Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Christophorus

Le monde palatin. Franz Xaver Richter par le Capricornus Consort Basel

Claude-Joseph Vernet (Avignon, 1714 – Paris, 1789),
Le Parc de la Villa Ludovisi, 1749
Huile sur toile, 74,5 x 99,5 cm, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage

 

Même s’il reste encore du chemin à parcourir pour s’en faire une idée aussi précise que souhaitable, la discographie consacrée à Franz Xaver Richter s’étoffe lentement au fil des années. Nommé maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg en 1769, ce musicien d’origine morave occupa cette fonction jusqu’à sa mort le 12 septembre 1789 ; Wolfgang Amadeus Mozart, en visite dans la ville en 1778, a laissé dans sa correspondance quelques lignes à son propos qui ont largement contribué à ternir sa réputation : « il est très modéré, maintenant – au lieu de 40 bouteilles de vin par jour, il n’en avale plus que 20 environ. » Quand bien même ces bouteilles ne sont en fait que de petits verres à alcool qui en ont la forme, on aurait préféré que le Salzbourgeois glissât deux lignes sur la musique de son aîné plutôt que se contenter d’ironiser sur son penchant pour le flacon.
Avant de s’établir en Alsace, Richter exerça ses talents au sein de la cour de Mannheim qu’il rejoignit en 1746, après avoir passé les dix années précédentes dans des cités moins cotées du point de vue artistique. L’orchestre de l’Électeur palatin Karl Theodor était alors, en effet, regardé comme l’un de meilleurs d’Europe et le style brillant, marqué par de forts contrastes dynamiques, pratiqué par les compositeurs qui y œuvraient, tels les Stamitz, Cannabich ou Holzbauer, fit école au-delà de son aire géographique, puisque l’on en trouve des échos aussi bien à Londres qu’à Paris, la capitale du royaume de France s’étant montré très accueillante, en particulier au sein d’institutions comme le Concert Spirituel, envers ce vent de nouveauté venu des contrées germaniques. Alors qu’il avait été recruté en qualité de basse, Richter s’occupa principalement de musique instrumentale durant les années qu’il passa à Mannheim tout en voyageant simultanément beaucoup ; l’essentiel de sa production dans ce domaine date de cette période, hormis ses douze premières symphonies pour orchestre à cordes publiées à Paris en 1744.

L’anthologie proposée par le Capricornus Consort Basel en propose un bel échantillon qui ne laisse de côté que les quatuors — ceux formant l’opus 5 sont à découvrir dans la belle lecture de Rincontro chez Alpha. Selon ses propres dires, Richter avait séjourné en Italie et si cette assertion ne peut être vérifiée, sa musique est si empreinte de tournures ultramontaines qu’on ne peut écarter cette hypothèse. Les deux sinfonie en si bémol et sol mineur, d’un style globalement assez conservateur malgré quelques traits plus « modernes » (les atermoiements savamment étudiés, un peu à la façon de Haydn, du Presto final de la première ou la tentation, certes canalisée, du « crescendo à la Mannheim » du bien nommé Spiritoso de la seconde), regardent ainsi clairement du côté de Vivaldi, de Corelli mais aussi de Caldara, un compositeur dont notre musicien avait attentivement étudié la production ; celle en sol mineur constituée, à l’instar de la plus connue Sinfonia en ré mineur Fk 65 de Wilhelm Friedemann Bach antérieure d’une dizaine d’années, d’un solennel adagio s’enchaînant directement à une fugue où alternent des passages austères, quelquefois dramatiques, et quelques modulations plus ensoleillées, est une page sérieuse qui vient rappeler que Richter s’était très tôt mis à l’école contrapuntique de Fux, peut-être même de façon directe lors de son probable séjour viennois entre 1727 et 1736. Le fort beau Concerto pour hautbois en sol mineur avoue lui aussi, parfois à s’y méprendre dans l’AndanteAllegro d’ouverture, son ascendance vénitienne et met particulièrement bien en valeur les capacités de chant de l’instrument dans son Andante central au rythme de Sicilienne, tandis que le bref Finale s’attache plutôt à son caractère piquant. Malgré leur mouvement fugué les rattachant à l’ancienne manière avec cependant un sensible desserrage du corset de rigueur qui s’y attache généralement (on pourrait parfois presque parler de fugues galantes), les deux sonates en trio sont probablement les œuvres dans lesquelles Richter s’autorise le plus à expérimenter, en alternant les mouvements à sa guise sans se soucier de respecter un cadre formel pré-établi, en tendant à traiter les différentes parties à égalité (la fréquente émancipation de la basse de son rôle de continuo est un trait indubitablement « moderne ») et en explorant de nouveaux territoires émotionnels qui préfigurent déjà le classicisme (Minuetto de la Sonate en trio en la mineur, Grazioso de celle en ré majeur).

