Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Henry Purcell

L’heur d’été (IX). Since in vain par Caroline Huynh Van Xuan

Pieter Gerritsz van Roestraten (Haarlem, c.1631 – Londres, 1700),
Vanité, dernier quart du XVIIe siècle
Huile sur toile, 76,2 x 63,8 cm, Royal Collection Trust
© Her Majesty Queen Elizabeth II

 

Le ground, cette élaboration sur une basse obstinée capable de s’évader vers les voix supérieures, est si emblématique de la musique anglaise que l’idée de construire un récital auquel il servirait de fil conducteur tombe pour ainsi dire sous le sens, et elle est d’autant plus excellente qu’elle permet à l’auditeur de se promener au travers d’environ trois quarts de siècle qui marquèrent durablement le paysage artistique britannique.

Lorsque Giovanni Battista Draghi, le plus ancien compositeur présent dans ce récital, arriva en Angleterre, plus de vingt années restaient encore à s’écouler avant que le plus jeune, Francesco Geminiani, vienne au monde. Deux Italiens, comme le signe évident de la pénétration de la musique ultramontaine en terres d’Albion qui n’était certes pas un fait nouveau – les Ferrabosco, par exemple, officièrent à la cour d’Elizabeth I dès les années 1560 – mais connut un surcroît de vigueur à partir de la Restauration. Charles II, réinstallé sur le trône en 1660 après un long séjour à la cour de France en avait rapporté un goût affirmé pour la manière française qu’il tenta d’imposer quitte à froisser les susceptibilités locales, mais le maître de sa Chapelle royale, Henry Cooke (c.1615-1672), était, lui, un farouche partisan et pratiquant du style italien, unanimement reconnu comme tel par ses contemporains ; en dépit d’aptitudes pour la composition relativement limitées, son influence sur la génération qu’il contribua à former – celle de Pelham Humfrey, un des maîtres de Henry Purcell, et de John Blow pour ne citer que les deux noms les plus célèbres – fut considérable. Ainsi ces deux greffons entés sur une souche autochtone dont il ne faut certainement pas sous-estimer la vigueur – il reviendra à Purcell de réaliser une alchimie miraculeusement aboutie entre ces trois grandes sèves – permirent non seulement à la musique anglaise d’éployer plus amplement sa ramure en connaissant un développement luxuriant mais également d’offrir un breuil accueillant pour maints compositeurs étrangers, Händel en tête.

Les « grands noms », qu’il est inutile de présenter, tiennent leur rang dans ce récital qui a même la très bonne idée d’intégrer l’aria « Here the Deities approve » extraite de l’ode Welcome to all the pleasures de Purcell chantée avec le raffinement qu’on lui connaît par le contre-ténor Paulin Bündgen, mais au côté de quelques anonymes non dénués de talent – on aurait aimé que les vicissitudes de l’histoire n’engloutissent pas l’identité des auteurs des séduisants Allemande et Since in vain – se rencontrent également quelques visages moins familiers, tels William Croft (1678-1727), élève et protégé de Blow, compositeur sérieux qui fit entrer le verse anthem dans une nouvelle ère, John Eccles (c.1668-1735), dont les songs sont d’une telle inventivité qu’elles égalent celles du grand Henry, Francis Forcer (1649-1705) qui montra un louable souci de mettre une large partie de sa musique à la portée des amateurs, ou encore John Weldon (1676-1736), dont la carrière pourtant commencée sous les meilleurs auspices peina ensuite à se maintenir à un niveau égal. On trouve également, en guise d’apostille à ce voyage, un ground sur Moon over Bourbon Street, l’avant-dernière chanson de la face B de The Dream of the blue Turtles, le premier et excellent album solo de Gordon Matthew Thomas Sumner, un musicien anglais né en 1951 et plus connu sous le nom de Sting ; cet épilogue inattendu est doublement pertinent, car il montre l’actualité toujours bien réelle du ground tout en soulignant qu’outre-Manche, la cohabitation entre musiques « savante » et « populaire » va largement plus de soi que chez nous ; cette adaptation est, en tout cas, fort réussie et fera s’étouffer les Beckmesser d’une certaine bien-pensance culturelle.

La claveciniste Caroline Huynh Van Xuan signe ici un premier disque tout à fait prometteur dont un des grands mérites, signe d’une pensée cohérente et aboutie, est de parvenir à conserver une grande unité de ton en dépit du fractionnement inhérent à un programme qui aligne vingt-huit pièces de durée inégale – certaines n’atteignent pas la minute quand d’autres frôlent les dix – et d’esthétique contrastée. Le jeu très articulé de la musicienne ne fera sans doute pas l’unanimité, mais la clarté qu’il implique permet cependant d’entendre avec une parfaite acuité comment chaque pièce exploite au mieux les possibilités offertes par le ground ; en outre, cette approche très droite doublée d’une toujours très grande précision dans le rendu des rythmes et des nuances n’est ici pas synonyme de sécheresse ou de raideur, comme le démontre l’interprétation des pages les plus expressives, mais bien le fruit d’une volonté de décantation émotionnelle qui me semble tout à fait recevable compte tenu du contexte de la création des œuvres et de leur destination. Avec beaucoup de finesse et d’élégance, mais sans préciosité superflue, ce récital passionnant pour les découvertes qu’il permet et composé avec autant de soin que de goût sait relancer sans cesse l’intérêt de l’auditeur en variant habilement les humeurs et les climats. Aidée par une prise de son qui joue la carte de l’intimisme, l’interprète s’y entend pour recréer l’atmosphère attentive d’un salon de connaisseurs où il est permis de goûter une musique qui, pour être inventive, n’a nul besoin de forcer ses effets pour séduire. En ce sens le Since in vain de Caroline Huynh Van Xuan, sans effet d’estrade mais sachant satisfaire et l’esprit, et le cœur est un projet mûri et abouti, et l’on guettera avec beaucoup d’intérêt les futurs projets d’une artiste pétrie d’aussi évidentes qualités.

