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Subtile simplicité. Petrus Wilhelmi de Grudencz et son temps par La Morra

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Maître du Paradiesgärtlein (fl. c.1410-40 ?) et son atelier,
Le Doute de Joseph, c.1430
Huile sur bois de sapin, 113,9 x 114,5 cm,
Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame
cliché © Musées de Strasbourg/N. Fussler

 

Alors que le « grand public » néglige trop fréquemment de leur faire fête et que les directeurs de festivals ne daignent généralement pas leur faire place, du moins en France, la vitalité des ensembles de musique médiévale ne cesse d’étonner, et notamment leur capacité à faire revivre, au prix de recherches souvent extrêmement minutieuses, des compositeurs plus ou moins complètement tombés dans l’oubli mais dont la connaissance contribue cependant à préciser voire à éclairer le paysage artistique de leur temps.

À moins d’être particulièrement versés dans ce domaine, le nom de Petrus Wilhelmi de Grudencz n’évoquera sans doute pas grand chose pour vous. Pourtant, les œuvres de cet exact contemporain de Guillaume du Fay et de Gilles Binchois furent largement diffusées et étaient encore vives dans la mémoire de certains musiciens postérieurs, tel Heinrich Isaac dont la période d’activité s’étend jusque dans les quinze premières années du XVIe siècle. Comme souvent dans le cas des artistes médiévaux, le peu que l’on sait de la vie de Petrus Wilhelmi découle d’une poignée de documents officiels et d’un certain nombre d’indices déduits du corpus d’une quarantaine de pièces qui peuvent lui être attribuées avec quelque certitude. Né dans la dernière décennie du XIVe siècle dans la ville de Graudenz (aujourd’hui au nord de la Pologne), il se dit lui-même issu d’un lignage de chevaliers, peut-être germaniques puisque son père se nommait Wilhelm. En 1418, alors qu’il avait dépassé les 25 ans, il apparaît sur les listes de l’université de Cracovie où il obtint successivement les grades de bachelier (1425) puis de maître ès arts (1430) ; ces études notablement tardives pour l’époque lui permirent cependant de nouer des liens avec la cour de Frédéric III, roi (1440) puis empereur germanique (1452), relations dont la première trace matérielle est un sauf-conduit délivré en 1442. Dix ans plus tard, un document désigne Petrus Wilhelmi comme appartenant à la chapelle impériale (« domini Friderici imperatoris cappellanus ») et sa présence est attestée à Rome où on le voit arguer auprès du pape des difficultés de communication avec les autochtones et de la pénibilité de sa charge compte tenu de son âge – il a alors soixante ans – afin d’obtenir un bénéfice en échange de celui qui lui avait été accordé en Poméranie et lui causait visiblement bien des tracas. On ignore s’il fut exaucé et on perd complètement sa trace après cette date.

S’il est avant tout, lorsque l’on considère les zones géographiques où il fut actif et celles où la diffusion de ses œuvres fut la plus dense, un compositeur d’Europe centrale qui a évolué dans un contexte musical relativement conservateur encore largement empreint des canons de ce que l’on nomme Ars nova, dont les premières manifestations se font jour en France à partir d’environ 1310, Petrus Wilhelmi n’en demeure pas moins une figure passionnante dont la production témoigne d’une curiosité tout humaniste pour d’autres foyers culturels. Unique dans son legs, le Kyrie Fons bonitatis tropé prouve sa connaissance des tendances musicales alors les plus « modernes » qu’incarnait, par exemple, Du Fay, tout comme l’usage de l’isorythmie qu’il fait dans ses motets, tandis que la simplicité rythmique et mélodique des chansons à deux ou trois voix qui constituent la part la plus conséquente de son legs procède de la même volonté de décantation observée chez Binchois, le plus fascinant étant que cette sobriété se trouve souvent mise au service de textes parfois ouvragés jusqu’à une certaine préciosité (Probleumata enigmatum, par exemple). Pour tenter de mieux saisir l’originalité de Petrus Wilhelmi, qui savait visiblement s’abreuver à de nombreuses sources, il ne me semble une nouvelle fois pas inutile de tourner le regard vers ce qui se passait dans les autres arts, en particulier picturaux, dans le même temps où il élaborait sa musique ; c’était la pleine période de ce que l’histoire de l’art a désigné bien plus tard sous le vocable, contesté depuis, de gothique international, une uniformisation stylistique européenne toute en lignes fluides qui est également un moment d’échanges intenses et fructueux entre « écoles nationales. » Si vous avez un jour la chance de vous rendre au merveilleux Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, ne négligez pas de vous arrêter, au second étage, devant deux panneaux en bois de sapin, seuls survivants probablement d’un grand retable peint vers 1430 environ ; l’un représente la Nativité de la Vierge, l’autre le Doute de Joseph et si vous regardez attentivement le second, vous verrez que si ses figures relèvent indiscutablement de l’esthétique dominante à cette époque en terres rhénanes, ses motifs d’architecture sont d’ascendance siennoise et son attention aux détails quotidiens flamande, ce mélange d’influences constituant une scène à la fois précieuse par les références qu’elle convoque – le gothique international est essentiellement l’expression d’une société de cour – et humble dans la sensation de quotidienneté qui s’en dégage. Ainsi peut-on, je crois, définir la musique de Petrus Wilhelmi de Grudencz ; son art est à la fois très calculé et très accessible, presque familier, et il n’est certainement pas fortuit que les cercles où il trouva le meilleur accueil et qui contribuèrent à le faire vivre puis à le fixer ne furent pas les institutions musicales bien établies, comme les chapelles, mais les amateurs cultivés, les étudiants, les enseignants, et même des strates plus humbles de la population, qui pouvaient déceler, sous son apparente simplicité, toute la subtilité d’un compositeur aussi habile à jouer avec les notes qu’avec les mots.

Atteindre un juste équilibre entre ces deux pôles ne va pas de soi, et l’une des grandes réussites du disque de La Morra est d’y parvenir avec un naturel absolument confondant qui ne surprendra guère ceux qui suivent le parcours de ce bel ensemble. Louons tout d’abord la cohérence et l’intérêt du programme qui, bien que centré sur la figure de Petrus Wilhelmi, nous fait également découvrir son environnement musical, au travers d’œuvres de ses contemporains comme l’italianisant et talentueux Nicolaus de Radom, qui mériterait sans doute une exploration plus poussée, ou d’anonymes s’emparant de célèbres mélodies profanes françaises en les revêtant de pieux textes latins, un procédé alors courant que l’on nomme contrafactum. Les quatre chanteurs réunis pour ce projet sont excellents et maîtrisent impeccablement les difficultés techniques inhérentes à ce répertoire ; irréprochables tant en matière d’intonation que de souplesse et d’articulation, leur investissement permanent insuffle à ces pièces une vitalité qui les propulse bien au-delà de la simple entreprise de redécouverte patrimoniale ou archéologique. On saluera particulièrement la prestation de Doron Schleifer dont le timbre délicieusement androgyne apporte une note de raffinement supplémentaire à cette entreprise — on se dit que ce chanteur serait parfait dans un programme consacré à l’ars subtilior. Le bonheur est le même du côté des instrumentistes qui dessinent avec finesse – Corina Marti au clavicymbalum est inspirée et arachnéenne – et conviction une atmosphère à la fois chaleureuse et intime qui évite toutefois le piège du confinement et laisse donc percevoir les différents courants qui traversent ces musiques plus complexes qu’il y paraît. À la fois scrupuleux – on est heureusement en présence ici d’un de ces ensembles qui n’ont pas besoin de recourir à une quelconque quincaillerie percussive, tintinnabulante ou gutturale pour prétendre rendre « intéressant » un répertoire médiéval qu’en réalité ils travestissent pour mieux le prostituer – et d’une liberté d’autant plus grande qu’elle est soigneusement informée, les musiciens de La Morra, pour leur première apparition sur le label Glossa qui, espérons-le, saura se les attacher, nous offrent un disque plein d’originalité, de couleurs et d’ardeur qui nous instruit tout en nous procurant un réel plaisir d’écoute. Puisse cette noble démarche rencontrer le succès qu’elle mérite et les encourager à poursuivre encore leur remarquable travail.

Petrus Wilhelmi de Grudencz (1392 – après 1452), chansons, motets, Kyrie Fons bonitatis. Œuvres vocales et instrumentales de Nicolaus de Radom (fl. début XVe siècle), Johannes Holandrinus ?, Othmarus Opilionis de Jawor (fl. c.1440), Nicolaus de Tyn ?, Johannes Tourout (fl. c.1460) et anonymes

La Morra :
Doron Schleifer, Ivo Haun de Oliveira, Giacomo Schiavo, Sebastian León, voix
Anna Danilevskaia, vièle à archet
Michał Gondko, luth & direction artistique
Corina Marti, clavicymbalum, flûtes à bec & direction artistique

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 64’54] Glossa/Schola Cantorum Basilensis GCD 922515. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, sans frais de port).