S’il demeure peu connu en France, le Capricornus Consort Basel, salué pour son rôle d’accompagnateur d’excellents chanteurs tels le contre-ténor Franz Vitzthum (Himmelslieder) ou la soprano Miriam Feuersinger (Graupner, entre autres), signe ici son sixième disque et le deuxième entièrement instrumental après des Sinfonie da Chiesa op.2 de Manfredini favorablement accueillies. C’est une nouvelle belle réussite à mettre à l’actif des musiciens réunis autour du violoniste au jeu à la fois souple, vigoureux et finement ornementé Peter Barczi ; tous se montrent en effet parfaitement à l’aise dans ce répertoire germanique fortement italianisé, oscillant entre baroque tardif et pré-classicisme discret. Il y a beaucoup de cohésion et d’écoute mutuelle au sein de cet ensemble qui défend une approche aux arrêtes vives sans renoncer pour autant à une sensualité sonore encore renforcée par une prise de son dont la réverbération est astucieusement utilisée pour ajouter du liant et de l’ampleur. Nous sommes visiblement en présence de musiciens précis et généreux, très soucieux d’apporter du souffle à des œuvres qu’une approche trop policée aurait tôt fait d’embourber dans la routine. Invitée de marque pour le Concerto, la hautboïste Xenia Löffler, chef de pupitre au sein de l’Akademie für Alte Musik Berlin, livre une prestation maîtrisée, sensible et engagée qui s’accorde à merveille avec l’esthétique défendue par ses partenaires.
Pour qui souhaiterait découvrir la musique de Franz Xaver Richter, ce disque est assez idéal et mérite une chaleureuse recommandation. Fruit d’un goût évident pour le travail bien fait comme de l’envie réelle de se mettre au service du compositeur, il s’impose comme une réalisation gouleyante, ensoleillée sans superficialité, qui réserve à l’auditeur de vrais bons moments de convivialité et de savoir-faire musicaux dont les écoutes répétées n’entament pas l’agrément.

Franz Xaver Richter (1709-1789), Sinfonia en si bémol majeur, Sinfonia en sol mineur, Sinfonia con Fuga en sol mineur, Sonate en trio en ré majeur op.3 n°3, Sonate en trio en la mineur op.4 n°6, Concerto pour hautbois en sol mineur*

*Xenia Löffler, hautbois
Capricornus Consort Basel
Peter Barczi, violon & direction

1 CD [durée totale : 61’25] Christophorus CHR 77409. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sinfonia en sol mineur : [I] Spiritoso

2. Concerto pour hautbois : [II] Andante

3. Sonate en trio en la mineur : [III] Fugato

Sur la plus haute branche. Walther von der Vogelweide par l’ensemble Per-Sonat

Codex Manesse fol 196r

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340,
Scène de tournoi (inachevée)
Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm,
Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.196 r,
Heidelberg, Universitätsbibliothek

 

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser de près à la culture germanique médiévale et qu’après la littérature et les arts plastiques, j’ai souhaité en apprendre plus sur la musique, je me suis rapidement heurté à un corpus d’enregistrements relativement restreint qui s’il se montrait presque exhaustif dans certains domaines – on songe, par exemple, au formidable travail réalisé par Sequentia sur Hildegard von Bingen – en laissait d’autres dans une obscurité assez dense, sans compter que les interprétations que l’on en trouvait étaient presque systématiquement soumises à ce que je nomme « l’esthétique du rauque » qui postule que les œuvres de cette période sonnent de façon plus authentique quand elles râpent le tympan. On assiste heureusement, depuis une dizaine d’années, à l’émergence d’une nouvelle génération de musiciens doués – les ensembles Leones, Peregrina, Dragma, La Morra, entre autres – et animés par le désir de reprendre le flambeau de pionniers comme le Studio der frühen Musik pour poursuivre leur travail de recherche sur un répertoire dont on a tort de croire qu’il ne peut intéresser que les spécialistes. Il revient à Per-Sonat, dont le disque précédent évoquait, dans une optique soliste discutable mais superbement défendue, la grande figure de l’abbesse de Bingen, de se pencher aujourd’hui sur un personnage nettement plus insaisissable.

