Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: David Plantier

Beaux voyages, monsieur Telemann !

Pompeo Batoni (Lucques, 1708 – Rome, 1787),
Portrait de jeune homme en costume français, c.1760-65
Huile sur toile, 246,7 x 175,9 cm, New York, The Metropolitan Museum

 

L’année 2017 aurait dû voir se multiplier projets et réalisations autour de Georg Philipp Telemann, dont on commémorait le deux-cent cinquantième anniversaire de la disparition ; force est de constater qu’elle a été extrêmement pauvre de ce point de vue, du moins dans le domaine discographique, confirmant au passage le statut de laissé pour compte de celui qui fut pourtant un des compositeurs les plus célébrés de son temps, regardé comme supérieur à Bach, dont il fut le parrain du fils Carl Philipp Emanuel, et l’égal de Händel, avec lequel il échangeait des bulbes floraux.

Dans ce contexte plutôt morose, Evidence Classics a eu la lumineuse idée de rééditer un très bel enregistrement de l’Ensemble Amarillis paru il y a dix ans chez Ambroisie sous le titre Voyageur virtuose (il est dommage que la jolie pochette d’origine n’ait pu être conservée en lieu et place de la médiocre reproduction de Collier qui y figure aujourd’hui). Ne vous attendez cependant pas à y voir évoquer les pérégrinations d’un musicien que ses engagements professionnels et sa curiosité propre conduisirent à se déplacer souvent ; ce sont ici ses vagabondages intellectuels qui sont documentés.

On a souvent accolé à son nom le qualificatif d’européen, non sans raison tant il parvint à opérer une heureuse fusion entre la fluidité mélodique et les élans virtuoses italiens – il ne cachait pas son admiration pour Corelli –, le goût français pour les rythmes de danse et les pièces de caractère, une rigueur toute germanique de la construction, et des échos de rythmes plus populaires, en particulier polonais. Cette diversité traverse tout l’œuvre d’un Telemann largement autodidacte qui pratiquait de nombreux instruments et était parfaitement au fait de leurs capacités tant en termes d’expression que de couleur. Un recueil comme les Essercizii Musici (1739-40) ou la publication périodique Der getreue Music-Meister (1728-29), dans lesquels le disque d’Amarillis puise l’essentiel de son programme, matérialisent son désir de mettre à la disposition d’un large public – une de ses plus remarquables intuitions commerciales aura indubitablement été de se soucier de la diffusion de ses œuvres auprès des cercles d’amateurs à même de les apprécier et de les jouer – le fruit de ses explorations en proposant à chaque partie une musique habilement troussée visant à mettre en lumière ses capacités propres et de dialogue avec les autres. Voyageur virtuose illustre très exactement ce projet et chaque musicien est à son tour en vedette ; comme les choses sont bien faites, tous sont particulièrement talentueux – Héloïse Gaillard aux flûtes à bec et hautbois, Violaine Cochard au clavecin, David Plantier au violon, Emmanuel Jacques au violoncelle et Laura Monica Pustilnik à l’archiluth – et s’engagent pleinement pour faire vivre ces pièces tantôt avec alacrité, tantôt avec tendresse, toujours avec assurance, spontanéité et une belle complicité encore renforcée par la prise de son chaleureuse d’Alessandra Galleron qui transporte l’auditeur dans l’ambiance d’un salon raffiné mais jamais précieux. Ce qui distingue particulièrement cette réalisation, une des meilleures, à mon avis, d’Amarillis avec son anthologie consacrée à Johann Christian Bach (agOgique, 2011), est le soin déployé par l’ensemble pour rendre justice à l’ingéniosité et au charme mélodiques de Telemann, ainsi qu’à ses talents de coloriste, parfaitement restitués grâce à une fusion des timbres expertement maîtrisée par les interprètes. Voici donc une réédition bienvenue d’un disque qui a magnifiquement vieilli et se déguste avec gourmandise mais dont les bien réelles qualités musicales vont largement au-delà du simple agrément.