Extraits choisis :

1. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Predulcis eurus, chanson

2. Nicolaus de Radom : Ballade sans texte (instrumental)

3. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Pneuma/Veni/Paraclito/Dator, motet

4. Anonyme : Ex trinitatis culmine

Je remercie Florian Siffer, Cécile Dupeux et Catherine Paulus des Musées de Strasbourg de m’avoir permis d’utiliser Le Doute de Joseph.

Passion Parthénope. La Passione secondo Giovanni de Gaetano Veneziano par la Cappella Neapolitana

Luca Giordano Pietà

Luca Giordano (Naples, 1634 – 1705),
Pietà, sans date
Huile sur verre, 42,5 x 54 cm, avec cadre (Italie du sud, XVIIe siècle) en ébène
incrusté d’écailles de tortue et de verre églomisé, Collection particulière

 

Elle fêtera en 2017 ses trente années d’activité et c’est pourtant le premier disque de la Cappella Neapolitana que je vous propose de découvrir aujourd’hui. Cet apparent paradoxe n’est l’effet ni d’un excès de lenteur, ni d’une mirifique sagesse, car sous ce nom se cache en fait l’ensemble qui fut autrefois la Cappella della Pietà de’ Turchini et, dans un passé plus récent, tout simplement I Turchini, et qui sous la houlette de son chef, Antonio Florio, s’est imposé comme le meilleur défenseur et bien souvent le plus hardi découvreur de la musique napolitaine des XVIIe et XVIIIe siècles, contribuant à redéfinir durablement la connaissance que nous pouvions avoir de cet héritage parthénopéen à la richesse foisonnante.

Gaetano Veneziano a déjà bénéficié de l’attention de l’équipe de musiciens et de musicologues réunie autour d’Antonio Florio à qui il doit d’être autre chose que quelques lignes dans les histoires de la musique ; outre quelques extraits de ses Leçons de Ténèbres, a été enregistré, en 2013 pour Glossa, La Santissima Trinità, un oratorio fraîchement redécouvert qui a permis de mesurer avec un peu plus d’exactitude l’étendue du talent de celui dont Francesco Provenzale fit son élève d’élection puis son homme de confiance en l’associant de près à ses activités opératiques. Auprès d’un maître d’une telle envergure – la figure de Provenzale, si elle a connu une longue période d’oubli, n’en a pas moins dominé la vie musicale napolitaine durant toute la seconde moitié du XVIIe siècle –, Veneziano, originaire de Bisceglie, près de Bari, mais arrivé à Naples, qu’il ne quittera plus guère jusqu’à sa mort en 1716, à l’âge de dix ans pour y faire ses études au Conservatoire Sainte-Marie de Lorette, avait tout pour acquérir le solide savoir-faire de compositeur qui transparaît dans toutes les pages que l’on connaît de lui. Sa Passion selon saint Jean, que le manuscrit désigne plus simplement comme Passio del Venerdi santo, date des alentours de 1685, alors qu’il occupait depuis une année un poste d’enseignant au sein de l’institution où il avait été formé et que la suivante le verrait accéder à celui d’ordinaire de la chapelle royale, dûment appointé par le pouvoir espagnol qui contrôlait alors la cité. Anonyme italien XVIIe siècle La prière au JardinOn n’associe pas spontanément le genre de la Passion à l’Italie mais celle de Veneziano semble être contemporaine, avec toutes les réserves quant à l’établissement d’une chronologie des œuvres de ce compositeur, d’une autre partition sur le même texte due à une autre importante personnalité de la Naples musicale de l’époque, Alessandro Scarlatti (que l’on peut découvrir dans la version quelque peu patinée chantée et dirigée par René Jacobs en 1981, en attendant celle annoncée de Leonardo García Alarcón), ce qui démontre, entre autres exemples, que l’on a tort de considérer que ce type d’œuvre se cantonnerait aux terres germaniques. La comparaison des deux mises en musique est d’ailleurs instructive ; si toutes deux se fondent sur le principe de la narration continue assurée par un Évangéliste omniprésent dont les larges plages de récit sont entrecoupées par les interventions de Jésus, de Ponce Pilate, de quelques personnages plus « secondaires » si l’on s’en tient à la brièveté de leur apparition, et du chœur incarnant la foule (turbæ), l’optique défendue par Scarlatti est indubitablement plus intériorisée, par instants presque ténébriste, que celle de Veneziano jouant la carte d’une théâtralité qui, sans être exubérante, assume totalement son caractère solaire et dont le déploiement de couleurs et les harmonies mouvantes visent, dans un même mouvement, à saisir et à séduire l’auditeur, comme la vivacité de la touche de Luca Giordano, rentré à Naples en 1684, le fait avec le spectateur. Si l’on s’attend à une musique secouée de sanglots sur laquelle plane une atmosphère angoissante, on pourra être, de prime abord, quelque peu désarçonné par le caractère lumineux affiché d’emblée par la partition de Veneziano, qui ne s’attarde de façon tout à fait exceptionnelle dans le mode mineur qu’au moment de la mort du Christ (Scarlatti y recourt plus fréquemment), n’hésite pas à recourir à des rythmes de danse et ne perd jamais une occasion de souligner les effets dramatiques du texte, avec une vitalité et un sens de la dynamique qui s’imposent dès la marche harmonique sur laquelle s’ouvre l’œuvre et ne faiblissent jamais ensuite, comme pour signifier, peut-être, que cette mort consentie vers laquelle s’achemine le Christ n’est que le préalable indispensable à Sa résurrection et à la rédemption de l’humanité. Œuvre foncièrement optimiste, cette Passion selon saint Jean est, d’un bout à l’autre, d’une réelle puissance d’évocation, parfaitement architecturée et cohérente, et réserve de très beaux moments d’émotion.

L’interprétation qu’Antonio Florio et ses musiciens proposent de cette partition inédite est de très grande qualité et traversée par une jubilation rapidement communicative. Le chef a trouvé en Raffaele Pe un Évangéliste qui tient parfaitement son rôle central, techniquement très maître de ses moyens, affichant une vocalité épanouie et sans une once d’affectation dans l’expression, et surtout un investissement dramatique constant ; aucune des nuances et des intentions d’un texte dont il a visiblement pris le temps nécessaire pour s’imprégner en profondeur ne semble lui échapper et il en offre une restitution à la fois précise, vivante et sensible. Le Christ plein de noblesse campé par Luca Cervoni ne manque pas d’atouts en dépit de quelques acidités du timbre, tandis que le Pilate de Marco Bussi se révèle d’un aplomb tout à fait en rapport avec son personnage. Les interventions du Ghislieri Choir sont impeccables et le petit ensemble vocal fait montre de beaucoup de discipline et de réactivité. Cappella NeapolitanaPour son premier enregistrement sous sa nouvelle identité, la Cappella Neapolitana se montre sous son meilleur jour avec une grande netteté d’articulation, ce qu’il faut de densité ainsi qu’une souplesse et des couleurs très séduisantes, ce qui est évidemment un avantage non négligeable compte tenu des exigences de Veneziano dans ce domaine. Antonio Florio mène ses troupes avec l’intelligence mais aussi l’empathie qu’on lui connaît, deux des qualités qui expliquent le plaisir toujours renouvelé que l’on prend à le retrouver. Pleinement conscient des enjeux de la partition et très au fait du contexte historique et culturel dans lequel elle s’inscrivait, il lui offre la dimension théâtrale qui est intrinsèquement la sienne en creusant les contrastes et en lui insufflant toute la tension voulue sans toutefois jamais forcer le trait. Il en résulte une lecture à la fois dynamique et raffinée qui sonne avec une grande plénitude mais également beaucoup de fraîcheur.

Je vous recommande donc de partir à la découverte de cette Passion selon saint Jean sortant des sentiers battus et superbement servie par la Cappella Neapolitana à laquelle on souhaite de pouvoir revenir à Gaetano Veneziano dont la production réserve sans doute encore bien des surprises et qui lui sied à merveille. Mais quels que soient les chemins qu’il décide d’emprunter, on suivra volontiers cet ensemble tout à la fois jeune et ancien, avec la même confiance que sous ses précédentes incarnations.

