Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: English Baroque Soloists

« O wundervolle Tat ! » Le Magnificat BWV 243a de Bach par John Eliot Gardiner

Adam Pijnacker (Pynacker ; Schiedam, 1622 – Amsterdam, 1673),
L’Annonce faite aux bergers, c.1670
Huile sur bois, 18,5 x 22,2 cm, collection privée

Au commencement était la joie. En tout premier lieu, celle de la nativité, l’émerveillement simple et indicible d’une venue au monde, cette irruption attendue et pourtant bouleversante que vit la majorité des parents, quelle que soit sa confession. Celle, ensuite, d’un Johann Sebastian Bach arrivé depuis un peu plus de six mois à Leipzig dont ce Noël 1723 était le premier qu’il passait à son nouveau poste ; les nuées menaçantes ne s’étaient pas encore accumulées sur ses rapports avec ses patrons et il déployait de grand cœur une formidable énergie pour démontrer à tous l’étendue de ses capacités. Celle, enfin, de retrouver Sir John Eliot Gardiner au service de la musique d’un compositeur avec lequel il entretient des rapports d’indéniable proximité.

À l’instar du Messie de Händel, le Magnificat de Bach fait partie des œuvres emblématiques de la période de Noël ; par malchance, même si on se garde naturellement bien de le souligner, la première a été écrite pour Pâques 1742 et la seconde pour la fête de la Visitation 1733 (alors le 2 juillet), du moins dans sa version en ré majeur (BWV 243), la plus fréquemment jouée. La mouture primitive de la partition, en mi bémol majeur (BWV 243a), est nettement moins fréquentée et s’il n’est pas exclu qu’elle ait été créée pour la même occasion dix ans plus tôt, son manuscrit contient, en revanche, quatre interpolations ou « laudes » (en fait, ce sont des hymnes) qui la rattachent directement à la fête de la Nativité. Devant une page qui réussit la conjugaison de la rutilance et de l’intime avec autant d’aisance, on pourrait oublier les difficultés qui l’émaillent ; les chanteurs et instrumentistes n’y sont pas moins conduits à de véritables démonstrations de virtuosité qui les poussent parfois dans leurs derniers retranchements (« Omnes generationes », « Fecit potentiam »).

L’angle d’attaque choisi par John Eliot Gardiner, dont c’est ici le premier enregistrement de l’œuvre, accentue son caractère caracolant avec des tempos rapides qui ne donnent cependant jamais un sentiment de brusquerie exagérée, y compris dans les moments les plus fulgurants ; il faut dire que tant le Monteverdi Choir que les English Baroque Soloists sont en grande forme, le premier épanoui et discipliné, les seconds pleins de verve et de couleurs, et tous deux malléables et réactifs à souhait, attentifs à répondre à la moindre inflexion instillée par leur chef. L’ensemble vit avec ferveur et avance avec vigueur mais veille également à ménager de l’espace pour respirer amplement et laisser l’émotion se développer. À l’éclosion de cette dernière, les solistes prennent largement leur part ; ils sont globalement excellents (j’ai juste été gêné par l’émission trop ouverte du ténor officiant dans le « Deposuit potentes » — il faut dire que lorsqu’on a la prestation de Robert Buckland dans l’oreille, la barre est haut placée) et je soupçonne Gardiner de les avoir fait intensément travailler sur les affects du texte, ce qui se perçoit très nettement dans la cantate Süßer Trost, mein Jesu kömmt (« Doux réconfort, mon Jésus vient », BWV 151) écrite pour le troisième jour après Noël 1725, débordante de confiance sereine. Certes, on sent régulièrement que l’on est en présence de chanteurs britanniques, mais la soprano Angela Hicks, dont la tessiture oscille entre femme et jeune garçon, trouve le ton juste dans l’ample sicilienne qui ouvre la cantate sur un balancement proche de celui d’une berceuse. De même, le contre-ténor Reginald Mobley s’acquitte de toutes ses parties comme, entre autres, le délicieux « Esurientes » avec flûtes à bec du Magnificat, avec une absence d’afféterie qui lui fait honneur et n’est pas sans rappeler parfois l’art de Carlos Mena.

