Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Kristian Bezuidenhout

Instant Bach I. Isabelle Faust et Kristian Bezuidenhout, les classiques

Charles Antoine Coypel (Paris, 1694 – 1752),
Portrait de François de Jullienne
et de Marie Élisabeth de Séré de Rieux, sa femme
, 1743
Pastel, craie noire et aquarelle sur papier, 100 x 80 cm,
New York, The Metropolitan Museum

Avouons-le, on ne les attendait pas vraiment ici, elle dont le cœur de répertoire demeure, malgré quelques incursions au XVIIIe siècle à l’occasion d’une très belle intégrale des concertos écrits par Mozart pour son instrument et de ce qui est sans doute une des lectures récentes les plus convaincantes, sur cordes modernes, des Sonates et Partitas du Cantor, le romantisme, et lui dont la réputation s’attache surtout à la pratique du pianoforte dont il est aujourd’hui un des serviteurs les plus recherchés, et pourtant les voici réunis sous les micros, sauf erreur pour la première fois, lui touchant la copie d’un clavecin dresdois de Gräbner l’Ancien de 1722, propriété de Trevor Pinnock dont quelque chose de l’élégance naturelle plane d’ailleurs sur cet enregistrement, elle ayant troqué ses habituels prestigieux Stradivarius (remontés au XIXe siècle) pour un authentique Stainer de 1658, deux superbes montures de prêt comme pour signifier discrètement à l’amateur un tant soit peu attentif que l’on a conscience de ne pas appartenir encore pleinement à l’univers où l’on s’aventure.

Il faut un certain courage, y compris de la part d’interprètes chevronnés, pour se risquer d’emblée dans ces trios que sont en réalité les Sonates pour violon et clavecin de Johann Sebastian Bach, œuvres à la genèse floue que l’on est sans doute fondé à rattacher à la période de Köthen (1717-1723), si fertile en pages instrumentales puisque la cour, calviniste, ne requérait pas ses talents pour l’office, ce qui n’empêchait nullement le prince Léopold, son employeur, d’être un très fin connaisseur en matière de musique (il avait été instruit par Heinichen et jouait du violon, de la viole de gambe et du clavecin), mais que le compositeur ne cessa ensuite de remanier, y compris durant les dernières années de sa vie. Terrain d’expérimentation en matière d’écriture polyphonique et contrapuntique comme de recherche expressive, mais également débordantes de vitalité, de charme mélodique et de virtuosité, ces Sonates ressortissent à la fois au dehors et au dedans, à l’étude et à l’estrade ; les cinq premières (BWV 1014 à 1018) forment un bloc cohérent, ne serait-ce que par leur conformation à la structure da chiesa (lent/vif/lent/vif) ; seule la dernière (BWV 1019) s’écarte assez résolument de ce schéma strict, avec ses cinq parties (autant, donc, que de sonates qui l’ont précédée — il y a peu de place pour le hasard chez Bach), son premier mouvement Allegro de forme da capo et son ébouriffant troisième (central, donc) pour clavecin seul. Surtout, chaque sonate possède sa couleur propre, avec des alternances de caractère quelquefois si tranchées (par exemple entre le sombre Adagio en ut dièse mineur et le vigoureux Allegro final en mi majeur de BWV 1016) que l’on comprend sans peine qu’elles aient pu susciter l’admiration et l’émulation de Carl Philipp Emanuel qui écrivait, en 1774, qu’elles « sonn[aient] toujours très bien malgré leurs cinquante années d’existence. »