Gaetano Veneziano (1656 – 1716), Passion selon saint Jean

Raffaele Pe, contre-ténor (L’Évangéliste)
Luca Cervoni, ténor (Le Christ)
Marco Bussi, basse (Pilate)
Renato Dolcini, basse (Simon Pierre, Esclave I), Valentina Argentieri, soprano (Servante, Esclave II)
Ghislieri Choir
Cappella Neapolitana
Antonio Florio, direction

1 CD [durée totale : 56’04] Glossa GCD 922609. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, sans frais de port).

Extraits choisis :

1. Passio Domini nostri Jesu Christi

2. Non haberes potestatem

Illustrations complémentaires :

Anonyme, École italienne, XVIIe siècle, La Prière au Jardin, sans date. Pierre noire, plume, bistre et lavis de gris sur papier, 265 x 198 mm, Madrid, Musée du Prado

La photographie de la Cappella Neapolitana ne comporte aucun nom d’auteur.

Sienne est ta douleur. Lamentations de Della Ciaia par Roberta Invernizzi et Laboratorio ‘600

Cercle de Baldassare Franceschini Sainte Catherine de Sienne

Cercle de Baldassare Franceschini, dit Volterrano
(Volterra, 1611 – Florence, 1689),
Sainte Catherine de Sienne, sans date
Huile sur toile, 87,6 x 103,5 cm, Londres, Dulwich Picture Gallery

 

Si sa renommée dans le domaine de la peinture n’est plus à faire et ce depuis le Moyen Âge – les amateurs, entre autres, de Duccio et de Simone Martini se reconnaîtront –, on n’associe pas spontanément le nom de Sienne à la musique ; bien qu’occultée par le prestige de celle qui se développa chez sa rivale florentine, sans doute plus prompte à attirer à elle les talents et à se donner les moyens de les conserver, son activité dans ce domaine ne fut cependant pas inexistante.

On sait fort peu de choses d’Alessandro Della Ciaia, un homme pourtant issu de la meilleure société siennoise. Noble réputé pour ses talents de chanteur, de luthiste, de théorbiste et de claveciniste, il composait pour son seul plaisir mais le faisait avec un sérieux tout professionnel comme en témoignent les trois recueils qu’il laisse à la postérité, un de madrigaux (op. 1, Venise, 1636) et deux de musique sacrée dont les Lamentationi sagre e motteti ad una voce col basso continuo publiés à Venise en 1650 qui connaissent aujourd’hui pour la première fois les honneurs de l’enregistrement. Comme nous l’apprend la postface de cet opus 2, Della Ciaia destinait ses Lamentations (et ses motets) aux couvents de sa cité où il ne fait guère de doute que se trouvaient les talents nécessaires pour les exécuter – de nombreux exemples attestent de l’excellence du niveau musical que pouvaient atteindre certaines institutions religieuses – pour la plus grande gloire de Dieu et sans doute également, comme c’était le cas dans tous les pays d’Europe où ce type de musique était chanté aux XVIIe et XVIIIe siècles, pour le plaisir de quelques auditeurs qui venaient soulager leur frustration d’être privés d’opéra durant la Semaine sainte en écoutant ces exhortations au repentir, chaque Leçon se terminant, d’une façon que l’on dira canonique au prix d’une distorsion avec la réalité du texte biblique, par les mots « Ierusalem convertere ad Dominum Deum Tuum » (« Jérusalem, reviens vers le Seigneur, ton Dieu »). Baldassare Franceschini Volterrano La Vérité illuminant l'aveuglement humainComposées pour une voix de soprano soliste accompagnée de la seule basse continue (on est ici loin de l’exubérance instrumentale qui régnait par exemple à Naples à la même époque), les Lamentations de Della Ciaia affichent un parti-pris de sobriété qui n’est, en grande partie, qu’une apparence ; le compositeur y démontre en effet à quel point il maîtrise tous les procédés rhétoriques propres à mettre en relief les affects d’un texte aux images souvent saisissantes, parfois violentes, et y recourt à une virtuosité assumée qui se ressent indiscutablement des innovations intervenues en Italie dans le domaine de la musique vocale profane depuis le début du XVIIe siècle. Les lettres hébraïques qui, comme autant de lettrines finement ouvragées, introduisent chaque verset sont, à l’instar de la formule finale Ierusalem convertere, ornées de mélismes qui se déploient avec luxuriance, tandis que dans les autres parties s’invitent chromatismes, dissonances et silences expressifs pour mieux souligner un mot (angustias, gementes, etc.) ou suggérer une atmosphère poignante ou désolée. En fin connaisseur, Della Ciaia utilise toute l’étendue de la tessiture de la voix pour laquelle il écrit afin de mieux illustrer son propos (les graves sont ainsi très sollicités dans la Troisième Leçon du Vendredi saint pour évoquer les ténèbres – in tenebrosis –, tandis que ce sont aux aigus qu’il revient d’incarner les mots d’épées – gladiis – et de surtout de désert – in deserto, en valeurs longues pour mieux dépeindre une vaste étendue immobile – dans la Troisième Leçon du Samedi saint) et la basse continue pour non seulement soutenir mais aussi commenter le discours (voir, par exemple, son activité empressée sur le mot « expectabo » – « j’attendrai » – dans la Première Leçon du Samedi saint). Si elles paraissent de prime abord marquées du sceau de la sobriété voire du dépouillement, les Lamentations de Della Ciaia s’avèrent, pour peu que l’on prenne le temps de les observer attentivement, d’une grande complexité et réellement exigeantes pour les interprètes ; pour rendre pleinement justice à l’invention du compositeur, la chanteuse doit ainsi être capable de faire entièrement sienne la douleur d’une Jérusalem présentée à la fois comme une cité dévastée et une femme qui souffre dans son âme et sa chair mille vexations, tourments et privations, sombre tableau que parviennent malgré tout à éclairer quelques fugitifs rayons d’espérance.

L’affiche réunie pour servir ces partitions inédites est alléchante et tient les promesses qu’elle pouvait susciter. Très exposée, Roberta Invernizzi livre ici une excellente prestation que viennent à peine ternir quelques finales avalées ou de fugitifs durcissements du timbre. Fréquentant très régulièrement ce répertoire, la soprano l’aborde avec une maîtrise et une autorité impressionnantes ainsi que l’investissement indispensable pour le rendre vivant et une éloquence propre à toucher l’auditeur. La sûreté de ses moyens techniques, tant en termes de contrôle du souffle que d’agilité vocale (les lettres hébraïques et les Ierusalem convertere sont absolument magnifiques), la libère et lui permet de se jouer des embûches que le compositeur s’est plu à semer tout au long de ces pages et de concentrer l’essentiel de son énergie sur la restitution de la large palette expressive qu’il convoque. Si elle se montre tout à fait à son aise dans le registre plus à fleur d’émotion de la déploration et de la contrition, la chanteuse excelle tout particulièrement dans les moments les plus théâtraux où elle n’hésite pas à jouer expertement la carte d’une dramaturgie pleine de contrastes Roberta Invernizzi Laboratorio '600 © Rino Trasiqui exalte avec beaucoup d’efficacité les affects les plus extrêmes du texte où son tempérament opératique peut s’exprimer avec plus de force et de naturel. Elle trouve avec les musiciens de Laboratorio ‘600, dirigés du théorbe par Franco Pavan, des partenaires de choix qui ne se cantonnent pas à un rôle d’accompagnement ; pleins d’inventivité et scrupuleusement attentifs, ils savent aussi bien embellir et gloser le texte par des ornementations toujours savamment réalisées que dialoguer avec la voix, en la soutenant voire en l’exaltant. Je craignais que l’insertion, entre chaque Leçon, d’une toccata jouée à l’archiluth n’entraînât ce programme sur un versant trop profane ; il n’en est heureusement rien et son caractère de musica reservata s’en trouve au contraire renforcé avec un bonheur d’autant plus grand que l’interprétation de Franco Pavan est un régal de raffinement et de couleurs, à tel point que l’on se surprend à souhaiter que ces pièces généralement brèves eussent pu durer plus longtemps.

Ce très recommandable enregistrement des Lamentations de Della Ciaia s’avère donc un projet ambitieux dans la grande tradition de Glossa, authentique fleuron parmi les labels dédiés à la musique ancienne, qui, outre le plaisir esthétique qu’il procure, nous permet de compléter nos connaissances sur la musique italienne du XVIIe siècle en découvrant un pan du répertoire jusqu’ici complètement ignoré. Voici deux bonnes raisons pour faire bon accueil à cette parution qui démontre que l’état actuel de la scène baroque ne prête pas seulement à se lamenter.

