Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Domaine hispanique

Âme espagnole, larmes romaines. Les Lamentations de Cristóbal de Morales par Utopia

sebastiano-del-piombo-la-descente-du-christ-aux-limbes

Sebastiano del Piombo (Venise, c.1485 – Rome, 1547),
La Descente du Christ aux limbes, 1516
Huile sur toile, 226 x 114 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Choisir de défendre le répertoire polyphonique de la Renaissance n’est pas le plus sûr moyen de se frayer un chemin rapide vers le succès, quel que soit le talent que l’on déploie et même quand on affiche sa belgitude – on est plus accueillant envers ce type d’œuvre chez nos voisins qu’en France – avec un délicieux mélange de fierté et d’humour. Pour son premier enregistrement, le bien nommé ensemble Utopia a décidé de s’affronter, avec un courage qu’il faut d’emblée saluer, aux Lamentations de Cristóbal de Morales dont il livre au passage la première intégrale discographique.

On ignore à quelle date le musicien sévillan composa ces sept pièces sur le texte attribué au prophète Jérémie, mais la présence de trois d’entre elles dans un manuscrit réalisé en 1543 pour la chapelle papale, où Morales fut, avec quelques minimes interruptions, chanteur de 1535 à 1545, plaide assez clairement en faveur d’une élaboration durant son séjour romain ; quatre autres sont préservées dans le recueil des neuf Lamentationi di Morales a quatro, a cinque et a sei voci publié à Venise en 1564 par Antonio Gardano, dont les cinq restantes sont en réalité de Costanzo Festa. Au moment où il compose ses Lamentations, dont la diffusion atteste qu’elles étaient appréciées en Europe et même au-delà, Morales s’inscrit dans une tradition déjà séculaire – le premier exemple de mise en polyphonie datable avec quelque certitude se trouve dans un manuscrit de 1430-40 environ contenant celle de Johannes de Quadris qui sera imprimée par Ottaviano Petrucci dans le premier des deux volumes de son célèbre Lamentationum liber (1506) – déjà illustrée par quelques grands noms comme Dufay ou Ockeghem (œuvres perdues), Pierre de la Rue, Alexandre Agricola ou Thomas Crequillon, autant de visions que l’on aimerait bien voir un jour correctement documentées au disque. Comme il sied au texte qu’elle porte et au contexte dans lequel elle était chantée, la musique de Morales ne se départ jamais d’une sobriété qui pourrait être austère si ne venaient discrètement s’y mêler quelques tournures plus lyriques qui ne relèvent pas de la stricte obédience franco-flamande, laquelle règne en maîtresse ici comme elle le faisait alors sur toute l’Europe musicale. Sans débordement qui déparerait cette architecture conçue sous le signe de la fluidité et de la clarté, une dissonance à peine appuyée, un silence, un effet d’écho viennent rehausser ici et là le sens d’un mot ou la saveur d’un passage. Les trouvailles du compositeur sont encore soulignées par la proximité avec le plain-chant contenu dans un Passionarium à l’usage de Tolède publié en 1516 qui a peut-être nourri son inspiration – on peut gager que Morales le connaissait – et dont trois extraits viennent opportunément ponctuer les Leçons polyphoniques, nous rappelant que ces dernières étaient, au XVIe siècle, l’exception, le plain-chant constituant le frugal mais fervent quotidien de la liturgie.

Jeune ensemble prometteur, Utopia affiche, dès ce premier disque, une assurance et une maturité que certaines formations plus expérimentées pourraient à bon droit lui envier. Il faut dire que les chanteurs composant ce collectif travaillent également (ou ont œuvré) au sein de phalanges prestigieuses comme le Huelgas Ensemble, la Capilla Flamenca ou le Collegium Vocale Gent et qu’ils y ont acquis une connaissance des exigences du répertoire polyphonique et une maîtrise technique qui offrent à leur projet les très solides fondations indispensables pour lui permettre de s’épanouir. Et il ne manque pas de le faire en déployant des lignes très souples et pourtant parfaitement tendues, tout en proposant un bel équilibre entre la subtilité du rendu expressif et la recherche de la plénitude et de l’harmonie sonores, à laquelle participe également la capacité de chacun à écouter ses partenaires et à mettre humblement mais avec conviction le meilleur de son art au service du groupe et de la musique. Servie par une prise de son limpide de Korneel Bernolet, cette interprétation conjugue de très remarquable façon intelligence de l’approche, intériorité et sensibilité ; elle inscrit Utopia dans une filiation déjà magnifiquement illustrée par Paul Van Nevel ou le très regretté Dirk Snellings – on peut imaginer pires références – tout en faisant sentir ce que son regard peut avoir de fraîcheur et d’inventivité, avec ses pupitres qui ne sacrifient pas les individualités vocales à une excessive recherche d’homogénéité ou d’esthétisme. Si l’Utopie est, par définition, un lieu qui n’existe pas, on est heureux de pouvoir tenir dans ses mains la preuve matérielle du talent d’un jeune ensemble qui, s’il sait être tenace, n’a pas fini de faire parler de lui et dont on suivra l’évolution avec grand intérêt.

cristobal-de-morales-lamentations-utopiaCristóbal de Morales (c.1500 – 1553), Lamentations (et plain-chant anonyme du Passionarium Toletanum, 1516)

Utopia
Griet De Geyter, soprano
Bart Uvyn, contre-ténor
Adriaan De Koster, ténor
Lieven Termont, baryton
Bart Vandewege, basse
avec la participation de Jan Van Elsacker, ténor

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 62’56] Et’Cetera KTC 1538. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. AlephQuomodo sedet sola civitas plena populo

2. NunVigilavit iugum iniquitatum mearum

Remerciements à Jan Van den Borre.

Mère des Espagnes. Santa Maria par l’ensemble Discantus

Retable de Marie Rigatell

Maître anonyme, Catalogne – Aragon, atelier de la Ribagorce,
Retable de la Vierge Marie de Rigatell, seconde moitié du XIIIe siècle
Tempera, stuc et restes d’émail sur bois, 104 x 111,5 cm
Barcelone, Musée National d’Art de la Catalogne

 

Chère Marie,

Nous vivons depuis quelques jours une touffeur et un tumulte qui m’ont fait apparaître avec encore plus de force les claustrillas vers lesquels m’ont guidé mes pas comme des havres de sérénité et de fraîcheur. J’ai toujours aimé les cloîtres, ces ouvertures sur le ciel propices à la déambulation du corps et de l’esprit, ces enclaves au silence habité par le chant des oiseaux et parfois le bruissement d’une fontaine dont l’abstraction nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes en nous extrayant de la course folle du monde comme il va ou plutôt comme il titube en hoquetant, tout enivré de sa propre vacuité.

