Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Franz Schubert

Sur le fil. Deux quatuors de Schubert par le Chiaroscuro Quartet

Caspar David Friedrich (Greifswald, 1774 – Dresde, 1840),
Récif au bord de la mer, c.1824-25
Huile sur toile, 22 x 31 cm, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

 

Durant l’hiver 1824, Franz Schubert réalisa qu’il mourrait jeune. Les attaques de la maladie vénérienne qui le rongeait se faisaient toujours plus aiguës, plus pressantes, et le laissaient exsangue ; n’avaient-elles pas transformé l’année précédente en un chemin de croix frôlant toujours plus près un abîme d’une vertigineuse et opaque noirceur ? Il faudrait maintenant profiter de chaque embellie, aussi éphémère soit-elle, pour coucher sur le papier ce qui pourrait l’être encore. L’émulation qui l’avait poussé, durant tout le mois de février, à mettre ses pas dans ceux de ce géant de Beethoven et à le dépasser par la grâce d’un Octuor soulageant temporairement son désir de symphonie lui avait redonné confiance. De toutes les mélodies qui lui revenaient, celles de Rosamunde brillaient encore d’un éclat neuf et il en avait retenu une pour tisser tout un quatuor. Mais, un jour où la pluie assombrissait tout, une autre voix s’était fait entendre ; d’abord ténue, comme assourdie par les voiles du jadis, sa dissonance était graduellement devenue plus perçante, obsédante : c’était la mélodie de ses vingt ans, lorsque la Mort des poèmes semblait lointaine, étrangère, presque abstraite. Bien plus que par le désir d’envol du Jüngling de Joseph von Spaun, il se sentait saisi par la terreur de la Mädchen de Matthias Claudius ; l’œuvre qui commençait à jaillir de lui s’ouvrirait sur un unisson des quatre instruments, un cri mat où l’effroi le disputerait à la révolte. Le long Allegro défilait à présent sous sa plume tel un rêve halluciné où quelques phrases plus douces venaient alléger la tension à la fois aiguisée comme une lame et suffocante, et tentaient de tenir en respect les lueurs inquiétantes de ces spectres invisibles s’agitant dans la coulisse ; mais toujours la clameur revenait, bloc d’abîme, trouée béante, implacable memento mori traînant après soi l’angoisse, l’amertume, le désespoir et le chaos ; il choisit de laisser le mouvement s’éteindre dans un murmure après sa course haletante, en préfiguration de l’ultime souffle. La mélodie le hantait toujours. En faire la substance de ce qui suivrait ferait peut-être office d’exorcisme. Comme la Mort avance inexorablement, il se détourna de l’immobilité trop pétrifiée des adagios pour un Andante con moto, vision de l’ombre qui s’étend en épousant puis en avalant les formes qu’elle rencontre. Il fallait que le chant perlât du thème solennel de marche funèbre de la Jeune fille et la Mort comme une impalpable rosée afin d’imprégner plus profondément les variations qu’il imaginait ; le violon, dans la première, serait l’âme osant parfois dépasser la conscience de sa fragilité en un élan suppliant, puis ce serait au tour du violoncelle d’évoquer la voix humaine dont sa tessiture est si proche ; soudain, le quatuor rassemblerait ses forces en un coup de tonnerre rappelant quel drame se jouait, convoquant nuées d’orage et bourrasques ; tout s’apaiserait pourtant et sol majeur soulignerait l’éclaircie où les triolets du violon évoqueraient les trilles de l’oiseau, puis les quatre éléments, enflant progressivement leur voix, réaffirmeraient la puissante et cruelle pérennité des lois de la Nature et les ultimes mesures se dissiperaient en un murmure où passerait malgré tout l’espoir d’une infime consolation. Acharnée, la camarde s’obstinait à rôder ; dès que la plume de Schubert cessait de déposer les notes sur les portées et qu’il levait les yeux de son ouvrage, il la voyait le fixer de ses orbites vides, les mâchoires esquissant un sourire sardonique. Ce spectacle glaçant submergea son Scherzo ; il tenta de s’en distraire en habillant de légèreté le Trio mais lancinante la vision revint. Il fallait donc employer un remède plus énergique. Il se souvint que le vieil Athanase, dont le prénom même érigeait un rempart contre la mort, prétendait que la danse pouvait guérir de la maladie provoquée par la morsure d’une araignée ; peut-être qu’en donnant à son Finale, mouvement de la dernière chance, un rythme de tarentelle, le poison de la fin sinuerait plus lentement jusqu’à son cœur. Mais voici qu’il s’affolait, se détraquait et que ce tourbillon faisait se lever d’autres terribles images, comme celle du Roi des Aulnes et de l’enfant mort dans les bras de son père ; il fallait donc consentir à ce que la lutte fût inutile et se laisser emporter par ce fleuve tumultueux en acceptant d’y perdre pied. Après une courte et précaire rémission, le ré mineur final scella la débâcle d’une sentence s’abattant comme un couperet.
Engourdi, il se leva de sa table de travail et considéra d’un air las les branches dénudées encore gainées de pluie. Le printemps reviendrait-il un jour rire à sa fenêtre ? Il s’était replongé presque fortuitement dans certaines de ses liasses de jeunesse, parcourant tantôt amusé, tantôt dédaigneux, ces quatuors d’autrefois dont il ne donnerait pas trois sous aujourd’hui. Il s’arrêta plus longuement sur celui de la si florissante année 1815, des mois de grâce où tout semblait limpide et délicieux comme une source fraîche ; comme son existence avait changé depuis ! Certes, la tonalité de sol mineur faisait planer sur l’Allegro con brio liminaire une atmosphère lourde de tension et de menace, mais l’Andantino débordait de la tendresse parfois tremblante d’un amoureux mal assuré dont la juvénilité contrebalançait cette humeur sombre ; il avait conçu les deux mouvements suivants comme des hommages, l’altier Menuetto et son Trio d’une fraîcheur presque naïve en révérence à Mozart, le Rondo final obstiné avec ses allures de danse populaire, vaguement à la hongroise, à Haydn. Tout ceci n’allait finalement pas si mal et il se trouverait sans doute quelques auditeurs pour sentir avec le même trouble que celui qui l’étreignait à ce moment précis que le ver était alors déjà dans le fruit.

