui, amarres rompues, aborde à un nouveau rivage plus intensément et, souhaitons-le, plus immensément personnel. Sa mélancolie fluide et consolatrice n’a pas fini de nous accompagner durant l’automne qui s’en vient doucement.

lisa-hannigan-at-swimLisa Hannigan, At swim 1 CD ou 1 LP Hoop recordings ltd./PIAS

Extraits choisis :

1. We, the drowned
Écrit et composé par Lisa Hannigan

2. Snow
Écrit et composé par Lisa Hannigan

Pop thébaïde. Foreverland par The Divine Comedy

« It’s just round the headland, on the horizon,
Everybody thinks it’s all lies until they stand
On Foreverland. »

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Robert Adams (Orange, New Jersey, 1937),
Longmont, Colorado, c.1979 tiré de la série Summer nights (1985)
Épreuve gélatino-argentique, 27,6 x 27,8 cm, Yale, University Art Gallery
© Robert Adams

 

Pour qui le suit depuis la révélation de l’éblouissant Liberation en 1993, chaque rendez-vous avec Neil Hannon, l’âme de The Divine Comedy, est un moment privilégié. Oh, bien sûr, on a parfois été déconcerté par les chemins pris par un artiste qui tenta un temps de ne plus se ressembler, mais on a toujours fini par revenir, quitte à avoir un peu boudé auparavant. Six ans se sont écoulés depuis Bang goes the Knighthood mais les deux premiers titres dévoilés en avant-courriers de Foreverland, onzième album de cette entité à mi-chemin entre ensemble et aventure soliste, laissaient voir un musicien en pleine possession de ses moyens et plein d’une verve réjouissante.

Dès le délicieusement pince-sans-rire Napoleon complex et ses bruitages dignes de la Symphonie des jouets du père Mozart, le ton est donné : Foreverland est un disque de musique pop pleinement et fièrement assumé dans lequel chaque chanson renferme des tiroirs secrets, des chausses-trappes, des mirages, tout un arsenal d’artifices qui accroche l’attention et rend passionnant le parcours qui s’offre à l’auditeur. Qu’il s’agisse de ses textes, de ses musiques ou des arrangements qu’il signe, Neil Hannon est un orfèvre qui ne laisse rien au hasard pour composer par petites touches précises un univers à la fois attachant et plein de surprises. La grande variété de climats de ce disque, de l’insouciance ironique de How can you leave me on my own au lyrisme frémissant du magnifique To the rescue, ses références croisées à l’histoire, au travers de la référence piquante à Napoléon, du portrait amusé de Catherine the Great mais aussi des ambiances très années trente de Funny peculiar, en duo mutin avec sa tendre muse, Cathy Davey, ou des références à Brel ou à Piaf (la petite ritournelle de The pact) et ses notations beaucoup plus personnelles (le couple ForeverlandMy happy place, odes la thébaïde rêvée et finalement trouvée), ne l’empêchent pas d’atteindre une superbe unité, en équilibre entre indicible bonheur d’exister et inquiétude diffuse devant l’éphémère de toute joie. Valeur cardinale, l’humour est ici partout présent, jamais appuyé – écoutez la finesse de I joined the Foreign Legion (to forget) – et versant volontiers dans l’autodérision ; le meilleur exemple est fourni par Other people chanson sentimentale aux élans sarcastiquement métaphysiques – ah, ce « But in the greater scheme of things/Just think of all the ‘might have beens’/There is no ‘you’, there is no ‘me’/When set against eternity » – qui s’interrompt brutalement sur un « and um, blah, blah, blah » vaguement lassé et du meilleur effet. Foreverland demeure tout de même avant tout une carte du Tendre parcourue avec une émotion délivrée des écueils de la mièvrerie et de l’impudeur et qui n’en est donc que plus touchante ; la simplicité de The one who loves you sur lequel se referme l’album est ainsi un petit bijou de simplicité raffinée qui n’en rajoute jamais mais dont l’espérance qui le traverse parlera probablement à beaucoup d’entre nous.