Dans ce monastère qui lui est dédié m’est revenue à l’esprit la faveur grandissante que le Moyen Âge a accordé au culte de Celle qui t’a donné ton prénom, porté par la nécessité de se tourner, dans un environnement d’une dureté parfois extrême, vers une image de douceur et de consolation que sa dimension humaine rendait plus proche encore de la condition du croyant ; il n’est d’ailleurs sans doute pas totalement innocent que la dévotion mariale ait connu une expansion déterminante à cette époque de crise que fut le XIIe siècle et que l’on se soit plu alors à mettre en exergue son rôle d’infatigable intercesseur auprès du Christ qui conservait toujours, pour sa part, une dimension plus lointaine et souvent auréolée de la dimension terrible inhérente à son rôle de juge. S’inscrivant dans une logique de forte continuité, le siècle suivant fut indubitablement, dans le domaine spirituel, celui des femmes, qui s’engagèrent en nombre croissant dans une vie monastique ou semi-religieuse tandis qu’en parallèle, la figure de la Vierge poursuivait son enracinement, tant dans les milieux savants que populaires, ce dont témoignent aujourd’hui les musiques qui sont parvenues jusqu’à nous. Bien sûr, on pense aux Miracles de Notre-Dame forgés dans le Soissonnais, sans doute dans le courant du premier quart du XIIIe siècle, par ce virtuose des mots qu’était Gautier de Coincy, ou aux compagnies de chanteurs de laudes, en particulier mariales, qui fleurissaient en Italie dès le mitan du même siècle, mais le recueil le plus célèbre, qui opère d’ailleurs une sorte de synthèse entre les deux exemples que je citais, est sans doute celui des Cantigas de Santa Maria dont la réalisation fut ordonnée et coordonnée par Alphonse X, roi de Castille et de León de 1252 à 1284, qui est d’ailleurs sans doute lui-même l’auteur de certaines de ces quatre cent dix chansons. Ce vaste ensemble édifié à la gloire de la Vierge est un kaléidoscope assez fascinant où, hormis quelques emprunts ponctuels tant au répertoire liturgique qu’à celui des trouvères, les mélodies originales offrent une sorte de panorama des styles qui avaient cours à cette époque. L’emploi de la langue galicienne, le recours à des images reflétant directement le quotidien mais aussi, puisqu’il s’agit de la relation d’interventions miraculeuses, au merveilleux donnent à ces monodies qui suivent majoritairement, mais pas exclusivement, la forme virelai (avec, donc, retour d’un refrain), un caractère immédiatement familier où se devine parfois le côtoiement des cultures chrétienne, maure et juive car, à n’en pas douter, des musiciens issus de ces différentes traditions ont pu exécuter ces œuvres à la cour d’un roi dont l’épithète de « sage » peut se comprendre à la fois comme savant et avisé.

Si tu souhaites te faire une excellente idée de la façon dont peut sonner ce que j’ai tenté de te décrire, je te recommande chaleureusement d’aller écouter le récent disque de l’ensemble Discantus intitulé justement Santa Maria. Il offre une sélection de Cantigas, mais aussi quelques pièces tirées du fameux Codex Las Huelgas et de trois autres manuscrits madrilènes, et comme il s’agit d’un programme construit avec intelligence, deux chansons mariales, l’une de Guiraut Riquier, qui conserva un souvenir ébloui du séjour qu’il fit à la cour d’Alphonse X de 1270 à 1280 environ, l’autre de Folquet de Lunel, qui soutint les prétentions impériales du souverain dans le sirventès Al bon rey q’es reys de pretz, sur une mélodie de Guiraut ; une seule œuvre ne se rattache pas directement à l’Espagne, mais comme il s’agit de Salve mater salvatoris, une des magnifiques proses d’Adam de Saint-Victor, auquel je ne désespère pas de voir un jour dédié un enregistrement monographique, on ne va pas s’en plaindre. Tu verras qu’il est difficile de ne pas tomber complètement sous le charme de cette réalisation pleine d’engagement, de dynamisme et toujours très pertinente dans ses choix vocaux ou instrumentaux ; en tutti, la transparence et la cohésion sans excès de lissage des voix fait merveille et chacune des sept solistes a su choisir la pièce correspondant le mieux à ses capacités et à sa sensibilité, et la présence des instruments est toujours finement dosée, y compris les percussions qui ont certes toute leur place dans les Cantigas mais ont le bon goût de ne jamais en déborder. La connaissance approfondie qu’ont Brigitte Lesne et ses musiciennes de ces répertoires se double de cette part d’intuition et même de poésie qui fait d’une interprétation autre chose qu’un exercice scolaire ; les musiques nous sont ici restituées dans toute leur diversité, leurs couleurs et leur force d’évocation, et il se dégage de l’écoute, dont le plaisir qu’on y prend est encore augmenté par la qualité d’une prise de son qui a su tirer le meilleur parti de la réverbération du monastère d’Alcobaça tout en demeurant parfaitement lisible, une indéfinissable mais lumineuse sensation de beauté à la fois sensuelle et sereine. Moi qui suis l’activité de Discantus depuis une bonne vingtaine d’années, je place cette anthologie en tout point réussie au rang de ses meilleures réalisations ; les écoutes répétées ne m’en ont pas lassé et je sais que j’y reviendrai encore avec beaucoup de joie.

Mais il est l’heure pour moi de clore cette lettre et tenter de trouver un peu de repos dans cette nuit qui s’est avancée au fur et à mesure que je t’écrivais ; il règne maintenant sur la ville un silence presque claustral — qui sait combien de temps cette paix durera.

Prends soin de toi et à bientôt.