Since in vain — underground(s), le ground dans la musique anglaise pour clavecin aux XVIIe et XVIIIe siècles

Caroline Huynh Van Xuan, clavecin Zuckerman d’après Blanchet et Taskin
Paulin Bündgen, contre-ténor (Purcell Z.339/3)

1 CD [durée totale : 67’55] Muso MU-016. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. John Eccles (c.1668-1735), Ground

2. Anonyme, Since in vain

3. Francesco Geminiani (1687-1762), Affetuoso

4. Francis Forcer (c.1649-1705), Chaconne

Les blés moissonnés. Henry Purcell et Jeremiah Clarke par Le Poème Harmonique

Nicolaes Pietersz. Berchem (Haarlem, 1620 – Amsterdam, 1683),
Allégorie de l’été, c.1680
Huile sur toile, 94 x 88 cm, La Haye, Mauritshuis

 

La mort de Henry Purcell, le 21 novembre 1695, survenue comme une tempête inattendue faisant planer sur la moisson du bel été que l’Angleterre musicale vivait en grande partie grâce à lui la menace d’un anéantissement, causa une immense stupeur dont atteste le volume d’œuvres composées à cette occasion, dont nombre sont parvenues jusqu’à nous, la plus célèbre étant sans doute l’Ode « Mark how the lark and linnet sing » venue sous la plume de John Blow sur un texte de John Dryden, le librettiste de King Arthur.

On ignore tout de Jeremiah Clarke, musicien mort à l’âge d’environ 33 ans dans des circonstances tragiques, avant 1685, date à laquelle son nom fait surface en sa qualité de membre du chœur de la Chapelle Royale ; on estime qu’il avait alors une dizaine d’années, ce que semble confirmer la mention « ancien enfant (du chœur) » qui est faite à son propos en 1692, lorsque, sa voix ayant mué, il obtint le poste d’organiste de Winchester College qu’il conserva au moins jusqu’à la fin de l’année 1695, puisqu’il disparut des registres l’année suivante et qu’une note de William Croft sur le manuscrit de l’Ode « Come, come along for a dance and a song » que Clarke composa à l’occasion de la mort de Purcell indique qu’elle le fut alors qu’il était titulaire de cette tribune. La même précieuse source précise que l’œuvre « fut représentée sur la scène du théâtre de Drury Lane », ce qui signifie que sa forme d’opéra miniature correspond bien à la réalité de sa destination ; de tous les hommages dédiés à la mémoire de Purcell, il est en effet le seul à présenter un caractère véritablement dramatique, ceux de Henry Hall et de John Blow, bien que confiés à des personnages, n’excédant pas les effectifs et le caractère de cantates de chambre. Chez Clarke, trompettes, timbales, hautbois, basson, flûtes à bec, cordes et chœur sont convoqués en plus des trois solistes (soprano, ténor et basse), ce qui confère une toute autre ampleur à une partition dont l’allant et le travail sur le coloris font relativiser les quelques défauts de facture inhérents à une page de jeunesse. Le mince argument de caractère pastoral de cet acte semble tout droit inspiré de l’Orfeo de Monteverdi, une référence qui ne doit certainement rien au hasard puisque Purcell était considéré comme l’Orpheus britannicus : les réjouissances qui battent leur plein durant la fête des bergers sont brutalement interrompues par l’annonce de la mort non d’Eurydice mais de Stréphon, personnification du compositeur, qui fait instantanément basculer l’atmosphère du côté de la déploration et de la désolation, traduite musicalement par la mise en valeur de certains mots (« no more », « never », « alas », « sad »), des dissonances et le recours à une tonalité mineure, comme dans Mr Purcell’s Farewell, pendant funèbre du Mr Clarke’s Cebell joué juste avant l’annonce du dramatique événement.

Les deux œuvres bien connues de Purcell proposées en complément permettent d’explorer des facettes opposées de son inspiration. L’Ode « Welcome to all the pleasures » a été composée pour la sainte Cécile 1683, année de la création d’une organisation nommée Musical Society qui devait par la suite faire ponctuellement appel au musicien pour la célébration annuelle de sa patronne. Tout comme l’ode d’hommage de Clarke, cette première contribution n’est pas sans faiblesse, notamment en termes d’équilibre global, mais elle offre un mélange séduisant de pompe de circonstance dans les chœurs et d’élégance dans les airs pour solistes dont le célèbre « Here the Deities approve », précieuse élaboration sur basse obstinée pour voix d’alto ; notons également que cette page d’apparat s’achève pour ainsi dire sur un murmure, ce qui détonne quelque peu au regard des lois du genre. Encore plus célèbres au point d’en être devenues presque emblématiques sont les pièces que l’on pensait avoir été composées par Purcell pour les funérailles de la reine Mary II en mars 1695, tradition démentie par les recherches récentes ayant démontré que les œuvres interprétées lors de cette cérémonie étaient majoritairement de Thomas Morley et que l’action de Purcell s’était limitée à écrire une marche funèbre, une canzona italianisante et à réarranger son Thou knowest, Lord, un texte que son aîné n’avait pas mis en musique. On ignore donc les circonstances exactes dans lesquelles ses Funeral Sentences virent le jour, sans doute vers 1680-1682, mais Purcell y fait montre d’une indiscutable inventivité ; elles sont organisées en trois sections contrastantes, la première, Man that is born of a woman, économe et d’une texture assez resserrée, préparant le feu sombre d’In the midst of life, avec ses lignes vocales flottantes et ses chromatismes implacables illustrant le caractère transitoire de la vie humaine, puis l’imploration finale de Thou knowest, Lord, the secrets of our hearts, douloureuse au départ mais gagnant en confiance à mesure qu’elle se déploie en amenant une conclusion dans une atmosphère de douce résignation empreinte de sérénité diffuse.

