Henry Lerolle La répétition à la tribune d'orgue

Henry Lerolle (Paris, 1848-1929),
La répétition à la tribune d’orgue, 1885
Huile sur toile, 236,9 x 362,6 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

Parmi tous les compositeurs que le travail de redécouverte voire de réhabilitation entrepris avec courage et intelligence sur le répertoire romantique français par le Palazzetto Bru Zane a permis de remettre en lumière, Théodore Dubois est probablement celui qui aura suscité le plus de réserves, voire de sarcasmes, assez semblables à ceux qui s’attachaient déjà à lui de son vivant, comme si sa réputation d’académisme avait formé autour de sa personne une sorte de gangue dont il lui serait aujourd’hui presque impossible de s’extirper. Le disque que lui consacrent aujourd’hui les dix musiciens réunis autour de Diego Innocenzi à l’orgue Cavaillé-Coll de l’église parisienne Saint-Jacques du Haut-Pas ne fera, j’en ai peur, guère bouger les lignes entre ceux qui estiment que Dubois est injustement tombé dans l’oubli et ceux qui considèrent que cette vieille barbe pontifiante, volontiers persifleuse envers ceux qui, à son époque, représentaient le progrès, n’a que ce qu’elle mérite et que l’on est déjà assez miséricordieux en rappelant son souvenir.

Cette publication discographique, comme d’autres récentes – on songe, par exemple, à la résurrection de la Messe Solennelle de Pâques (1896) de Martial Caillebotte il y a deux ans –, pose la question du regard que nous pouvons porter aujourd’hui sur la musique sacrée telle qu’on l’entendait en France au XIXe siècle et au cours des premières décennies du suivant, prise dans un étau dont l’un des bords serait une fadeur sulpicienne doucereuse et l’autre de coquets caquets opératiques — on espère qu’un jour une étude de fond sera publiée sur ce sujet, dans le sillage du colloque qui lui a été consacré en mars 2014 à l’EHESS, sous l’égide, là encore, du Palazzetto Bru Zane.

Théodore Dubois 1896Organiste émérite qui succéda à Saint-Saëns à la tribune de la Madeleine de 1877 à 1896, Théodore Dubois a composé pour l’Église sa vie durant et, alors qu’en bon lauréat du prix de Rome, il poursuivit longtemps la chimère de réussir à l’opéra, ce sont les paroisses qui lui offrirent ses premiers postes d’importance et ses premiers succès, en particulier celle de Sainte-Clotilde dont il devint, à son retour de la Villa Médicis, le maître de chapelle (1863), prenant la suite de César Franck qui y avait, lui, brigué et obtenu le poste d’organiste. Il y fit exécuter son oratorio Les Sept Paroles du Christ en avril 1867 et le grand succès qu’il obtint joua sans nul doute en faveur de son obtention du poste de maître de chapelle de la très prestigieuse église de la Madeleine dès l’année suivante. Si l’on en croit ses souvenirs, Dubois choisit très tôt le camp de ceux qui prônaient, en revendiquant l’héritage de Palestrina, une musique sacrée pure, c’est-à-dire débarrassée, autant que faire se peut, de tout relent profane. Lorsqu’il se remémore ses années à Rome à l’occasion de la rédaction, à partir de 1909, des Souvenirs de ma vie (édités par Symétrie et le Palazzetto Bru Zane en 2009), il a ce cri du cœur en évoquant l’état de la musique religieuse dans la Ville éternelle, « On se serait cru au théâtre ! » (op. cit. p. 59), avant de faire part, quelques pages plus loin, de sa déception devant « l’exécution incolore, sèche, hachée, sans onction » entendue à la Chapelle Sixtine lors de la Semaine sainte, puis de sa propre conception en la matière : « Je rêve une sonorité pleine, grasse, fondue, nuancée, sans solution de continuité, comme ferait un orgue, et pourtant expressive et accentuée sans sécheresse. (…) Il y faut un personnel nombreux, une conscience artistique admirable de la part de tous les exécutants, et une direction supérieure, dirai-je qu’un peu de foi n’y serait pas inutile » (op. cit. p. 62, les mots sont soulignés par l’auteur). Théodore Dubois Collection de 34 motets pour la MadeleineMalgré ses déclarations d’intention, Dubois, pas plus que ses contemporains, y compris celui qui se nommait lui-même l’Abbé Gounod, ne parvint à faire abstraction de l’art lyrique qui imprégnait totalement la société de son temps et si certains des motets proposés dans ce programme correspondent bien à sa double exigence d’onction et de simplicité (les trois pièces de 1922, Verbum supernum, Memorare et Tantum ergo, recueillies et sensibles, en apportent une parfaite illustration), d’autres montrent à quel point l’envie de la scène affleure sous la bure, un trait ici, une roulade là, un bel ornement ailleurs encore, les dialogues entre les voix ou entre ces dernières et les instruments, tout trahit un imaginaire profondément taraudé par l’opéra ; écoutez comme cet Ave Maria prend de petits airs de cavatine, comme ce Panis angelicus plein d’amoureuse ardeur réserve au ténor la progression dramatique nécessaire pour faire briller sa tessiture, comme le Sub tuum præsidium en trio sait s’orner de guirlandes galantes tout en esquissant parfois un pas de danse. Les œuvres instrumentales avec orgue n’échappent évidemment pas, en dépit de la présence du solennel instrument, à cette ambivalence et pourraient tout aussi bien prendre place au concert qu’à la tribune.