De Burgos, juillet 2016

Santa Maria Discantus Chants à la Vierge XIIIe siècle DiscantusSanta Maria, chants à la Vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle : Alphone X « Le Sage » (attribué à, 1221 – 1284), Cantigas de Santa Maria, Guiraut Riquier (c. 1230 – fin du XIIIe siècle), Humils, forfaitz, repres e penedens, Folquet de Lunel (c.1244 – c.1300), Dompna bona, bel’ e plazens, Adam de Saint-Victor (mort en 1146), Salve mater salvatoris, pièces anonymes du Codex Las Huelgas et des manuscrits 865, M 1322 et 20486 de la Bibliothèque nationale d’Espagne

Discantus
Brigitte Lesne, chant & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 60’56] Bayard Musique 308 489.2. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Cantigas de Santa Maria, n°300 : Muito deveria ome sempr’ a loar

2. Anonyme, Codex Las Huelgas : Alma redemptoris mater/Ave regina celorum/[Alma], motet

3. Adam de Saint-Victor : Salve mater salvatoris

La douceur des j’ose. Sonates (volume 4) de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï

Luis Egidio Meléndez Oranges pots et boîtes de sucreries

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716-Madrid, 1780),
Oranges, pots et boîtes de sucreries, c.1760-65
Huile sur toile, 48,3 x 35,2 cm, Fort Worth, Kimbel Art Museum

 

Dix ans. Il aura finalement fallu patienter – et encore ce verbe est-il partiellement inexact car il implique une promesse qui n’avait jamais été clairement formulée – dix longues années avant que nous parvienne un nouvel enregistrement anthologique des sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti par Pierre Hantaï, dont j’avais rendu compte, en janvier 2015, du regroupement des trois premiers volumes sous coffret.

Le claveciniste n’a jamais caché qu’il ne souhaitait pas graver l’intégralité des 555 sonates léguées par le maître de musique de Maria Barbara de Bragance, devenue reine d’Espagne en 1729, jugeant certaines d’entre elles « assez faibles », mais bien composer, au gré de sa fantaisie que soutient un sens de l’agencement particulièrement aiguisé, des récitals mettant en valeur l’inspiration volontiers kaléidoscopique d’un compositeur capable de puiser son inspiration aussi bien dans une danse observée sur la place d’un village – et le rapport qu’il entretient avec cet art éminemment corporel nourrit profondément son écriture – que dans les plus cérébraux des jeux motiviques et harmoniques. Ouvrant ce florilège, la Sonate en la majeur K. 212 nous plonge de plain-pied dans une atmosphère toute imprégnée par le folklore espagnol avec ces effets de guitare et ces déhanchements qu’affectionnait tant Scarlatti et qui viennent pimenter et bousculer le flux musical. Mais voici que K. 144 en sol majeur nous invite à quitter l’allégresse tumultueuse voire quelque peu interlope des rues Domenico Duprà Barbara de Bragance 1725pour gagner la lumière tamisée d’un salon où se chante une aria aux accents d’une tendresse délicatement nostalgiques, quand, un peu plus tard, K. 456 en la majeur nous fera irrésistiblement songer aux complexes élaborations de Johann Sebastian Bach, ou d’autres pages encore aux aimables conversations tant prisées par le style galant. En fa mineur, K. 204a est une pièce brillante à laquelle une forme répétitive tout en étant subtilement variée donne un caractère obstiné presque obsessionnel et qui est le théâtre d’échanges incessants et quelque peu turbulents entre éléments d’essence savante et populaire. Le cœur de ce récital est néanmoins indubitablement constitué par la vaste et assez époustouflante Sonate en mi mineur K. 402 baignée d’une ineffable mélancolie, jamais pesante car préservée de toute noirceur par des touches subtilement colorées et lumineuses, parcourue tout du long par un cantabile sensible qui lui permet de s’emparer de l’auditeur en s’insinuant discrètement en lui plutôt qu’en le terrassant, comme la reviviscence d’un souvenir plutôt que la douleur d’une affliction. Il convient d’ailleurs de noter que si la virtuosité, l’humour et l’audace n’en sont jamais absents – et comment pourraient-ils l’être s’agissant de Scarlatti ! –, cette anthologie se distingue par une certaine douceur, voire une tendresse que l’on n’associe pas instinctivement à l’univers d’un compositeur dont on retient généralement surtout le brillant et l’impétuosité — peut-être faut-il y voir un effet de la tonalité de la majeur qui y tient une large place.

Une nouvelle fois, Pierre Hantaï apporte une preuve éclatante des affinités qu’il entretient avec la musique de Scarlatti dont il est aujourd’hui, à mon avis, un des interprètes les plus inspirés et les plus convaincants. Les plus sensibles aussi, suis-je tenté d’ajouter, car ce récital qui mise un peu moins sur les pyrotechnies digitales pour accorder plus de place au registre de la confidence et du sentiment dévoile une facette du tempérament du claveciniste qui n’était pas jusqu’ici la plus exposée. La maîtrise technique est toujours présente, bien sûr, et elle est continuellement éblouissante, avec un toucher à la fois ferme et d’une grande fluidité, raffiné mais sans aucun maniérisme, et une pulsation toujours parfaitement contrôlée ce qui ne l’empêche nullement d’être chorégraphique jusqu’à l’ivresse ; cette absence de recherche d’effet forcé, que certains jeunes musiciens tapageurs feraient bien de méditer, rend la musique constamment lisible malgré son caractère parfois profus et ses foucades, et d’une beauté de chant infiniment touchante. La façon dont Pierre Hantaï construit son discours – il suffit d’écouter comment la Sonate K. 402 se déploie sous ses doigts pour en avoir un exemple magistral – démontre à chaque instant la qualité de la réflexion Pierre Hantaï Jean-Baptiste Millotqu’il a menée sur les partitions et la solidité de sa vision architecturale ; aucun détail n’est laissé au hasard sans que la cohérence globale en soit affectée, chaque élément est à sa juste place, avec son juste poids, et pourtant rien, dans cette lecture, ne sonne trop apprêté ou prémédité ; au contraire, tout y semble libre, frais, stimulant, éloquent, à mille lieues de ces disques qui en cherchant à faire jeune paraîtront avoir dix fois leur âge dans à peine cinq ans. Servie par une prise de son équilibrée et chaleureuse, cette réalisation réussit le pari de s’inscrire sans hiatus dans la lignée de ses trois glorieuses prédécessrices tout en approfondissant encore le regard porté sur les œuvres ; elle révèle ainsi l’intelligence du projet global d’un musicien d’exception qui a préféré se pencher en premier lieu sur certaines des pages les plus exubérantes pour mieux s’accorder ensuite le temps de mûrir son approche des plus intériorisées. Sans la moindre concession aux modes, en suivant son chemin d’excellence avec ténacité, Pierre Hantaï nous offre donc avec ce quatrième volume de sonates de Scarlatti un de ces enregistrements qui ont la saveur de l’évidence et dont on sait que l’on y reviendra souvent. S’il s’agit de son ultime contribution à la documentation de l’œuvre du compositeur, son entreprise s’achève en apothéose ; s’il envisage, ce que j’espère, d’y revenir un jour, je gage que tous ceux qui auront écouté ce récital et les précédents seront une nouvelle fois fidèles au rendez-vous.