Même s’il a pu montrer par le passé certaines affinités avec le répertoire britannique, on n’imaginait pas forcément que le Poème Harmonique, plutôt habitué ces derniers temps à tracer son chemin sous les ors du Grand Siècle, y reviendrait au disque. En dépit de quelques regrettables approximations s’agissant d’un ensemble historiquement généralement bien informé, comme l’association des Funeral Sentences et de la pompe funèbre de la reine Mary (je renvoie le lecteur, à ce propos, au superbe enregistrement de Vox Luminis, English royal funeral music, publié en 2013 chez Ricercar), et de quelques choix malheureux, ainsi la scission en deux parties d’In the midst of life ou la distribution d’un contre-ténor au chant assez pâle et vibré dans Welcome to all the pleasures, cette réalisation possède néanmoins un charme persistant qui la fait retrouver avec plaisir écoute après écoute. Les trois autres solistes y démontrent d’évidentes qualités, autorité et clarté pour Katherine Watson, souplesse et théâtralité pour Jeffrey Thompson, densité sans lourdeur pour Geoffroy Buffière, mises au service d’une belle énergie pour défendre leur partie mais également dans les ensembles. Fidèle à leur réputation d’excellence, les Cris de Paris livrent une prestation conjuguant allant et discipline et se montrent aussi à l’aise dans la solennité que dans le murmure. En grande formation instrumentale, Le Poème Harmonique se révèle parfaitement maître de son art, soignant les lignes et les dynamiques sans négliger de varier les couleurs avec beaucoup de pertinence ; le continuo est, comme toujours avec lui, impeccablement tenu. Dirigeant ces forces avec l’intelligence et le souci de l’esthétique qu’on lui connaît, Vincent Dumestre livre une vision soigneusement équilibrée de ces partitions, mêlant à leur caractère insulaire de séduisantes touches italiennes et françaises fort bien venues qui rappellent que l’Angleterre, tout en poursuivant en ce dernier quart du XVIIe siècle la constitution d’un style idiomatique, demeurait plus que jamais ouverte aux innovations continentales.

Voici donc un disque globalement réussi, dont un des mérites est de proposer une œuvre très peu fréquentée, l’Ode de Clarke n’ayant connu jusqu’ici, sauf erreur de ma part, qu’une seule version, d’ailleurs supprimée du catalogue d’Hyperion, que tout amateur de musique baroque anglaise dégustera avec plaisir, en regrettant sans doute un peu que la Faucheuse se soit intéressée trop prématurément aux deux talentueux compositeurs qu’il rassemble.

Henry Purcell (1659-1695), Man that is born of a woman Z. 27 , In the midst of life Z. 17a, Thou knowest, Lord, the secrets of our hearts Z. 58c (Funeral sentences), The Queen’s funeral march & Canzona Z. 860, Welcome to all the pleasures Z. 339, Jeremiah Clarke (c.1674-1707), Ode on the death of Henry Purcell

Katherine Watson, soprano
Nicholas Tamagna, contre-ténor
Jeffrey Thompson, ténor
Geoffroy Buffière, basse
Les Cris de Paris
Le Poème Harmonique
Vincent Dumestre, direction

1 CD [durée totale : 55’46] Alpha classics 285. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Purcell, The Queen funeral march Z. 860

2. Purcell, Ode Z. 339 : « Beauty, thou scene of love »

3. Clarke, Ode : « Hold, shepherds, hold ! »

4. Purcell, Thou knowest, Lord Z. 58c

L’éternel retour. Chaconnes & Passacailles par Marie Leonhardt

Nicolas Poussin Danse sur la musique du Temps

Nicolas Poussin (Les Andelys, 1594 – Rome, 1665),
Danse sur la musique du Temps, c.1634-1636
Huile sur toile, 82,5 x 104 cm, Londres, Wallace Collection

 

C’était en 1998, vous en souvenez-vous ? Un bel automne comme celui-ci où nous tenions dans notre main un ciel embrasé par le couchant du Lorrain élégamment cerné de noir. Les noms qui l’entouraient étaient pleins d’un charme mystérieux, Bellerofonte Castaldi, Le Poème Harmonique, Alpha. On avait inséré le disque dans la platine et le choc avait été intense, tant d’ailleurs que son onde ne s’est pas dissipée après dix-sept années. Vinrent ensuite nombre d’autres bonheurs pour lesquels on éprouve toujours aujourd’hui de la reconnaissance envers Jean-Paul Combet, l’éloquence d’une Conversation, les arabesques d’Hélène Schmitt, l’érudition de Dædalus, la fougue de Café Zimmermann, les rêves de Sophie Watillon, l’alacrité des Lunaisiens, la ferveur de Diabolus in Musica, le brio d’une joyeuse assemblée de clavecinistes au cœur de laquelle, primus inter pares, trônait Gustav Leonhardt. Alpha a révélé ou exalté tant de talents que l’on pourrait passer des heures à les énumérer ; pour ma part, il me suffit de compter les alpha blancs sur fond noir qui ornent le dos des disques alignés sur mes étagères pour mesurer tout ce que je dois à ce label. En 2010, au numéro 167, Jean-Paul Combet prenait congé, laissant à d’autres mains le soin de tenir la barre du navire qu’il avait fait voguer, sur des flots que la conjoncture rendait à mesure de moins en moins sûrs, vers tant d’horizons divers, souvent exaltants, quelquefois décevants, toujours exigeants.