Le disque que proposent Diego Innocenzi et ses amis propose une parfaite synthèse de tous ces éléments a priori contradictoires. C’est incontestablement une très belle réussite et il faut d’emblée saluer l’attention qui a présidé à une réalisation où tout semble avoir été méticuleusement réfléchi, du choix heureux du Cavaillé-Coll de 1865 à celui de la prononciation du latin tantôt à la gallicane ou à la romaine en fonction de la chronologie des œuvres (avant ou après le Motu proprio de 1903 qui imposa en France le latin à la manière italienne), en passant par le soin apporté par Christoph Martin Frommen à la prise de son, précise tout en conservant une atmosphère crédible d’église ; certains objecteront même que l’on s’est montré trop généreux avec la production sacrée de Dubois qui ne mérite pas que l’on mette ainsi les petites patènes dans les grandes, et l’on se prend effectivement à frémir en imaginant comment elle pourrait sonner servie Diego Innocenzipar des musiciens moins experts quand ceux que l’on entend ici ne parviennent pas à sauver complètement deux ou trois pièces d’une certaine banalité. Les chanteurs et les instrumentistes méritent des éloges appuyés tant pour leur maîtrise technique et stylistique que pour leur engagement. Les voix sont assurées, bien timbrées, avec une netteté d’émission et une fermeté d’articulation sans sécheresse qui auraient probablement séduit Dubois et savent émouvoir l’auditeur d’aujourd’hui ; les trois solistes parviennent, en outre, à trouver un bel équilibre entre fluidité, recueillement et théâtralité mesurée, faisant parfaitement percevoir comment ces forces se combinent pour faire de ces musiques autre chose que les bondieuseries fadasses et sucrées auxquelles on les réduit trop souvent. Les mêmes qualités de clarté chaleureuse se retrouvent du côté des instruments, tous « d’époque », joués avec brio et sans militantisme outrancier, avec un souci constant de la sensualité sonore et de la couleur qui fait mouche à chacune de leurs interventions. Cette assemblée émérite est dirigée avec beaucoup d’intelligence par Diego Innocenzi, dont la finesse et la solidité du jeu apportent aux œuvres élan et assise. L’organiste sait ne pas se contenter d’une approche archéologique ; en faisant revivre ce répertoire délaissé et méprisé, il souligne non seulement son importance historique mais aussi ses qualités musicales où un métier très sûr est mis au service d’une ferveur à la fois humble et raffinée qui est loin de manquer d’attraits.

Je conseille donc ce disque à tous les mélomanes qui souhaiteraient élargir leurs connaissances en découvrant des horizons peu fréquentés et, en saluant le travail courageux d’Aeolus et du Palazzetto Bru Zane, j’espère que ces derniers nous permettront de retrouver à nouveau les musiciens de grande qualité qui ont œuvré à la réussite de cette anthologie consacrée à Théodore Dubois.

Théodore Dubois Musique de chambre avec orgue & motets Innocenzi AeolusThéodore Dubois (1837-1924), Musique de chambre avec orgue, motets

Katia Valletaz, soprano
Emiliano Gonzalez Toro, ténor
Benoît Arnould, baryton
Baptiste Lopez, violon
Caroline Donin, alto
Pauline Buet, violoncelle
Mathieu Serrano, contrebasse
Olivier Rousset, hautbois
Matthieu Siegrist, cor
Clara Izambert, harpe

Diego Innocenzi, orgue Cavaillé-Coll 1865 de l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, Paris

1 SACD [durée totale : 72’12] Aeolus AE-10083. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Méditation-Prière op. 17 (1869)

2. Sub tuum præsidium (1873)

3. Méditation (1900)

4. Verbum supernum (1922)

Illustrations complémentaires :

Anonyme, Portrait de Théodore Dubois, 1896. Photographie, 46 x 34 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Frontispice de la Collection de 34 motets de Théodore Dubois, 1876. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Diego Innocenzi, prise durant les sessions d’enregistrement du disque Dubois, est de Christophe Renaud.