Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Airs d’opéra

L’arôme mystique. Visions par Véronique Gens et Hervé Niquet

Odilon Redon (Bordeaux, 1840 – Paris, 1916),
Apparition, c.1905
Huile sur bois, 67 x 40 cm, New York, Museum of Modern Art

 

Outre celui de faire retourner sa veste, sans doute par opportunisme plus que par conviction, à une partie de la critique qui, il n’y a pas si longtemps, moquait ses prestations et mettait en doute ses capacités, la solide relation artistique qu’elle semble avoir noué avec le Palazzetto Bru Zane a l’insigne mérite de jeter sur le talent de Véronique Gens une lumière nouvelle. Après une admirable prestation dans Cinq-Mars de Gounod (un des sommets de la passionnante collection Opéra français aux Ediciones Singulares) et de très remarquées dans Herculanum de Félicien David, La Jacquerie de Lalo (l’œuvre ne m’a cependant guère convaincu) et surtout Proserpine de Saint-Saëns, sur laquelle je reviendrai sans doute, et dans le sillage d’un très convaincant récital de mélodies avec Susan Manoff sur lequel un certain nombre de plumes françaises a cru de bon ton de faire la moue quand il était accueilli avec enthousiasme hors de nos frontières, la soprano est de retour avec une anthologie d’airs extraits d’opéras, d’oratorios et même de cantates pour le prix de Rome ayant pour thématique commune ces visions pieuses ou rêvées que le titre met en exergue.

La quête du progrès et du profit, l’approche de plus en plus rationaliste du monde, la distance prise vis à vis d’un sentiment religieux que les convulsions du siècle précédent n’avaient pas réussi à éradiquer n’empêchèrent pas le XIXe siècle français d’être celui de la fantasmagorie, du merveilleux et du mystique, ce dont tous les arts, de Théophile Gautier à Odilon Redon, de Maurice Denis à Guy de Maupassant, attestent abondamment. La musique ne pouvait naturellement pas demeurer étrangère à ce phénomène et l’affirma de façon on ne peut plus fracassante avec la Symphonie fantastique d’Hector Berlioz (1830). Le parcours qui nous est ici proposé fait la part belle à l’inspiration sacrée, qu’elle soit la chair même du propos comme chez le César Franck des Béatitudes (1879), où la Vierge vit le supplice de son Fils entre révolte et acceptation, et de Rédemption (1874) dans une page traversée par le souffle puissant de l’Archange, ou le Jules Massenet de La Vierge (1880), plus Bouguereau que nature dans son approche à la fois sensuelle et porcelainée de la dormition d’une Marie extasiée devant le Paradis qui s’entrouvre aux yeux de son âme, ou qu’elle serve de prétexte à dépeindre des héroïnes élues, en proie au doute puis combatives dans la Geneviève (1881) d’Alfred Bruneau, orantes comme la Clotilde dans la cantate Clovis et Clotilde (1857) de Georges Bizet, ou encore une femme se résignant au cloître comme la Blanche de La Magicienne (1858) de Fromental Halévy. Mais d’autres états d’âme troublés ou exaltés paraissent sur la scène qui tous plongent leurs racines dans le terreau propice de l’amour, ainsi la folie hallucinée de Léonor décrite par Louis Niedermeyer (Stradella, 1837), la sourde inquiétude de Jeanne dans Les Guelfes (1882) de Benjamin Godard, la voix de la chair qui, portée par le souffle voluptueux du printemps, étreint Gismonda dans l’opéra éponyme de Henry Février (1919) et, bien sûr, le regret de l’aimé auquel on a renoncé (Félicien David, Lalla-Roukh, 1862) ou qui a été emporté (Camille Saint-Saëns, Étienne Marcel, 1879). Le regroupement d’airs couvrant un ambitus chronologique d’un peu plus de quatre-vingts ans permet de se faire une idée assez précise de l’évolution des influences sur la scène française, de l’italianisme des années 1830 au germanisme de la décennie 1870, mais également de la permanence de certaines formes traditionnelles telle la romance, magnifiquement illustrée par Benjamin Godard, et du soin tout particulier apporté à la suggestion des atmosphères comme en atteste l’air signé par Henry Février qui se ressent du passage de l’impressionnisme pictural.