On en sait presque moins de Walther von der Vogelweide que de la majorité des musiciens médiévaux sur lesquels, sauf exception, on ignore à peu près tout. L’unique mention de son nom dans les documents date très précisément du 12 novembre 1203, lorsque les registres de l’évêque du diocèse de Passau, Wolfger von Erla, nous apprennent que Walthero cantori de Vogelweide pro pellicio v solidos longos, donc que furent donnés « à Walther le chanteur de la Pâture aux Oiseaux cinq pièces d’or pour une pelisse. ». Cette somme rondelette destinée à l’achat d’un manteau constitue un des indices de la notoriété dont notre poète et compositeur jouissait déjà à cette époque et qui ne se démentira guère par la suite, si l’on en juge par l’ampleur, en quantité comme en durée, de la tradition manuscrite de ses œuvres. Malgré cette réputation, presque tout ce qui le concerne, hormis ses textes, consiste en des reconstructions, fruits de conjectures souvent extrêmement savantes dont un des buts a été de dissiper les légendes qui se sont volontiers attachées à l’univers des Minnesänger. Ainsi en va-t-il de l’image que nous transmet le fameux Codex Manesse à la délicatesse de laquelle il ne faut pas accorder trop de crédit ; lorsque l’enlumineur le représenta, vers 1300-1340, en homme rêvant en retrait de l’agitation du monde (sa position est celle du typus melancolichus) tel qu’il se décrit lui-même dans Ich saz ûf einem steine, le véritable visage de Walther s’était déjà dissous dans l’oublieuse mémoire des hommes. Walther von der Vogelweide Codex Manesse fol 124 rSi les bornes chronologiques (c.1170-c.1230) que l’on fixe à son existence sont exactes, il naquit, sans doute au Tyrol, alors que Hildegard von Bingen était entrée dans la dernière décennie d’une existence bien remplie et que Herrad von Landsberg venait d’être élue à la tête de l’abbaye du Hohenburg (sur l’actuel Mont Sainte-Odile) et travaillait déjà à son Hortus Deliciarum, et il est l’exact contemporain de deux autres poètes émérites, Wolfram von Eschenbach et Gottfried von Strassburg, respectivement auteurs d’un Parzival et d’un Tristan également mémorables. Les indications que nous donnent ses textes nous montrent que lui qui s’imaginait en position de surplomb face aux tumultes de la société eut, au contraire, à les affronter directement voire à y prendre part, comme le montre, entre autres, sa ferme prise de position en faveur de l’Empire dans le conflit qui opposa ce dernier, à partir de 1198, à la papauté lors de la succession de Henri VI et devait finalement aboutir, de renversements d’alliances en assassinats, au couronnement, en 1220, de Frédéric II que sa personnalité singulière fit bientôt nommer « stupor mundi. » L’implication du poète dans les affaires du siècle sont documentées, dans cet enregistrement, par son Unmutston, que l’on pourrait traduire par « Chant d’indignation » qui égratigne le pape, mais aussi dans son Reichston (« Chant de l’Empire ») qui expose ses conceptions politiques tout en réaffirmant son désir de voir les Allemands gouverner leur patrie. A défaut de portrait crédible, il est tout de même possible de se faire une idée de la personnalité de Walther qui apparaît comme un homme engagé, sans doute conscient de sa valeur, passionné, à l’esprit volontiers caustique, à la fois tourmenté par la précarité de sa condition d’artiste devant aller de cour en cour pour assurer sa subsistance et très soucieux de préserver sa liberté. Très intéressante est également sa conception de l’amour, sujet qui occupe naturellement une place importante dans sa production ; si l’idéal courtois y tient la place attendue dans une œuvre poétique écrite au début du XIIIe siècle, il est contrebalancé par l’affirmation d’une sensualité on ne peut plus concrète (Bin ich dir unmaere), mais également par le remplacement de la dame lointaine par des femmes plus accessibles, plus concrètes (Unter der linden). Cette volonté de se détourner de l’idéalisation, doublé d’un sentiment très vif de la Nature, constitue une importante évolution d’un genre qu’il entraîne vers plus de simplicité et de réalisme, ce qui explique sans doute en partie la durabilité de sa postérité.

Donner aujourd’hui à entendre les compositions de Walther est une gageure. Les sources musicales médiévales germaniques sont, en effet, souvent très lacunaires et imposent une minutieuse restitution, car si l’on conserve quelques mélodies de sa plume, il faut procéder à un exigeant travail de rapprochement avec d’autres sources pour essayer de retrouver toutes celles qui font défaut. Les interprètes sont donc allés puiser dans différents manuscrits pour y trouver des airs qui s’adaptent à la métrique des textes, un chez Wolfram von Eschenbach, un autre chez Gautier d’Épinal, un autre encore chez un mystérieux Meister Alexander mentionné dans le Chansonnier d’Iéna, voire se sont livrés, dans un petit nombre de cas, à l’exercice de la composition dans le style de l’époque.

S’il n’est pas rare de trouver certaines de ses pièces dans des anthologies consacrées au Minnesang, les enregistrements monographiques dédiés à Walther von der Vogelweide sont nettement plus rares, compte tenu des difficultés que pose la reconstitution d’un corpus exploitable. La réalisation que propose Per-Sonat est donc tout à fait bienvenue, et elle l’est d’autant plus qu’il s’agit d’une vraie réussite qui évite les deux écueils qui guettent ce type de projet : l’archéologie desséchée et l’imagination délirante. Il faut dire que le quatuor de musiciens réuni pour l’occasion possède une profonde connaissance du répertoire qu’il a choisi d’interpréter et qu’il a opéré sur les sources un travail de fond qui concilie à merveille précision, intuition et inventivité. Le résultat est convaincant de bout en bout, à la fois d’une grande sobriété – il est particulièrement gratifiant Ensemble Per-Sonatde pouvoir écouter ces musiques débarrassées de tous les oripeaux d’un folklore aussi dépassé que douteux – et montrant à chaque instant un vrai souci de la variété, de la couleur, mais aussi, ce qui n’est pas si fréquent, une sensibilité tangible mais qui ne déborde jamais. Sabine Lutzenberger ne se contente pas de faire valoir un timbre limpide et séduisant ; elle habite pleinement la poésie de ce lointain Walther pour en exalter la saveur – signalons ici l’attention accordée au rendu linguistique –, pour en faire saillir les mots, pour rendre sa poésie palpitante. Elle s’est entourée d’instrumentistes dotés d’une parfaite maîtrise tant technique que stylistique, aussi à l’aise dans leur rôle d’accompagnateurs que dans celui de solistes et d’improvisateurs. Il me semble donc que ce projet intelligent et soigné s’adresse, au-delà d’un cercle d’auditeurs avertis, à un large public qui pourra y trouver son compte de rêve, de connaissance et d’émotion. Saluons le courage de Per-Sonat et l’investissement dont il fait preuve pour porter jusqu’à nous des musiques assez peu fréquentées dans d’aussi belles conditions et souhaitons-lui de pouvoir continuer à poursuivre longtemps son passionnant travail de défrichage.

