Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Éditions Ambronay

Vélin/Vergé 3. Au verger du songe : En seumeillant par l’Ensemble Sollazzo

Maître anonyme français, Paris, début du XVe siècle,
Le Songe de Scipion ; Guillaume de Lorris rêvant, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (feuillet),
Ms. Ludwig XV 7, fol.1, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Aucunes genz dient qu’en songes
n’a se fables non et mençonges ;
mes l’en puet tex songes songier
qui ne sont mie mençongier,
ainz sont après bien aparant »
Une des plus célèbres œuvres littéraires du Moyen Âge occidental, Le Roman de la Rose, commence par un éloge de sa propre substance : le rêve. L’image souvent terriblement faussée que nous avons aujourd’hui de la société médiévale fait que nous l’associons plus volontiers au fracas des batailles qu’à l’évanescence des songes, ce en quoi nous nous trompons puisque nombre de témoignages littéraires mais également iconographiques attestent non seulement leur présence mais leur importance dans l’univers mental des hommes d’alors.

Contrairement à la conception moderne qui la lie intimement à l’individu, l’activité onirique a longtemps été regardée, à l’époque médiévale, comme lui étant extérieure : on estimait que les images venaient d’une autre dimension et étaient, de ce fait, porteuses de sens pour la collectivité. Cette conception est parfaitement illustrée par En seumeillant de Trebor, un mystérieux compositeur actif à la fin du XIVe siècle dont le style d’une grande complexité rythmique relève de ce que la musicologie nomme ars subtilior et qui semble avoir eu un penchant affirmé pour les textes à connotation historique et mythologique, dont le songe, contenant justement une référence humaniste à l’Antiquité, se colore de connotations clairement politiques dans le contexte de la préparation d’une expédition militaire de Jean Ier d’Aragon en Sardaigne en 1389.
En dépit de leur présence dans la Bible, l’Église eut longtemps une attitude ambivalente à l’égard des rêves, moment de contact avec Dieu pour les uns (une position exprimée, par exemple, par Tertullien dans son De anima au IIIe siècle), source de tracas, d’erreur, voire d’hérésie, d’autant plus détestable que suspecte de relents de paganisme pour les autres (l’Ecclésiaste les condamne ainsi sans appel), conduisant à une méfiance vis-à-vis de ce phénomène dont la production ne pouvait être recevable que si elle émanait de ce que Jacques Le Goff désigne comme une « élite de rêveurs » : les rois (chrétiens ou assimilés), les moines et les saints ; ce n’est qu’à partir du XIe-XIIe siècle que l’attention s’élargira à des couches plus humbles de la population. Vers le milieu du XIVe siècle, le Toscan Giovanni da Firenze mit en musique un songe mystique dans le madrigal La bella stella, dont la symbolique mariale des images (étoile, jardin, lys candide, rose blanche et vermeille) peut également se lire sur un mode profane courtois. Du rêve à la vision, la frontière est ténue mais les autorités ecclésiastiques s’employèrent autant que possible à la marquer fermement ; il est à ce propos singulier de constater combien des femmes inspirées de l’envergure de Hildegard von Bingen ou d’Elisabeth von Schönau insistèrent sur le contexte d’éveil de leurs extases afin de ne pouvoir être soupçonnées d’être la proie de vaticinations oniriques. De la sibylle du Rhin à la Sibylle, le chemin qui mène à la prophétie est court et le Cant de la Sibilla catalan, rendu célèbre par les interprétations de la regrettée Montserrat Figueras, illustre bien son caractère incantatoire presque surnaturel, sur un mode terrible puisqu’il s’agit de procurer un frisson d’effroi face au Jugement dernier, tandis que les Laudes italiennes, représentées ici par le chant Magdalena degna da laudare (le curieux de ce répertoire se reportera aux Laude di Sancta Maria enregistrées par La Reverdie pour Arcana en 1994), proposent une voie plus douce – plus humaine – vers l’exaltation, les deux expressions reposant sur un usage commun de la répétition à des fins hypnotiques.
Certains eurent recours à des méthodes fort différentes pour parvenir à sortir d’eux-mêmes sans attendre le secours du Ciel. La société des Fumeurs réunie autour du poète Eustache Deschamps (c.1346-c.1406/7) demeure aujourd’hui aussi insaisissable que les volutes qu’évoque son nom, au point que l’on a pu remettre en cause son existence réelle en dépit de la charte que lui donna le 9 décembre 1368 celui qui revendiquait d’être son chancelier. Étaient-ils des buveurs invétérés ou consommaient-ils des substances psychotropes ? Souffraient-ils d’un déséquilibre de leurs humeurs ou affichaient-ils seulement un comportement extravagant ? On l’ignore et chaque chercheur y va de son hypothèse. Le fameux manuscrit de Chantilly, recueil atypique d’œuvres qui ne le sont pas moins, préserve deux pièces en rapport direct avec cette étrange confrérie ; la ballade Puisque je suis fumeux dont le texte est attribué à Jacquet de Noyon et la musique à Johannes Symonis de Haspre (ou Hasprois) consiste en un jeu très subtil (et difficilement traduisible en français moderne) sur le statut de Fumeur, le regard que la société porte sur lui et toute l’ambivalence de cet état qui rend créatif même les cervelles faibles mais demeure tout de même une maladie, tandis que le rondeau de Solage Fumeux fume par fumée forme une sorte de labyrinthe harmonique et mélodique toujours au bord de la dislocation où l’on peut sentir l’impossibilité de celui qui est affecté de ce trouble d’en réchapper. Loin des imaginations allégoriques et des transes mystiques, le rêve tourne ici au cauchemar.