Si l’on souhaite définir d’un mot, forcément réducteur, la conception d’Isabelle Faust et de Kristian Bezuidenhout (qui signe, au passage, un très intéressant texte dans le livret rappelant à quel point l’idée et l’outil sont indéfectiblement liés, ce qui remet, si besoin était, les exécutions de Bach au piano à leur place périphérique), on la dira, du fait de son magnifique équilibre né d’une conscience aiguë de l’architecture musicale et d’un impeccable sens de la ligne et des proportions, classique. Il faudrait immédiatement ajouter hédoniste, tant la recherche de plénitude sonore y est également évidente et soutenue par le travail du tandem du studio Teldex, René Möller (prise de son) et Martin Sauer (montage et direction artistique). Si on perçoit, au détour de quelques traits et accents, qu’il fréquente de coutume un monde plus tardif, le violon d’Isabelle Faust se montre ici souverain d’intonation, de souplesse et de vélocité, avec un surcroît de chaleur qui surprendra ses détracteurs, tandis que le clavecin de Kristian Bezuidenhout, à l’articulation extrêmement nette et aux registrations savamment pensées et conduites, fait preuve d’une fantaisie souvent pétillante dans les ornementations qu’on ne lui avait pas connue à ce degré jusqu’ici. Ces deux fortes personnalités n’ont, en tout cas, eu a priori aucun mal à s’accorder tant la qualité du dialogue qu’elles ont établi est patente et source d’une intelligence et d’une dynamique au service des œuvres et non des egos. Voici donc une interprétation qui tient les promesses suscitées par sa prestigieuse affiche et que sa clarté, son absence d’emphase et de brutalité, sa fluidité et la haute tenue de sa facture font conseiller comme une version « de l’honnête Homme », parfaite pour une première approche. Elle laissera sans doute sur leur faim, en revanche, ceux qui désirent une vision aux angles plus vifs et à l’expressivité plus affirmée ; à ceux-ci, je ne saurais trop recommander la lecture de Leila Schayegh et Jörg Halubek (Glossa) qui, à la réécoute, n’a rien perdu de son acuité, bien au contraire.

Johann Sebastian Bach (1685-1750), Sonates pour violon et clavecin BWV 1014-1019

Isabelle Faust, violon Jacobus Stainer, 1658
Kristian Bezuidenhout, clavecin John Phillips, Berkeley, 2008, d’après Johann Heinrich Gräbner l’Aîné, Dresde, 1722

2 CD [durée : 39’32 et 48’07] Harmonia Mundi HMM 902256.57. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en mi majeur BWV 1016 : [I] Adagio

2. Sonate en la majeur BWV 1015 : [II] Allegro

3. Sonate en fa mineur BWV 1018 : [III] Adagio

4. Sonate en sol majeur BWV 1019 : [IV] Allegro

Mozart, insolite et familier. Œuvres pour clavier (volumes 8 & 9) par Kristian Bezuidenhout

Richard Wilson Le mont Snowdon depuis Llyn Nanttle

Richard Wilson (Penegoes, 1714 – Colomendy, 1782),
Le mont Snowdon depuis Llyn Nanttle, c.1765
Huile sur toile, 101 x 127 cm, Liverpool, Walter Art Gallery

 

On l’attendait en espérant en même temps qu’il n’arriverait pas trop vite, mais le voici. Lorsque le disquaire qui tient pour l’heure la boutique Harmonia Mundi vouée à la disparition m’a remis le double disque qui clôt l’intégrale de l’œuvre pour clavier de Mozart entamée en 2010 par Kristian Bezuidenhout, plusieurs sentiments m’ont simultanément traversé, l’excitation de la découverte, la peur de la déception, la tristesse de voir s’achever une si belle aventure. C’est avec ce mélange de joie et de nostalgie que j’ai, une ultime fois, cherché dans la production de Richard Wilson le tableau qui me semble le plus approprié pour prolonger l’esprit de ce double volume, peut-être le plus composite de tous, du fait de la forte présence de pièces généralement brèves et peu fréquentées au côté des plus connues sonates et variations.