Walther von der Vogelweide Lieder von Macht und Liebe Per-SonatWalther von der Vogelweide (c.1170-c.1230), Lieder von Macht und Liebe

Per-Sonat
Sabine Lutzenberger, voix
Elisabeth Rumsey, vièle
Tobie Miller, vièle à roue et flûtes médiévales
Baptiste Romain, vièle, lyre à archet, cornemuse

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 71’26] Christophorus CHR 77394. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Traumglück : Do der sumer komen was
(mélodie : Meister Alexander, c.1330)

2. Reichsklage : Ich saz ûf einem steine
Weltklage : Ich horte diu wazzer diezen
Kirchenklage : Ich sach mit minen ougen
(mélodie : Wolfram von Eschenbach c.1170-c.1220)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340, Walther von der Vogelweide. Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm, Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.124 r, Heidelberg, Universitätsbibliothek

Aucun crédit d’auteur n’est mentionné pour la photographie de l’ensemble Per-Sonat.

La noblesse des humbles. Le Caravage et la Musique sacrée pour les pauvres par le Concerto Romano

 

Michelangelo Merisi dit Le Caravage (Milan, 1571-Porto Ercole, 1610),
La Madone de Lorette (ou Madone des Pèlerins), c.1603-06
Huile sur toile, 260 x 160 cm, Rome, Basilique Saint-Augustin

Pour la dernière étape que je vous propose autour de l’exposition Les bas-fonds du Baroque qui se déroule au Petit Palais de Paris depuis le 24 février 2015, j’ai choisi de m’arrêter sur une dimension que le propos de cet accrochage qui est, rappelons-le, d’évoquer la Rome des rues, bordels, tavernes et autres lieux de perdition, exclut de facto mais qui n’en était pas moins présente dans la vie quotidienne des gens que quelques traits de pinceau ont immortalisés, fussent-ils les plus fieffés coquins : celui de la religion qui, du berceau à la tombe, rythmait les moments essentiels de chaque existence tandis que cloches, processions et prières en constituaient l’arrière-plan permanent. En compagnie du Caravage et d’un récent disque du Concerto Romano, je vous invite à côtoyer, le temps de quelques lignes, une piété aux forts accents populaires.

Le 21 juillet 1602, Ermete Cavalletti, comptable de la Chambre apostolique et membre de la Confrérie de la Très-sainte Trinité des Pèlerins (Santissima Trinità dei Pellegrini), mourut. Sa fortune était suffisamment solide pour qu’il pût envisager, dans son testament rédigé deux jours plus tôt, d’en consacrer une partie pour établir une fondation en sa mémoire. En septembre de l’année suivante, sa veuve, fidèle à ses dernières volontés, fit l’acquisition d’une chapelle latérale orbe de l’église Saint-Augustin (Sant’Agostino) qui fut dédiée à Notre Dame de Lorette, feu son époux ayant, quelques mois avant sa disparition, supervisé la logistique d’un pèlerinage vers cette ville où, dit-on, un cortège d’anges avait transporté, dans la nuit du 9 au 10 décembre 1294, la maison de la Vierge pour la soustraire à l’invasion musulmane de Nazareth. Pour la décoration, on fit appel au Caravage qui avait des liens avec la Chambre apostolique dont il avait réalisé le portrait d’un membre éminent, Maffeo Barberini. Le peintre s’attacha tout particulièrement à inscrire fortement dans son environnement le tableau d’autel qui lui fut commandé et les repentirs qui ont été mis au jour à la faveur de sa restauration en 1999 montrent quelle attention minutieuse il porta notamment à la façon dont elle serait éclairée, ce qui n’était pas neutre dans un lieu dépourvu de fenêtre. Le fait que la lumière, sur la toile, arrive du coin supérieur gauche est ainsi le relais de celle qui provenait d’un oculus aujourd’hui disparu qui se situait au-dessus du portail. Ce ne sont cependant pas ces données techniques qui causèrent un choc lors de la réception de l’œuvre que les religieux hésitèrent d’ailleurs à accepter. Ce qui provoqua l’incompréhension de beaucoup et l’ire de certains est la forte impression de réalité que Caravage y déploie, transformant la courtisane Maddalena Antognetti, dite Lena, en Vierge à la fois plébéienne par la sensualité de sa présence physique et ennoblie par son profil classique et son expression d’une affabilité un rien distante, se tenant sur le pas de la porte d’une maison apparemment étrangère à toute idée de grâce avec ses murs décrépits et lézardés, portant un Enfant replet plus intrigué que véritablement bénissant – notez comme son geste, véritablement enfantin, semble hésitant – ainsi que deux pèlerins aux visages, aux corps et aux vêtements marqués par les fatigues d’une existence et d’une route qu’on devine rudes. En dépit de la césure entre espaces sacré et profane soulignée par la marche de pierre contre la base de laquelle butent les bâtons de marche et le mouvement contraire des deux couples, la ferveur de l’homme le faisant avancer jusqu’à presque effleurer le pied de Jésus tandis que, dans le même temps, celui de Marie esquisse déjà une rotation qui signifie qu’elle va se retourner pour regagner l’intérieur de la maison, toute cette scène aux détails presque triviaux dégage une humanité palpable qui a tendance à mettre les quatre protagonistes au même niveau, quand la conception officielle exigerait une hiérarchie plus marquée. Le Caravage opère ici une rupture nette avec la tradition qui consistait à faire de la misère des petites gens un simple élément de raillerie ou pittoresque – un repoussoir, en termes picturaux – et, en réussissant à conserver la familiarité tout en évacuant l’anecdote, confère aux pieds sales des pèlerins qu’il met littéralement sous le nez du spectateur une dignité inattendue, comme un signe de la noblesse des humbles.