Reculons maintenant les horloges d’une dizaine d’années supplémentaire et rendons-nous aux Pays-Bas, à Haarlem. À la fin de l’été, j’ai extrait le coffret des Quatuors dits « parisiens » gravés par Barthold, Sigiswald et Wieland Kuijken, respectivement à la flûte, au violon et à la viole de gambe, et Gustav Leonhardt au clavecin en trois sessions entre novembre 1996 et juin 1997, de l’étagère où il sommeillait, avec la légère appréhension qu’il ne soit plus à la hauteur du souvenir que j’en conservais, ce qui arrive hélas parfois avec les réalisations d’autrefois. J’ai été, au contraire, saisi par la beauté lumineuse qui en émane toujours (Markus Heiland a signé ici un bijou de captation), par la classe folle du jeu instrumental, par l’intelligence musicale qui ruisselle de partout, par la simple évidence que cette musique finalement fort peu parisienne (les six premiers Quadri ont été publiés à Hambourg en 1730, les six autres à Paris, où Telemann séjournait depuis l’automne précédent, en 1738) mais très représentative de la réunion des goûts également chère à François Couperin, peut difficilement être interprétée avec plus de fraîcheur, d’élégance sans nulle pose, portée par le simple bonheur de faire de la musique ensemble en y mettant le meilleur de soi-même sans toutefois jamais oublier de sourire. Si ces trois formidables heures de musique, hélas disparues des catalogues, passent à votre portée, ne les laissez pas vous échapper ; en attendant, le savoureux disque d’Amarillis vous permettra de faire mieux que patienter.

Georg Philipp Telemann (1681-1767), Voyageur virtuose. Extraits des Essercizii Musici (Sonates en trio pour hautbois, violon et basse continue en sol mineur TWV 42:g5, pour flûte à bec, clavecin obligé et basse continue en si bémol majeur TWV 42:B4, pour hautbois, clavecin et basse continue en mi bémol majeur TWV 42:Es3, pour flûte à bec, violon et basse continue en la mineur TWV 42:a4) et de Der getreue Music-Meister (Sonate pour violoncelle et basse continue en ré majeur TWV 41:D6). Sonate en trio pour flûte à bec, violon et basse continue en ré mineur TWV 42:d10

Ensemble Amarillis
Héloïse Gaillard, flûtes à bec, hautbois & direction artistique

1 CD [durée : 57’16] Evidence Classics EVCD041. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate TWV 42:a4 : [II] Largo

2. Sonate TWV 41:D6 : [II] Allegro

3. Sonate TWV 42:B4 : [III] Siciliana

4. Sonate TWV 42:g5 : [IV] Vivace

Quatuors « parisiens » (recueils de 1730 & 1738)

Barthold Kuijken, flûte
Sigiswald Kuijken, violon
Wieland Kuijken, viole de gambe
Gustav Leonhardt, clavecin

3 CD [durée : 74’27, 60′ & 59’21] Sony Vivarte S3K 63115. À trouver d’occasion. Partiellement réédité (Quatuors 1-6) dans le coffret « Gustav Leonhardt, The Edition » chez Sony.

Extrait choisi :

Quatrième Quatuor en si mineur (recueil de 1738) TWV 43:h2 : Prélude. Vivement – Flatteusement

Un été à pas doux. « Piccole sonate » de Giuseppe Tartini par David Plantier

Canaletto Padoue La Porta Portello

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto (Venise, 1697-1768),
Padoue, la Porta Portello, c.1754 ?
Huile sur toile, 62,8 x 109,2 cm, Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza

 

Lorsque, arrivant de Venise, ils parvinrent devant les portes de Padoue, les deux voyageurs marquèrent un long temps d’arrêt afin de laisser toute la force de leurs premières impressions se graver dans leur mémoire ; il serait toujours temps de revenir demain et de trouver la place idéale pour réaliser les croquis qui permettraient ensuite à l’esprit de récréer sur la toile, avec une exactitude additionnée d’un large trait de fantaisie, la physionomie et l’atmosphère du lieu. Leur bagage déposé à l’auberge, Giovanni et Bernardo, faisant fi de la fatigue du voyage, s’en allèrent par les rues de la cité dont ils comptaient sans attendre contempler les beautés. Si édifices et tableaux y étaient présents à profusion, leur hôte leur avait signalé une merveille suffisamment prisée pour faire accourir à elle, depuis toute l’Europe, une foule d’admirateurs, un prodige qu’ils découvriraient en fréquentant assidûment la Basilique.