Le principe qui a guidé Kristian Bezuidenhout tout au long de cette entreprise a toujours été clairement affiché : miser sur la variété plutôt que sur une approche chronologique ou par genre afin de composer des récitals permettant de mieux appréhender les différentes facettes de l’art du clavier mozartien. L’ensemble qui nous est ici proposé s’ouvre et se referme sur des sonates assez emblématiques ; la pédagogique K. 545 (Vienne, juin 1788) désignée « pour les débutants » par son auteur, aux carrures franches et à la facture limpide, avec toutefois un Andante central qui se prête idéalement au travail sur les nuances, trouve un pendant assez naturel dans la simplicité feinte de K. 576 (Vienne, juillet 1789), que l’on pensait, vraisemblablement à tort, destinée à prendre place dans un corpus de « six sonates faciles pour la princesse Frédérique » de Prusse mentionné à la même époque par Mozart dans une lettre à son ami Puchberg et qui ne vit jamais le jour, dont les mouvements extrêmes à l’écriture raffinée et exigeante encadrent un Adagio à la vive sensibilité qui se tient néanmoins à l’écart de tout débordement de pathos. Les Sonates K. 279 et 280 font, elles, réellement partie d’un groupe constitué en vue d’une publication qui n’eut pas lieu, Léopold Mozart ayant échoué dans ses démarches auprès de Breitkopf. Composées à Munich durant l’hiver1774-75, en marge des préparations de la première de la Finta giardiniera, elles sont passionnantes en ce qu’elles ouvrent, au travers de maints détails, la voie vers un style personnel, tout en laissant deviner les maîtres auprès desquels elles ont mûri, qu’il s’agisse, pour ne nous arrêter qu’aux deux noms les plus connus aujourd’hui, de Johann Christian Bach ou de Joseph Haydn. Ce qui retient néanmoins particulièrement l’attention dans les deux œuvres ici enregistrées est leur mouvement lent où se concentre une volonté d’expressivité parfaitement mise en valeur par le caractère détendu voire brillant, tout à fait dans l’esprit de l’amabilité galante, de celui qui a précédé. Noté Andante et dans la tonalité de fa majeur, celui de K. 279, s’il n’a rien d’une méditation profonde, déborde d’un charme serein où se font parfois jour des accents d’une grande tendresse ; l’Adagio de K. 280 est également en fa mais cette fois mineur, et l’on bascule soudain avec lui dans un tout autre univers, celui d’une confidence intime que rend encore plus touchante l’emploi d’une écriture à caractère vocal, une manière qui aura souvent la faveur de Mozart dont on sait la place centrale qu’occupait l’opéra dans les préoccupations.

Les trois ensembles de Variations présentées dans ces deux volumes apportent une nouvelle illustration de la capacité du compositeur à s’approprier un matériau thématique extrinsèque et à le transcender complètement. Les Variations sur « Dieu d’amour » de Grétry K. 352 (Vienne, juin 1781), dont le parfum français dut séduire les audiences de la capitale autrichienne, perdent vite leur caractère de marche mais se déploient en une profusion ornementale finalement assez opératique tandis que les Variations sur un menuet de Duport K. 573 (Postdam, avril 1789) s’enivrent de virtuosité jusqu’à ce que la variation en mineur y fasse entrevoir des abîmes jamais totalement oubliés ensuite malgré la brillance ; celles qui rencontrèrent le plus de succès, au point de servir de carte de visite à Mozart lors de ses séjours à Munich (1774-75) et à Paris (1778) et de connaître une large diffusion dans toute l’Europe au travers de multiples réimpressions, sont cependant les Variations sur un menuet de Fischer K. 179 (Salzbourg, été 1774) dont les tournures galantes savent aussi donner l’illusion du sérieux, Richard Wilson Estuaire d'une rivière au crépusculegrâce à l’utilisation ponctuelle de la technique du canon, et faire une place, certes pas bien grande, à une certaine expression sensible dans une pièce toute entière dédiée à la virtuosité. On pourrait avoir la tentation d’accorder peu d’attention aux « petites » pièces offertes en complément de ce copieux programme ; on aurait tort assurément, car elles nous font pénétrer dans l’atelier du compositeur que l’on voit expérimenter dans le style ancien à la manière Bach et Händel, que lui avait découvert le baron Gottfried van Swieten, dans la Suite en ut majeur K. 399 (1782 ?) de fort belle facture et révélatrice de la façon dont ces musiques d’un passé qui devait sembler bien lointain en dépit de son encore relative proximité temporelle étaient perçues et interprétées dans le dernier quart du XVIIIe siècle, se livrer à des facéties contrapuntiques dans la parodique Kleiner Trauermarsch K. 453a (1784) ou fixer ses improvisations dans le Prélude K. 624/626a ou le Prélude en quatre parties K. 284a (1777). Assez émouvants, enfin, sont les deux Allegro de sonate laissés inachevés et complétés avec un goût et une science également sûrs par Robert Levin ; qu’il s’agisse de l’allant de K. 400 en si bémol majeur (c.1782-3) ou du trouble de K. 312 (1790) dans un sol mineur agité, ces fragments d’une pensée suspendue méritent très largement l’écoute.