L’autre complément de programme est, de façon surprenante et bienvenue, la Missa brevis en fa majeur (BWV 233), une de ces quatre merveilleuses messes dites « luthériennes » malheureusement si peu fréquemment abordées au concert comme au disque. Partitions assez atypiques dans la production de Bach, elles datent vraisemblablement de la fin des années 1730 et réemploient largement le matériel musical de quelques cantates ; c’est le cas de la BWV 233 qui fait par ailleurs quelque peu figure d’exception, puisque son Kyrie s’inspire d’une pièce similaire peut-être assez nettement antérieure (BWV 233a que certains musicologues estiment composée à Weimar), et qu’elle contient, en cantus firmus joué aux cors et hautbois, la mélodie du Christe, Du Lamm Gottes (l’Agnus Dei allemand). Aucun document ne permet de rattacher directement cette page à la célébration de la Nativité, mais sa tonalité pastorale de fa majeur et la possible évocation d’une chasse céleste au début du Gloria autorisent néanmoins à le conjecturer. Quoi qu’il en soit, l’évolution de la sévérité du stile antico du Kyrie à l’exubérance souvent dansante du Gloria est assez jubilatoire, d’autant que les interprètes s’attachent à rendre justice à l’une comme à l’autre avec un art consommé de la gradation et de la caractérisation. Il reste encore trois autres messes et quelques mouvements séparés, autant d’œuvres de Bach que John Eliot Gardiner n’a jamais abordées au disque ; ne feraient-ils pas un superbe cadeau pour un prochain Noël ?

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Missa brevis en fa majeur BWV 233, Cantate Süßer Trost, mein Jesu kömmt BWV 151, Magnificat en mi bémol majeur BWV 243a

Hannah Morrison, Angela Hicks, Charlotte Ashley, sopranos
Reginald Mobley, contre-ténor
Eleanor Minney, mezzo-soprano
Hugo Hymas, ténor
Gianluca Buratto, Jake Muffett, basses
Monteverdi Choir
English Baroque Soloists
Sir John Eliot Gardiner, direction

1 CD [durée totale : 73’53] Soli Deo Gloria/Monteverdi Productions Ltd. SDG728. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Missa BWV 233 : Kyrie

2. Cantate BWV 151 : Aria « In Jesu Demut kann ich Trost »
Reginald Mobley

3. Magnificat BWV 243a : Chœur « Vom Himmel hoch »

4. Magnificat BWV 243a : Chœur « Gloria Patri »

Missa humana. La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach par John Eliot Gardiner

Suiveur de Rembrandt Le Christ au bâton

Suiveur de Rembrandt (Arent de Gelder, 1645 – 1727 ?),
Le Christ au bâton, après 1660
Huile sur toile, 95,3 x 82,6 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

La Messe en si mineur de Johann Sebastian Bach fait partie des œuvres dont la surabondance de la discographie peut désorienter le mélomane ; l’année 2015 n’a pas arrangé la situation en y ajoutant encore, durant son seul second semestre, trois versions dirigées respectivement par Hans-Christoph Rademann (Carus, luxueusement éditée), Lars-Ulrik Mortensen (CPO, avec chœur de solistes) et John Eliot Gardiner. Le chef britannique est un récidiviste, puisqu’il a déjà gravé l’œuvre en 1985 pour Archiv dans une optique assez différente, comme nous le verrons, de celle qu’il défend aujourd’hui.