Bien qu’aucun document ne l’atteste, il est impensable d’imaginer que Canaletto et son neveu Bellotto, qui séjournèrent à Padoue au tout début des années 1740, aient négligé d’aller écouter Giuseppe Tartini qui, revenu dans la ville dont il avait dû s’enfuir à la suite de l’abandon, sitôt son père enterré, de ses études de droit au profit de la musique et du mariage avec une femme moins bien née que lui, était attaché au service de la Basilique depuis 1721 en qualité de Premier violon et chef de concert, mais aussi fondateur, en 1727, d’une école de violon qu’il devait diriger quarante années durant et dont la renommée fut telle qu’elle attira à elle des musiciens venus de tous les horizons au point d’y gagner le surnom « d’École des Nations. » Les deux védutistes arrivèrent probablement à temps pour avoir la chance d’entendre le compositeur alors que sa virtuosité brillait encore de tous ses feux – son œuvre la plus célèbre, la Sonate en sol mineur dite « Trille du Diable », atteste des sommets qu’elle pouvait atteindre et Tartini y apporta un surcroît de raffinement après avoir eu la révélation de l’époustouflante technique d’archet de Francesco Maria Veracini –, car, en 1741, une maladie le priva d’une partie de la dextérité de son bras gauche, le poussant à se concentrer, durant la trentaine d’années qui lui restait à vivre, sur son œuvre de théoricien (on lui doit plusieurs traités) et son action de pédagogue.

Même si l’on conserve de lui quelques pièces sacrées, la production de Tartini est essentiellement instrumentale. Carlo Calcinotto Giuseppe (Joseph) TartiniDes quelque 350 œuvres qui lui sont aujourd’hui attribuées émerge un petit groupe de sonates que sa longue période de composition – on sait que certaines d’entre elles existaient déjà au début de 1750 –, son regroupement dans un même manuscrit autographe – notre compositeur en a très peu laissé – et la singularité de sa distribution – le musicien insiste sur le caractère conventionnel de la présence d’une partie de basse et précise qu’il joue ces œuvres en s’en affranchissant – désignent comme relevant d’un commerce intime avec son auteur qui ne se soucia d’ailleurs pas de faire publier ces fruits pourtant savoureux de son imagination. Il les nommait « petites sonates », piccole sonate, une appellation où entre sans doute autant de (fausse) modestie que d’affection envers des pages dont la dimension expérimentale apparaît presque à chaque mesure, qu’il s’agisse de la forme – les modèles corelliens sont connus et parfois encore appliqués, mais on assiste surtout ici à leur délitement – ou du langage. Poussé par la même logique qui le conduit à s’affranchir de la basse continue, Tartini y prend ses distances avec le langage baroque en recherchant une certaine simplicité des carrures, en privilégiant un équilibre et une décantation déjà classiques à la profusion contrapuntique (la Sonate en la majeur Brainard A2 en offre un parfait exemple), avec, ça et là, des foucades et des attendrissements qui laissent penser que l’Italien n’ignorait pas les innovations nées dans l’Allemagne du Nord de l’Empfindsamkeit (il ne fait guère de doute que ses élèves avaient pu les apporter jusqu’à lui). Dans une lettre demeurée célèbre, le compositeur établit une différence entre un jeu suonabile, d’un caractère plutôt instrumental et virtuose, et cantabile, proche du chant et plus exigeant en termes d’expressivité ; l’alternance entre les deux manières, omniprésente dans les piccole sonate, leur confère un charme diffus et intimiste qui, en donnant à l’auditeur l’impression de suivre au plus près les inspirations d’un musicien en train de forger les éléments d’un nouveau style, les rend particulièrement attachantes.