Domenico Scarlatti Sonates volume 4  Pierre HantaïDomenico Scarlatti (1685 – 1757), Sonates pour clavecin (volume 4)

Pierre Hantaï, clavecin Jonte Knif (2004) d’après des modèles allemands du XVIIIe siècle

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 76’40] Mirare MIR 285. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en fa mineur K. 204a — Allegro

2. Sonate en la majeur K. 208 — Adagio e cantabile

3. Sonate en mi majeur K. 381 — Allegro

Illustrations complémentaires :

Domenico Duprà (Turin, 1689 – 1770), Maria Barbara de Bragance, 1725. Huile sur toile, 75 x 60 cm, Madrid, Musée du Prado

La photographie de Pierre Hantaï est de Jean-Baptiste Millot.

Jardin d’Ibères. Le violoncelle en Espagne par Josetxu Obregón et La Ritirata

Luis Paret y Alcazar Le jardin botanique vu du Paseo del Prado

Luis Paret y Alcázar (Madrid, 1746-1799),
Le jardin botanique vu du Paseo del Prado, c.1790
Huile sur bois, 58 x 88 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Hormis quelques rares exceptions, on connaît assez mal, du moins de notre côté des Pyrénées, le travail mené par les ensembles espagnols dans le domaine de la musique ancienne et baroque ; je ne suis ainsi pas persuadé qu’en dépit de leur qualité, on se souvienne beaucoup aujourd’hui des apports discographiques d’Alia Musica ou d’Al Ayre Español pour ne citer que deux noms. Parmi les étoiles montantes du riche vivier hispanique, celle de La Ritirata brille d’un éclat particulier, ce groupe à géométrie variable ayant déjà quelques beaux disques à son actif, dont une intégrale très réussie des Quatuors à cordes de Juan Crisóstomo de Arriaga (Glossa, 2014). Réuni autour de son violoncelle solo et directeur, Josetxu Obregón, il nous convie aujourd’hui à partir sur les traces de la littérature composée pour cet instrument dans l’Espagne du XVIIIe siècle.

Le premier et souvent unique nom qui vient à l’esprit lorsque l’on réfléchit à ce sujet est évidemment celui de Luigi Boccherini, violoncelliste virtuose originaire de l’italienne Lucques mais définitivement entré au service de la cour espagnole en 1770 ; fort logiquement, cette anthologie s’ouvre et se referme avec lui dont la contribution au rayonnement de son instrument dépassa largement les frontières de son pays d’adoption. Anonyme Luigi Boccherini c 1764-67La Sonate en ut majeur G.6, publiée dans un recueil de six apparu à Paris vers 1770 et à Londres en 1772, est bien représentative du mélange de fougue et de rêverie que l’on retrouve souvent chez le compositeur, avec son Allegro initial fermement scandé, la cantilène empreinte de délicatesse et ombrée de nostalgie de son Largo assai et son Allegro moderato conclusif porté par un rythme de marche qui lui confère un caractère presque martial. Mieux qu’une simple concession à un pittoresque un peu facile et en dépit des castagnettes, le célèbre Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur G.448 matérialise un réel intérêt pour la tradition musicale espagnole et une volonté de saisir la singularité de son langage pour l’élever, dans un geste d’hommage, à un rang égal à celui du style le plus savant, à l’instar de l’attitude que purent adopter Telemann ou Haydn lorsqu’ils intégrèrent à leurs œuvres des éléments issus des folklores qu’ils pouvaient côtoyer.

Autour de cet astre majeur gravitent nombre de satellites de plus ou moins grande importance, dont beaucoup représentent de véritables découvertes et qui contribuèrent, comme on le fait avec une plante allogène, à acclimater le violoncelle au climat ibérique bien avant l’arrivée de Boccherini. Si on peut déplorer qu’Antonio Caldara ne soit pas représenté dans cette anthologie malgré son séjour à Barcelone et les seize sonates qu’il composa pour son instrument en 1735, un an avant sa mort (huit d’entre elles ont fait l’objet, en 2010, d’un bel enregistrement de Gaetano Nasillo chez Arcana), son absence est partiellement compensée par la présence de la Toccata prima en sol majeur extraite d’une des toutes premières méthodes de violoncelle signée par le napolitain Francesco Paolo Supriano (ou Scipriani, 1678-1753), et surtout par celle de la Sonate en la mineur de Giuseppe Paganelli (1710-c.1763), natif de Padoue que ses nombreux voyages conduisirent à Madrid où il acheva peut-être sa carrière, et du Concerto en sol majeur de Domingo Porretti (1709-1783), premier violoncelle de la cour espagnole à partir de 1734 ; Jean-Pierre Duport Frontispice Sonates dédiées au duc d'Albesi les deux œuvres sont, par leur structure en quatre mouvements (lent/vif/lent/vif), redevables au modèle de la sonata da chiesa corellienne, leur humeur est bien différente, la première se caractérisant par un sérieux qui confine à la gravité dans le Largo liminaire et finit même par gagner la Gigue finale, tandis que la seconde embrasse sans détour le style galant, offrant une atmosphère aimable et détendue et une fluidité mélodique immédiatement séduisantes. Virtuose, tout comme son frère cadet Jean-Louis auteur du célèbre Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l’archet publié en 1806, le Français Jean-Pierre Duport (1741-1818) eut l’occasion de séjourner à la cour madrilène en 1772 ; il y composa, l’année suivant son arrivée, six sonates qu’il dédia au duc d’Albe et qui prirent le numéro d’opus 3. La Sonate n°1 en ré majeur, de coupe « moderne » en trois mouvements, que nous propose cet enregistrement atteste tant de la volonté du Français de mettre en lumière ses remarquables capacités techniques que les diverses possibilités offertes par son instrument, brillant et conquérant dans l’Allegro initial, tendre et chantant dans l’Adagio central, souple et volubile dans le Finale ; une page audiblement pensée pour conquérir les auditoires en les impressionnant. Parmi les pièces proposées pour compléter ce panorama, on retiendra le bref Duetto-Andante de Pablo Vidal, auteur, lui aussi, de méthodes de violoncelle cette fois-ci rédigées en espagnol, et surtout l’Adagio en mi mineur anonyme préservé dans un manuscrit barcelonais dont la beauté de la ligne de chant et la profondeur de l’expression font assurément un des joyaux de ce disque.