Lorsque j’ai découvert le deuxième disque du Concerto Romano, il m’a instantanément fait songer à ce point de bascule que représente la Madone de Lorette tant il apporte un passionnant témoignage de la vitalité des échanges existant entre sphères savantes et populaires dans la Rome du début du XVIIe siècle. L’ensemble dirigé par Alessandro Quarta s’est particulièrement concentré sur le répertoire de la paroisse de Santa Maria in Vallicella qui, sous l’impulsion de Filippo Neri (1515-1595) qui y gagna sans doute en partie sa sainteté, se fit le fer de lance de l’action envers les couches les plus pauvres ou marginales de la Ville éternelle, tout en se transformant en important centre musical — la si importante Rappresentatione di Anima et di Corpo de Cavalieri fut créée en son oratoire en février 1600. Cette anthologie illustre, de façon à la fois érudite et vivante, à quel point on ressentit le besoin, dans le sillage des exigences de reconquête de la Contre-Réforme, d’adapter les pièces qui rythmaient les moments de la vie religieuse à un public non averti mais auprès de qui il était essentiel de faire passer le message des Écritures et de l’Église. Pour parvenir à cette fin, on fit feu de tout bois, en choisissant l’italien plutôt que le latin, en composant des laudes dont il existe une importante tradition en Italie remontant au Moyen Âge, en accueillant les instruments et les airs de danses et de chansons que chacun pouvait entendre en musant dans les rues, on adapta aux madrigaux à la mode des textes incitant à la piété plutôt qu’aux langueurs amoureuses. On aurait pu craindre que la perspective de produire des œuvres conformes à cette optique de simplicité et d’accessibilité aurait attiré des artistes de moindre talent quand les meilleurs offraient le leur aux polyphonies savantes qui se déployaient au profit des plus fortunés dans des sanctuaires prestigieux de la cité tibérine ; on constate, au contraire, que les musiciens qui ne dédaignèrent pas de composer pour les plus défavorisés avaient souvent fait leurs armes, voire leur carrière, dans ces institutions renommées, Giovanni Animuccia, un proche de Filippo Neri, ayant été le maître de chapelle de Saint-Pierre de 1555 à 1571 et Giovanni Francesco Aniero un élève de Palestrina, tandis que Francisco Soto de Langa, d’origine espagnole, chanta au sein de la Chapelle papale de 1562 à 1611.

L’histoire étant écrite par les vainqueurs ou les dominants, la majeure partie des pratiques du commun nous échappe et il faut donc saluer le travail de grande qualité effectué par le Concerto Romano sur ce pan négligé du répertoire. En intégrant des éléments populaires de manière réfléchie et sans jamais surjouer leur caractère folklorique, l’ensemble donne de ces pièces destinées aux pauvres une vision qui trouve le juste équilibre entre allégresse et recueillement, alliant le charme immédiat à une ferveur tangible voire, lorsque la composition s’y prête, à une certaine profondeur. On pourra toujours ergoter sur quelques inégalités vocales, ce projet aussi cohérent que pertinent et passionnant n’en reste pas moins porté de bout en bout par un enthousiasme revigorant mis au service d’une volonté de découverte que l’on souhaiterait percevoir plus souvent chez maints ensembles œuvrant dans le domaine de la musique ancienne. Je vous recommande de découvrir à votre tour ce disque à bien des égards exemplaire et de songer à ce qu’il vous aura apporté, tant en termes de connaissances que d’émotions, si vous avez la chance de visiter l’exposition Les bas-fonds du Baroque ; votre regard sera enrichi par la perception que vous aurez de cette part sacrée manquante et pourtant, en filigrane, omniprésente.

Sacred music for the poor Santa Maria in Vallicella Concerto RomanoSacred music for the poor (Santa Maria in Vallicella, Rome, c.1600), laudes, canzone et sinfonie de Giovanni Animuccia (1514-1571), Francisco Soto de Langa (1534-1619), Emilio de’ Cavalieri (c.1550-1602), Luca Marenzio (1553-1599), Virgilio Mazzocchi (1597-1646), Johann Hieronymus Kapsberger (c.1580-1651), Giovanni Francesco Anerio (c.1569-1630) et anonymes

Concerto Romano
Alessandro Quarta, chant & direction

1 CD [durée totale : 66’51] Christophorus CHR 77373. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Francisco Soto de Langa : Nell’apparir del sempiterno sole, lauda à 3 (Rome, 1599)

2. Giovanni Francesco Anerio : Dio ti salvi, Maria (Rome, 1617)

3. Anonyme : Canzona (Rome, c.1604)

4. Anonyme : Perder gl’amici, lauda à 3 (Rome, 1577)

L’exposition :

Les bas-fonds du Baroque Petit Palais Paris 24 02 - 24 05 2015Les bas-fonds du Baroque, la Rome du vice et de la misère, du 24 février au 24 mai 2015. Paris, Musée du Petit Palais. Fermé les lundis et le 1er mai. Tous renseignements utiles en suivant ce lien.