Embrassant un espace chronologique de deux siècles, le disque de l’Ensemble Sollazzo confirme brillamment ce que promettait un premier florilège en tout point réussi (Parle qui veut, Linn Records, 2017). Cette fois encore, les musiciens dirigés de la vièle à archet par Anna Danilevskaia s’en tiennent à deux principes simples mais terriblement efficaces, aux voix comme aux instruments : un engagement de tous les instants et un refus de la surcharge ornementale. On ne trouvera donc ici ni fioritures vocales superflues, sans que soient pour autant hypothéquées la virtuosité – et Dieu sait qu’il en faut, notamment dans les pièces subtilior – et la justesse, la beauté et la caractérisation des timbres, l’éloquence du discours et la cohésion de l’ensemble, ni rajouts instrumentaux historiquement douteux, comme ces percussions tapageuses ou ces flûtes éthérées souvent employées de façon plus ou moins décorative. La musique, y compris les deux estampies tirées du Manuscrit de Robertsbridge jouées avec seulement deux vièles et une harpe et pourtant parfaitement colorées et dansantes, parle d’elle-même pourvu qu’il se trouve, comme ici, des interprètes qui la respectent suffisamment pour ne pas l’alourdir ou la dénaturer, tout en ayant l’audace de la pousser dans ses retranchements expressifs et l’intelligence de le faire avec autant d’exigence stylistique qu’artistique (El Cant de la Sibilla, superbe, est très révélateur de cette approche). Enregistré avec finesse par Christoph Frommen, ce florilège aussi séduisant que convaincant conjugue fraîcheur et maîtrise sans oublier une délicieuse pointe d’humour avec ce Or sus, vous dormez trop final, extrait du Manuscrit d’Ivrea et magistralement enlevé ; il prouve que Sollazzo, s’il a su se mettre humblement à l’école des ses aînés (Mala Punica, Ferrara Ensemble) pour retenir le meilleur de leurs intuitions, trace d’ores et déjà son propre chemin avec lucidité, sensibilité et conviction. On a déjà hâte de découvrir ses prochains programmes pour revenir rêver encore à ses côtés.

En seumeillant, rêves et visions au Moyen Âge : œuvres de Giovanni da Firenze (milieu du XIVe siècle), Andrea Stefani (fin du XIVe siècle), Solage (fin du XIVe siècle), Trebor (fin du XIVe siècle), Jacob de Senlèche (fin du XIVe siècle), Johannes Symonis de Haspre (Hasprois, ?-1428), d’après Franchinus Gaffurius (1451-1522), et anonymes

Ensemble Sollazzo
Anna Danilevskaia, vièle à archet & direction

1 CD [durée : 62’34] Éditions Ambronay AMY309. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Johannes Symonis de Haspre : Puisque je sui fumeux

2. Anonyme, Laudario di Cortona : Magdalena degna da laudare

3. Jacob de Senlèche : En ce gracieux tamps

Un été à Thames. Sonates en trio de Haym et Händel par L’Aura Rilucente

Samuel Scott Arches du pont de Westminster

Samuel Scott (Londres, c.1702 – Bath, 1772),
Arches du pont de Westminster, c.1750
Huile sur toile, 108,6 x 121,3 cm, New Haven,
Yale Center for British Art, Paul Mellon Collection

 

Un des axes d’effort majeurs du Centre culturel de rencontres d’Ambronay est de détecter des musiciens prometteurs afin de leur offrir une expérience de la scène dans le cadre d’un festival prestigieux et, pour les meilleurs d’entre eux, la possibilité d’enregistrer un premier disque dans le cadre de la collection « Jeunes Ensembles » du label maison. Avec sa jaquette aux faux airs de gourmandise acidulée, la première des deux réalisations actuellement annoncées pour le cru 2015 – la seconde sera une anthologie de sonates allemandes par Radio Antiqua à paraître à la mi-octobre – nous est parvenue il y a quelques semaines.