David Plantier est un violoniste discret dont je suis le travail depuis déjà un certain nombre d’années, tant au sein d’orchestres comme l’Ensemble 415 de Chiara Banchini, qui fut son professeur, qu’à la tête de ses Plaisirs du Parnasse avec lesquels il a enregistré d’excellents disques consacrés à Westhoff, Walther et Biber. Homme de projets longuement mûris plus qu’apôtre d’un fa presto tapageur, il trouve avec les sonates pour violon seul de Tartini un terrain idéal pour laisser s’épanouir ses plus belles qualités. Sa technique est impeccable, avec un parfait contrôle de l’intonation, une grande précision dans l’articulation, un archet qui sait allier souplesse, variété des attaques et subtilité des nuances, et toutes les capacités de maîtrise et d’agilité nécessaires pour se jouer des chausse-trappes que le compositeur, qui écrivit en premier lieu ces pièces pour lui-même, a abondamment semées de mesure en mesure. David Plantier et Annabelle LuisMais le savoir-faire, aussi accompli soit-il, n’est rien sans l’intelligence et la sensibilité, et David Plantier ne manque ni de l’une, ni de l’autre. On le croit ainsi sans mal lorsqu’il écrit, dans son texte de présentation, qu’il fréquente Tartini avec assiduité et depuis longtemps, tant il semble avoir trouvé le juste équilibre entre brillant et profondeur qui sert au mieux sa musique, tant la respiration qu’il apporte à celle-ci paraît naturelle, jamais précipitée ou forcée, tant, sans jamais s’alanguir, il sait donner à la musique l’ampleur qu’elle requiert pour déployer ses lignes, tant, sans rien abdiquer de son contrôle, il la laisse libre de caresser, de danser, de mordre, de chanter surtout, car le lyrisme qu’il en fait sourdre est partout perceptible, frémissant mais retenu, sensuel mais raffiné, dense sans lourdeur. Le choix d’interpréter deux des sonates du programme avec une basse réalisée au violoncelle s’avère pertinente en termes de couleur, et le soutien d’Annabelle Luis s’y révèle d’une présence discrète mais efficace, animé par un réel souci de cohérence avec le jeu du violoniste. Soulignons, pour finir, que les qualités insignes de cette interprétation sont magnifiées par la prise de son équilibrée et chaleureuse d’Alessandra Galleron.

Canaletto, en son atelier bruissant, rassemblait ses esquisses pour réinventer de larges panoramas ; Tartini, dans le secret de son cabinet, composait de petites sonates qui regardaient loin vers l’avenir ; dans ce disque, l’art du védutiste rejoint celui du miniaturiste en un dialogue fascinant que tisse l’archet à la fois pudique et solaire de David Plantier. Tendez l’oreille, les paysages qu’il vous offre valent largement qu’on leur accorde une longue halte pour les contempler.

 

Giuseppe Tartini Cantabile e suonabile Piccole sonate David PlantierGiuseppe Tartini (1692-1770), Piccole sonate, sonates pour violon seul et pour violon avec basse

David Plantier, violon Giovanni Battista Guadagnini, Parme, 1766
Annabelle Luis, violoncelle Nicolas Augustin Chappuy, Paris, 1777

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 68’15] agOgique AGO020. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en mi mineur, Brainard e3 : Aria cantabile

2. Sonate en sol mineur, Brainard g1 : Allegro

3. Sonate en ré mineur, Brainard d1 : Allegro affettuoso

4. Sonate en la majeur, Brainard A2 : Giga

Illustrations complémentaires :

Carlo Calcinotto (actif à Padoue au milieu du XVIIIe siècle), Portrait de Joseph Tartini, sans date. Eau-forte sur papier, 22 x 14 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de David Plantier et Annabelle Luis est d’Alessandra Galleron, utilisée avec autorisation.

© 2018 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