Le tour de 2014 en cinq disques

Jan Davidsz de Heem Nature morte aux livres

Jan Davidsz. de Heem (Utrecht, 1606-Anvers, 1683/84),
Nature morte aux livres, 1628
Huile sur bois, 31,2 x 40,2 cm, Paris, Fondation Custodia

Pour tourner définitivement la page de l’année 2014, je vous propose aujourd’hui un choix parfaitement subjectif de cinq disques (et une réédition) qui me semblent avoir constitué des temps forts des douze mois qui viennent de s’écouler. Tous ces enregistrements, outre leur qualité artistique élevée, présentent la caractéristique commune de ne pas s’être contentés de vivre sur des acquis et d’avoir exploré une voie personnelle en termes de répertoire comme d’attitude. Bien entendu, cette sélection ne rend pas compte de toutes mes écoutes de 2014 : quelques autres réalisations réussies sont encore sur ma table de travail et je me réserve la possibilité de leur faire une place dans les chroniques de 2015, puisqu’un des avantages de tenir un blog indépendant est justement de ne pas dépendre strictement de l’actualité.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerL’année 2014 a vu un certain nombre d’artistes ou d’ensembles faire leurs premiers pas devant les micros, certains plus brillamment que d’autres. Si l’interprétation des Pièces de clavecin en concerts de Rameau par Les Timbres (Flora) a rencontré la faveur méritée de la critique comme du public, si l’anthologie dédiée à Holborne par L’Achéron (Ricercar) s’est révélée pleine de savoureuses promesses, c’est le disque consacré à Sweelinck par Sébastien Wonner que je souhaite tout particulièrement distinguer, pour le courage qu’il a de proposer des œuvres finalement assez peu jouées au clavecin et pour la maîtrise dont il fait preuve à tout point de vue. Je résumais ainsi les choses dans ma chronique : « Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations. » Au moment où l’on tresse déjà des couronnes à certain jeune claveciniste qui, s’il est loin d’être sans qualités, a encore tout à prouver, il me semble plus que jamais nécessaire d’accorder à un musicien de la trempe de Sébastien Wonner toute l’attention que son travail, et non sa façon de communiquer à son sujet, mérite.

Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

1 CD K617 7247. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Fantasia (à 3, g2)

L’année écoulée a également été riche en belles réalisations dans le domaine des musiques médiévales. Parmi les enregistrements qui leur ont été dédiées, deux explorant des voies opposées et complémentaires ont tout particulièrement retenu mon attention.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesLe premier est un florilège de chansons d’Oswald von Wolkenstein signé par l’Ensemble Leones qui démontre de façon éblouissante combien il est possible, en ne faisant aucune concession sur le sérieux musicologique, de produire des projets aboutis, vivants et passionnants, qui rendent compte avec une pertinence proprement fascinante d’une figure haute en couleurs du Moyen Âge tardif : « À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. »

Oswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

1 CD Christophorus CHR 77379. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLe second est un projet un peu à part qui délaisse la tranquillité des cabinets d’étude pour aller vaguer par les chemins. La Camera delle Lacrime n’est pas, à proprement parler, un ensemble spécialisé dans le domaine médiéval ; il est, en revanche, particulièrement pointu dans l’exploration et la restitution des répertoires traditionnels et c’est de ce côté qu’il entraîne sa lecture du fameux Llibre Vermell de Montserrat : « L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. »

Llibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Ad mortem festinamus

Je souhaite achever ce rapide tour d’horizon des nouveautés marquantes de 2014 par deux publications qui, à mes yeux, apparaissent comme des confirmations.

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccLa première est celle de la place éminente qu’occupe, dans l’interprétation du répertoire italien de la fin de la Renaissance et du premier Baroque, La Compagnia del Madrigale. Après un époustouflant disque Marenzio, l’ensemble revient à Gesualdo, dont il avait déjà abordé l’univers avec un Sesto Libro di Madrigali d’anthologie, et livre une lecture proprement vertigineuse de ses Responsoria : « Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante. »

Carlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

La Compagnia del Madrigale

3 CD Glossa GCD 922803. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

2014-26-12 Etienne Moulinié Meslanges Correspondances Sébastien DaucéLa seconde est celle du courage de l’Ensemble Correspondances qui poursuit, avec une ténacité inspirée, sa défense et illustration de la musique sacrée du XVIIe siècle français. Après le succès tonitruant de son premier disque pour Harmonia Mundi consacré à Charpentier, Sébastien Daucé aurait pu se contenter d’exploiter ce filon ; tournant le dos à la facilité, le chef a préféré se concentrer sur un compositeur moins enregistré, Étienne Moulinié, livrant ce qui est sans doute sa meilleure réalisation à ce jour : « L’avantage procuré par la stabilité de l’effectif dirigé par Sébastien Daucé est plus que jamais perceptible dans ces pièces dont la dimension intimiste exige de grandes qualités de cohésion et d’écoute mutuelle ; elles sont patentes ici, et les musiciens, sans rien renier de leur individualité, vont tous dans la même direction, ce qui permet à leur prestation de gagner une densité et une force qui serait peut-être plus difficile à obtenir avec une troupe plus disparate. Il faut dire que cette dernière est menée par un chef qui a pris le temps de mûrir son projet et conduit ses troupes avec une intelligence et une sensibilité indéniables qui trouvent leur aboutissement dans une attention envers les mots tout à fait remarquable. »

Étienne Moulinié (1599-1676), Meslanges pour la Chapelle d’un Prince

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

1 CD Harmonia Mundi HMC 902194. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Veni sponsa mea, motet de la Vierge. A cinq

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furoreJe ne pouvais, enfin, pas passer sous silence la réédition des trois disques constituant le legs de l’ensemble Mala Punica pour le label Arcana, tant ces derniers, à la réécoute, n’ont pas pris la moindre ride et demeurent une source d’inspiration visiblement assez inépuisable pour les interprètes d’aujourd’hui : « Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. »

Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Réédition par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret de trois disques qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

L’homme aux semelles de chant. Oswald von Wolkenstein par l’Ensemble Leones

2014-12-26 Alexandre le Grand sous l'eau

Maître anonyme, Regensburg, Bavière, xve siècle,
Alexandre le Grand sous l’eau, c.1400-1410
Enluminure sur parchemin, 33,5 x 23,5 cm (feuillet),
Ms. 33, fol. 220 v, Los Angeles, J. Paul Getty Museum

Si elle n’est guère connue, en France, que de ceux qui s’intéressent à la musique ou à la poésie médiévales, la figure d’Oswald von Wolkenstein jouit, aujourd’hui encore, d’un tout autre prestige dans les contrées germanophones. Il faut dire que le caractère romanesque, picaresque même, du personnage, qui transparaît au travers des quelque 130 chansons qu’il a pris grand soin de nous transmettre, a de quoi exciter des imaginations dont il était lui-même très loin d’être avare. L’Ensemble Leones, dont je suis le travail depuis déjà quelques années sous ses différents avatars, se devait d’aborder l’univers de ce compositeur si singulier ; c’est chose faite dans un disque judicieusement intitulé Le Cosmopolite.

Oswald von Wolkenstein est sans doute, avec Guillaume de Machaut, le poète-musicien du Moyen Âge sur lequel on possède le plus d’éléments propres à nous donner une juste idée de l’homme qu’il fut. Notre Tyrolien du sud présente d’ailleurs un certain nombre de points communs avec le Champenois mort, par une curieuse coïncidence, vers la même année où il vit le jour en 1376 ou 1377, sans doute au château de Schöneck. Comme lui, il veilla à la préservation de ses œuvres qui furent probablement copiées sous sa direction, comme lui, il tira de sa propre vie – réelle ou rêvée – une part non négligeable de ses chants — au « Je, Guillaume » fait écho un tout aussi affirmatif « Ich Wolkenstein. » Fait rarissime pour l’époque, on peut même se faire une idée de son apparence, puisque l’on en possède des portraits, le plus célèbre étant celui placé en tête d’un des manuscrits (le B, conservé à la Bibliothèque d’Innsbruck, l’autre, dit A et antérieur de quelques années, se trouvant à la Bibliothèque Nationale d’Autriche à Vienne), qui nous le représente comme un homme sûr de sa valeur, dont l’œil fermé (il n’était pas borgne, l’étude de son crâne a prouvé qu’il souffrait d’un ptosis) et les traits marqués témoignent de la rudesse du parcours et sans doute, en partie, du caractère. Cependant, il en va de notre chevalier comme d’Albrecht Dürer : plus les témoignages s’accumulent, plus l’essentiel de l’homme semble nous échapper. 2014-12-26 Oswald von WolkensteinQuitta-t-il vraiment sa famille, comme il l’écrit dans sa chanson autobiographique Es fügt sich, à l’âge de dix ans « avec trois sous dans [sa] bourse et un petit morceau de pain » pour tout viatique pour vaguer par les chemins et les mers ? S’il faut l’en croire, ses pérégrinations l’auraient mené, outre dans une large partie de l’Europe, jusqu’en Turquie et en Crète, le conduisant à apprendre dix langues, à exercer presque autant de métiers – marchand, palefrenier, cuisinier, entre autres –, à se frotter à de nombreuses cultures et à quelques grands, tout en apprenant à jouer des instruments. Aucune trace de sa présence au Tyrol n’est documentée avant 1400, après la mort de son père. Il s’y fixa alors, si tant est qu’on puisse parler de stabilité chez un homme que les mœurs de son temps mais aussi, probablement, sa nature vouaient à ne jamais se poser longtemps au même endroit. Dès l’année suivante, en effet, il prit part à la campagne d’Italie du roi Ruprecht von der Pfalz, quelques années plus tard, il était en Palestine, puis à Venise, puis au Concile de Constance (1414-1418) où il effectua des missions diplomatiques pour le compte du roi Sigismond, autant d’incessants voyages qui finirent par mettre à mal sa situation financière et induisirent, par ricochet, des tensions familiales autour de sombres affaires d’héritage. Oswald finit par se marier en 1417 à Margareta von Schwangau qui apparaîtra dans nombre de ses chansons et lui donnera sept enfants ; il semble bien qu’une véritable complicité unissait les époux et elle dut se révéler précieuse lorsque, par deux fois, le poète alla tâter de la geôle pour des problèmes liés à la possession du château de Hauenstein. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1430 que le cours tumultueux de l’existence du chevalier s’apaisa, ce qui lui permit de se concentrer sur la transmission de ses œuvres dont il avait commencé à se préoccuper dès 1425. C’est en seigneur local apaisé qu’il mourut à Merano au début d’août 1445.