L’histoire de cette partition monumentale – on chercherait en vain, avant elle, des exemples d’une messe de presque deux heures – est aujourd’hui suffisamment bien connue, en dépit des zones d’ombre que comporte toujours sa genèse et des questions qui se posent quant à sa destination, pour ne la résumer qu’à grands traits. JS Bach Messe en si mineur Manuscrit DresdeLa Messe en si mineur s’est constituée en plusieurs strates dont la plus ancienne est le Sanctus, écrit pour la Noël 1724, qui précède de neuf ans le Kyrie et le Gloria composés expressément pour la très catholique cour de Dresde en suivant le modèle d’une messe luthérienne, dont Bach laisse quatre autres exemples (BWV 233-236), tout en lui conférant une ampleur inhabituelle, la mise en musique de ces deux seules sections dépassant à elle seule celle de tout l’ordinaire chez les autres compositeurs. Lassé des rebuffades qu’il essuyait dans une Leipzig qui ne l’avait choisi que parce qu’il lui avait été impossible d’attirer à elle Telemann, Graupner et quelques autres musiciens de moindre renom, sans doute le Cantor de Saint-Thomas, dix ans après sa prise de poste, eut-il la tentation d’aller chercher meilleure fortune sur les bords de l’Elbe, alors capitale artistique disposant d’un fabuleux vivier musical et notamment d’un orchestre célébré où se côtoyaient, entre autres, Pisendel, Veracini, Quantz ou Weiss, ou, au moins, une plus juste reconnaissance de ses talents. N’écrivait-il pas, dans le placet accompagnant l’envoi de la partition de la Missa au prince-électeur de Saxe, Frédéric Auguste II, le 27 juillet 1733 : « J’offre avec la plus profonde dévotion à Votre Royale Majesté le présent exemple de la science que j’ai pu acquérir dans la musique (…) Depuis quelques années, j’ai eu et j’ai encore la direction de la musique dans les deux principales églises de Leipzig, situation dans laquelle j’ai subi divers affronts immérités et, en outre, la diminution des accidentia attachés à ces fonctions, chose qui cesserait si Votre Majesté me faisait la grâce de me conférer le titre de membre de la chapelle de Sa cour et ordonnait qu’un décret fut publié à cet effet par les hautes autorités compétentes. (…) » ? L’appel du pied était évident, presque pressant, mais Bach dut attendre le 19 novembre 1736 pour que soit publié un décret le nommant « Compositeur à la Chapelle de la Cour Royale » ; le rendez-vous avec Dresde avait bel et bien été irrémédiablement manqué. Il ne reprit sans doute pas le travail sur la Messe avant le début de l’année 1746 pour le mener à bonne fin en 1748 ou 1749, peut-être dans l’optique d’une exécution à Dresde, Leipzig ou même Vienne, où la Société de sainte Cécile faisait interpréter chaque année, le jour de la fête de sa sainte patronne, des œuvres en la cathédrale Saint-Étienne ; il paraît en tout cas difficilement concevable, comme on l’a parfois avancé, que la colossale somme de travail exigée pour compléter et unifier cette partition ait été déployée en vue de ne donner le jour qu’à une œuvre « de papier », aussi achevée soit-elle. Il n’en demeure pas moins qu’elle revêt, à l’instar de ce que Bach a composé à la fin des années 1730 et tout au long de la décennie suivante – le second livre du Clavier bien tempéré, les Variations Goldberg, L’Art de la Fugue, entre autres – un caractère récapitulatif et testamentaire. Le Cantor, en n’hésitant pas à aller puiser dans ses anciennes productions, entre autres les cantates (le chœur d’entrée de Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen BWV 12 devient ainsi le Crucifixus), y offre, en effet, un panorama étonnamment complet de ses ressources créatrices, du sévère stile antico inspiré de la Renaissance (Kyrie II, Credo) à des parties clairement inspirées par l’opéra italien dont Dresde était toquée, comme les duos du Christe ou du Domine Deus que leur limpidité d’écriture désigne comme d’esthétique « galante », JS Bach Messe en si mineur Kyrie I Manuscrit Berlinainsi que nombre d’exemples d’écriture concertante, pour la flûte (Domine Deus), le violon (Laudamus te), le basson ou le cor (Quoniam tu solus sanctus), mais en unifiant un ensemble qui aurait pu souffrir de la disparité de ses sources d’inspiration comme de celle de sa chronologie grâce à un sens de la construction époustouflant qui relie les mouvements entre eux au travers d’échanges de motifs comme, par exemple, entre le Gratias agimus tibi et le Dona nobis pacem, et place, ainsi que l’a très justement observé Gilles Cantagrel, la figure du Christ au centre du propos. Œuvre à la fois kaléidoscopique et totalement cohérente, oscillant perpétuellement entre l’intériorité douloureuse de si mineur et la jubilation éclatante de ré majeur, les deux tonalités principales qui la traversent, la Messe en si mineur représente l’achèvement bouleversant d’une vie créatrice presque totalement mise au service de l’illustration du Verbe.

