Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721),
Feuille d’étude de neuf têtes, entre 1715 et 1719
Sanguine, pierre noire et rehauts de blanc sur papier, 25,8 x 40,4 cm,
Paris, Petit Palais

Le soleil était bas, déjà léché de ténèbres. C’était dimanche et il ne fallait pas laisser l’haleine aigrelette du vent coulis faisant frissonner l’enfilade clairsemée des antichambres et des salons pousser plus loin son avantage et gagner tout l’espace ; il serait bien temps d’être maussade ; la fin et l’oubli viendraient bien assez tôt. Harassé de deuils et d’ans, le monarque déclinait sans pour autant rien rabattre de sa superbe dès qu’il s’agissait de tenir son rang ; secrètement, pourtant, une indicible lassitude d’exister l’accablait parfois, lui l’infatigable si souvent condamné aujourd’hui à garder le fauteuil. Le quintette qui, presque chaque semaine, venait au jour dit lui faire de la musique était une de ces joies d’autant plus profondes qu’elles se faisaient plus rares ; par la magie de notes esquissant les pas de chorégraphies imaginaires, il convoquait le souffle ténu d’une jeunesse dont la plus sensible manifestation était à présent les douleurs qui permettaient à sa majesté de mesurer l’inexorable creusement de la distance l’en séparant.

Lorsque François Couperin publia ses Concerts Royaux en 1722, Louis XIV s’était définitivement éclipsé du théâtre du monde depuis sept années et l’épicentre artistique du royaume était non plus Versailles mais Paris ; le recueil de celui qui avait si souvent joué à la cour, non seulement par sa référence explicite au monarque défunt mais également par l’organisation de la musique en quatre suites de danses introduites par un Prélude, semblait condamné d’emblée à porter le sceau du passé. Le tour de force du compositeur a consisté à ne pas rendre ce poids de nostalgie écrasant en agrémentant ses pièces de suffisamment de tournures modernes – lire « italiennes » – pour les ancrer dans l’esthétique de la Régence et satisfaire le goût du jour tout en ne perdant pas de vue l’ambition de réunir le français et l’ultramontain sous une même bannière. Dans un soin méticuleux accordé à l’organisation de son œuvre, Couperin a établi une subtile gradation entre les quatre Concerts : fermement ancré dans la tonalité de sol – une discrète révérence à l’astre tutélaire du roi ?–, le Premier est le plus simple dans ses idées et sa facture, comme s’il s’agissait de prime abord de séduire par une élégance sans façon, par un sourire sans ombre, puis la complexité s’accroît graduellement pour culminer dans le Quatrième, le seul en mineur, où les goûts réunis s’affichent ouvertement (Courante françoise/Courante à l’italiène) et où l’inventivité se débride, ainsi que le démontre le recours à des danses auxquelles le musicien reviendra ensuite peu (Rigaudon) ou pas (Forlane, ici remarquablement protéiforme). Il faut également prendre le temps de s’arrêter, dans le Second en ré, sur l’Air tendre en mineur à la mélancolie diffuse mais persistante ainsi que sur les savantes alternances d’humeur de l’Air contrefugué, tout comme celui de savourer l’ampleur du Troisième en la, qu’il s’agisse des nobles élaborations de la Sarabande, un des sommets du recueil, à laquelle ses dissonances confèrent un charme prenant, de la simplicité raffinée de la Muzette ou des arabesques de la Chaconne légère.

Pour son troisième disque, l’ensemble Les Timbres a haussé l’effectif de son trio d’origine – Yoko Kawakubo au violon, Myriam Rignol à la viole de gambe et Julien Wolfs au clavecin – jusqu’à dix afin d’obtenir une palette de couleurs aussi riche que possible, suivant en ceci les possibilités laissées ouvertes par Couperin dans la préface des Concerts Royaux : « [Ces pièces] conviennent non seulement au Clavecin, mais aussy au Violon, a la Flute, au Hautbois, a la Viole et au Basson. » Le résultat est indiscutablement réussi et la lecture de cette bande de musiciens à la fois joyeuse et experte possède tous les atours que l’on s’attend à voir scintiller dans ce répertoire, de l’allant et de la tendresse, de la souplesse et de la maîtrise, de la spontanéité et du raffinement, un rien d’ineffable mélancolie tempérée par la grâce d’un sourire. Les interprètes ont eu l’excellente idée de placer leur approche sous le signe de la variété des configurations instrumentales, obtenant ainsi un nuancier extrêmement séduisant et parfois kaléidoscopique, mais également de ne pas précipiter le pas afin de laisser s’épanouir tous les parfums de cette musique, y compris les plus ténus, et de permettre à l’auditeur d’avoir le temps de les goûter. Il faut également saluer leur véritable travail en commun, sans lutte d’egos sous-jacente, qui a l’insigne mérite de concentrer l’attention sur les œuvres et sur elles seules. Subtile et sensible, dégageant une impression de convivialité généreuse, cette interprétation aux timbres gourmands et sensuels des Concerts Royaux a su trouver un magnifique équilibre entre intimisme et ampleur (saluons la qualité de la captation d’Aline Blondiau) qui la place parmi les toutes meilleures de la discographie aux côtés de celle du Parlement de Musique enregistrée il y a vingt ans et qui a parfaitement vieilli.

François Couperin (1668-1733), Concerts Royaux

Les Timbres

1 CD [durée : 61’57] Flora 4218. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Premier Concert : Prélude – Gravement

2. Second Concert : Air tendre

3. Troisième Concert : Muzette – Naïvement

4. Quatrième Concert : Forlane, Rondeau – Gayement