George van der Mijn (Londres, c.1723 ou 1726/27 – Amsterdam, 1763),
Portrait de Cornelis Ploos van Amstel, c.1758 ?
Huile sur toile, 54,8 x 45,5 cm, La Haye, Mauritshuis

 

Si Joseph Haydn a toujours été justement regardé comme l’homme de la symphonie et du quatuor, sa contribution au genre du concerto est indiscutablement plus modeste. De son vivant déjà, la diffusion de ses œuvres appartenant à ce domaine fut réduite, pour ne pas dire confidentielle ; ceci explique en grande partie que près de la moitié soit considérée perdue et que ce qui nous est parvenu pose parfois, du fait de la rareté des sources manuscrites, d’épineux problèmes d’authenticité.

Un concerto pour pianoforte au trépidant finale all’ungarese, deux pour violoncelle à la virtuosité exigeante constituent généralement ce que le public d’aujourd’hui connaît de ce legs ; les trois pour violon sont plus épisodiquement fréquentés et ne jouissent pas d’une faveur comparable à celle des précédents. À deux exceptions près (Hob.XVIII:11 pour clavier daté vers 1780-84 et Hob.VIIb:2 pour violoncelle de 1783), tous ont été composés dans le courant de la décennie 1760, celle des premiers temps de Haydn au service des Esterházy. Encore imprégné des tournures du baroque tardif (Händel est mort depuis à peine quelques années, Bach depuis une dizaine seulement, Telemann est encore en vie), leur langage est objectivement moins aventureux que celui des symphonies, véritables terrains d’expérimentation pour le musicien – la série connue comme « Le Matin », « Le Midi », « Le Soir » (Hob.I:6-8) créée l’année même de sa prise de fonction annonce d’emblée la couleur – ; leur intérêt réside ailleurs. « Fatto per il luigi » peut-on lire en commentaire de l’entrée du Concerto pour violon en ut majeur Hob.VIIa.1 dans le catalogue de ses œuvres tenu par Haydn ; ce Luigi n’est autre que Tomasini, un natif de Pesaro recruté par les Esterházy en 1757 et qui devint premier violon de leur orchestre en 1761 aux côtés du vice-maître de chapelle fraîchement engagé dont il devait accompagner le parcours durant quarante-deux ans. À moins qu’il ne les ait écrits pour lui-même puisque des témoignages contemporains attestent de sa maîtrise de l’instrument, il est donc vraisemblable que Haydn destina ses concertos pour violon à ce confrère avec lequel s’étaient noués de solides liens de complicité. S’il est authentique, le Concerto pour violon en sol majeur Hob.VIIa.4 est incontestablement l’œuvre d’un compositeur encore tributaire des modèles de son temps, sans que ce caractère d’apprentissage n’amoindrisse son intérêt, bien au contraire. L’impétuosité virtuose de ses mouvements extrêmes et le lyrisme de son Adagio sont canalisés par l’exigence de fluidité et d’élégance propre au style galant, ce qui ne l’empêche nullement de développer assez de brillant, de tendresse et de piquant (on entend même de discrets effets de musette dans le Finale) pour charmer durablement l’auditeur. Le Concerto Hob.VIIa.1 affiche de plus grandes ambitions techniques, tant du point de vue de ce qui est exigé du soliste que de l’écriture qui fait se rencontrer l’Autriche et l’Italie, mais également expressives, culminant, après un Allegro moderato liminaire dont la rayonnante clarté et l’humeur diserte s’accommodent de quelques zones d’ombre, dans un mouvement lent épuré où les pizzicati des cordes offrent une délicate ponctuation à la douceur du chant du violon dont les volutes caressantes se parent d’une insaisissable nostalgie que les gambades du Presto final se chargeront de dissiper.
La présence de rythmes pointés dans le mouvement initial du Concerto pour violoncelle en ut majeur Hob.VIIb:1, si célèbre aujourd’hui que l’on a peine à croire qu’il demeura ignoré durant deux cent ans, peut faire songer au Concerto Hob.VIIa.1 mais la lumière y est plus vive encore et l’énergie plus impérieuse ; il s’agit réellement d’une force qui va, affirmée et solaire. L’Adagio est tout le contraire ; cors et hautbois se taisent pour laisser les seules cordes accompagner la cantilène éperdue et frémissante du soliste qui semble suivre les chemins d’une méditation tout intérieure. Nouveau virage radical – on peut se demander si la volonté affichée par l’Empfindsamkeit de traduire au plus près les brusques alternances des émotions humaines n’a pas eu son mot à dire dans la genèse de cette partition – avec le bondissant et espiègle Finale, semé de difficultés destinées à faire simultanément étinceler et s’écheveler le violoncelliste sans presque lui ménager aucun répit. L’œuvre a très probablement été pensée à l’intention de Joseph Weigl, engagé le même jour que Haydn au service des Esterházy qu’il quitta en 1769 avec sa femme, une soprano faisant également partie de la chapelle princière, pour aller tenter sa chance à Vienne ; né d’un rapport de proximité tant professionnelle qu’amicale, ce concerto, à l’instar de ceux pour violon, nous permet de deviner un peu du caractère de son destinataire et de réaliser l’extraordinaire attention que le compositeur portait à ceux qui l’entouraient, une acuité dont il aurait l’occasion de donner encore maintes preuves par la suite.