La première carte de visite que nous tend L’Aura Rilucente, un ensemble fondé à Milan il y a moins de cinq ans, porte une adresse sise sur les rives de la Tamise – une Tamise qui ressemblerait tout de même assez furieusement au Tibre – où nous allons croiser deux figures qui eurent partie liée dans le Londres des premières décennies du XVIIIe siècle, Georg Friedrich Händel et Nicola Francesco Haym. Je tiens à dissiper immédiatement tout malentendu, dont certains ne manqueront pas de faire sans vergogne des gorges chaudes, concernant le premier de ces deux compères ; si j’ai dénoncé et déplorerai encore son omniprésence dans les programmes de disques et de concerts au détriment de choix plus aventureux, force m’est de reconnaître que non seulement ce n’est pas la partie la plus rabâchée de sa production qui nous est proposée ici, mais aussi que son nom, auquel on a tout de même pris bien soin d’accorder la précellence sur la pochette, constitue le meilleur billet d’introduction pour son camarade moins favorisé par la postérité. D’ailleurs qui est donc ce Haym dont la consonance septentrionale du patronyme semble démentir l’accent méridional des prénoms ? Très probablement d’ascendance germanique, il fit ses premières armes musicales dans sa ville natale de Rome ; ses qualités de violoncelliste lui permirent d’être, entre autres, employé au sein du prestigieux orchestre du cardinal Pietro Ottoboni, dont le patron n’était autre que Corelli, et se voir commander par le prélat deux oratorios, en 1699 et 1700. Aux premiers jours du printemps de l’année suivante, le jeune homme débarquait à Londres en qualité de continuiste dans les bagages du violoniste Nicola Cosimi ; ce dernier avait été invité par le second duc de Bedford qui décida de retenir Haym auprès de lui pour en faire son maître de musique de chambre, Anonyme La scène du Queen's Theatredomaine dans lequel il produisit successivement deux recueils de sonates en trio (opus 1 en 1703, opus 2 en 1704) afin d’asseoir au plus vite sa réputation. Mais l’ambition de notre violoncelliste ne se bornait pas à demeurer confiné dans les salons, aussi luxueux fussent-ils ; les théâtres l’appelaient et il déploya une énergie considérable pour contribuer à installer l’opéra italien dans cette Angleterre où il semblait avoir trouvé, dès 1705, une terre d’élection. Tour à tour musicien d’orchestre, adaptateur, compositeur d’airs, ce sont finalement ses qualités de librettiste qui firent son succès. Un certain Händel ne s’y trompa pas, qui s’attacha ses services dès 1713 pour Teseo, une collaboration qui devait se poursuivre jusqu’à Tolomeo en 1728, un an avant la mort de Haym, et enfanter d’un certain nombre de chefs-d’œuvre parmi lesquels Giulio Cesare in Egitto ou Rodelinda, pour n’en citer que deux. L’Aura Rilucente a d’ailleurs choisi, pour compléter son programme, de proposer quatre arrangements instrumentaux, au demeurant fort réussis, d’airs extraits d’opéra dus à ce prolifique tandem, suivant une pratique courante à l’époque qui permettait aux succès lyriques de s’inviter jusque chez les amateurs. L’essentiel de cet enregistrement est cependant constitué de cinq sonates en trio qui toutes suivent le modèle da chiesa corellien canonique en quatre mouvements (lent/vif/lent/vif). Celles de Haym, par leur proximité d’esprit avec leur modèle, témoignent de la profonde impression que fit sans nul doute Corelli sur le jeune musicien qui, rappelons-le, eut la chance de jouer à Rome sous sa direction ; on y retrouve la même recherche d’une expression modérée des passions, un certain penchant pour l’équilibre des lignes et la gravité du ton mais également une douceur que la fermeté du trait prévient cependant de tomber dans la fadeur. Avec Händel, c’est, si l’on ose dire, une toute autre musique, tant en termes de rebond rythmique que de couleur ; certes, le Saxon se coule dans un cadre formel bien défini, mais son imagination ne cesse de le déborder de toutes parts en laissant librement cours aux émotions qui le traversent, qu’elles soient joyeuses, songeuses, dansantes ou lyriques.