Le Chiaroscuro Quartet n’est pas le premier à tenter Schubert sur instruments anciens ; avant lui les Terpsycordes (Ricercar, 2008, couplé avec D 804 « Rosamunde ») et les Mosaïques (Laborie, 2009, couplé comme ici avec D 173) se sont penchés sur le Quatuor « La Jeune fille et la Mort » en le débarrassant de tout excès d’empois prétendûment « romantique. » Cette nouvelle lecture bénéficiant, contrairement à ses prédécessrices, d’une excellente prise de son, à la fois naturelle et ciselée, va encore plus loin en rendant à cette musique ce qui signe son caractère authentiquement romantique : une faroucherie confinant parfois à la sauvagerie et une émotion sans cesse sur le fil et à fleur de peau. L’âpre énergie et la concentration effilée qui traversent cette réalisation sans concessions sont proprement impressionnantes, tout comme la cohésion qui soude les quatre musiciens tenant chacun son pupitre avec un engagement, une précision dans les attaques, une variété dans les nuances et les phrasés également remarquables. Les tenants d’un Schubert univoquement rêveur ou sentimental en seront pour leurs frais : sans oublier de frissonner ni de chanter, les Chiaroscuro plongent avec art mais sans ménagement l’auditeur au cœur du drame d’un compositeur de vingt-sept ans dont l’horizon de vie s’est subitement étréci à quelques années au mieux, et leurs archets lui transmettent la peur et la rage qui le tordent, ce singulier mélange de révolte et de résignation à peine furtivement adouci d’une goutte d’espérance, tout comme ils rendent pleinement justice au Quatuor D 173 en l’abordant avec le même soin minutieux et la même fougue que son plus célèbre cadet, faisant saillir une nature plus ambiguë qu’en apparence. Devant cette réussite, on souhaiterait naturellement que le Chiaroscuro Quartet poursuive son exploration de l’univers schubertien, mais je serais également très curieux de l’entendre dans les quatuors de Schumann qui me semblent taillés à la mesure des qualités qu’il démontre dans ce disque.