On pouvait légitimement se demander si, arrivé au bout d’une entreprise qui l’a mobilisé cinq années durant, Kristian Bezuidenhout ne montrerait pas quelques signes de lassitude ; il n’en est rien, et c’est même tout le contraire. Son parcours au cœur du clavier mozartien s’achève en apothéose avec ces deux volumes auxquels, après maintes écoutes, je ne trouve aucune faiblesse, y compris dans les œuvres un peu plus anecdotiques qui ont été disposées de telle façon qu’elles y gagnent un intérêt que l’on n’aurait pas forcément soupçonné de prime abord. Outre les qualités du musicien, une des forces essentielles de ce projet mené de main de maître depuis ses débuts est dans cette cohérence des programmes qui n’exclut nullement leur variété et dans l’intelligence qui a présidé à leur agencement. L’interprète aborde cette musique sans la surcharger d’intentions ou l’annexer comme une vague périphérie de son nombril, Kristian Bezuidenhout © Marco Borggrevesans aucun maniérisme, mais avec un toucher ferme et précisément articulé, ainsi qu’une exploitation assez idéale des capacités du pianoforte en termes de dynamique et de couleurs, témoignage d’un long et amoureux compagnonnage avec l’instrument. Le résultat est d’un charme prenant et d’une incroyable transparence et l’on reste admiratif devant la capacité de Kristian Bezuidenhout à toujours trouver le ton approprié et la juste densité de chaque note ; si tout dans son interprétation apparaît, à l’analyse, minutieusement pensé, et tout y coule pourtant avec cette souveraine évidence et cette fluidité absolue qui sont la marque d’un art parfaitement maîtrisé.

Au bout du chemin, ces neuf volumes s’imposent comme une contribution majeure à la discographie mozartienne et la proposition la plus aboutie à ce jour au pianoforte dans le domaine de la musique pour clavier. On pourra toujours reprocher à Kristian Bezuidenhout d’avoir choisi un instrument unique et relativement tardif, copie d’un Anton Walter de 1805, à partir du troisième volume, ou de manquer ponctuellement de sens du drame, ce qui handicapait un peu, à mon goût, sa lecture de la Sonate en la mineur K. 310 (volume 7) et pourrait le desservir s’il venait à aborder – ce que l’on souhaite ardemment – les sonates de Beethoven ; il n’en demeure pas moins que son Mozart sans mièvrerie ni effet de manche, extraordinairement subtil tout en étant étonnamment chaleureux et humain nous accompagnera et nous réjouira longtemps.

WA Mozart Musique pour clavier volumes 8 & 9 Kristian BezuidenhoutWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Œuvres pour clavier (volumes 8 & 9) : Sonates en ut majeur K. 545, en fa majeur K. 280, en ut majeur K. 279, en ré majeur K. 576, Variations en fa majeur sur « Dieu d’amour » de Grétry K. 352, en ré majeur sur un menuet de Duport K. 573, en ut majeur sur un menuet de Fischer K. 179 et autres pièces pour pianoforte seul

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

Wunder de Wunderkammern2 CD [durée totale : 77’40 & 75’49] Harmonia Mundi HMU 907532.33. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate en ut majeur K. 545 : [I] Allegro