L’Aura Rilucente ne manque pas d’atouts pour animer ce kaléidoscope d’affects qui, brièveté de chaque mouvement oblige, composent des scènes toujours changeantes. Si les sonorités sont parfois encore un peu vertes, si quelques scories d’intonation ou de mise en place bien pardonnables rappellent que nous sommes ici en présence d’un premier enregistrement, le sens de la construction du discours est déjà bel et bien là, tout comme une indéniable autorité et la capacité à s’imprégner des particularités stylistiques de chaque compositeur ; nos musiciens ne jouent pas Haym et Händel exactement de la même façon – le premier sonne de façon plus solennelle, le second plus sensuelle – et créent ainsi une fort agréable variété de climats. L'Aura RilucenteTrès sollicités, les violons de Heriberto Delgado Gutiérrez et Sara Bagnati tiennent naturellement le haut de l’affiche et savent nous aguicher en déployant force entrain et piquant, mais Silvia Serrano Monesterolo au violoncelle et Jorge López-Escribano aux clavecin et positif s’y entendent tout autant pour leur donner avec une égale conviction soutien et réplique, ce continuo étant agrémenté d’une harpe, un choix relativement rare mais ici fort à propos grâce à la finesse du jeu de Maximilian Ehrhardt qui ne nous fait à aucun moment regretter l’habituel théorbe. On apprécie également beaucoup la capacité qu’ont les cinq compères à établir des dialogues très vivants entre leur pupitres et à sonner vraiment comme un collectif et non un groupe d’individualités juxtaposées.

Voici donc une bien jolie carte de visite, d’autant plus appréciable qu’elle est moins convenue que certaines autres et bénéficie d’une captation soignée — on remercie au passage les Éditions Ambronay d’avoir fait appel aux compétences de Christoph Martin Frommen, ce qui devrait nous éviter, si cette collaboration se poursuit, certaines prises de son médiocres qui ont, par le passé, parfois terni l’image du label. Elle nous permet de découvrir en L’Aura Rilucente un ensemble qui possède déjà quelques beaux atouts, qui ne se résument heureusement pas à sa fraîcheur, pour faire son chemin sur la scène baroque et dont on suivra l’évolution avec intérêt.

 

digipack AMY304Nicola Francesco Haym (1678-1729) et Georg Friedrich Händel (1685-1759), Sonates en trio

L’Aura Rilucente

1 CD [durée totale : 55’19] Éditions Ambronay AMY 304. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Nicola Francesco Haym : Sonate en ut mineur op. 1 n° 4 : [I] Grave

2. Nicola Francesco Haym : Sonate en la mineur op. 1 n °3 : [II] Andante

3. Georg Friedrich Händel : Sonate en sol mineur op. 2 n °5, HWV 390 : [III] Adagio

4. Georg Friedrich Händel : Sonate en fa majeur op. 2 n °7, HWV 392 : [IV] Allegro

Illustrations complémentaires :

Anonyme anglais ou Marco Ricci (Belluno, 1676 – Venise, 1730) ?, Un décor de scène, premier quart du XVIIIe siècle. Crayon, plume, encre brune et aquarelle sur papier, 19,9 x 20,2 cm, Londres, British Museum (On pense qu’il s’agit probablement de la scène du Queen’s Theatre, devenu ensuite King’s Theatre)

La photographie de L’Aura Rilucente ne comporte pas de nom d’auteur.

« Entends la douce nuit qui marche…» Invitation au voyage par Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan

Henri Le Sidaner La petite table au crépuscule

Henri Le Sidaner (Port-Louis, 1862-Paris, 1939),
La petite table au crépuscule, 1921
Huile sur toile, 100 x 81,1 cm, Kurashiki, Ohara Museum of art

Si l’on ne peut pas vraiment la tenir pour méprisée car il n’est pas rare qu’elle parvienne à se faire une place au disque comme au concert, la mélodie française demeure malgré tout un genre qui, plus que son cousin d’outre-Rhin, le Lied, peine à séduire au-delà d’un cercle d’amateurs généralement assez avertis, ce que l’on ne peut que déplorer tant la richesse et la diversité de ce répertoire devraient permette à chacun d’y trouver son bonheur. Les chanteurs ayant fréquenté de près le monde de la musique baroque ne s’y sont pas trompés et nombre d’entre eux ont effectué, avec des succès divers, des incursions sur des terres a priori fort éloignées de celles qui leur sont familières. Comme autrefois Véronique Gens ou Sandrine Piau ou, plus récemment, Marc Mauillon ou Sophie Karthäuser, Stéphanie d’Oustrac nous propose à son tour, sous le titre d’Invitation au voyage, un florilège de mélodies datant essentiellement des quinze années précédant et suivant l’année 1900.