Richement arrangé – des cordes, du clavecin, du penny whistle (instrument qui tient du flageolet et de la flûte à bec), de la harpe, de l’accordéon, des cuivres et des bois –, superbement chanté, déclamé et mis en scène, Foreverland est un disque à la légèreté trompeuse dont on aurait tort de penser que rien n’y a de poids parce que rien n’y pèse. Contrairement à ces productions lourdes et parfois larmoyantes que certains se croient obligés d’asséner pour évoquer le monde rongé de ténèbres, de dangers et de violences dans lequel nous vivons, The Divine Comedy fait le pari tout aussi efficace de l’allusion et de la subtilité, rappelant la soif de pouvoir et l’indifférence des puissants (« When the world won’t understand/And government’s got other plans », To the rescue) et faisant sourdre, grâce à ses références aux ambiances musicales du passé, une indicible nostalgie devant le spectacle d’un monde en train de s’effacer plus que de s’effondrer. Il y a du Candide dans cet album qui invite chacun à cultiver la terre promise qu’il se sera choisie – notons que le nom même de Foreverland possède une dimension concrète qui s’oppose naturellement au mirage d’un Neverland – tout en profitant du bonheur toujours fragile d’être auprès de ceux qu’il aime ; parmi ceux-ci, même si ce n’est que de façon virtuelle, Neil Hannon a plus que jamais sa place.

the-divine-comedy-foreverlandThe Divine Comedy, Foreverland 1 CD Divine Comedy Records (disponible également en vinyle ou en édition limitée 2 CD avec le superbe projet ln may) qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Napoleon complex
Paroles & musique : Neil Hannon

2. I joined the Foreign Legion (to forget)
Paroles & musique : Neil Hannon

Vidéos :

1. Catherine the Great

2. How can you leave me on my own

Comme on n’oublie pas. William Sheller, Stylus

Michael Kenna Light on water Courances 1999 © Michael Kenna

Michael Kenna, Light on water,
Courances, France, 1999
© Michael Kenna – www.michaelkenna.com

 

William Sheller est un musicien si discret que l’on oublierait presque de l’attendre. Et pourtant, chaque nouvel album, distillé avec une parcimonie qu’expliquent autant quelques problèmes de santé qu’un nombre important de concerts, mais également un rapport plus compliqué avec la chanson que l’évidence de celles qu’il propose laisserait supposer, est en soi un événement pour ceux qui, comme moi, suivent attentivement la carrière de cet artiste atypique dans le paysage musical français.

Il aura donc fallu sept ans pour que nous arrive le successeur d’Avatars (2008), Stylus. Délaissant la tonalité pop qui caractérisait son prédécesseur, parfois handicapé par un certain manque de sobriété dans la production, il marque un retour franc à une ligne classique, épurée, une réduction à l’essentiel d’un art qui conjugue un sens de l’ellipse et une pudeur très français – il y a, chez Sheller, un goût pour la ligne claire qui le place dans une tradition remontant au moins à François Couperin et passant par Fauré – avec une efficacité mélodique typiquement anglo-saxonne. Un piano, un quatuor à cordes – percussion, trompette et contrebasse n’interviennent que dans Le temps d’une heure de ciel bleu, délicieux titre jazzy caché comme un jardin secret offert en apostille –, et la voix qui ne change étonnamment pas, comme si les années (le musicien est né en 1946) n’avaient aucune prise sur elle, voici les ingrédients de ce disque concentré, dont le sentiment de frustration que sa brièveté – un peu plus de trente minutes – peut engendrer est vite oublié au regard de la qualité de chaque chanson. On note parmi celles-ci deux revenantes, Les enfants du week-end, évocation pleine d’une retenue extrêmement touchante des familles recomposées apparue en 2010 uniquement en téléchargement, et Comme je m’ennuie de toi (1975), qui gagne avec cette nouvelle mouture pour quintette avec piano à la facture soignée une forme d’intemporalité. Tous les thèmes chers à Sheller sont ici rassemblés, de la douleur de la séparation qui sinue dans la magistrale Bus stop, où passe un lointain souvenir de La tête brûlée et qui mériterait de devenir un succès, aux gambades teintées de surréalisme de Youpylong qu’on ne peut écouter sans songer à la fantaisie de Trénet et à la spontanéité des Beatles, au monde de l’enfance dont l’insouciance ne se figure pas les tensions et les regrets qui règnent autour de ses jeux (Petit pimpon, réminiscent de Nicolas). Aux deux extrémités du spectre, on goûte d’autant plus la joie tranquille du carpe diem d’Une belle journée qu’elle s’accompagne du quam minimum credula postero qui lui fait pendant, et l’on se laisse toucher par l’abattement des Souris noires dont l’évocation désolée de l’ultime lettre d’un soldat qui va mourir à la guerre constitue un prolongement assez fascinant au glorieux Excalibur, qui figurait sur l’album Ailleurs (1989), tel un écho dépouillé jusqu’à l’os enténébré de cordes fantomatiques. Walpurgis, enfin, explore avec bonheur le terrain d’un fantastique hoffmannien avec voyageur boiteux et apparitions fantastiques.