Cinq années ont passé, le temps de reprendre confiance et courage, et voici que nous arrive le premier disque de L’Autre Monde, cette terre neuve et encore incertaine au-delà de l’océan que l’on a traversé. De façon tout à fait symbolique, ce qui semble appelé à devenir une nouvelle collection s’ouvre par un hommage aux Leonhardt au travers de la discrète figure de Marie, violoniste et épouse de Gustav. Anne Vallayer-Coster Portrait d'une violonisteDans le bref texte liminaire qu’il signe, Jean-Paul Combet, avec une pudeur très émouvante, évoque sa dernière visite au claveciniste, une quinzaine de jours avant sa mort, et le conseil qu’il lui prodigua alors de continuer à faire des disques parce que « les humains ont besoin de tenir quelque chose entre leurs mains. » On est heureux que l’éditeur ait écouté cette recommandation et nous permette aujourd’hui de pouvoir tenir entre nos mains cet objet qu’orne un détail des frontons des demeures s’élevant au bord du Herengracht d’Amsterdam peintes par le védutiste méditatif Jan van der Heyden, parmi lesquelles la Maison Bartolotti où habita longtemps le couple de musiciens. Comme on pouvait l’imaginer, le travail éditorial a été soigné et les deux textes d’accompagnement sont passionnants et nourrissants. Le portrait de Marie Leonhardt brossé avec autant de tendresse que de précision, de science mais aussi d’humour, par Gaëtan Naulleau est assez éblouissant et on y apprend beaucoup non seulement sur l’artiste mais également sur les décennies durant lesquelles elle fut un artisan discret mais important de la révolution qui devait bousculer les codes de l’interprétation du répertoire baroque et se répandre largement hors des cénacles d’initiés grâce, entre autres, à la diffusion alors exponentielle du microsillon — qu’il me soit permis de suggérer à l’auteur de s’atteler à l’ouvrage relatif à cette glorieuse période d’explorations que la lecture de sa notice nous fait à présent espérer. Tout aussi éclairantes sont les réflexions sur l’art de la chaconne et de la passacaille livrées par Jean-Paul Combet qui nous font comprendre à quel point un programme que l’on pourrait trouver, de prime abord, un rien convenu nous replace en réalité au cœur même de l’esthétique sans cesse mouvante du baroque, en ce qu’il met à l’honneur des formes foncièrement ambiguës puisque offrant l’illusion de la stabilité par la structure répétitive de leur basse, immuabilité sans cesse démentie par les variations permanentes affectant leurs couplets : il y a toujours, dans ces danses échappées des rues pour gagner leur ennoblissement dans les salons, des éléments dont on guette attentivement le retour mais qui ne reviennent jamais, constituant autant de portes ouvertes sur une nostalgie subtile mais également la marque de l’inachèvement de pièces qui nous semblent pourtant closes.

Le programme enregistré en 1990 et 1991 par Marie Leonhardt et l’Ensemble baroque de Mateus, son orchestre à cordes composé d’amis et d’élèves réunis à la faveur des académies estivales organisées dans le palais de cette ville du Portugal, rappelle à quel point chaconnes et passacailles furent universelles aux XVIIe et XVIIIe siècles, pratiquées dans toute l’Europe – si cette anthologie fait la part belle à l’Italie et aux terres d’Empire, elle n’oublie ni l’Angleterre (Purcell), ni la France (Denis Gaultier), ni l’Espagne (Martin y Coll) – et dans les registres profane comme sacré. Autant le le dire tout net, la lecture que proposent les musiciens (on sourit, en parcourant la distribution, de lire des noms qui ont fait leur chemin depuis, Florian Deuter, Andrew Manze, David Watkin, Fred Jacobs ou Richard Egarr) déconcertera probablement les amateurs du « baroque convulsif » qui fit fureur durant la décennie 1990 (Europa Galante, Il Giardino Armonico, Ensemble Matheus, entre autres) et qui a terriblement mal vieilli. Si l’on n’avait pas peur que l’adjectif soit pris en mauvaise part, on serait tenté de dire que la vision de l’Ensemble baroque de Mateus est profondément classique, au sens où elle recherche l’équilibre et l’harmonie des proportions, et où elle préfère s’inscrire dans une sereine continuité plutôt que se soumettre aux modes tapageuses. Ne croyez cependant pas que ceci se traduise par une approche circonspecte ou tiède ; une pulsation ferme sous-tend le discours auquel des contrastes et des nuances Marie Leonhardt en 1978soigneusement dosés apportent toute l’animation souhaitable, comme les jeux savamment maîtrisés d’une lumière à la fois intériorisée et atmosphérique donnent vie aux scènes de Rembrandt ou du Lorrain. Et quel régal également d’entendre ces instrumentistes qui, parce qu’ils sont tout au plaisir de jouer ensemble sans chercher à démontrer ou à gagner quoi que ce soit, laissent la musique s’épanouir et respirer librement, guidée mais jamais contrainte par la direction que lui donne Marie Leonhardt. Certes, vous débusquerez sans doute, ici ou là, quelques menus décalages ou une intonation qui, un bref instant, se révèle hésitante, mais vous ne trouverez aucune intention qui ne soit juste, aucune phrase qui ne soit pensée, aucun accent qui soit déplacé. En complément de programme, nous est offert un enregistrement de 2003, destiné à l’origine à un cercle privé, de la Chaconne de la Partita BWV 1004 de Johann Sebastian Bach ; on ne peut qu’être reconnaissant que cette lecture soit aujourd’hui accessible à tous, tant elle est magistrale et je la range, pour ma part, parmi les plus accomplies qu’il m’ait été donné d’écouter. Tout est là, le rebond de la danse et l’élévation spirituelle, la sûreté du trait et l’abandon à l’émotion, l’architecture et la poésie, l’ampleur et l’intimisme au service d’un son et d’un souffle qui laissent, plus qu’admiratif, bouleversé, comme tout moment de grâce où quelque chose se lève en nous dévoilant une dimension insoupçonnée.