Franz Schubert (1797-1858), Quatuors à cordes en sol mineur n°9 D 173 et en ré mineur n°14 « Der Tod und das Mädchen » D 810

Chiaroscuro Quartet :
Alina Ibragimova & Pablo Hernán Benedí, violons
Emilie Hörnlund, alto – Claire Thirion, violoncelle

1 SACD [durée : 62’47] BIS Records BIS-2268. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Quatuor D 173 : [I] Allegro con brio

2. Quatuor D 810 : [IV] Presto

Le fol espoir. L’Octuor de Franz Schubert avec Isabelle Faust

Friedrich von Amerling (Vienne, 1803 – 1887),
Jeune femme au chapeau de paille, 1835
Huile sur toile, 58 x 46 cm, Vienne, Musée Liechtenstein

 

De la part de celui qui a si magnifiquement mis en musique Der Doppelgänger il est légitime de s’attendre à ce que les apparences ne s’accordent pas exactement avec la réalité. Composé dans le courant du mois de février 1824 à la demande du comte Ferdinand Troyer qui, clarinettiste de bon niveau, participa à sa création au printemps suivant, l’Octuor pour clarinette, cor, basson, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse de Franz Schubert dépasse de loin le cadre étroit de l’œuvre de circonstance qu’il aurait pu demeurer. Le commanditaire avait expressément demandé au compositeur de suivre le modèle du Septuor op.20 de Ludwig van Beethoven, créé en 1800 et dont le succès ne se démentait pas depuis ; il se plia à cette exigence en épousant au plus près la structure élaborée par son prédécesseur, tant du point de vue du nombre de mouvements que de leur tempo, l’ensemble revêtant l’allure d’un divertimento à la manière de Mozart. Cette allégeance à une musique destinée à l’agrément d’une société choisie – il faut avoir à l’esprit que nous sommes alors en pleine période Biedermeier, soucieuse de confort bourgeois – s’étend jusqu’au choix de la tonalité de fa majeur, à la saveur agreste et à l’humeur chaleureuse et sereine, là où Beethoven avait préféré un mi bémol majeur plus altier. S’arrêter à ces constats reviendrait néanmoins à rester à la surface des choses en ignorant les ambitions que nourrissait alors Schubert et qui se laissent aisément deviner. En dépit de son caractère chambriste, l’Octuor se distingue en effet du Septuor par une évidente volonté d’ampleur, avec un effectif augmenté d’un violon permettant de disposer d’un quatuor à cordes complet et ainsi d’évoquer l’orchestre, mais également une durée d’exécution supérieure d’une vingtaine de minutes autorisant l’œuvre à atteindre l’heure, une envergure qui sera également celle de la Symphonie en ut majeur (dite « La Grande », D.944) à laquelle Schubert s’attellera en 1825. Comme souvent chez lui, la gamme d’émotions convoquée est large ; si l’entrain et la convivialité prédominent et insufflent un irrésistible élan vital à l’ensemble de la partition – comment ne pas se laisser gagner par la vigueur des ébrouements du long Allegro liminaire ou par l’insouciance primesautière, presque sautillante, du troisième mouvement ? –, les zones plus ombreuses voire incertaines ne sont pas absentes, loin de là, ainsi qu’en attestent l’Adagio à la tendresse délicatement teintée de la rêverie où naissent et poignent les souvenirs heureux enfuis ou, plus fugitivement, l’Andante à variations fondé sur le duo « Gelagert unter’m hellen Dach der Bäume » (« Étendu sous la frondaison lumineuse des arbres ») du Singspiel Die Freunde von Salamanka (D.326, 1815) qui semble la contemplation d’un beau ciel limpide traversé d’une fantasmagorie de fins nuages aux formes sans cesse renouvelées, dont seule l’arrivée de la tonalité menaçante d’ut mineur trouble un instant l’harmonie avant que se réinstalle un impalpable mais profond sentiment de paix se prolongeant dans le Menuetto qui suit, et le Finale, dont l’angoisse de l’Andante molto saille d’autant plus vivement dans cette atmosphère souriante et paisible ; la joie finira cependant par l’emporter, au prix des luttes ponctuant l’Allegro, dans une coda fusant comme un cri de victoire. Même s’il a été conçu pour y faire souffler un très raffiné déboutonné au parfum subtil d’élégante partie de campagne, l’Octuor de Schubert est tout sauf une œuvre de salon, au sens restrictif que peut avoir ce terme ; complexe et ambitieux sous ses dehors pétulants et sans façon, il ouvre largement les bras à des horizons d’une indicible poésie où l’auditeur peut toucher du doigt les rêves d’un musicien de vingt-sept ans refusant de baisser pavillon devant la maladie qui le rongeait et à laquelle il opposait, en dépit de ses accès de mélancolie, une farouche envie de vivre, de jouir de l’instant présent et partagé, un fol et vibrant espoir.