Maquetación 1Alessandro Della Ciaia (c.1605 – c.1670), Lamentationi sagre ad una voce col basso continuo, toccatas de Michelagnolo Galilei (1575 – 1631), Claudio Saracini (c.1586 – 1630) & Vincenzo Bernia (c.1570 – c.1620)

Roberta Invernizzi, soprano
Laboratorio ‘600
Franco Pavan, théorbe, archiluth (toccatas) & direction

2 CD [durée : 57’40 & 48’40] Glossa GCD 922903. Ce double disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, pas de frais de port).

Extraits choisis :

1. Claudio Saracini, Toccata intitolata all’illustrissimo signor Alfonso Strozzi

2. Première Lamentation du Samedi saint

Illustrations complémentaires :

Baldassare Franceschini, dit Volterrano (Volterra, 1611 – Florence, 1689), La Vérité illuminant l’aveuglement humain, c.1650. Sanguine et rehauts de gouache sur papier, 46,7 x 39,1 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

La photographie de Roberta Invernizzi et de Laboratorio ‘600 est de Rino Trasi.

« L’éclair me dure. » The Mozart Recordings par Frans Brüggen

Frans Brüggen Orchestra of the 18th century © Annelies van der Vegt

Frans Brüggen, 2012
Photographie d’Annelies van der Vegt

 

Cher Frans,

Ne devrais-je pas vous donner plutôt du « monsieur Brüggen » compte tenu de tout ce que je vous dois ? Sans doute, mais vous que je ne connais que par le disque m’avez accompagné durant tant d’années que je m’adresse à vous comme à une présence familière, celles auxquelles le cœur ne donne d’autre titre que leur prénom. Je vais vous faire un aveu : même si, il y a bientôt deux ans, une mauvaise bourrasque d’août vous a définitivement emporté loin d’ici, il ne se passe guère de semaine sans qu’au moins un de vos enregistrements ne s’invite dans ma platine, toujours avec ce même mélange de joie de vous retrouver et de nostalgie face à l’inéluctable.

Mozart a été pour vous un véritable compagnon de route comme l’atteste son apparition dans les programmes de votre Orchestre du XVIIIe siècle dès ses premières années d’activité et il n’est donc guère surprenant que vous ayez souhaité, quitte à remettre vos pas dans des chemins que vous aviez déjà empruntés, continuer à enregistrer sa musique pour l’éditeur qui vous avait accueilli lorsque le précédent vous avait fait défaut. Avec autant de tendresse que d’énergie, vous avez ainsi revisité ses trois dernières symphonies et livré avec elles ce que vous saviez sans doute être votre testament mozartien, legs d’un art tout de transparence, de nuances ciselées sans jamais nuire ni au souffle ni à la cohérence d’une vision d’ensemble pensée avec une rare intelligence, mais également d’une inextinguible vitalité qui, de dialogues étincelants entre les pupitres en tensions dramatiques savamment dosées, laisse toujours profondément admiratif. Peut-être est-ce par ces deux disques qu’il faut entamer la découverte du coffret d’hommage que vous consacre Glossa, afin que l’éblouissement qu’ils procurent permette de mieux entendre tout le reste, y compris les trouvailles qui émaillent un Requiem aux solistes malheureusement ternes et à la captation floue, que l’on réécoutera surtout pour son caractère de témoignage.

Si je devais cependant, cher Frans, résumer d’un mot le sentiment qui se fait jour lorsque l’on parcourt ces huit disques, c’est assurément celui de générosité qui s’imposerait à moi. Les convictions que l’étude approfondie et sans cesse renouvelée du langage de Mozart vous avait permis d’acquérir, jamais vous n’avez cherché à les théoriser ; le plus important à vos yeux était de les vivre pleinement dans l’instant, avec cet attachement à la magie du moment présent qui vous a fait si souvent décider d’être enregistré sur le vif, tout en les transmettant, tout d’abord à votre ensemble – et lorsqu’on l’entend aujourd’hui, malgré votre absence, respirer cette musique avec un inimitable naturel, on saisit à quel point votre leçon a été comprise et combien votre empreinte est indélébile – puis à des solistes tantôt proches, tantôt venus d’horizons très éloignés du vôtre. Pour vous, la fidélité était tout sauf une notion abstraite et vous avez donc tenu à mettre en lumière certains des chefs de pupitre de l’Orchestre du XVIIIe siècle, tels Eric Hoeprich, avec lequel vous avez gravé une seconde fois et toujours avec la même poésie le Concerto pour clarinette, ou Teunis van der Zwart et Erwin Wieringa auxquels vous avez offert un programme revigorant et varié d’œuvres pour un ou deux cors. Mais vous ne vous êtes jamais contenté du confort sans surprise de l’entre-soi et n’avez jamais hésité à faire confiance à de jeunes talents ou à faire bon accueil à d’autres plus confirmés pour peu que s’établisse entre vous la communauté d’esprit nécessaire pour faire vivre un projet ; Joyce DiDonato n’était ainsi pas encore une immense vedette quand, rayonnante, altière et sensuelle, elle grava à vos côtés deux airs de La Clemenza di Tito et la jeune Cyndia Sieden eut la chance de voir son évocation pleine de fraîcheur mais aussi d’autorité d’Aloysia Weber être gratifiée par vos soins d’un somptueux écrin orchestral. Mais un de vos coups de maître fut assurément d’avoir entretenu avec le violoniste Thomas Zehetmair, pourtant assez peu familier de l’archet classique et des cordes en boyau, une complicité suffisamment forte pour qu’elle aboutisse à ce qui est la plus belle intégrale des concertos pour violon qu’il m’ait été donné d’entendre, accompagnée, de surcroît, par une lecture particulièrement intense de la Symphonie concertante pour violon et alto dont je ne peux écouter le mouvement lent à fleur de peau sans avoir une pensée pour vous. Ce diptyque à l’équilibre miraculeux est une fête permanente pour l’esprit et le cœur, tant il est évident que la suprême liberté qui semble y régner s’appuie sur un travail préparatoire extrêmement minutieux où tout a été mis en œuvre pour que les partitions puissent exprimer tout leur suc ; le résultat est d’une évidence absolue, avec des musiciens qui prennent le temps de s’écouter et d’échanger sans être tentés par la moindre gesticulation égotiste, mais qui savent au contraire s’unir dans une volonté commune de clarté, d’allant et de sobriété éloquente pour nous offrir un Mozart lumineux, dense et chaleureux, au chant souvent envoûtant.

Vous étiez un magicien, cher Frans, un enchanteur pétri d’humilité et d’humanité qui semblait toujours s’étonner des applaudissements que lui valait son travail aussi patient que passionné préférant la concentration et la lenteur au spectaculaire et à la virtuosité qui vous déplaisaient tant dans les phalanges symphoniques traditionnelles. Malgré les quelques approximations sonores de ce carnet de route mozartien écrit au fil de plus de dix ans de concerts, nous serons nombreux, je crois, à être reconnaissants à ceux qui ont permis à tous ces moments d’être capturés afin qu’ils puissent continuer à nous émouvoir, à nous faire réfléchir, à nous inspirer ; ils dessinent en filigrane le portrait juste et touchant de l’homme que vous fûtes, avec ses silences, ses enthousiasmes et ses troubles, témoin, créateur et passeur. Puissent vos éclairs nous durer encore longtemps.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756 – 1791), Concertos pour violon & Symphonie concertante pour violon et alto (CD 1 & 2), Airs pour Aloysia Weber (CD 3), Musique pour cor & extrait de Mitridate (CD 4), Concerto pour clarinette & extraits de La Clemenza di Tito (CD 5), Symphonies n° 39, 40 & 41 (CD 6 & 7), Requiem (CD 8)

Thomas Zehetmair, violon, Ruth Killius, alto (CD 1 & 2)
Cyndia Sieden, soprano (CD 3)
Teunis van der Zwart & Erwin Wieringa, cor, Claron MacFadden, soprano (CD 4)
Eric Hoeprich, clarinette et cor de basset, Joyce DiDonato, mezzo-soprano (CD 5)
Solistes, Netherlands Chamber Choir (CD 8)

Orchestra of the Eighteenth Century
Frans Brüggen, direction

Wunder de Wunderkammern1 coffret de 8 CD [durée totale : 7h52’42] Glossa GCD 921121. Wunder de Wunderkammern. Ce coffret peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, avec présentation complète du coffret, pas de frais de port).