2. Suite en ut majeur, K.399 : [II] Allemande (en ut mineur)

3. Prélude en ut majeur, K. 284a

4. Sonate en ré majeur K. 576 : [III] Allegretto

Illustrations complémentaires :

Attribué à Richard Wilson (Penegoes, 1714 – Colomendy, 1782), Étude de jeune homme, sans date. Craie noire et blanche sur papier, 49,5 x 28,4 cm, Yale, Center for british art

Richard Wilson (Penegoes, 1714 – Colomendy, 1782), Estuaire d’une rivière au crépuscule, sans date. Craie noire et estompe sur papier, 14,5 x 21,5 cm, Londres, British Museum

La photographie de Kristian Bezuidenhout est de Marco Borggreve.

Souriant solitaire. Œuvres pour clavier de Mozart (volume 7) par Kristian Bezuidenhout

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Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782),
Vue de la Solitude dans St James’s Park, entre 1770 et 1775
Huile sur toile, 43,2 x 53,3 cm, Yale, Center for British Art

Sans presser le pas mais avec une remarquable régularité, Kristian Bezuidenhout s’approche du terme de son intégrale de la musique pour clavier de Mozart, une entreprise dont la qualité constante, saluée de façon quasi unanime par la critique, est en train d’installer cet interprète pas encore quarantenaire au rang des plus éminents pianofortistes actuels. Le volume 7 organisé, comme ses prédécesseurs, sous la forme d’un récital alternant sonates et variations, nous donne à voir deux visages bien différents du compositeur, l’un souriant, l’autre solitaire.