Dans un exercice qui se rapproche de celui des trois volumes de Tragédiennes, Véronique Gens fait preuve d’une aisance qui, outre de tangibles affinités avec ce répertoire, démontre l’ampleur et la qualité du travail qu’elle a entrepris pour se l’approprier. Dotée de tous les moyens indispensables pour le servir en termes de puissance et de stabilité vocales, mais aussi de musicalité raffinée, de clarté d’articulation et de capacités à varier nuances et couleurs, la soprano sait s’appuyer sur sa longue expérience de la musique baroque pour ne jamais surcharger sa ligne et demeurer toujours très attentive à la mise en valeur des mots. Très engagée sans jamais tomber dans le travers de l’exagération, campant chaque personnage avec beaucoup de justesse, elle parvient sans peine à faire oublier quelques textes un peu faibles ou surannés dans une sélection toutefois globalement heureuse tant sur le plan documentaire qu’artistique. Le Münchner Rundfunkorchester, sur lequel bien peu auraient a priori parié comme serviteur de la musique française, est en passe d’en devenir un ambassadeur émérite, comme le prouve chaque nouvel enregistrement qu’il lui consacre. Ses sonorités capiteuses, parfois légèrement trop quand on désirerait un rien de transparence supplémentaire, son impeccable cohésion, la manière dont il répond à la direction aux dynamiques appuyées du chef sont autant d’atouts qu’il déploie avec une indéniable conviction au profit de ce programme. À sa tête, Hervé Niquet, fin connaisseur lui aussi de ce répertoire, troque son bouillonnement coutumier contre une science de l’atmosphère qui va à ravir à ces pièces et les nimbe d’un charme mystérieux. N’imaginez cependant pas que le chef abandonne le dramatisme qui a beaucoup fait pour sa réputation ; disons qu’il en tempère le caractère parfois excessivement tranchant pour gagner en souplesse et en poésie sans rien renier de son énergie, ce qui lui permet de se mettre plus aisément au diapason du tempérament de la soliste, même si leur complicité n’est pas aussi évidente que celle qui s’était établie entre la chanteuse et Christophe Rousset.

Voici donc un disque passionnant et réalisé avec soin qui, outre la confirmation de l’intelligence grandissante de Véronique Gens pour le répertoire romantique français, gratifie l’auditeur de quelques belles découvertes tout en réveillant son appétit pour des œuvres aujourd’hui assez négligées. Si l’un des responsables du Palazzetto Bru Zane me lit, ce dont je doute, qu’il sache que ce serait une sacrée belle idée de revivifier les oratorios (et assimilés) de César Franck, un compositeur qui semble heureusement revenir à la mode depuis quelque temps.

Visions, airs tirés d’œuvres d’Alfred Bruneau (1857-1934), César Franck (1822-1890), Louis Niedermeyer (1802-1861), Benjamin Godard (1849-1895), Félicien David (1810-1876), Henry Février (1875-1957), Camille Saint-Saëns (1835-1921), Jules Massenet (1842-1912), Fromental Halévy (1799-1875), Georges Bizet (1838-1875)

Véronique Gens, soprano
Münchner Rundfunkorchester
Hervé Niquet, direction

1 CD [durée totale : 55’43] Alpha Classics 279. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Henry Février, Gismonda :
« Dit-elle vrai ? Mon âme sans la croire demeure troublée » (Gismonda)

2. Félicien David, Lalla-Roukh :
« Sous le feuillage sombre » (Lalla-Roukh)

3. César Franck, Rédemption :
« Le flot se lève » (L’Archange)

Drames d’atours. La Reine de Haydn par Le Concert de la Loge

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Attribué à Alexandre-Jean Noël (Brie-Comte-Robert, 1752 – Paris, 1834),
Une vue de la place de Louis XV, avant 1787
Huile sur toile, 49,8 x 74,9 cm, Los Angeles, The J.Paul Getty Museum