La violoniste Isabelle Faust, qui signe dans le livret une note d’intentions pleine de sensibilité, a réuni autour d’elle sept amis musiciens afin de servir cette partition, ainsi que de délicieuses transcriptions pour octuor de deux des Cinq menuets D.89 signées par Oscar Strasnoy, sur instruments d’époque, une approche qui n’a rien en soi rien de novateur, puisque The Academy of Ancient Music Chamber Ensemble (L’Oiseau-Lyre, 1990), Eric Hoeprich (Harmonia Mundi, 1991), Hausmusik (EMI, 1991), Mozzafiato et L’Archibudelli (Sony « Vivarte », 1996) ou l’Edding Quartet et Northernlight (Phi, 2014) l’ont adoptée par le passé, mais démontre une nouvelle fois que l’intérêt de la musicienne pour cette démarche n’a rien à voir avec une quelconque concession aux modes. Fermement architecturée tout en demeurant fluide, cette nouvelle lecture est clairement celle d’une forte personnalité du violon dont le rôle directeur se perçoit sans jamais prendre pour autant le pas sur les autres pupitres ; de toutes celles citées et réécoutées pour préparer cette chronique, elle me semble jouer le plus ouvertement la carte de la symphonie de chambre par sa recherche très aboutie d’équilibre, de fusion mais aussi de confrontation des timbres (la gestion de la progression des deux mouvements extrêmes est très révélatrice de ce point de vue), heureusement sans hypothéquer la différenciation des couleurs et des caractères où réside un des intérêts majeurs d’une approche « à l’ancienne. ». La complicité entre les instrumentistes, dont il faut souligner la virtuosité même s’ils n’en font pas étalage, est évidente, en particulier dans leur capacité à établir de véritables dialogues sans chercher à se faire de l’ombre ; on devine au contraire leur sourire et leur concentration, et ils nous communiquent leur bonheur de servir une musique de si belle facture. Si l’Edding Quartet et Northernlight, dans leur enregistrement tout à fait recommandable malgré un Finale un rien terne, avaient opté pour un ton résolument beethovénien aux contrastes souvent appuyés, il me semble qu’Isabelle Faust et ses compagnons ont su trouver une esthétique authentiquement Biedermeier en opérant un dosage très juste entre vivacité, simplicité, émotion et retenue, donnant ainsi à l’Octuor de Schubert son juste poids et sa respiration naturelle.

Franz Schubert (1797-1828), Octuor D.803, Cinq menuets et six trios D.89 (n°3 & 5 arrangés pour octuor par Oscar Strasnoy)

Isabelle Faust, violon
Anne Katherina Schreiber, violon
Danusha Waskiewicz, alto
Kristin von der Goltz, violoncelle
James Munro, contrebasse
Lorenzo Coppola, clarinettes
Teunis van der Zwart, cor
Javier Zafra, basson

1 CD [durée : 70’11] Harmonia Mundi HMM 902263. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait choisi :

[IV] Andante, variations I-VII

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