Cette ultime envolée justifierait à elle seule l’acquisition du disque, mais tout ce qui la précède vaut également qu’on la recommande chaleureusement. Il faut thésauriser et prendre le temps de méditer cet enregistrement qui témoigne d’un art qui a tendance à s’effacer de plus en plus devant l’exigence d’immédiateté et de rentabilité qui prévaut aujourd’hui. Bien sûr, le côtoyer peut rendre nostalgique de ce qui apparaît de plus en plus, avec le recul, comme un âge d’or révolu, mais on peut également y puiser l’énergie pour avancer en se réinventant, comme L’Autre Monde, comme les chaconnes et les passacailles. Et si tout recommençait ?

Chaconnes & Passacailles Marie LeonhardtChaconnes & Passacailles, œuvres de Henry Purcell (1659-1695), Biagio Marini (c.1587-1663), Denis Gaultier (1603-1672), Maurizio Cazzati (c.1620-1677), Antonio Martin y Coll (c.1669-c.1734), Heinrich Ignaz Franz von Biber (1644-1704), Antonio Caldara (1670-1736), Johann Caspar Ferdinand Fischer (c.1670-1746) et Johann Sebastian Bach (1685-1750).

Ensemble baroque de Mateus
Marie Leonhardt, violon & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 76’55] L’Autre Monde LAM1. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Biagio Marini, Balletto secundo (Sonate da chiesa e da camera, 1655)
Entrata graveBalletto allegroGagliardaCorrenteRetirata

2. Heinrich Ignaz Franz von Biber, Partia III (Mensa sonora, 1680)
GagliardaSarabandaAriaCiaconaSonatina

Illustrations complémentaires :

Anne Vallayer-Coster (Paris, 1744 – 1818), Portrait d’une violoniste, 1773. Huile sur toile, 116 x 96 cm, Stockholm, National Museum

Marie Leonhardt en 1978 © collection personnelle de l’artiste

Le feu sacré. Devotional songs & anthems pour trois voix d’hommes de Henry Purcell par La Rêveuse

Godfried Schalcken Vieil homme lisant à la bougie

Godfried Schalcken (Made, 1643 – La Haye, 1706),
Vieil homme lisant à la bougie, c.1700-06 ?
Huile sur toile, 58 x 47 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Pour ceux qui suivent son travail depuis un certain nombre d’années, retrouver La Rêveuse dans un programme dédié à Henry Purcell aura quelque chose de l’ordre de l’évidence, tant ce compositeur semble jouer pour l’ensemble le rôle d’une divinité tutélaire. Ne partageait-il pas, en effet, l’affiche de son tout premier disque aux côtés de Matthew Locke (The theater of musick, K617, 2006) avant de régner entièrement sur le second (Cease, anxious World, Mirare, 2008) qui a d’ailleurs, malgré quelques approximations de jeunesse, plutôt bien vieilli et sera réédité dans le courant de cet automne au sein d’un coffret triple ? Fidèle à la ligne qui rend leur travail aussi intéressant qu’attachant, les musiciens se sont attachés, dans le cadre de ce nouveau projet, à sélectionner des pièces pour voix d’hommes peu souvent visitées au sein de la vaste production sacrée de l’Orpheus britannicus dont l’intégrale enregistrée par Robert King pour Hyperion ne remplit pas moins de onze volumes.

Lorsque Purcell mourut à Westminster le 21 novembre 1695, Godfried Schalcken, qui avait fait l’essentiel de sa carrière dans ses Pays-Bas natals, séjournait à Londres depuis trois ans. Son mauvais caractère ne lui permit pas, contrairement à d’autres étrangers, de s’imposer dans la capitale anglaise et d’y faire carrière, mais on peut gager qu’il ne manqua pas d’y entendre des œuvres du musicien. L’écoute de l’anthologie de La Rêveuse m’a instantanément fait songer aux scènes ténébristes aux sujets tour à tour légers ou sérieux dont cet élève de Gerrit Dou s’était fait une spécialité, comme le montre le portrait qu’il fit, sans doute durant son séjour outre-Manche, de Guillaume d’Orange qui devint, en 1689, roi d’Angleterre sous le nom de Guillaume III. Qu’elle prenne la forme d’une devotional song ou d’une anthem, la musique de Purcell jaillit ici du cœur des ténèbres qu’elle va, à la façon d’une bougie, éclairer, réchauffer, transfigurer, sans que la précarité de sa bienfaisante lumière soit pour autant oublié — la chandelle dont la lueur s’amenuise ou s’éteint fait partie des symboles de prédilection des peintres, au moins depuis les Époux Arnolfini de Jan Van Eyck, pour signifier la caducité de l’existence.