Au fil des écoutes, Stylus se révèle comme un album pensé avec beaucoup d’intelligence qui sait ménager, en dépit d’une extrême économie de moyens, une appréciable variété de climats et conserver de bout en bout une réelle densité musicale. Aux habitués de l’univers de Sheller, tout semblera ici familier, le ton jouant simultanément sur les registres de la proximité et de la distance, le caractère à la fois simple et finement ouvragé de l’écriture, la fluidité et l’inventivité des mélodies, la subtilité des arrangements ; s’il n’oublie rien de ce qui fait sa singularité, on pourrait certes reprocher au musicien de ne pas chercher à s’aventurer ici, comme il le fit autrefois, sur des terres un peu moins balisées, mais aurait-on l’idée de tenir rigueur à Monet de s’être attaché au même motif pour le saisir jusque dans ses plus infimes nuances ? Il me semble que c’est dans cette optique que doit être apprécié Stylus, ce titre polysémique qui parle aussi bien de l’instrument du dessinateur, de la tige indiquant l’heure sur un cadran solaire que de la manière caractérisant un artiste : un carnet d’esquisses plus achevées qu’elles n’en ont l’air, pleines de tendresse mais aussi de nostalgie, dont nul ne peut dire avec certitude si elles sont le témoignage d’un art de la miniature parvenu à son point suprême d’achèvement ou les semences d’une nouvelle floraison à venir.

William Sheller StylusWilliam Sheller, Stylus. 1 CD Mercury music/Universal music

Extraits choisis :

1. Une belle journée
Écrit et composé par William Sheller

2. Bus stop
Écrit et composé par William Sheller

Le chant du signe. Blackstar, David Bowie

J’ai passé une grande partie de l’après-midi du samedi 9 janvier 2016 en compagnie de Blackstar que, par un curieux mouvement de superstition respectueuse, je me suis d’emblée obstiné à désigner comme le nouveau et non le dernier disque de David Bowie. Lors de la deuxième écoute, j’ai commencé à noter les bribes de phrases que m’inspirait cette impressionnante réalisation, me disant que j’en ferai peut-être une chronique pour vous la présenter. L’annonce, au matin du 11 janvier, de la mort de cet artiste qui, quelles que soient nos affinités avec son univers, n’en aura pas moins profondément et, je crois, durablement marqué la culture et même, sur certains plans, la société occidentale depuis la fin des années 1960, m’a abasourdi et peiné ; le flot planétaire d’hommages mérités, parfois très émouvants, qui s’en est suivi m’a fait hésiter à y ajouter ma contribution, toute modeste soit-elle. Je m’y résous aujourd’hui comme une ultime révérence.