Josetxu Obregón et ses amis de La Ritirata s’emparent de ces musiques avec beaucoup d’énergie et apportent à ce corpus assez disparate une très appréciable unité tout en préservant les caractéristiques propres à chaque pièce. Il est frappant de constater avec quelle conviction les musiciens sollicitent les œuvres pour en exprimer le meilleur, y compris celles qui pourraient a priori paraître plus anecdotiques, tels les exercices de Supriano et de Vidal (il n’y a guère que la Lección de Zayas qui, à mes oreilles, ne passe pas la rampe). Doté de très solides capacités techniques qui lui permettent de surmonter avec une aisance évidente, voire un certain panache, les pièges ourdis par Boccherini et Duport, Josetxu Obregón est animé par un louable souci de la nuance, de la netteté des phrasés mais aussi de trouver un juste équilibre entre astringence et rondeur sonore, ce en quoi il réussit parfaitement. Il y a beaucoup de fluidité et de chant dans cet archet – les mouvements lents sont ainsi emplis d’émotion sans pour autant verser dans une quelconque surenchère de sensiblerie – Josetxu Obregonqui sait également faire montre d’une belle alacrité lorsque la musique le requiert sans néanmoins que celle-ci se transforme en verbeuse démonstration de virtuosité. Les instrumentistes qui entourent le soliste sont mieux que des accompagnateurs ; ce sont des complices qui ont à cœur d’offrir au violoncelle un soutien, un écrin, une réponse, dans un esprit de dialogue et de discipline qui fait systématiquement mouche dans des pièces d’essence majoritairement chambriste. Tout ceci vit et palpite, avec un goût affirmé pour des contrastes francs et des couleurs à la fois chaudes et raffinées, et une cohésion jamais mise en défaut. Le meilleur exemple est peut-être fourni par le Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur de Boccherini, page pourtant assez rabâchée mais qui paraît ici d’une incroyable fraîcheur, presque neuve, d’une totale justesse de ton surtout, sans concession aux œillades et aux claquements de talons complaisants, et avec un dosage entre saveur populaire et style savant qui me semble assez idéal — on espère que La Ritirata aura la possibilité d’enregistrer un jour l’intégralité de cette œuvre, si possible avec le guitariste Enrike Solinis dont la prestation est excellente ici et tout au long du disque.

Alors qu’arrive l’été, je vous recommande la découverte de cette anthologie intelligemment conçue et chaleureusement interprétée par Josetxu Obregón et La Ritirata qui démontrent avec elle leur capacité à embrasser un large répertoire en y apportant un regard renouvelé. Voici décidément un ensemble qui a des choses à nous dire et dont on continuera à suivre l’évolution avec intérêt et bienveillance.

 

The Cello in Spain La Ritirata Josetxu ObregonThe Cello in Spain : œuvres de Luigi Boccherini (1743-1805), Giuseppe Antonio Paganelli (1710-c.1763), Jean-Pierre Duport (1741-1818), Domingo Porretti (1709-1783), Francesco Paolo Supriano (1678-1753), Pablo Vidal (†1807), José Zayas (†1804) et anonyme (seconde moitié du XVIIIe siècle)

La Ritirata
Josetxu Obregón, violoncelle et direction

1 CD [durée totale : 57’14] Glossa GCD 923103 Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Domingo Porretti, Concerto en sol majeur : [I] Largo

2. Anonyme, seconde moitié du XVIIIe siècle : Adagio

3. Jean-Pierre Duport, Sonate en ré majeur : [III] Allegro

Illustrations complémentaires :

Peintre anonyme italien, Portrait de Luigi Boccherini, c.1764-67. Huile sur toile, 133,8 x 90,7 cm, Victoria, National Gallery

Frontispice des Six sonates pour violoncelle dédiées au duc d’Albe de Jean-Pierre Duport, 1773. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Josetxu Obregón est de Michal Novak, utilisée avec autorisation.

Cinquante fulgurances de Scarlatti. Sonates pour clavecin par Pierre Hantaï

Luis Egidio Melendez Nature morte aux citrons et au pot de miel

Luis Egidio Meléndez (Naples, 1716-Madrid, 1780),
Nature morte aux citrons et au pot de miel,
troisième quart du XVIIIe siècle (avant 1771)
Huile sur toile, 35 x 48 cm, Madrid, Museo nacional del Prado

Nous vivons une époque pleine de paradoxes. À la fin du mois de janvier se déroulera la vingt-et-unième édition de la désormais incontournable Folle journée de Nantes, grand messe très médiatisée qui, si certains points de sa politique peuvent sembler discutables, a au moins le mérite d’abolir en grande partie les barrières entre un public non ou peu initié et la musique dite « classique. » Intitulé « Passions de l’âme et du cœur », le cru 2015 s’est donné pour fil conducteur les compositeurs de la « génération 1685 », Bach père, Händel et Scarlatti fils, et offre, en parallèle des concerts, un certain nombre d’enregistrements publiés par le label du fondateur de la Folle journée, Mirare.

En regardant ces derniers, j’avoue avoir été très surpris de découvrir, outre deux Bach au piano annoncés respectivement les 27 janvier et 10 mars, que le disque officiel de cette manifestation serait un récital de sonates de Domenico Scarlatti là aussi confié à une pianiste, Anne Queffélec, et d’ores et déjà adoubé par une partie de la presse officielle. Je finis réellement par me demander quel est l’objectif poursuivi par l’éditeur en privilégiant de façon aussi écrasante des interprétations de musique baroque sur un instrument pour laquelle elle n’a pas été conçue et si un certain opportunisme commercial ne lui fait pas perdre de vue que lui incombe également une mission pédagogique, notamment auprès de la frange la moins informée du public, celle qui va acheter ces disques en étant persuadée, de toute bonne foi, que l’on composait pour le piano au XVIIIe siècle, ce qui n’est évidemment pas le cas. A-t-on peur que le clavecin la rebute ? Il est certain que si l’on n’éduque pas son oreille, elle ne risque pas d’apprécier un jour cet instrument qui est pourtant, lorsqu’il est touché avec talent, le mieux à même de rendre compte de la pensée des compositeurs qui ont écrit pour lui, de leur univers mental, de la singularité de leur langage. Pour ce qui regarde Scarlatti, cette démarche est d’autant plus incompréhensible que Mirare vient tout juste de rééditer, en coffret à prix doux, un des fleurons de son catalogue, les trois disques consacrés à ce musicien par Pierre Hantaï.