La majorité des pièces composant ce programme remonte au début des années 1680, à l’exception des plus tardives With sick and famish’d eyes (Z200) et Blessed is he that considereth the poor (Z7) toutes deux datables de 1688 ; on ignore tout, en revanche, de leur destination et si leurs effectifs réduits semblent plaider en faveur d’un usage domestique, le cisèlement et l’exigence des parties vocales demandent des interprètes très exercés tant du point de vue technique qu’expressif. Ce n’est pas le moindre des talents de Purcell d’ouvrir, dans un cadre apparemment restreint, un horizon de possibilités musicales d’une variété telle qu’on la croirait infinie. En dépit de percées plus lumineuses, comme l’exultation du Gloria sur lequel s’achève Blessed is he that considereth the poor, la vigueur d’I was glad (Z19) ou l’élan de confiance qui baigne Since God so tender a regard (Z143), ce sont toutes les nuances de l’imploration, du doute, de l’affliction et même du désespoir qu’explore le compositeur en exaltant les affects portés par des textes que l’on devine minutieusement choisis – on ne rappellera jamais assez la sensibilité peu commune de Purcell aux possibilités offertes par la plasticité de la langue anglaise – en usant de tous les moyens rhétoriques à sa disposition, de la dissonance la plus acérée au plus absolu silence (les extraordinaires O, I’m sick of life et With sick and famish’d eyes en offrent des exemples absolument saisissants). Déployant toutes les ressources de son art, un ground dans Since God so tender a regard, l’écriture d’une ligne pour la basse indépendante de celle du continuo afin d’obtenir une structure à quatre parties comme, entre autres, dans Hear me, O Lord, the great support (Z133) ou Plung’d in the confines of despair (Z142), et ainsi une plus grande sensation d’ampleur, une distribution de chaque voix pensée pour assurer variété et couleurs et, surtout, une tension dramatique de tous les instants dosée avec une efficacité souvent sidérante, Purcell nous entraîne dans un univers où le verbe se fait chair palpitante de la musique pour mieux toucher l’auditeur au cœur et le conduire à faire sien le message de la Parole. Notons, pour finir, que La Rêveuse a fort judicieusement choisi, pour ponctuer ce programme très dense, trois pièces de Godfrey Finger, un compositeur morave actif à Londres de 1687 à 1701 auquel on espère voir un jour l’ensemble, qui s’est déjà penché sur lui par le passé, dédier un enregistrement monographique tant ce que l’on en découvre ici est une nouvelle fois de très belle facture.

Je me suis replongé, afin de tenter de rendre compte au mieux de la réalisation proposée par les musiciens réunis autour de Florence Bolton et Benjamin Perrot, dans le coffret enregistré sous la direction de Robert King pour Hyperion entre 1991 et 1994. La comparaison s’est révélée plutôt cruelle pour le chef anglais ; certes, son interprétation est, comme toujours avec lui, très probe et soignée, avec l’avantage d’une distribution entièrement anglophone, mais on découvre, à l’écoute de la proposition de La Rêveuse, qu’il lui manque ces choses essentielles que sont le relief et la vie. Je demeure assez stupéfait, s’agissant d’un ensemble dont je suis le travail depuis son excellent florilège dédié à Buxtehude et Reincken (2008), par la capacité de La Rêveuse à se réinventer sans cesse sans jamais se reposer sur des acquis ou, pire, des certitudes. Je gage que son Purcell ne sera pas du goût de ceux qui ont coutume de l’entendre de la façon volontiers sage et polie dont on le présente souvent. Ici, en effet, on rencontre bel et bien l’œuvre d’un compositeur dont le propos est « d’émouvoir les passions » et qui emploie tous les moyens pour les faire naître chez l’auditeur, un défi qui a été parfaitement compris par les musiciens qui le relèvent avec un brio confondant. Les trois chanteurs sont excellents, car non seulement ils affrontent vaillamment les difficultés techniques des partitions, mais ils investissent ces dernières avec une implication totale qui n’empêche pas pour autant leur approche d’être nuancée et raffinée. La Rêveuse Projet Purcell 2014 © Nathaniel BaruchGeoffroy Buffière est une basse à la fois solide et souple et le ténor Marc Mauillon séduit par l’élégance, la clarté et l’éloquence qu’on lui connaît ; c’est néanmoins à Jeffrey Thompson que j’accorde la palme tant sa théâtralité naturelle s’exprime ici à son meilleur. Canalisée avec beaucoup d’art et enflammée par le désir de laisser parler les émotions, chacune de ses interventions fait mouche et atteint même une sorte d’absolue évidence dans un With sick and famish’d eyes d’anthologie d’une intensité parfois suffocante qui saisit à la gorge et justifierait à lui seul l’acquisition du disque. Du côté des instrumentistes, on se situe au même niveau de qualité et si la finesse attentive de Benjamin Perrot et le lyrisme sans débordements de Florence Bolton forment toujours le même remarquable duo, il faut également saluer le travail de haute tenue effectué par Pierre Gallon au clavecin et à l’orgue, à la fois discret et substantiel. Unies dans un véritable projet commun, ces brillantes individualités servent la musique de Purcell sans l’affadir, en y mettant autant d’instinct que d’intelligence et leur lecture, servie par une prise de son aérée et claire qui permet d’en goûter pleinement les détails, marque une étape importante dans l’interprétation de ce répertoire — essayez de revenir à des versions « façon King » après l’écoute de celle-ci et vous comprendrez ce que je veux dire.