 

Après les démêlés épiques autour de l’interdiction qui lui était faite, au mépris de la réalité historique, par un comité sportif crasseux du bulbe d’utiliser l’adjectif « olympique » dans son nom, on attendait avec une impatience non dissimulée le premier disque du Concert de la Loge, pierre inaugurale d’une intégrale annoncée des Symphonies parisiennes de Joseph Haydn, dont je persiste à estimer qu’il n’est pas assez régulièrement mis à l’honneur en France.

Cette relative indifférence constitue un singulier retournement de l’histoire, car peu de compositeurs furent autant fêtés que lui dans le Paris du dernier quart du XVIIIe siècle où ses œuvres fréquemment interprétées régalaient les auditeurs autant qu’elles suscitaient l’émulation des musiciens, débutants ou plus confirmés. La toute jeune Société Olympique, très probablement pour asseoir la réputation des concerts qu’elle organisa à partir du 11 janvier 1786, se tourna assez naturellement vers le maître d’Ezsterháza et lui passa commande, vers la fin de 1784 ou le début de 1785, de six symphonies dont son orchestre, que les archives nous décrivent comme imposant (65 membres !) et brillant, assurerait la création en exclusivité. Comme la presque totalité des titres des œuvres de Haydn qui en sont dotées, celui de la Symphonie en si bémol majeur, qui porte le numéro I.85 dans le catalogue d’Anthony van Hoboken, est apocryphe, même s’il semble s’être fixé assez tôt, dès l’édition d’Imbault en 1788 ; peut-être peut-on déceler dans son intitulé « La Reine de France » un indice de la dilection particulière qu’éprouvait Marie-Antoinette à son égard. Ce qui est, en revanche, indiscutable, c’est que cette partition a su capturer de façon parfois troublante un certain esprit français d’Ancien Régime que, contrairement aux contemporains, nous savons finissant, au travers notamment de la présence affirmée, dès la brève introduction Adagio précédant le Vivace initial, des rythmes pointés qui constituent une sorte de gallicisme musical, ou de l’utilisation de mélodies d’allure populaire traitées avec un raffinement tout aristocratique – le deuxième mouvement, noté de façon là encore très française Romance et à variations, citerait la chanson La jeune et gentille Lisette –, un peu comme on jouait à la bergère à Trianon sans oublier pour autant sa sphère sociale d’appartenance. Hormis deux passages orageux, dont seul le premier est en mode mineur, qui éclatent dans le Vivace liminaire et sont des citations de la Symphonie en fa dièse mineur Hob. I.45 dite « Les Adieux » (1772), rien ne pèse dans cette « Reine de France » aux élans quelquefois théâtraux et portée de bout en bout par une formidable et altière énergie, où Haydn semble s’être plu à déguiser ses trouvailles les plus méditées (le Finale est, sur ce point, éloquent) sous les apparences de la simplicité, comme une révérence spirituelle à cette véritable élégance toute de fluidité qui ne souligne rien mais dont on sent qu’elle procède d’une harmonie où aucun élément n’a été laissé au hasard.