Contrairement à ce que sa genèse et son évolution étroitement liée à l’expansion de la classe bourgeoise au XIXe siècle laissent imaginer, la mélodie est très loin d’être un genre inoffensif préférentiellement réservé aux dames, ce que pourraient d’aventure induire les textes qu’elle utilise. Ces derniers, signés par de grands noms de la littérature – nous croisons ici, entre autres, Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Henri de Régnier, Sully Prudhomme et Francis Jammes – explorent majoritairement toutes les nuances du sentiment amoureux, des plus intenses aux plus légères (Dédette), mais offrent également un reflet des tendances de leur époque, qu’il s’agisse d’inspirations teintées de mysticisme (La Vie antérieure) ou d’un certain « historicisme » sur le mode ironique du Placet futile de Mallarmé mis en musique par Claude Debussy ou tendre, comme dans cette miniature néoclassique précieuse de Reynaldo Hahn sur un texte de Théophile de Viau qu’est le célèbre À Chloris sur lequel se referme le récital. On ne s’aperçoit bien souvent que dans un second temps que, sous son apparente tranquillité, sous son uniformité de façade, la mélodie est, en réalité, un cheval de Troie. Grâce à elle, sans fracas et sans étendard brandi, se répandent dans les salons les plus fréquentables et les plus huppés – ceux que nous restituent les tableaux de Giuseppe de Nittis, de Jean Béraud ou de James Tissot – les effluves de la modernité musicale parfois la plus audacieuse, la plus subversive. Le parcours de trente années que propose cette anthologie rend sensible l’évolution qui conduit de Henri Duparc, Henri Le Sidaner Roses et glycines sur la maisongrand admirateur de Wagner, et son post-romantisme capiteux à Debussy, dont les deux recueils proposés (Cinq poèmes de Baudelaire, 1887-1889, et Trois poèmes de Stéphane Mallarmé, 1913) illustrent avec pertinence l’évolution du compositeur un temps séduit par l’idiome wagnérien puis s’en détachant progressivement (Le Jet d’Eau est déjà un pas en ce sens) jusqu’à tenter d’épouser au plus près les ellipses mystérieuses et la poésie impalpable et complexe de Mallarmé. Autour de ces deux « bornes », il a été très judicieusement choisi de faire place à trois compositeurs. L’un, Reynaldo Hahn, dont la simplicité très étudiée et le sensualisme subtilement ombré de mélancolie charment toujours, est aujourd’hui suffisamment en faveur pour qu’on ne s’y attarde pas outre mesure ici (je compte y revenir à propos d’un autre disque) ; il faut, en revanche, saluer ce programme d’avoir accueilli Lili Boulanger (1893-1918), première femme à avoir été couronnée par le prestigieux prix de Rome qui, par la précocité de son talent, avait retenu l’attention de Gabriel Fauré dont l’empreinte, tout comme celle de Debussy, est d’ailleurs discernable dans les trois extraits de Clairières dans le ciel (1906), ces influences ne bridant en rien une recherche qui tend vers une épure frémissante parfaitement en accord avec la sobriété touchante des textes de Francis Jammes, comme de nous permettre de découvrir Jacques de La Presle (1888-1969), musicien méconnu à l’inspiration kaléidoscopique qui n’est pas sans rappeler celle de Poulenc par son exigence évidente de tenue, sa pudeur dans l’effusion et sa capacité à faire parfois le grand écart entre des humeurs très différenciées, le sans-façon de l’agreste Dédette côtoyant sans rougir les bruissements presque sacrés d’un Nocturne dont les effluves empreints d’un symbolisme jumeau de celui qui baigne les toiles d’Alphonse Osbert ou de Henri Le Sidaner sont sans doute une des, sinon la révélation de ce disque.