Si prendre des risques n’est pas toujours payant, La Rêveuse prouve avec ce disque que lorsque ceux-ci sont négociés avec volonté, lucidité, humilité et enthousiasme, ils peuvent aboutir à d’indiscutables réussites qui renouvellent le regard que l’on porte sur un compositeur que l’on croyait jusqu’ici bien connaître. Puissiez-vous avoir à votre tour l’envie de vous plonger dans ce Purcell singulier et superbement défendu qui m’a fait revenir à l’esprit ce vers du Chantecler d’Edmond Rostand : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière. »

Henry Purcell Devotional Songs & Anthems La RêveuseHenry Purcell (1659-1695), Devotional songs & anthems pour trois voix d’hommes, Godfrey Finger (c.1660-1730) Sonata quarta en ré mineur, Divisions en sol majeur et sol mineur

La Rêveuse
Jeffrey Thompson & Marc Mauillon, ténors
Geoffroy Buffière, basse
Pierre Gallon, clavecin & orgue
Benjamin Perrot, théorbe & direction
Florence Bolton, basse de viole & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée : 70’03] Mirare MIR 283. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Godfrey Finger : Sonata quarta : [I] Adagio

2. Henry Purcell : Since God so tender a regard, Z143

3. Henry Purcell : With sick and famish’d eyes, Z200

Illustrations complémentaires :

John Closterman (Osnabrück, 1660 – Londres, 1711), Henry Purcell, c.1695. Craie noire et rehauts de blanc sur papier, 38,1 x 28,6 cm, Londres, National Portrait Gallery

La photographie de La Rêveuse, avec les musiciens ayant participé à ce projet Purcell, est de Nathaniel Baruch.

L’heureuse assemblée. Charpentier et Purcell par Chantal Santon-Jeffery, Violaine Cochard et leurs amis

A Musical Assembly c. 1720 by Marcellus Laroon the Younger 1679-1772

Marcellus Laroon le Jeune (Chiswick, 1679-Oxford, 1772),
Une réunion musicale, c.1720
Huile sur toile, 101,6 x 127 cm, Londres, Tate Gallery

Je me souviens d’avoir eu la chance, il y a quelques années, d’assister, dans le cadre du Festival de Sablé, à un concert dont le programme réunissait la soprano Chantal Santon-Jeffery et la claveciniste Violaine Cochard autour de musiques françaises et anglaises du XVIIe siècle et avoir été tellement emballé par ce que j’y avais entendu que je m’étais pris à rêver, en sortant de l’église qui avait servi d’écrin à ce récital, qu’il ferait peut-être un jour l’objet d’un enregistrement. Le temps a passé mais au lieu de dissoudre lentement cette espérance, il a permis à ce projet de mûrir pour nous arriver aujourd’hui servi par une équipe élargie.

Hormis le fait d’avoir été contemporains, les liens qui unissent Charpentier et Purcell, les deux luminaires de cette réalisation autour desquels viennent graviter de non moins brillants satellites, ne sont pas obligatoirement évidents d’emblée. Pourtant, lorsque l’on y regarde d’un peu plus près, un certain nombre de traits communs apparaît entre ces deux musiciens. Tous deux se sont tout d’abord distingués par l’attention qu’ils ont porté aux « petites » formes, air ou song, au profit desquelles ils ont déployé toutes les ressources de leur art en en faisant souvent le lieu privilégié d’une dramaturgie conduite avec une grande économie de moyens, mais pourtant étonnamment efficace ; ainsi, l’air Non, non, je ne l’aime plus de Charpentier est-il une véritable scénette dans laquelle on assiste aux débats intérieurs d’un amant éconduit qui passe du rejet de ses liens à la conscience de sa dépendance vis-à-vis des élans de son cœur. Ce qui rapproche ensuite les deux compositeurs est l’évidente affection dont ils font preuve envers leur langue et les efforts qu’ils déploient pour en exalter à la fois l’éloquence et la musicalité. Jusque dans le choix et l’agencement des mots que sa mélodie vient rehausser, Purcell enveloppe, dans un souffle, Sweeter than roses de suavité, O Solitude d’un recueillement éclairé d’un sourire d’ineffable contentement tandis qu’il décline, dans l’air de la Plainte, Marcellus Laroon le Jeune Une réunion musicale 1735O let me weep, extrait de The Fairy Queen, la palette des larmes en l’espace de six vers – weep, sigh, deplore – tout en jouant sur le charme des assonances (weep/sleep, hide/sight/sigh). Le français n’ayant pas les mêmes vertus plastiques que l’anglais, il impose à Charpentier de trouver d’autres solutions pour donner corps à ses imaginations ; il se tourne assez naturellement vers des rythmes inspirés par la danse, balancement berceur dans Auprès du feu l’on fait l’amour, volutes de passacaille dans Sans frayeur dans ce bois. Nos deux musiciens sont, enfin, des assembleurs d’exception qui contribuèrent à mêler à leur idiome national celui qui ne cessa d’agrandir son empire sur l’Europe musicale tout au long du XVIIe siècle, l’italien. Charpentier l’apprit à la source en séjournant à Rome, Purcell le connut de seconde main, mais leur recherche tant d’expressivité que de séduction mélodique témoigne à quel point il laissa sur leur manière une empreinte durable ; chez le second s’y ajoute, ce qui créé une liaison supplémentaire avec le premier, une connaissance réelle du style français qui était très en vogue dans l’Angleterre de la Restauration.