Extraits choisis :

1. Concerto pour clarinette en la majeur K. 622 : [I] Allegro
Eric Hoeprich, clarinette

2. Sinfonia concertante pour violon et alto en mi bémol majeur K. 364 : [II] Andante
Thomas Zehetmair, violon & Ruth Killius, alto

3. Nehmt meinen Dank, ihr holden Gönner K. 383
Cyndia Sieden, soprano

4. Symphonie en ut majeur (n°41, dite « Jupiter ») K. 551 : [IV] Molto allegro

La palette de monsieur Bach. Les Sonates pour violon et clavecin par Leila Schayegh et Jörg Halubek

Johannes Vermeer L'Art de la peinture

Johannes Vermeer (Delft, 1632 – 1675),
L’Art de la peinture, c.1666-68
Huile sur toile, 120 x 100 cm, Vienne, Kunsthistoriches Museum

 

Si composer pour chanter le mieux possible les louanges de Dieu a été une ligne directrice constante de la pensée de Johann Sebastian Bach, les circonstances n’ont pas toujours secondé son dessein. Après son départ fracassant de la cour de Weimar où « son attitude entêtée et [le] congé qu’il sollicite avec obstination » lui valurent de tâter d’un mois de geôle, du 6 novembre au 2 décembre 1717, avant de se voir officiellement disgracié et congédié, son emploi à la cour de Köthen, le dernier avant son accession au cantorat de Saint-Thomas de Leipzig, l’éloigna durant presque six années de l’autel. Le prince Léopold (1694-1728), son nouvel employeur, était un amateur éclairé de musique qui jouait du violon, de la viole de gambe et du clavecin et était même allé jusqu’à prendre des cours auprès de Johann David Heinichen ; fort logiquement, il s’était attaché à constituer et à entretenir un orchestre de dix-sept musiciens émérites pour son propre plaisir et le rayonnement de ses états. Cuius regio, eius religio, la cour était donc calviniste et la part que tenait la musique durant les offices réduite au strict minimum ; l’activité de Bach et de l’ensemble qu’il avait à sa disposition était ainsi entièrement tournée vers le répertoire profane Abbildung zu Objekt Inv.Nr. V 2268 K1 von Historisches Museum für Mittelanhalt & Bach-Gedenkstätteet il n’est pas surprenant que cette période ait été marquée par une imposante floraison d’œuvres instrumentales dont les six Concerts avec plusieurs instruments dédiés en 1721 au margrave de Brandebourg, improprement nommés Brandebourgeois au XIXe siècle, les quatre Ouvertures (BWV 1066-1069) mais aussi les Suites pour violoncelle seul (BWV 1007-1012) ainsi que des pages importantes impliquant le violon, les Six solos pour violon sans basse (plus connus sous le titre de Sonates et partitas, BWV 1001-1006) et les Sonates pour violon et clavecin, BWV 1014-1019.

Le titre que porte un des manuscrits (aucun n’est autographe) de ce dernier groupe d’œuvres, Sei Suonate à Cembalo certato è Violino solo, col Basso per Viola da Gamba accompagnata se piace, recoupe le témoignage de Carl Philipp Emanuel Bach qui les décrivait à Johann Nikolaus Forkel, premier biographe de son père, comme « six sonates pour clavier avec accompagnement de violon obligé » et ajoutait que, contrairement à ce que leur titre pourrait laisser supposer quant à la suprématie de la partie de clavier sur celle de son partenaire, « il faut un maître pour jouer la partie de violon, car Bach connaissait les ressources de cet instrument et l’épargnait aussi peu qu’il fait du clavecin ». Si ce dernier instrument, en effet, dirige et structure le discours musical, les six sonates font entendre un véritable dialogue entre les deux protagonistes dont le rôle tend à devenir égal, sauf dans la Sonate en sol majeur BWV 1019 sur laquelle le recueil se referme et qui, entre autres singularités, possède celle de présenter un mouvement pour clavecin seul. Cette œuvre, dont l’authenticité a été autrefois assez âprement discutée, occupe vraiment une place à part ; alors que les cinq autres sonates suivent strictement le modèle de la sonata da chiesa (lent/vif/lent/vif) et se distinguent par une forte unité tonale, elle se rapproche, en prenant quelques libertés, de celui de la sonata da camera (vif/lent/vif/lent) en lui ajoutant un ultime mouvement rapide, du moins dans sa mouture finale datant probablement des années de Leipzig (le disque nous offre, en appendice, deux mouvements de sa rédaction initiale).

Antoine Watteau Violoniste British MuseumChacune des cinq premières sonates apparaît comme un univers en soi, dont la couleur se ressent fortement de sa tonalité dominante, un fil que je vous propose de suivre en compagnie de Johann Mattheson. L’Adagio liminaire de la Sonate BWV 1014 impose l’humeur « bizarre, maussade et mélancolique » de si mineur, allégée ensuite par un Allegro où le violon semble vouloir matérialiser une ligne de chant et un Andante en ré majeur jouant lui aussi la carte d’un cantabile presque galant, avant que bondisse l’énergie farouche de l’Allegro final. La Sonate BWV 1015 nous entraîne loin de ces tourbillons avec son premier mouvement dans le ton de la majeur, voué aux « passions plaintives » et qui n’est effectivement pas dénué ici d’une tendresse un rien ombreuse vite dissipée par l’affirmatif Allegro, pensé de façon brillamment concertante, mais vers laquelle revient quelque peu l’Andante un poco en fa dièse mineur, « plutôt languissant et amoureux », un retour de balancier que ne freinera pas totalement le Presto qui conclut la sonate sur une note pleine de légèreté ambiguë. Y a-t-il dans le ton parfois plaintif du violon dans l’Adagio qui ouvre la Sonate BWV 1016 ce caractère « désespéré » associé à la tonalité de mi majeur ? On ne peut l’écarter, car si l’Allegro fugué qui le suit est plus souriant, on ne peut pas dire qu’il soit complètement exempt d’une inquiétude que l’ut dièse mineur de l’Adagio ma non tanto transforme en confidence éperdue quelquefois embuée de larmes. Après tant de mélancolie, l’Allegro conclusif arrive de façon tonitruante, presque incongrue, rappelant par sa vigueur roborative que mi majeur est aussi « incisif ». Le Largo par lequel débute la Sonate BWV 1017 évoque, bien sûr, l’air d’alto « Erbarme dich » de la Matthaüs-Passion BWV 244 en offrant une parfaite illustration de la nature double de la tonalité d’ut mineur, « deuil ou sensation caressante. » Comme encore sous l’emprise de ce qui a précédé, l’Allegro qui succède ne se départ pas d’une certaine concentration que l’on retrouve dans l’Adagio en mi bémol majeur tout en retenue bien qu’à fleur de peau et dans le sérieux de l’Allegro fugué conclusif. « Serrement de cœur résigné et modéré, mais aussi profond et lourd » : ainsi Mattheson définit-il fa mineur qui règne sur la Sonate BWV 1018, dont le premier est justement sous-titré lamento dans un des manuscrits. Bien sûr, l’Allegro qui le suit est énergique, mais on le dira plus exactement nerveux, agité, tandis que l’Adagio en ut mineur voit soupirer le violon en doubles cordes et le clavecin tisser une sorte de toccata bouclant inlassablement sur elle-même. Noté Vivace, le Finale n’apporte pas vraiment d’apaisement, laissant s’achever l’œuvre sur un fort sentiment de tension non résolue. Jörg Halubek mit Cembalo im Wilhelma Theater, Stuttgart, 2007Peut-on imaginer atmosphère plus opposée que celle de l’Allegro en sol majeur, « plein de bagout et de brillant » comme il se doit, qui inaugure la Sonate BWV 1019 ? Certes non, et même si cet entrain semble démenti par le Largo plutôt introspectif qui le suit, l’Allegro confié au seul clavier y revient mais de façon moins babillante, comme s’il avait gardé quelque chose de l’humeur de ce qui l’avait précédé. Avec l’Adagio en si mineur, on bascule résolument dans un tout autre univers, conforme à la mélancolie désolée qui s’attache à cette tonalité, mais revoici sol majeur comme une splendide éclaircie qui disperse tous ces nuages menaçants en un Allegro en forme de lieto fine.