Que pouvait-on entendre, en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, lors d’une représentation de sociétés musicales comme le Concert Spirituel ou le Concert de la Loge Olympique ? Ce programme, dont le fil conducteur le plus évident est la dramatisation du discours, que ce dernier comporte ou non des paroles, nous en offre un aperçu au travers, outre de celle de Haydn, d’une symphonie de Henri-Joseph Rigel et de deux airs italiens extraits d’opéras signés respectivement Giuseppe Sarti et Johann Christian Bach. Ces derniers, avec instruments obligés, illustrent parfaitement ce qui pouvait faire s’enthousiasmer le public d’alors ; le premier, extrait de Didone abbandonata (1762), dépeint, dans une veine sensible que souligne encore la plainte du hautbois, les soupirs de Sélène, amante malheureuse délaissée par un Énée préoccupé par des conquêtes qui n’ont rien de sentimentales, tandis que le second, tiré de la sérénade Endimione (1772), est une aimable et virtuose mise en garde, ornée d’une flûte babillante à souhait et d’un style qui fait une nouvelle fois mesurer l’immense dette de Mozart envers le dernier des fils Bach, contre les tourments qu’inflige l’amour à qui ne sait pas lui résister. Originaire de Wertheim et ayant travaillé à Stuttgart et Mannheim avant de s’installer à Paris vers 1767, Rigel fait partie de ces compositeurs, qu’il faudrait mieux documenter au disque, ayant fait souffler sur la musique française le vent nouveau du préromantisme. Volontiers orageuse et heurtée en ses mouvements extrêmes, sa trépidante Symphonie en ut mineur op. 12 n°4 (1774) sait également trouver des accents plus apaisés, plus tendres mais pas totalement exempts d’une certaine nostalgie dans son Largo non troppo central, opérant ainsi une intéressante synthèse entre goûts français et germanique.

Ce premier enregistrement du Concert de la Loge offre de nombreuses raisons de se réjouir, dont l’une des principales est d’assister à l’éclosion d’un véritable collectif formé de remarquables individualités qui, avec humilité et cœur, mettent tout leur talent au service de la réussite du projet qu’ils défendent. Invitée de marque, Sandrine Piau se montre excellente dans les deux airs qu’elle interprète avec intelligence, finesse et un vrai sens du théâtre ; l’orchestre offre à sa voix souple et chaleureuse un écrin de choix, se montrant très attentif et réactif dans le soutien qu’il lui apporte et soucieux de faire vivre les dialogues qui se tissent entre eux ; on félicitera particulièrement Emma Black (hautbois), Javier Zafra (basson) et Tami Krausz (flûte) pour le brio dont ils font montre dans leurs parties obligées. Les deux symphonies sont également bien maîtrisées et le sens du drame y souffle avec une indéniable efficacité, en particulier celle de Rigel dont les emportements sanguins et la mélancolie diffuse sont rendus avec beaucoup de justesse par un ensemble dont la discipline et la cohésion font plaisir à entendre. Il me manque, dans celle de Haydn, un rien de détente et de sourire, en particulier dans la Romance, pour être complètement séduit, mais les enjeux de ce disque et le contexte dans lequel il a été réalisé sont sans doute pour beaucoup dans cette légère lacune ; pour le reste, tout est là, le discours est impeccablement construit et avance sans temps mort et sans errance sous la houlette d’un Julien Chauvin qui a manifestement pris le temps de laisser mûrir sa réflexion sur les œuvres avant d’y entraîner ses troupes, les traits sont fermement dessinés, les couleurs indéniablement belles, ce travail étant mis en valeur par une captation bien équilibrée.

Ce volume inaugural est donc globalement une réussite qui augure fort bien de la suite de cette intégrale des Symphonies parisiennes dont on va guetter les prochaines étapes avec attention et gourmandise. Je recommande à tout amateur de la musique de Haydn et à tout curieux de la vie musicale française durant les dernières décennies de l’Ancien Régime de se plonger dans ce programme où le connu côtoie intelligemment le moins fréquenté.

haydn-la-reine-rigel-sarti-jc-bach-le-concert-de-la-logeFranz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en si bémol majeur Hob. I.85 « La Reine de France », Henri-Joseph Rigel (1741-1799), Symphonie en ut mineur op. 12 n°4, Giuseppe Sarti (1729-1802), « Io d’amore, oh Dio! mi moro » (extrait de Didone abbandonata)*, Johann Christian Bach (1735-1782), « Semplicetto, ancor non sai » (extrait d’Endimione)*

*Sandrine Piau, soprano
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin, violon & direction

1 CD [durée : 59’53] Aparté AP131. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Franz Joseph Haydn, Symphonie Hob. I.85 : [I] AdagioVivace

2. Henri-Joseph Rigel, Symphonie op.12 n°4 : [II] Largo non troppo

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