Les chansons d’Oswald von Wolkenstein sont passionnantes à plus d’un titre, car elles s’inscrivent dans une tradition clairement identifiée, celle des Minnesänger, qu’elles transcendent par la force de leur invention mais aussi par les éléments extrinsèques qu’elles y introduisent et qui attestent de la réceptivité du compositeur aux différents courants de la musique européenne avec lesquels il entra en contact direct lors de ses nombreux voyages mais aussi à l’occasion des conciles de Constance et de Bâle, auxquels il participa. Cette perméabilité est particulièrement flagrante dans les pièces polyphoniques qui empruntent à des modèles italiens (Questa fanciulla de Francesco Landini) et surtout français, comme le célèbre Par maintes foys de Jean Vaillant et ses onomatopées ornithologiques, pour ne citer que deux exemples. Plus globalement, ce qui rend ces chansons fascinantes est le mélange qu’elles proposent entre élaboration savante et spontanéité, 2014-12-26 Konrad Witz Le roi Salomon et la reine de Sabace qui les rend extrêmement vivantes en donnant la sensation que cette musique en réalité très pensée s’élabore presque sous nos yeux — le caractère rhapsodique de Durch aubenteuer tal und perg, vaste récit des malheurs de son auteur et de son séjour en prison, est à ce titre frappant, d’autant que l’interprétation proposée est magistrale. Outre ses textes autobiographiques, Oswald s’autorise à aborder de nombreux sujets avec une totale liberté de ton, qu’il s’agisse de politique ou de sexualité, et s’il décrit avec un indiscutable sens du pittoresque l’univers de tavernes, on le découvre également d’une grande délicatesse dans l’évocation du sentiment amoureux (Nu rue mit sorgen et la magnifique chanson d’aube Es seusst dort her von orient, là encore dans une lecture très aboutie) et d’une piété fervente lorsqu’il évoque la Vierge dans Wer ist, die da durchleuchtet. Soulignons, pour finir, que la volonté d’universalisme que l’on sent en filigrane de la production oswaldienne, mûrie de chemins en galères, d’affrontements guerriers en rassemblements œcuméniques, et qui brasse sans complexes de nombreux genres mais aussi un nombre incroyable de langues – cinq dans Bog de primi, was dustu da, sept dans Do fraig amors –, peut être regardée non pas comme l’éveil à, car ce processus était déjà en cours dans les territoires septentrionaux, mais comme la prise de conscience d’une véritable dimension qu’avec un regard rétrospectif nous pouvons qualifier de renaissante.

L’Ensemble Leones n’est évidemment pas le premier à se pencher sur l’œuvre d’Oswald von Wolkenstein qui a suscité l’intérêt d’interprètes très différents, du pionnier Thomas Binkley (EMI, 1970) au très inattendu Andreas Scholl qui a signé en se penchant sur ces chansons son disque le plus ambitieux (Harmonia Mundi, 2010), en passant par l’Ensemble für Frühe Musik Augsburg (Christophorus, 1988), Philipp Pickett (L’Oiseau-Lyre, 1994) et, bien sûr, Sequentia (DHM, 1993) pour ne citer que les réalisations les plus marquantes. L’évolution dans la restitution de ces musiques a nettement évolué, les interprètes d’aujourd’hui ayant, avec raison, pris leurs distances avec l’esthétique du rauque qui a longtemps été de mise car supposément plus conforme à l’image de rude chevalier qu’on se faisait de leur auteur. Si cette rugosité n’est pas absente, il faut garder présent à l’esprit que la période d’activité d’Oswald correspond à l’apogée du weicher Stil, cet art pictural plein d’élégance et de suavité, mais aussi à l’observation minutieuse de la nature que symbolise un Konrad Witz. Une des grandes réussites de la proposition de l’Ensemble Leones est d’avoir parfaitement intégré cette diversité de paramètres et d’en proposer une synthèse de bout en bout convaincante. Les musiciens ont choisi d’offrir de la manière oswaldienne une image aussi diverse que possible, en variant les effectifs et en ponctuant un programme aux ambitions tant artistiques que musicologiques certaines, Ensemble Leones - Oswald von Wolkenstein - Die Welt und Ich. Heilig Kreuz Kirche Binningen (CH) am 01.04.2013conçu avec une indéniable pertinence, de pauses instrumentales qui permettent de bien mettre en valeur les différentes couleurs d’un riche instrumentarium. L’équipe réunie autour de Marc Lewon n’appelle que des éloges. Les chanteurs sont excellents, non seulement du point de vue technique, mais aussi et surtout expressif ; l’appropriation des textes, aidée par un travail en profondeur sur la langue, la prononciation et la métrique, est évidente, l’investissement pour en rendre les moindres nuances et la poésie ne l’est pas moins. On pourrait reprendre exactement les mêmes termes pour qualifier la prestation des instrumentistes, dont la netteté de trait et d’intonation mais aussi la virtuosité et le pouvoir d’évocation sont assez enthousiasmants. À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. On espère vivement que l’Ensemble Leones et son éditeur auront la bonne idée de lui donner une suite, d’autres chansons méritent de bénéficier à leur tour d’une approche d’une aussi haute qualité.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesOswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Els Janssens-Vanmunster, voix
Miriam Andersén, voix, harpe, corne, hochet
Tobie Miller, voix, vièle à roue
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuse
Liane Ehlich, flûte traversière
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

Wunderkammern - Incontournable1 CD [durée totale : 79’45] Christophorus CHR 77379. Incontournable. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Do fraig amors (Kl 69)

2. Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

3. Mit gúnstichem herzen (Kl 71)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, École de Pisanello ? (c.1395-c.1455), Oswald von Wolkenstein, c.1432. Miniature sur parchemin, Innsbruck, Universitäts- und Landesbibliothek Tirol

Konrad Witz (Rottweil, c.1400?-Bâle, c.1445), Salomon et la reine de Saba (fragment du Retable du miroir du salut pour l’Église Saint-Léonard de Bâle), c.1435. Technique mixte sur bois, 85 x 79 cm, Berlin, Staatliche Museen

La photographie de l’Ensemble Leones est de Björn Trotzki.

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