Comme c’est le cas de la majorité des œuvres instrumentales de Bach, la discographie des Sonates pour violon et clavecin est extrêmement riche, à tel point que l’on peut se demander s’il est vraiment utile d’ajouter encore à cette pléthore quand tant d’autres partitions demeurent aujourd’hui dans l’ombre. Lorsque l’on écoute la lecture que proposent Leila Schayegh et Jörg Halubek, un tandem que l’on a déjà pu voir à l’œuvre dans un remarquable disque consacré à Carl Philipp Emanuel Bach (Pan Classics, 2014), on se dit que ces jeunes interprètes ont bien fait de se lancer dans une aventure dont on sent dès les premières mesures de la Sonate I à quel point elle a stimulé leur envie et leur imagination. Ce duo s’entend visiblement à merveille et sa prestation est, de bout en bout, superbement équilibrée, vigoureuse mais sans jamais rien d’outré ou de précipité dans les mouvements rapides qui avancent avec beaucoup de panache, guidés avec sûreté par un claveciniste au jeu ferme et délié, et d’une étourdissante variété de nuances et d’atmosphères dans les plus lents, dont la dimension chantante Leila Schayegh © Mona Lisa photographyest soulignée avec sensibilité et naturel par la violoniste qui montre ici à quel point elle a retenu la leçon de celle qui fut son maître, Chiara Banchini. Les deux musiciens ont visiblement mené un travail de fond sur l’ornementation et les couleurs ; le foisonnement maîtrisé de l’une, car on ne trouve rien ici qui brouille la cohérence du discours musical, et la subtilité des autres, manifeste, entre autres, dans l’utilisation de deux types sourdines, rendent parfaitement justice à la généreuse palette utilisée par Bach dans ce groupe de sonates dont les moirures ne sont pas sans faire songer à l’art déployé par les peintres hollandais du Siècle d’or pour tenter de capturer au mieux le nuancier toujours mouvant du monde matériel. Placée sous le signe de la fraîcheur du regard et de la clarté des intentions, cette lecture aux choix cohérents et assumés perd sans doute parfois légèrement en profondeur, celle que Pablo Valetti et Céline Frisch avaient su aller chercher dans leur interprétation gravée pour Alpha en 2003, ce qu’elle gagne en liberté et en fantaisie, mais ses trouvailles coloristes sont d’une rare beauté et parfaitement mises en valeur par la prise de son de Markus Heiland. Il me semble qu’aucun amateur de la musique de Bach ne saurait faire l’impasse sur la grande qualité de ce que donnent à entendre Leila Schayegh et Jörg Halubek, que l’on espère voir bientôt défendre de nouveaux projets avec la même conviction et le même talent.

gls_15_10_bach_sonatas_rt_contra_cs3Johann Sebastian Bach (1685-1750), Sonates pour violon et clavecin BWV 1014-1019, deux mouvements écartés de la Sonate en sol majeur BWV 1019a

Leila Schayegh, violon
Jörg Halubek, clavecin

Wunder de Wunderkammern2 CD [durée : 41’24 & 53’32] Glossa GCD 923507. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site du label, pas de frais de port).

Extraits choisis :

1. Sonate IV en ut mineur : [I] Largo

2. Sonate V en fa mineur : [II] Allegro

3. Sonate III en mi majeur : [III] Adagio ma non tanto

4. Sonate II en la majeur : [IV] Presto

Illustrations complémentaires :

Peintre anonyme, XVIIIe siècle, Léopold d’Anhalt-Köthen, sans date. Huile sur toile, dimensions non précisées, Köthen, Historisches Museum

Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721), Violoniste, sans date. Sanguine et craie blanche sur papier, 15 x 15,8 cm, Londres, British Museum

Photographie de Jörg Halubek © Johannes Schaugg

Photographie de Leila Schayegh © Mona Lisa photography

Jardin d’Ibères. Le violoncelle en Espagne par Josetxu Obregón et La Ritirata

Luis Paret y Alcazar Le jardin botanique vu du Paseo del Prado

Luis Paret y Alcázar (Madrid, 1746-1799),
Le jardin botanique vu du Paseo del Prado, c.1790
Huile sur bois, 58 x 88 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Hormis quelques rares exceptions, on connaît assez mal, du moins de notre côté des Pyrénées, le travail mené par les ensembles espagnols dans le domaine de la musique ancienne et baroque ; je ne suis ainsi pas persuadé qu’en dépit de leur qualité, on se souvienne beaucoup aujourd’hui des apports discographiques d’Alia Musica ou d’Al Ayre Español pour ne citer que deux noms. Parmi les étoiles montantes du riche vivier hispanique, celle de La Ritirata brille d’un éclat particulier, ce groupe à géométrie variable ayant déjà quelques beaux disques à son actif, dont une intégrale très réussie des Quatuors à cordes de Juan Crisóstomo de Arriaga (Glossa, 2014). Réuni autour de son violoncelle solo et directeur, Josetxu Obregón, il nous convie aujourd’hui à partir sur les traces de la littérature composée pour cet instrument dans l’Espagne du XVIIIe siècle.

Le premier et souvent unique nom qui vient à l’esprit lorsque l’on réfléchit à ce sujet est évidemment celui de Luigi Boccherini, violoncelliste virtuose originaire de l’italienne Lucques mais définitivement entré au service de la cour espagnole en 1770 ; fort logiquement, cette anthologie s’ouvre et se referme avec lui dont la contribution au rayonnement de son instrument dépassa largement les frontières de son pays d’adoption. Anonyme Luigi Boccherini c 1764-67La Sonate en ut majeur G.6, publiée dans un recueil de six apparu à Paris vers 1770 et à Londres en 1772, est bien représentative du mélange de fougue et de rêverie que l’on retrouve souvent chez le compositeur, avec son Allegro initial fermement scandé, la cantilène empreinte de délicatesse et ombrée de nostalgie de son Largo assai et son Allegro moderato conclusif porté par un rythme de marche qui lui confère un caractère presque martial. Mieux qu’une simple concession à un pittoresque un peu facile et en dépit des castagnettes, le célèbre Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur G.448 matérialise un réel intérêt pour la tradition musicale espagnole et une volonté de saisir la singularité de son langage pour l’élever, dans un geste d’hommage, à un rang égal à celui du style le plus savant, à l’instar de l’attitude que purent adopter Telemann ou Haydn lorsqu’ils intégrèrent à leurs œuvres des éléments issus des folklores qu’ils pouvaient côtoyer.

Autour de cet astre majeur gravitent nombre de satellites de plus ou moins grande importance, dont beaucoup représentent de véritables découvertes et qui contribuèrent, comme on le fait avec une plante allogène, à acclimater le violoncelle au climat ibérique bien avant l’arrivée de Boccherini. Si on peut déplorer qu’Antonio Caldara ne soit pas représenté dans cette anthologie malgré son séjour à Barcelone et les seize sonates qu’il composa pour son instrument en 1735, un an avant sa mort (huit d’entre elles ont fait l’objet, en 2010, d’un bel enregistrement de Gaetano Nasillo chez Arcana), son absence est partiellement compensée par la présence de la Toccata prima en sol majeur extraite d’une des toutes premières méthodes de violoncelle signée par le napolitain Francesco Paolo Supriano (ou Scipriani, 1678-1753), et surtout par celle de la Sonate en la mineur de Giuseppe Paganelli (1710-c.1763), natif de Padoue que ses nombreux voyages conduisirent à Madrid où il acheva peut-être sa carrière, et du Concerto en sol majeur de Domingo Porretti (1709-1783), premier violoncelle de la cour espagnole à partir de 1734 ; Jean-Pierre Duport Frontispice Sonates dédiées au duc d'Albesi les deux œuvres sont, par leur structure en quatre mouvements (lent/vif/lent/vif), redevables au modèle de la sonata da chiesa corellienne, leur humeur est bien différente, la première se caractérisant par un sérieux qui confine à la gravité dans le Largo liminaire et finit même par gagner la Gigue finale, tandis que la seconde embrasse sans détour le style galant, offrant une atmosphère aimable et détendue et une fluidité mélodique immédiatement séduisantes. Virtuose, tout comme son frère cadet Jean-Louis auteur du célèbre Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l’archet publié en 1806, le Français Jean-Pierre Duport (1741-1818) eut l’occasion de séjourner à la cour madrilène en 1772 ; il y composa, l’année suivant son arrivée, six sonates qu’il dédia au duc d’Albe et qui prirent le numéro d’opus 3. La Sonate n°1 en ré majeur, de coupe « moderne » en trois mouvements, que nous propose cet enregistrement atteste tant de la volonté du Français de mettre en lumière ses remarquables capacités techniques que les diverses possibilités offertes par son instrument, brillant et conquérant dans l’Allegro initial, tendre et chantant dans l’Adagio central, souple et volubile dans le Finale ; une page audiblement pensée pour conquérir les auditoires en les impressionnant. Parmi les pièces proposées pour compléter ce panorama, on retiendra le bref Duetto-Andante de Pablo Vidal, auteur, lui aussi, de méthodes de violoncelle cette fois-ci rédigées en espagnol, et surtout l’Adagio en mi mineur anonyme préservé dans un manuscrit barcelonais dont la beauté de la ligne de chant et la profondeur de l’expression font assurément un des joyaux de ce disque.