Il n’est guère surprenant qu’un compagnonnage se soit noué de longue date entre ces deux esprits ombrageux, puisque, sauf erreur de ma part, le premier récital soliste du claveciniste, enregistré pour Astrée en juin 1992 (E 8502), était justement consacré au Maître de musique de Maria Barbara, son élève devenue reine d’Espagne en 1729. Dix ans plus tard, Pierre Hantaï remettait l’ouvrage sur le métier en gravant, à chaque reprise à Haarlem, un premier volume de dix-huit sonates, puis un deuxième de seize en 2004 et enfin un troisième de seize également en 2005, formant un parcours revendiqué à la fois comme un choix subjectif et d’excellence, loin de toute tentation d’intégrale, « cadeau empoisonné que l’on fait aux compositeurs en rendant l’écoute de leur musique fastidieuse voire impossible » d’après les propres déclarations de l’interprète reproduits dans le livret des tomes 2 et 3.

Domingo Antonio de Velasco Domenico ScarlattiLe premier récital, dont l’audace avait dérouté – décoiffé, serait sans doute plus juste – une partie de la critique officielle (je me souviens encore du petit air outré-pincé de l’inénarrable Coralie Welcomme qui sévissait alors à Répertoire), jetait d’emblée les bases qui allaient devenir les constantes de toute l’entreprise et gagner en profondeur à mesure de son avancée. On demeure toujours, plus de dix ans après la parution de ce triptyque, étonné par la prise de risques permanente qu’autorisent tant des moyens digitaux qu’intellectuels et musicaux de première force, enthousiasmé par l’engagement sans faille et pas seulement dans les moments de virtuosité ébouriffée, car il y a, chez Pierre Hantaï, une façon de faire saillir l’expressivité des sonates plus nostalgiques et de donner une vraie densité aux silences proprement stupéfiante, durablement séduit par ce Scarlatti fantasque qui claque et qui chante, qui écume et explose avant d’aller, l’instant d’après, sangloter à l’écart, par ces rythmes irrésistibles qui jaillissent du clavier, par ce festival de couleurs enivrantes, par ces dissonances qui, sans crier gare, vous sautent à la gorge, vous font tanguer avec elles avant de vous abandonner, pantelant et ravi. Le Scarlatti de Pierre Hantaï sort tout brûlant de la forge d’un solitaire d’une perméabilité extrême au monde qui l’entoure, patente dans les influences des danses andalouses et les souvenirs de guitare qui arrivent par larges bouffées, d’un musicien qui prend appui sur son isolement et le cercle très restreint de connaisseurs auquel il s’adresse pour oser sans entraves tout ce que son imagination lui inspire. Il n’y a rien de convenu dans cette vision de ces cinquante sonates qui reprend les choses là où Gustav Leonhardt, pour le souci de la forme et la netteté du discours, et Scott Ross, pour la prise à bras-le-corps de la musique et le panache, les avaient laissées en offrant à leur legs un prolongement foisonnant qui ouvre de nouvelles voies grâce à un singulier mélange de liberté et d’autorité qu’aucun autre enregistrement n’a su porter depuis à ce degré d’incandescence. Cette lecture, contrairement à celle d’Anne Queffélec, certes très propre et maîtrisée, avec quelques beaux moments d’inspiration romantique, aussi jolis en eux-mêmes que foncièrement hors de propos, est donc tout sauf inoffensive et jamais vous ne pourrez l’utiliser comme fond sonore pendant que vous adonnez à quelque autre occupation. Avec l’aide de prises de son ciselées, tout y accroche l’oreille pour ne plus la lâcher, le caractère à la fois plein et légèrement astringent du clavecin rendant parfaitement compte de toutes les facettes des œuvres, loin du côté aimable, poli – dans tous les sens de cet adjectif – du piano, qui en émousse les contours et en lisse les aspérités — une sonate comme celle en la mineur K. 175, avec ses rafales de dissonances, n’y sonnera, par exemple, jamais avec la même furie qu’au clavecin.

Pour dix euros de plus que le disque officiel de la Folle journée 2015 qui, je vous rassure, se vendra sans doute très bien malgré tout, je ne saurais trop recommander à ceux d’entre vous qui ne les connaissent ou ne les possèdent pas déjà de faire l’acquisition de ces trois disques de Pierre Hantaï ; son Scarlatti d’exception n’a certainement pas fini ni de vous instruire, ni de vous bouleverser.

Domenico Scarlatti 50 sonates pour clavecin Pierre HantaïDomenico Scarlatti (1685-1757), Sonates pour clavecin

Pierre Hantaï, clavecin Jürgen Ammer, 1999, d’après un anonyme construit en Thuringe en 1720 (volume 1), clavecin de type italien Philippe Humeau, Barbaste, 2002 (volumes 2 & 3)

Wunder de Wunderkammern

3 CD [68’10, 76’14 & 65’16] Mirare réunis sous coffret sous référence MIR 273. Wunder de Wunderkammern. Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate en ré majeur K. 299 : Allegro

2. Sonate en mi mineur K. 263 : Andante

3. Sonate en la mineur K. 175 : Allegro

4. Sonate en fa mineur K. 466 : Andante

5. Sonate en mi majeur K. 531 : Allegro

Illustration complémentaire :

Domingo Antonio de Velasco (?- ?), Portrait de Domenico Scarlatti, c.1738. Huile sur toile, dimensions non précisées, Alpiarça, Casa dos Patudos

Le tour de 2014 en cinq disques

Jan Davidsz de Heem Nature morte aux livres

Jan Davidsz. de Heem (Utrecht, 1606-Anvers, 1683/84),
Nature morte aux livres, 1628
Huile sur bois, 31,2 x 40,2 cm, Paris, Fondation Custodia