Ceux d’entre vous qui ont suivi la carrière de Stéphanie d’Oustrac ne seront pas surpris que sa prestation dans ce récital se place sous la bannière d’un fort engagement que l’on aurait parfois souhaité, et c’est le seul reproche que l’on fera à cette réalisation, encore plus total ; à la décharge de la chanteuse, il lui a été conseillé, si l’on en croit le livret du disque, « d’en faire juste un peu moins » et l’on a quelques regrets en songeant au parcours brûlant qui nous aurait été offert si elle avait fait fi de ces avis. Ceci déploré, il n’y a guère que des louanges à adresser à un enregistrement aussi généreux que le tempérament de ses interprètes qui constitue, à mon avis, l’antidote idéal à la préciosité assommante, à la mièvrerie affligeante dont font montre certains, comme Philippe Jaroussky, dans un répertoire dont on ne doute pas qu’ils l’aiment mais qu’on aimerait surtout qu’ils cessent d’utiliser à des fins de vaines démonstrations de narcissisme vocal. Contrairement à ce type d’entreprise douteuse, l’anthologie proposée par Stéphanie d’Oustrac est tout sauf opportuniste et l’intelligence avec laquelle son programme, dont un des fils conducteurs semble être une atmosphère volontiers crépusculaire, Stéphanie d'Oustrac & Pascal Jourdan © Bertrand Pichèneest composé prouve, au contraire, qu’elle a été réfléchie et mûrie avec beaucoup d’attention. La mezzo-soprano y fait preuve de ses habituelles qualités de netteté de la diction, d’absence d’affectation et de fluidité de la ligne, mises au service d’une incarnation qui réussit à concilier efficacité dramatique et finesse du détail. Elle a trouvé en Pascal Jourdan dont, avouons-le, on aurait aimé que l’imposant Steinway se muât en piano du début du XXe siècle pour nous gratifier de couleurs encore plus subtilement nuancées, un accompagnateur de choix, en ce qu’il est justement bien plus que ça, un véritable partenaire qui soutient, dialogue, affronte, caresse, prolonge la voix avec autant de conviction que d’humilité, un acteur à part entière de la scénette ouvragée avec soin qu’est chaque pièce. Ce tandem parfaitement apparié nous convie à un voyage au fil des passions aux paysages sans cesse changeants qui ne connaît aucun temps véritablement faible. Les enjeux et les exigences d’un répertoire qui, comme on l’a vu, est très loin d’être inoffensif ont été appréhendés avec beaucoup de justesse et la restitution des œuvres s’en ressent, tant en termes de variété que de souffle. Jamais salonnard au sens péjoratif du terme, ce récital d’une éloquence et d’une sincérité constantes est de ceux qui contribuent heureusement à faire voler en éclats le préjugé de fadeur qui s’attache hélas encore à la mélodie française.

Je vous le recommande donc si vous aimez ces musiques mais également s’il vous prend l’envie de les découvrir et je forme des vœux pour que Stéphanie d’Oustrac poursuive son exploration d’un genre qui, manifestement, lui tend les bras. Je rêve, par exemple, des étincelles qu’un tempérament comme le sien produirait dans La Bonne Chanson de Fauré ou dans certaines pages de Chausson, et j’espère qu’elle nous adressera bientôt d’autres semblables invitations au voyage.

Invitation au voyage Mélodies françaises Stéphanie d'Oustrac & Pascal JourdanInvitation au voyage, mélodies françaises. Œuvres de Henri Duparc (1848-1933), Jacques de La Presle (1888-1969), Claude Debussy (1865-1918), Lili Boulanger (1893-1918), Reynaldo Hahn (1874-1947)

Stéphanie d’Oustrac, mezzo-soprano
Pascal Jourdain, piano Steinway D

1 CD [durée totale : 71’11] Éditions Ambronay AMY042. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Henri Duparc, texte de Charles Baudelaire : La Vie antérieure (1884)

2. Jacques de La Presle, texte de Henri de Régnier : Nocturne (1913)

3. Claude Debussy, texte de Charles Baudelaire : Recueillement
Cinq poèmes de Baudelaire, 1887-89

4. Lili Boulanger, texte de Francis Jammes : Nous nous aimerons tant
Clairières dans le ciel, 1906

Illustrations complémentaires :

Henri Le Sidaner (Port-Louis, 1862-Paris, 1939), Roses et glycines sur la maison, 1907. Huile sur toile, 81 x 65 cm, Sakura, Kawamura Memorial Museum

La photographie de Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan, prise durant les sessions d’enregistrement en juillet 2014, est de Bertrand Pichène, utilisée avec autorisation.

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