Josetxu Obregón et ses amis de La Ritirata s’emparent de ces musiques avec beaucoup d’énergie et apportent à ce corpus assez disparate une très appréciable unité tout en préservant les caractéristiques propres à chaque pièce. Il est frappant de constater avec quelle conviction les musiciens sollicitent les œuvres pour en exprimer le meilleur, y compris celles qui pourraient a priori paraître plus anecdotiques, tels les exercices de Supriano et de Vidal (il n’y a guère que la Lección de Zayas qui, à mes oreilles, ne passe pas la rampe). Doté de très solides capacités techniques qui lui permettent de surmonter avec une aisance évidente, voire un certain panache, les pièges ourdis par Boccherini et Duport, Josetxu Obregón est animé par un louable souci de la nuance, de la netteté des phrasés mais aussi de trouver un juste équilibre entre astringence et rondeur sonore, ce en quoi il réussit parfaitement. Il y a beaucoup de fluidité et de chant dans cet archet – les mouvements lents sont ainsi emplis d’émotion sans pour autant verser dans une quelconque surenchère de sensiblerie – Josetxu Obregonqui sait également faire montre d’une belle alacrité lorsque la musique le requiert sans néanmoins que celle-ci se transforme en verbeuse démonstration de virtuosité. Les instrumentistes qui entourent le soliste sont mieux que des accompagnateurs ; ce sont des complices qui ont à cœur d’offrir au violoncelle un soutien, un écrin, une réponse, dans un esprit de dialogue et de discipline qui fait systématiquement mouche dans des pièces d’essence majoritairement chambriste. Tout ceci vit et palpite, avec un goût affirmé pour des contrastes francs et des couleurs à la fois chaudes et raffinées, et une cohésion jamais mise en défaut. Le meilleur exemple est peut-être fourni par le Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur de Boccherini, page pourtant assez rabâchée mais qui paraît ici d’une incroyable fraîcheur, presque neuve, d’une totale justesse de ton surtout, sans concession aux œillades et aux claquements de talons complaisants, et avec un dosage entre saveur populaire et style savant qui me semble assez idéal — on espère que La Ritirata aura la possibilité d’enregistrer un jour l’intégralité de cette œuvre, si possible avec le guitariste Enrike Solinis dont la prestation est excellente ici et tout au long du disque.

Alors qu’arrive l’été, je vous recommande la découverte de cette anthologie intelligemment conçue et chaleureusement interprétée par Josetxu Obregón et La Ritirata qui démontrent avec elle leur capacité à embrasser un large répertoire en y apportant un regard renouvelé. Voici décidément un ensemble qui a des choses à nous dire et dont on continuera à suivre l’évolution avec intérêt et bienveillance.

 

The Cello in Spain La Ritirata Josetxu ObregonThe Cello in Spain : œuvres de Luigi Boccherini (1743-1805), Giuseppe Antonio Paganelli (1710-c.1763), Jean-Pierre Duport (1741-1818), Domingo Porretti (1709-1783), Francesco Paolo Supriano (1678-1753), Pablo Vidal (†1807), José Zayas (†1804) et anonyme (seconde moitié du XVIIIe siècle)

La Ritirata
Josetxu Obregón, violoncelle et direction

1 CD [durée totale : 57’14] Glossa GCD 923103 Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Domingo Porretti, Concerto en sol majeur : [I] Largo

2. Anonyme, seconde moitié du XVIIIe siècle : Adagio

3. Jean-Pierre Duport, Sonate en ré majeur : [III] Allegro

Illustrations complémentaires :

Peintre anonyme italien, Portrait de Luigi Boccherini, c.1764-67. Huile sur toile, 133,8 x 90,7 cm, Victoria, National Gallery

Frontispice des Six sonates pour violoncelle dédiées au duc d’Albe de Jean-Pierre Duport, 1773. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Josetxu Obregón est de Michal Novak, utilisée avec autorisation.

Le tour de 2014 en cinq disques

Jan Davidsz de Heem Nature morte aux livres

Jan Davidsz. de Heem (Utrecht, 1606-Anvers, 1683/84),
Nature morte aux livres, 1628
Huile sur bois, 31,2 x 40,2 cm, Paris, Fondation Custodia

Pour tourner définitivement la page de l’année 2014, je vous propose aujourd’hui un choix parfaitement subjectif de cinq disques (et une réédition) qui me semblent avoir constitué des temps forts des douze mois qui viennent de s’écouler. Tous ces enregistrements, outre leur qualité artistique élevée, présentent la caractéristique commune de ne pas s’être contentés de vivre sur des acquis et d’avoir exploré une voie personnelle en termes de répertoire comme d’attitude. Bien entendu, cette sélection ne rend pas compte de toutes mes écoutes de 2014 : quelques autres réalisations réussies sont encore sur ma table de travail et je me réserve la possibilité de leur faire une place dans les chroniques de 2015, puisqu’un des avantages de tenir un blog indépendant est justement de ne pas dépendre strictement de l’actualité.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerL’année 2014 a vu un certain nombre d’artistes ou d’ensembles faire leurs premiers pas devant les micros, certains plus brillamment que d’autres. Si l’interprétation des Pièces de clavecin en concerts de Rameau par Les Timbres (Flora) a rencontré la faveur méritée de la critique comme du public, si l’anthologie dédiée à Holborne par L’Achéron (Ricercar) s’est révélée pleine de savoureuses promesses, c’est le disque consacré à Sweelinck par Sébastien Wonner que je souhaite tout particulièrement distinguer, pour le courage qu’il a de proposer des œuvres finalement assez peu jouées au clavecin et pour la maîtrise dont il fait preuve à tout point de vue. Je résumais ainsi les choses dans ma chronique : « Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations. » Au moment où l’on tresse déjà des couronnes à certain jeune claveciniste qui, s’il est loin d’être sans qualités, a encore tout à prouver, il me semble plus que jamais nécessaire d’accorder à un musicien de la trempe de Sébastien Wonner toute l’attention que son travail, et non sa façon de communiquer à son sujet, mérite.

Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

1 CD K617 7247. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Fantasia (à 3, g2)

L’année écoulée a également été riche en belles réalisations dans le domaine des musiques médiévales. Parmi les enregistrements qui leur ont été dédiées, deux explorant des voies opposées et complémentaires ont tout particulièrement retenu mon attention.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesLe premier est un florilège de chansons d’Oswald von Wolkenstein signé par l’Ensemble Leones qui démontre de façon éblouissante combien il est possible, en ne faisant aucune concession sur le sérieux musicologique, de produire des projets aboutis, vivants et passionnants, qui rendent compte avec une pertinence proprement fascinante d’une figure haute en couleurs du Moyen Âge tardif : « À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. »

Oswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

1 CD Christophorus CHR 77379. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLe second est un projet un peu à part qui délaisse la tranquillité des cabinets d’étude pour aller vaguer par les chemins. La Camera delle Lacrime n’est pas, à proprement parler, un ensemble spécialisé dans le domaine médiéval ; il est, en revanche, particulièrement pointu dans l’exploration et la restitution des répertoires traditionnels et c’est de ce côté qu’il entraîne sa lecture du fameux Llibre Vermell de Montserrat : « L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. »

Llibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Ad mortem festinamus

Je souhaite achever ce rapide tour d’horizon des nouveautés marquantes de 2014 par deux publications qui, à mes yeux, apparaissent comme des confirmations.

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccLa première est celle de la place éminente qu’occupe, dans l’interprétation du répertoire italien de la fin de la Renaissance et du premier Baroque, La Compagnia del Madrigale. Après un époustouflant disque Marenzio, l’ensemble revient à Gesualdo, dont il avait déjà abordé l’univers avec un Sesto Libro di Madrigali d’anthologie, et livre une lecture proprement vertigineuse de ses Responsoria : « Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante. »

Carlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

La Compagnia del Madrigale

3 CD Glossa GCD 922803. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

2014-26-12 Etienne Moulinié Meslanges Correspondances Sébastien DaucéLa seconde est celle du courage de l’Ensemble Correspondances qui poursuit, avec une ténacité inspirée, sa défense et illustration de la musique sacrée du XVIIe siècle français. Après le succès tonitruant de son premier disque pour Harmonia Mundi consacré à Charpentier, Sébastien Daucé aurait pu se contenter d’exploiter ce filon ; tournant le dos à la facilité, le chef a préféré se concentrer sur un compositeur moins enregistré, Étienne Moulinié, livrant ce qui est sans doute sa meilleure réalisation à ce jour : « L’avantage procuré par la stabilité de l’effectif dirigé par Sébastien Daucé est plus que jamais perceptible dans ces pièces dont la dimension intimiste exige de grandes qualités de cohésion et d’écoute mutuelle ; elles sont patentes ici, et les musiciens, sans rien renier de leur individualité, vont tous dans la même direction, ce qui permet à leur prestation de gagner une densité et une force qui serait peut-être plus difficile à obtenir avec une troupe plus disparate. Il faut dire que cette dernière est menée par un chef qui a pris le temps de mûrir son projet et conduit ses troupes avec une intelligence et une sensibilité indéniables qui trouvent leur aboutissement dans une attention envers les mots tout à fait remarquable. »