Pour tourner définitivement la page de l’année 2014, je vous propose aujourd’hui un choix parfaitement subjectif de cinq disques (et une réédition) qui me semblent avoir constitué des temps forts des douze mois qui viennent de s’écouler. Tous ces enregistrements, outre leur qualité artistique élevée, présentent la caractéristique commune de ne pas s’être contentés de vivre sur des acquis et d’avoir exploré une voie personnelle en termes de répertoire comme d’attitude. Bien entendu, cette sélection ne rend pas compte de toutes mes écoutes de 2014 : quelques autres réalisations réussies sont encore sur ma table de travail et je me réserve la possibilité de leur faire une place dans les chroniques de 2015, puisqu’un des avantages de tenir un blog indépendant est justement de ne pas dépendre strictement de l’actualité.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerL’année 2014 a vu un certain nombre d’artistes ou d’ensembles faire leurs premiers pas devant les micros, certains plus brillamment que d’autres. Si l’interprétation des Pièces de clavecin en concerts de Rameau par Les Timbres (Flora) a rencontré la faveur méritée de la critique comme du public, si l’anthologie dédiée à Holborne par L’Achéron (Ricercar) s’est révélée pleine de savoureuses promesses, c’est le disque consacré à Sweelinck par Sébastien Wonner que je souhaite tout particulièrement distinguer, pour le courage qu’il a de proposer des œuvres finalement assez peu jouées au clavecin et pour la maîtrise dont il fait preuve à tout point de vue. Je résumais ainsi les choses dans ma chronique : « Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations. » Au moment où l’on tresse déjà des couronnes à certain jeune claveciniste qui, s’il est loin d’être sans qualités, a encore tout à prouver, il me semble plus que jamais nécessaire d’accorder à un musicien de la trempe de Sébastien Wonner toute l’attention que son travail, et non sa façon de communiquer à son sujet, mérite.

Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

1 CD K617 7247. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Fantasia (à 3, g2)

L’année écoulée a également été riche en belles réalisations dans le domaine des musiques médiévales. Parmi les enregistrements qui leur ont été dédiées, deux explorant des voies opposées et complémentaires ont tout particulièrement retenu mon attention.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesLe premier est un florilège de chansons d’Oswald von Wolkenstein signé par l’Ensemble Leones qui démontre de façon éblouissante combien il est possible, en ne faisant aucune concession sur le sérieux musicologique, de produire des projets aboutis, vivants et passionnants, qui rendent compte avec une pertinence proprement fascinante d’une figure haute en couleurs du Moyen Âge tardif : « À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. »

Oswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

1 CD Christophorus CHR 77379. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLe second est un projet un peu à part qui délaisse la tranquillité des cabinets d’étude pour aller vaguer par les chemins. La Camera delle Lacrime n’est pas, à proprement parler, un ensemble spécialisé dans le domaine médiéval ; il est, en revanche, particulièrement pointu dans l’exploration et la restitution des répertoires traditionnels et c’est de ce côté qu’il entraîne sa lecture du fameux Llibre Vermell de Montserrat : « L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. »

Llibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Ad mortem festinamus

Je souhaite achever ce rapide tour d’horizon des nouveautés marquantes de 2014 par deux publications qui, à mes yeux, apparaissent comme des confirmations.

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccLa première est celle de la place éminente qu’occupe, dans l’interprétation du répertoire italien de la fin de la Renaissance et du premier Baroque, La Compagnia del Madrigale. Après un époustouflant disque Marenzio, l’ensemble revient à Gesualdo, dont il avait déjà abordé l’univers avec un Sesto Libro di Madrigali d’anthologie, et livre une lecture proprement vertigineuse de ses Responsoria : « Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante. »

Carlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

La Compagnia del Madrigale

3 CD Glossa GCD 922803. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

2014-26-12 Etienne Moulinié Meslanges Correspondances Sébastien DaucéLa seconde est celle du courage de l’Ensemble Correspondances qui poursuit, avec une ténacité inspirée, sa défense et illustration de la musique sacrée du XVIIe siècle français. Après le succès tonitruant de son premier disque pour Harmonia Mundi consacré à Charpentier, Sébastien Daucé aurait pu se contenter d’exploiter ce filon ; tournant le dos à la facilité, le chef a préféré se concentrer sur un compositeur moins enregistré, Étienne Moulinié, livrant ce qui est sans doute sa meilleure réalisation à ce jour : « L’avantage procuré par la stabilité de l’effectif dirigé par Sébastien Daucé est plus que jamais perceptible dans ces pièces dont la dimension intimiste exige de grandes qualités de cohésion et d’écoute mutuelle ; elles sont patentes ici, et les musiciens, sans rien renier de leur individualité, vont tous dans la même direction, ce qui permet à leur prestation de gagner une densité et une force qui serait peut-être plus difficile à obtenir avec une troupe plus disparate. Il faut dire que cette dernière est menée par un chef qui a pris le temps de mûrir son projet et conduit ses troupes avec une intelligence et une sensibilité indéniables qui trouvent leur aboutissement dans une attention envers les mots tout à fait remarquable. »

Étienne Moulinié (1599-1676), Meslanges pour la Chapelle d’un Prince

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

1 CD Harmonia Mundi HMC 902194. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Veni sponsa mea, motet de la Vierge. A cinq

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furoreJe ne pouvais, enfin, pas passer sous silence la réédition des trois disques constituant le legs de l’ensemble Mala Punica pour le label Arcana, tant ces derniers, à la réécoute, n’ont pas pris la moindre ride et demeurent une source d’inspiration visiblement assez inépuisable pour les interprètes d’aujourd’hui : « Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. »

Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Réédition par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret de trois disques qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

La poussière d’or des chemins. Le Llibre Vermell de Montserrat par la Camera delle Lacrime

2015-01-03 Enrique de Estencop Vierge à l'Enfant entourée d'anges

Enrique de Estencop (fl. 1387-1400, Saragosse),
Vierge à l’Enfant entourée d’anges, 1391-92
Tempera, stuc et feuille d’or sur bois, 142,2 x 99 x 8 cm,
Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya

Le Llibre Vermell de Montserrat fait partie, au même titre que les Carmina Burana ou la Messe de Machaut, des œuvres emblématiques du Moyen Âge et sa discographie est, à ce titre, assez conséquente. Depuis la résurrection pionnière du Studio der frühen Musik de Thomas Binkley en 1966, des interprètes de renom se sont penchés sur ce recueil en livrant parfois des lectures mémorables, comme celles de Jordi Savall (EMI, 1979), d’Alla Francesca (Opus 111, 1995) ou de Micrologus (auto-édition, 1996 et Discant, 2002), la dernière incursion marquante restant celle de Millenarium (Ricercar, 2007). Pour son retour au disque après cinq longues années d’absence, la Camera delle Lacrime, dont on avait apprécié le Peirol d’Auvèrnha vagabond et poétique, a choisi, de façon somme toute assez logique compte tenu de ses affinités avec les répertoires populaires, d’aborder à son tour ce « classique. »