Pour Mozart comme pour la majorité des musiciens de son temps, l’opéra revêtait une place centrale dans leurs préoccupations, ce genre étant le plus susceptible d’apporter une renommée éclatante et parfois même durable. Les airs de certaines pièces à succès circulaient largement dans la société et il était donc tout à fait normal qu’ils fissent quelquefois l’objet d’adaptations ou de réappropriations. La fiera di Venezia d’Antonio Salieri fut représentée pour la première fois à Vienne le 29 janvier 1772 et fit un triomphe tel que cette œuvre fut longtemps regardée comme une des meilleures de son auteur. Eglise Saint-Eustache ParisOn s’accorde généralement à dater de l’été ou de l’automne 1773 les Variations en sol majeur que Mozart écrivit sur l’air « Mio caro Adone » qui en est tiré ; elles sont les premières qu’il prit la peine de noter depuis son séjour aux Pays-Bas, dont on conserve deux traces de ce type – Variations en sol majeur sur « Laat ons Juichen » KV Anh.208 (24) et Variations en ré majeur sur « Willem van Nassau » KV 25 respectivement de janvier et février 1766 –, alors que cet exercice d’improvisation sur un thème était une pratique sociale très courante et fort goûtée mais, sauf exception (songez à l’Offrande musicale de Bach), destinée à ne connaître de pérennité que dans la mémoire des auditeurs alors présents. Il ne faut certes pas demander aux Variations sur « Il mio caro Adone » une profondeur qui n’est, de toutes façons, pas leur propos, mais elles donnent une idée du brio qu’un Mozart de dix-sept ans pouvait déployer tant du point de vue digital que de sa capacité à faire jaillir d’un thème des horizons insoupçonnés, souvent brillants, mais quelquefois étonnamment sensibles. Par leurs dimensions comme par leur élaboration, les Variations en ut majeur sur l’air « Lison dormait », romance apparaissant dans la comédie mêlée d’ariettes Julie de Jacques-Marie Boutet de Monvel et Nicolas Dezède (Acte II, scène 1), ont une toute autre envergure. Composées après une reprise de la pièce le 20 août 1778, à la fin, donc, du décevant second séjour parisien de Mozart, elles exploitent avec gourmandise les nouvelles possibilités offertes par le pianoforte aussi bien dans la veine de la virtuosité assez étourdissante propre à séduire les salons de la Capitale – on connaît les mots très durs du Salzbourgeois sur la frivolité du goût qui y régnait – que dans celle de l’expressivité, l’adagio de la huitième variation possédant une qualité de chant qui va bien au-delà des conventions d’un genre mondain et verveux. L’autre fruit mûri sous le ciel de Paris que nous propose ce disque nous fait basculer dans un tout autre univers ; il s’agit de la célèbre Sonate en la mineur KV 310 (300d) composée durant l’été 1778, une œuvre qui semble concentrer les événements tragiques et les frustrations qui marquèrent les quelques mois passés par Mozart dans une ville dont il fit l’amer constat qu’elle avait oublié l’enfant prodige qu’elle adulait quinze ans plus tôt et dans laquelle sa mère mourut, au soir du 3 juillet. Même si l’Andante cantabile con espressione central lui apporte un semblant d’apaisement – et encore les larmes le brouillent-elles souvent –, le climat de cette sonate est marqué par un sentiment d’oppression permanent, avec un Allegro maestoso liminaire en forme de marche implacable et un Presto final rien moins que farouche qui paraît clore l’œuvre comme une porte qu’on claque. Sans doute ne faut-il pas succomber plus que de raison à la tentation d’une lecture biographique, mais il est néanmoins certain que le choix d’une tonalité mineure ainsi que l’agitation fébrile et sans lueur d’espoir qui traverse la partition d’un bout à l’autre correspondent trop exactement à une période pleine de désillusions, de vexations, sans parler du deuil, pour ne pas soulever quelques suspicions. Bernardo Bellotto Munich vue de l'estLa Sonate en ré majeur KV 284 (205b), sur laquelle se referme le disque, n’a pas bonne réputation auprès de certains musicologues qui y lisent l’allégeance de Mozart au style galant compris comme l’apothéose de la superficialité, une définition partiale et donc inexacte de ce qu’il est vraiment. Qui plus est, de nombreux indices nous démontrent que le musicien était très loin de mépriser cette œuvre composée à Munich au début de l’année 1775 pour le compte du baron Thaddäus von Durnitz, sans doute également destinataire du Concerto pour basson KV 191 (186e) de 1774, qu’il retravailla et fit éditer une dizaine d’années plus tard et dont on sait qu’il la joua à plusieurs reprises en concert. Si elle n’est en rien tragique, cette partition n’en demeure pas moins élaborée avec un soin tout particulier. Son Allegro initial d’inspiration symphonique est impressionnant et conduit avec beaucoup de netteté, tandis que le Thème et 12 Variations qui la conclut avec ampleur (on dépasse le quart d’heure rien que pour ce mouvement) déborde d’inventivité, avec notamment l’introduction d’une variation contrastante en mineur ; seul le Rondeau en polonaise central demeure un peu pâle malgré l’élégance de sa tournure.

Kristian Bezuidenhout épouse une nouvelle fois les atmosphères pourtant très différentes des quatre œuvres avec un naturel confondant qui lui permet de trouver à chaque reprise la bonne densité émotionnelle et le ton juste. Disque après disque, le toucher du musicien ne cesse de gagner en raffinement et en précision, et je reste, pour ma part, assez stupéfait par la variété de nuances et de couleurs qu’il parvient à tirer de son pianoforte. Les deux séries de Variations et la Sonate en ré majeur échappent complètement, grâce à cette subtilité jamais narcissique ou surfaite qui ne manque jamais de se mettre au service de la construction du discours, grâce également à la cohérence d’une approche qui concilie intelligence, sensibilité et dynamisme, aux poncifs qui s’attachent hélas encore au style galant ; Kristian Bezuidenhout, Hammerklavierrien n’est ici simplement aimable et donc vaguement inconséquent, les phrasés sont nets, sans fioritures superflues, les lignes sont tendues, tout respire avec une belle ampleur. J’avoue cependant que la lecture de la Sonate en la mineur m’a légèrement laissé sur ma faim, car si le chant du mouvement central est magnifiquement rendu dans la pudeur de son effusion, elle m’a semblé manquer d’un rien de dramatisme dans les mouvements extrêmes, en particulier le premier. La captation, d’ailleurs un peu plus dure d’un point de vue strictement sonore, a été réalisée six mois avant celle des autres pièces et peut-être aurait-il été intéressant de refaire une prise pour conserver au résultat final un caractère plus unitaire. Malgré ce très léger bémol, l’ensemble de ce récital de Kristian Bezuidenhout ne pâlit pas en comparaison de ceux qui l’ont précédé et continue à tutoyer l’excellence. Aucun amateur de la musique de Mozart ne saurait ignorer la voie passionnante et la voix singulière que nous offre une intégrale dont il devient de plus en plus évident, à mesure qu’elle s’approche de son terme, qu’elle est appelée à marquer durablement la discographie.