Comme son confrère Philippe Herreweghe qui a gravé, en 2011 pour son label Phi, une troisième version de l’œuvre, sans doute la plus aboutie dans l’esthétique propre à ce chef, John Eliot Gardiner a donc éprouvé le besoin de fixer une nouvelle et probablement dernière fois l’état de sa réflexion sur la Messe en si mineur, après avoir enregistré, ce qui est loin d’être insignifiant, l’intégralité des cantates sacrées de Bach lors des concerts de son fameux Pilgrimage. Un des choix qui distingue radicalement cette nouvelle lecture de l’écrasante majorité des autres est le fait qu’elle ne recoure pas à une brochette de chanteurs renommés mais à des membres du chœur pour assurer les parties solistes, une option historiquement plausible que Gardiner avait déjà suivie en 1985. Sans doute y perd-on en lustre, mais on y gagne un appréciable sentiment de cohérence d’ensemble et il serait, en outre, injuste de dire que les voix retenues ici déméritent ; à l’exception des deux basses que l’on ne sent pas complètement à l’aise lorsque l’écriture sollicite trop fortement leur virtuosité, elles sont, au contraire, globalement de très bon niveau, voire excellentes en qui concerne la soprano Hannah Morrison et le ténor Peter Davoren, dont chaque intervention révèle une réelle maîtrise, et surtout d’une implication sans faille. Monteverdi Choir English Baroque Solosts John Eliot Gardiner mars 2015Cet engagement est également évident tant au niveau du superlatif Monteverdi Choir, dont on retrouve les habituelles qualités de discipline, de précision dans les attaques et de transparence dans le rendu de la polyphonie, que des English Baroque Soloists, à l’intonation impeccable et à l’articulation ferme, débordants de vitalité et de couleurs, et dont le sens de la relance et la complicité laissent admiratifs. À la tête de forces de cette envergure, John Eliot Gardiner livre de la Messe en si mineur une interprétation extrêmement pensée du point de vue de la rhétorique, avec des accents marqués sans être assénés, des rythmes soulignés sans brutalité, et une véritable ampleur dénuée de lourdeur qui fait paraître certains de ses concurrents bien pâles (Rademann), empesés (Hengelbrock), raides (Harnoncourt II), esthétisants (Savall) ou superficiels (Koopman), tous réécoutés, entre autres, à l’occasion de l’écriture de cette chronique. Il se dégage de la lecture du chef britannique une urgence qui bannit la gesticulation au profit de la ferveur mais surtout une humanité qui m’a profondément ému, deux éléments que l’on ne sentait pas avec autant de force dans la gravure de 1985 qui pêchait quelquefois par des excès démonstratifs et un léger manque d’humilité ; si sa Messe était peut-être, pour Bach, une manière de résumé d’une existence de musicien d’église, la vision qu’en livre Gardiner est pour lui, de façon palpable, l’aboutissement d’un long chemin effectué, parfois dans des conditions matérielles et avec un accueil critique difficiles, en compagnie des œuvres du Cantor, et cette rencontre offre à ce disque un indiscutable supplément de densité.

Sans parler d’une hypothétique version de référence qui, de toutes façons, n’existe pas, cet enregistrement réussi et stimulant s’impose au rang de ceux qui comptent, aux côtés des propositions, entre autres, de Frans Brüggen (I), de René Jacobs ou de Philippe Herreweghe (III), et nul amateur de la musique de Bach ne saurait faire l’économie de l’écouter et de le méditer. Souhaitons que John Eliot Gardiner, qui revisitera cette année certaines pages célèbres de Mozart (Requiem, Messe en ut mineur), ait la possibilité, s’il le désire, de nous offrir de la Passion selon saint Matthieu et de l’Oratorio de Noël, les seules œuvres du Cantor qu’il n’a pas encore réenregistrées, une approche mûrie par trente années d’expérience.

JS Bach Messe en si mineur John Eliot Gardiner SDGJohann Sebastian Bach (1685-1750), Messe en si mineur, BWV 232

Hannah Morrison, soprano
Esther Brazil, mezzo-soprano
Meg Bragle & Kate Symonds-Joy, altos
Peter Davoren & Nick Pritchard, ténors
Alex Ashworth & David Shipley, basses
Monteverdi Choir
English Baroque Soloists
John Eliot Gardiner, direction

Wunder de Wunderkammern2 CD [durée : 51’12 et 54’35] Soli Deo Gloria/Monteverdi Productions Ltd SDG 722. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Kyrie eleison (II)

2. Duetto : Domine Deus
Hannah Morrison, soprano, Peter Davoren, ténor

3. Crucifixus

4. Sanctus

Illustrations complémentaires :

Page de titre de la Missa de 1733. Dresde, Sächsische Landesbibliothek – Staats- und Universitätsbibliothek, Mus.2405-D-21

Début du Kyrie (I) de la version finale de la Messe en si mineur, Berlin, Staastbibliothek, Preussicher Kulturbesitz, Mus. ms. Bach 180

L’auteur de la photographie des sessions d’enregistrement de la Messe en si mineur à Saint-Luc de Londres en mars 2015 n’est pas mentionné.

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