Réalisé dans les dernières années du XIVe siècle, le manuscrit que la reliure de velours rouge qui l’enserre depuis plus de cent cinquante ans fait nommer Livre vermeil est, comme souvent s’agissant de ce type de document, un miraculé qui n’a sans doute dû sa survie – partielle, une bonne trentaine de feuillets ayant été perdus, et sans doute entre autres vicissitudes – qu’au fait d’avoir été éloigné, à la suite d’un prêt miraculeux, des murs du monastère catalan de Montserrat 2015-01-03 Llibre Vermell Ad mortem festinamus fol 26vlorsque celui-ci fut pillé par les soudards napoléoniens en 1811. La partie musicale du codex, qui contient par ailleurs des textes religieux et administratifs, est extrêmement mince : elle consiste en six feuillets (fol. 21v à 27r) qui regroupent dix œuvres. Chose rare, ces dernières s’accompagnent de quelques lignes qui les contextualisent : « (…) Lorsqu’ils veillent dans l’église de Notre Dame de Montserrat, les pèlerins veulent parfois chanter et danser, tout comme le jour sur le parvis. En ce lieu, ils ne doivent chanter que des chansons honnêtes et pieuses (…) Il faut les exécuter avec honnêteté et sobriété, de manière à ne pas déranger l’assistance dans ses prières (…) » Nous voici donc en présence de l’expression de cette piété populaire dont les traces sont généralement effacées ou particulièrement ténues mais qui, par chance, ont été fixées grâce à quelques traits de plume et quelques couleurs qui nous permettent d’y accéder encore aujourd’hui.
Leur dimension pérégrine est au cœur même de ces dix pièces dans lesquelles se côtoient le latin, le catalan et l’occitan et dont la diversité des formes – quatre sont monodiques, les autres étant des polyphonies à deux ou trois voix, trois sont des canons, cinq des virelais, et une une balade – atteste du brassage d’influences dont elles sont le fruit, au confluent de quelques survivances archaïques, surtout perceptibles dans le liminaire O Virgo splendens, 2015-01-03 Llibre Vermell Ad mortem festinamus fol 27rd’ailleurs transmis en notation carrée quand les autres morceaux adoptent celle, plus moderne, de l’ars nova, de savantes élaborations dans le goût de la cour avignonnaise et de fortes réminiscences populaires qui s’expriment dans les pièces à danser en rond – indiquées « a ball redon » sur le manuscrit – mais aussi dans Ad mortem festinamus, l’unique composition à délaisser la louange mariale pour se déployer en une obsédante danse macabre, la première conservée dans l’histoire de la musique, offrant un parfait écho aux représentations picturales contemporaines. Cette œuvre, par son caractère plutôt théâtral, rompt assez nettement avec l’esprit de celles qui l’ont précédé, généralement tendres, contemplatives et dégageant une ferveur dont l’absence de grandiloquence, conforme aux exigences de simplicité et de modestie induites par le contexte, ne signifie pour autant jamais un déficit d’expressivité.

On comprend mieux, à la lumière de ces éléments, que l’interprétation du Llibre Vermell soit beaucoup moins évidente que ce que laisserait supposer leur aspect matériel un peu fruste ; il faut y affronter l’hétérogénéité qui apporte une large part de son intérêt au recueil, trouver le juste équilibre entre populaire et savant, suave et percussif, recueilli et dramatique. Il y a deux façons d’aborder la lecture que proposent Bruno Bonhoure et la Camera delle Lacrime, renforcée pour l’occasion par les forces du Jeune chœur de Dordogne. La première consiste à relever tous les petits accrocs inhérents à une captation en direct presque vierge, renseignements pris, de retouches, et à faire la fine bouche devant telle intonation un peu approximative, tel défaut de mise en place, tel instant de flottement ; je ne vais pas les nier, ils existent bel et bien et ils feront probablement passer à côté de cette réalisation les amateurs de restitutions d’une propreté clinique — ce faisant, ils manqueront vraiment quelque chose. La seconde consiste, sans ignorer ces défauts, à les dépasser pour tenter de saisir ce qui a pu pousser cette équipe de musiciens à graver ce qui semble être la vingt-quatrième version complète du Llibre. L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. 2015-01-03 La Camera delle LacrimeLa réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. Si ce résultat est le fruit d’un travail collectif qui devrait conduire à saluer tous ceux qui y ont participé – on mentionnera les interventions pleines de douceur de la voix de Sarah Lefeuvre –, elle porte indubitablement la marque d’un musicien dont on sait les talents de conteur et le souci permanent de l’éloquence, laquelle innerve profondément chaque instant de sa proposition, jusqu’à une intensité que certains trouveront peut-être excessive, Bruno Bonhoure n’étant pas du genre à chanter le répertoire sacré en regardant ses chaussures d’un air contrit pour se donner un air profond, mais qui, à mes yeux, possède un mérite éclatant : celui de remettre la parole au centre du propos et de lui conférer saveur, recueillement, vigueur, incandescence quelquefois, en résumé d’en faire, loin de la récitation de formules apprises, le vecteur privilégié d’une émotion dont l’impact, quand elle vous atteint, ne vous quitte plus — c’est également patent dans le sobre Chant de la Sybille catalan proposé en ouverture qui désarçonnera les habitués des disques de Montserrat Figueras, de toute manière incomparable dans ce répertoire, mais où passe un véritable souffle poétique.

Avec un mélange très sûr d’intelligence et d’instinct, la Camera delle Lacrime nous offre donc une lecture très convaincante – avec ce qui est, à mes yeux, le meilleur Ad mortem festinamus de toute la discographie – du Llibre Vermell, laquelle prend place sans rougir à côté de la version déjà historique (un peu trop tentée par le technicolor et la solennité) de Jordi Savall et celle d’Alla francesca (à mon sens la plus équilibrée à ce jour et que ceux qui en détiennent les droits seraient bien inspirés de rééditer). Certain que je suis de revenir souvent vers elle (en confidence, c’est déjà le cas), je vous la conseille volontiers et s’il m’est permis d’émettre un vœu, il sera que La Camera delle Lacrime se penche maintenant sur le répertoire des Drames liturgiques (pourquoi pas le Sponsus ?), des œuvres trop délaissées dans lesquelles son sens naturel de la scène ferait sans nul doute merveille.

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLlibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Christine & Philippe Courmont, direction
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD [durée totale : 61’17] Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Polorum Regina

2. Ad mortem festinamus

Illustrations complémentaires :

Llibre Vermell de Montserrat, Ad mortem festinamus, fol. 26v et 27r, Bibliothèque de Montserrat.

Je remercie Olivier Cornélius pour la photographie de la Camera delle Lacrime.

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