On savait depuis longtemps que Gli Incogniti était un ensemble intelligent et le fait qu’il ait choisi, pour s’émanciper en douceur du Baroque, des œuvres qui en sont encore sensiblement tributaires en apporte une nouvelle preuve. J’avoue que, jusqu’ici, les concertos pour violon de Haydn ne m’enthousiasmaient guère, mais l’archet d’Amandine Beyer leur fait un si heureux sort que j’ai le sentiment de les redécouvrir, gorgés de la vivacité, de l’émotion et de la sensualité qu’elle y insuffle, portée par un évident et communicatif bonheur de les servir que seconde une maîtrise technique affûtée. Au violoncelle, Marco Ceccato affronte pour sa part une discographie relevée, sur boyau comme sur acier ; il fait mieux que seulement tenir son rang et s’impose par un engagement, une sensibilité et une sonorité épanouie, à la fois drue et chaleureuse, qui n’ont rien à envier à des solistes prestigieux. Mais au-delà de ces deux personnalités que leur rôle met en avant, c’est bien l’âme du collectif des rangs duquel elles sont issues et avec lequel elles font corps qui s’exprime ici ; Gli Incogniti est un ensemble dont les membres se connaissent bien, savent s’écouter pleinement et se comprendre à demi-mots, et sa prestation est marquée par le sceau de cette radieuse complicité que l’on imagine similaire à celle qui unissait Haydn et ses musiciens. Tout est cohésion souriante, simplicité raffinée et naturel confondant dans cette lecture aussi bien pensée que bien sentie, et captée avec finesse par Alban Moraud ; surtout, tout y est chant, et il n’est pas de mesure dont ne monte un air qui vous retient, vous entraîne, vous réconforte. Cette vocalité omniprésente alliée à un sens aiguisé des nuances et des couleurs ainsi qu’à une grande souplesse rythmique fait de ce disque une indiscutable réussite dont attend le ou les volumes à venir avec autant de confiance que de gourmandise.

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Concerti per Esterházy : Concertos pour violon en ut majeur Hob.VIIa:1 et en sol majeur Hob.VIIa:4, Concerto pour violoncelle en ut majeur Hob.VIIb:1

Marco Ceccato, violoncelle
Amandine Beyer, violon
Gli Incogniti

1 CD [durée : 58’01] Harmonia Mundi HMM 902314. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Concerto pour violon Hob.VIIa:1 : [I] Allegro moderato

2. Concerto pour violoncelle Hob.VIIb:1 : [II] : Adagio