Étienne Moulinié (1599-1676), Meslanges pour la Chapelle d’un Prince

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

1 CD Harmonia Mundi HMC 902194. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Veni sponsa mea, motet de la Vierge. A cinq

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furoreJe ne pouvais, enfin, pas passer sous silence la réédition des trois disques constituant le legs de l’ensemble Mala Punica pour le label Arcana, tant ces derniers, à la réécoute, n’ont pas pris la moindre ride et demeurent une source d’inspiration visiblement assez inépuisable pour les interprètes d’aujourd’hui : « Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. »

Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Réédition par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret de trois disques qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

Chair des Ténèbres. Les Responsoria de Gesualdo par La Compagnia del Madrigale

2014-26-12 Michelangelo Merisi Il Caravaggio Ecce Homo

Michelangelo Merisi, dit Il Caravaggio (Milan, 1573-Porto Ercole, 1610),
Ecce Homo, c.1605
Huile sur toile, 103 x 128 cm, Gênes, Palazzo Bianco

Au tout début de cette année 2014, rendant compte de l’enregistrement des Responsoria de Carlo Gesualdo dirigé par Philippe Herreweghe, je mentionnais, dans ma conclusion, que La Compagnia del Madrigale, dont les deux premiers disques pour Glossa ont été accueillis par des louanges unanimes, envisageait à son tour de proposer, toujours pour cet éditeur, sa vision de ce recueil si particulier. Je n’imaginais pas que le projet était aussi avancé et que, quelques semaines après avoir écrit ces lignes, j’en tiendrais le résultat dans mes mains.

Le soin que déploya Gesualdo pour faire éditer ses Répons de la semaine sainte dont tout porte à croire qu’ils étaient, du fait même de la singularité de leur écriture, destinés à n’être donnés que dans un cadre strictement privé, témoigne du prix qu’ils revêtaient à ses yeux. Sans prêter foi plus que de raison aux approches plus ou moins vaguement psychanalytiques du personnage et de sa biographie agitée de prince assassin, on peut néanmoins conjecturer que l’idée de faute pouvait trouver en lui un écho plus fort que chez certains autres, tout en ne perdant pas de vue que l’esprit de mortification et de repentir était, en ce début de XVIIe siècle, autrement plus aigu qu’aujourd’hui. On ne peut donc complètement exclure que ce recueil aux accents très personnels qui présente, au soir d’une vie, le plus vaste tour d’horizon possible des capacités créatrices de son auteur, tant dans le domaine de la polyphonie que dans celui du madrigal, soit une manière d’ex-voto aux fonctions expiatoires mais aussi commémoratives, la mise en musique de textes en latin lui conférant un caractère plus élevé que celles des poésies en langue vulgaire, aussi raffinées soient-elles, qui forment le terreau des madrigaux. 2014-26-12 Sisto Badalocchio La Mise au tombeauC’est cependant le langage de ces derniers avec ses chromatismes vertigineux, ses dissonances, ses retards, ses surprises mélodiques et harmoniques, qui féconde l’ensemble des Responsoria, et la lecture qu’en donne La Compagnia del Madrigale ne laisse aucun doute à ce sujet, d’autant que les musiciens ont très habilement glissé, entre chaque Nocturne, un madrigal spirituel emprunté soit à Gesualdo (Sparge la morte, seule contribution du compositeur au genre), soit à certains de ses talentueux contemporains, comme Giovanni de Macque, Luca Marenzio et surtout Luzzasco Luzzaschi, le seul modèle que le prince de Venosa se reconnaissait et dont la muse volontiers inquiète et sombre trouve ici un terrain idéal pour s’exprimer. Il me semble que le musicien, en liant aussi fortement ses Répons à l’univers profane des madrigaux, tout en ne remettant jamais en cause leur caractère sacré, symbolisé tant par l’usage du latin que de la polyphonie héritée de la Renaissance, suit exactement le même chemin que Le Caravage, qui n’hésitait pas à intégrer des éléments du quotidien parfois le plus trivial dans ses scènes religieuses et, ce faisant, les ennoblissait sans rien retrancher à leur caractère dérangeant comme, par exemple, dans la Mort de la Vierge (Paris, Musée du Louvre) ou la Madonne des pèlerins (Rome, Basilique Saint-Augustin). De la même façon que, dans ce dernier tableau, Le Caravage bouscula les codes de son époque en montrant, au premier plan, les pieds sales des paysans en prière, Gesualdo transfigure, en les faisant traverser par le souffle du sacré ressenti jusque dans la douleur la plus intime, l’élan des passions parfois les plus violentes qui font chavirer le cœur des Hommes.

Il est, bien entendu, tentant de comparer la lecture de La Compagnia del Madrigale avec celle de Philippe Herreweghe, tant la proximité de leur date de parution semble inciter à pareille confrontation. De fait, l’optique que chacune d’elle adopte est tellement différente qu’elle rend l’exercice malaisé, à moins d’émettre des avis à l’emporte-pièce. Le chef belge lit, en effet, les Responsoria comme une œuvre dans laquelle la polyphonie la plus raffinée prime sur l’expressivité marquée héritée du madrigal qu’il ne nie néanmoins pas, tandis que les Italiens adoptent une attitude presque rigoureusement inverse, en revendiquant une approche vigoureusement madrigalesque, ce qui ne veut pas dire qu’ils négligent pour autant le rendu polyphonique, ce que démontrent avec brio leur Benedictus, leur Miserere ainsi que le psaume et le motet donnés en complément. 2014-26-12 La Compagnia del MadrigaleMais là où les nouveaux venus vont, à mon sens, plus loin que leur illustre aîné dans la compréhension et la restitution des œuvres, c’est qu’ils parviennent justement, en faisant en sorte que ces deux univers dialoguent et se nourrissent mutuellement, à une lecture plus contrastée, plus riche, plus habitée, qui exalte comme nulle autre les accents puissamment doloristes de ce recueil. Herreweghe donnait une magistrale leçon d’architecture, La Compagnia del Madrigale fait une éblouissante démonstration de peinture, usant de façon assez époustouflante de moyens vocaux il est vrai assez superlatifs – combien d’ensembles explorant le même répertoire peuvent-ils aujourd’hui se targuer d’être composés de membres possédant à la fois une parfaite connaissance de ses exigences tout en offrant autant de sensualité, de fluidité, de netteté dans les attaques et dans la conduite du chant ? – pour faire un sort à chaque mot et le faire apparaître dans tout son éclat, qu’il soit lumineux ou terrible. Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante.

À la lumière de ces qualités mais sans renier, pour autant, ce que j’ai pu dire de celle de Philippe Herreweghe, il va sans dire que je vous recommande tout particulièrement cette nouvelle version des Responsoria de Gesualdo qui a de fortes chances, à mon avis, de trôner en tête de la discographie pour quelques longues années, car je ne vois personne, aujourd’hui, qui puisse rivaliser avec ce que propose la Compagnia del Madrigale. On apprend, sur le site de l’ensemble, que son prochain enregistrement est prévu à la fin du mois de septembre 2014 ; est-il besoin de préciser que l’on brûle d’en savoir plus à son sujet et de le découvrir ?

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccCarlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia, Sparge la morte, madrigal spirituel, In te Domine speravi, psaume, Ne reminiscaris Domine, motet, madrigaux spirituels de Giovanni de Macque (c.1548/50-1614), Luzzasco Luzzaschi (c.1545-1607), Luca Marenzio (c.1553/54-1599), Pietro Vinci (c.1525-après 1584)

La Compagnia del Madrigale

Wunderkammern - Incontournable3 CD [58’30, 64’20 & 63’20] Glossa GCD 922803. Incontournable. Ce triple disque peut être acheté chez votre disquaire ou sur le site de l’éditeur (sans frais de port) en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Tristis est anima mea (Jeudi saint, Ier Nocturne)

2. Tenebræ factæ sunt (Vendredi saint, IIe Nocturne)

3. Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

 

Illustrations complémentaires :

Sisto Badalocchio (Parme, 1585-c.1647), La mise au tombeau, c.1607. Huile sur toile, 47,6 x 38,4 cm, Londres, Dulwich Picture Gallery

La photographie de La Compagnia del Madrigale est de Simone Bartoli.

© 2017 Wunderkammern

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