Les œuvres choisies en complément sont beaucoup plus que du remplissage, qu’il s’agisse de la Mad song hallucinée de John Blow, toute enflammée d’images violentes, ou des pièces instrumentales qui agissent comme des intermèdes – ce sont toutes des danses – dans un programme intelligemment conçu comme un opéra miniature dont l’argument serait de dépeindre toutes les étapes d’une histoire d’amour, de sa naissance à l’acceptation de sa fin. Les humeurs volontiers songeuses de Demachy et de Sainte Colombe y côtoient l’inventivité toujours étonnante de Louis Couperin, un zeste de surprise supplémentaire étant apportée par la fort belle Chaconne en fa majeur de Chambonnières, un musicien que l’on aimerait croiser plus souvent au disque comme au concert.

Je ne suis généralement pas très amateur de récitals, mais je dois reconnaître que celui-ci m’a réellement séduit, au point d’y revenir souvent et avec un plaisir intact. Il faut dire que l’équipe réunie pour ce projet y fait valoir de très beaux atouts, tant individuels que collectifs. Chantal Santon-Jeffery possède, outre un timbre lumineux et une diction d’une grande netteté dans l’une et l’autre langue, toute la versatilité et toute l’autorité qui conviennent pour donner corps aux différentes passions qui agitent les personnages qu’elle campe, de l’extrême agitation de la folie à l’ataraxie rayonnante de qui est enfin maître de son cœur. On sait particulièrement gré à la chanteuse de donner aux mots leur juste poids et de ne jamais tomber dans les travers de l’anecdote ou du décoratif ; tout, dans son approche, est senti avec acuité, traduit avec une indéniable justesse et devient donc touchant pour l’auditeur, à mille lieues des poses conventionnelles que l’on observe parfois dans le rendu de ce type de répertoire — l’incessant flux et reflux des émotions de sa lecture à la fois frémissante et maîtrisée de Tristes déserts qui, en un éclair, passe de l’exaltation à l’abattement est, à cet égard, révélateur. Chantal Santon-Jeffery Violaine Cochard François Joubert-Caillet Thomas Dunford Stéphanie-Marie DegandEn Violaine Cochard, la soprano a trouvé une partenaire idéale et la complicité qui unit les deux musiciennes est partout évidente. Continuiste émérite et attentive qui sait, avec la même intuition, la même élégance, soutenir discrètement le discours ou le prendre à son compte, la claveciniste nous fait un peu plus regretter, à chacune des pièces instrumentales où elle est aux commandes, la rareté de ses enregistrements en soliste, tant le raffinement de son toucher, son sens de la nuance et de la couleur sont précieux. Ce duo très soudé n’a eu visiblement aucun mal à faire de la place à trois de ses amis de la génération montante de la scène baroque. Le plus constamment sollicité, au continuo comme en soliste, est le gambiste François Joubert-Caillet qui, dans l’un et l’autre rôle, démontre les qualités de finesse, de recherche de plénitude sonore et de sens mélodique naturel qui lui ont déjà valu des louanges méritées. À l’archiluth, on retrouve Thomas Dunford, accompagnateur racé qui fait partie de ces interprètes qui n’ont pas leur pareil pour captiver l’oreille dès qu’ils entrent en scène. La violoniste Stéphanie-Marie Degand, enfin, n’apparaît que dans O let me weep, mais sa prestation est parfaite de phrasé et d’expression. Le quintette semble avoir pris énormément de plaisir à rendre justice à ces œuvres aux atmosphères contrastées et elle nous le transmet avec un naturel et une spontanéité tout à fait rafraîchissants, aidé par une prise de son qui trouve le juste équilibre entre ampleur et sensation d’intimité.

Voici donc une fort belle réalisation dont je vous recommande l’écoute et qui ne manquera pas d’accompagner avec bonheur les soirs d’été qui s’annoncent et de vous en faire ressouvenir avec un rien de douce nostalgie lorsque la mauvaise saison sera de retour, en espérant, qui sait, qu’un prochain printemps nous ramène un nouveau semblable projet.

L'art orphique de Charpentier et Purcell agOgiqueL’art orphique de Charpentier et Purcell : airs de Marc-Antoine Charpentier (1646-1704), songs, airs et pièces instrumentales de Henry Purcell (1659-1695), song de John Blow (1649-1708), pièces instrumentales de Louis Couperin (c.1626-1661), Monsieur de Sainte Colombe (seconde moitié du XVIIe siècle), Jacques Champion de Chambonnières (c.1602-1672) et du Sieur Demachy (seconde moitié du XVIIe siècle)

Chantal Santon-Jeffery, soprano
Violaine Cochard, clavecin
François Joubert-Caillet, basse de viole
Thomas Dunford, archiluth
Stéphanie-Marie Degand, violon

1 CD [durée totale : 59’44] agOgique AGO 019. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Louis Couperin : Allemande en ré mineur

2. Henry Purcell : Sweeter than roses

3. Monsieur de Sainte Colombe : Sarabande en passacaille

4. Marc-Antoine Charpentier : Non, non, je ne l’aime plus

Illustrations complémentaires :

Marcellus Laroon le Jeune (Chiswick, 1679-Oxford, 1772), Une réunion musicale, 1735. Encre, crayon, plume et lavis sur papier, 45,4 x 33,3 cm, Birmingham, Museum and art gallery

La photographie des musiciens (de gauche à droite, François Joubert-Caillet, Stéphanie-Marie Degand, Chantal Santon-Jeffery, Thomas Dunford, Violaine Cochard) est d’Alessandra Galleron, utilisée avec autorisation.

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