En 2013, le retour inattendu de Bowie, après un silence de dix ans, avec The next day avait pu laisser perplexe, tant cet album que l’on imaginait nostalgique, à l’image de l’élégiaque Where are we now ? qui lui avait servi d’avant-courrier, s’était révélé faire prioritairement le pari de l’énergie à défaut de celui d’une audace que tous ceux qui ont suivi la carrière du chanteur savent pouvoir attendre de lui ; en le réécoutant aujourd’hui, on se dit que cette composante essentielle était cependant bien là, dans la simple volonté d’affirmer être encore là, bien vivant (« not quite dying ») et de faire de la musique avec sa propre palette, sans doute pas aussi avant-gardiste qu’autrefois, mais personnelle, inimitable. Blackstar commence là où Heat, le superbe envoi sur lequel s’achevait The next day, nous avait laissés, dans une atmosphère à la fois inquiétante et habitée. Le long morceau éponyme qui ouvre l’album se déploie en une mélopée entêtante et sombre, propulsée par une pulsation haletante et implacable qui s’apaise et s’épanouit lorsqu’une trouée lumineuse se dessine sur les paroles « Something happened on the day he died » avant de revenir à l’ambiance de la première section, dont le caractère oppressant fait néanmoins place à quelque chose de plus apaisé ou de plus résigné. Immédiatement après ce séjour au désert dans une atmosphère raréfiée, c’est un maelström d’énergies urbaines qui déferle ; ‘Tis a pity she was a whore, malgré son titre démarqué de celui d’une tragédie de John Ford représentée vers 1630, n’en est pas moins une évocation goguenarde et quelquefois crue d’une passe avec une prostituée qui « jouait du poing comme un mec. » Nouveau revirement avec Lazarus mélange d’accents new-wave et jazz, d’une densité humaine proprement bouleversante, cheminement d’un homme au royaume d’une douleur muette qui se retourne une dernière fois sur les plaisirs matériels d’un passé glorieux avant l’envol libératoire; sans rien savoir de ce qui allait advenir, il ne fallait pas être grand clerc pour saisir la dimension de confession intime qui sous-tend cette chanson. A l’instar de ‘Tis a pity she was a whore, Sue (or in a season of crime) réutilise un matériau antérieur pour lui donner un nouveau visage, en gommant ici la théâtralité de la version première au profit d’une rage rentrée avivée par une électricité menaçante qui convient parfaitement à une histoire de crime passionnel sur le fil d’une jalousie tangentant dangereusement le royaume de la folie. Ces lueurs inquiétantes trouvent leur prolongement dans Girl loves me dont la rythmique martiale et la répétition de l’interjection « Where the fuck did Monday go ? » font une obsession glacée qui tourne en boucle sur elle-même comme un mauvais rêve dont on peine à s’échapper ; Dollar days finit pourtant par dissiper ces visions cauchemardesques avec son écriture foncièrement classique qui nourrit un lyrisme discret où passe la nostalgie de ces « English evergreens » qu’on n’est pas sûr de revoir, un sentiment qui se prolonge subtilement dans I can’t give everything, dont l’ambiguïté, non seulement du titre lui-même mais aussi dans ce qui ressemble à un aveu mâtiné d’ironie « seeing more and feeling less/saying no but meaning yes/this is all I ever meant/that’s the message that I sent », finit par se résoudre dans l’élan qui la porte sans cesse en avant. Ce n’est pas dans la tristesse que se referme Blackstar, mais sur une note pleine d’énergie et de liberté qu’éclaire un sourire devant la certitude du chemin accompli comme on le souhaitait, celui d’un album, celui d’une vie.

Disque complexe et fourmillant de trouvailles où se croisent des thématiques chères à Bowie, le sexe, les masques, l’occulte, la fascination pour les états exaltés de la conscience qui peuvent conduire ou au crime ou à une forme de mysticisme, mélangeant de façon jubilatoire le jazz, l’électro, le rock ou la pop en un tout qui ne cède jamais à la facilité du sur-place et se veut intensément de son époque tout en étant même parfois un peu en avance sur elle, Blackstar, que hante la voix du saxophone comme un double de celle du chanteur, juxtapose sans cesse le sacré et le profane, le trivial et l’élevé, le glaçant et le sensuel. Avec un art fascinant de l’ellipse, il offre à la fois un résumé de ce qui fut et ouvre la voie vers ce qui pourrait être, et il n’est donc sans doute pas fortuit que sa pochette ait évacué le visage au profit du seul signe, trace de la présence plus que présence elle-même. Il est le lieu où tout finit ; il est surtout l’étincelle qui permet que rien ne s’éteigne.

David Bowie BlackstarDavid Bowie, Blackstar. 1 CD ou 1 LP ISO records/Sony music

Illustrations musicales :

1. Blackstar
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

2. Lazarus
Écrit et composé par David Bowie. Vidéo réalisée par Johan Renck

© 2017 Wunderkammern

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