Mozart Œuvres pour clavier volume 7 Kristian BezuidenhoutWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Œuvres pour clavier, volume 7 : Variations sur « Lison dormait » en ut majeur KV 264 (315d), Sonate en la mineur KV 310 (300d), Variations sur « Mio caro Adone » en sol majeur KV 180 (173c), Sonate en ré majeur KV 284 (205b)

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

1 CD [durée totale : 72’54] Harmonia Mundi HMU 907531. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate en ré majeur KV 284 (205b) : [I] Allegro

2. Sonate en la mineur KV 310 (300d) : [II] Andante cantabile con espressione

Illustrations complémentaires :

Anonyme, XVIIIe siècle, L’église Saint-Eustache, sans date. Plume et lavis à l’encre de Chine, rehauts d’aquarelle sur papier, 22,3 x 38,7 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Bernardo Bellotto (Venise, c.1721-Varsovie, 1780), Munich vue de l’est, 1761. Huile sur toile, 134,2 x 237,5 cm, Munich, Alte Pinakothek, Bayerische Staatsgemäldesammlungen

La photographie de Kristian Bezuidenhout est de Klaus Rudolph : www.klausrudolph.de

Comme l’eau qui coule. Œuvres pour clavier (volumes 5 & 6) de Mozart par Kristian Bezuidenhout

A View of the Thames null by Richard Wilson 1713-1782

Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782),
Une vue de la Tamise, sans date
Huile sur toile, 61 x 76,2 cm, Londres, Tate Gallery

Lorsque j’écrivais, dans la conclusion de la rétrospective consacrée aux quatre premiers volets de l’intégrale en cours des œuvres pour clavier de Mozart enregistrée par Kristian Bezuidenhout, que j’attendais avec impatience la suite de cette entreprise, je ne m’imaginais pas que je serais aussi rapidement exaucé. Un bonheur n’arrivant jamais seul, ce nouvel arrivage n’est pas simple, mais double, Harmonia Mundi ayant décidé de publier ensemble les volumes 5 et 6.

Fidèle aux principes qui le guident depuis le début de cette aventure, le pianiste a composé deux récitals, structurés de manière identique autour de deux sonates et deux séries de variations mais chronologiquement distincts, le volume 5 donnant à entendre des pièces datant de la période de Vienne, à l’exception de la Sonate en ut majeur KV 309, écrite à Mannheim à l’automne 1777, tandis que le volume 6 propose des œuvres nées durant les séjours à Munich (décembre 1774-mars 1775) et à Paris (mars-septembre 1778), même si, pour ces dernières, certains musicologues penchent aujourd’hui pour une composition – qui ne fut peut-être que la mise au propre d’un matériau plus ancien – dans les toutes premières années viennoises, vers 1781-1782. rosalba carriera un turcChacun des deux disques débute par une pièce extrêmement connue, l’un par la Sonate en la majeur KV 331, dont le célèbre Alla turca conclusif, prétexte parfois à toutes les pitreries, fait trop souvent oublier la tendresse qui imprègne l’œuvre et, en particulier le magnifique Andante grazioso qui l’ouvre et déploie, tout au long de ses variations, une écriture finement ciselée et des couleurs parfois presque schubertiennes, l’autre par les Variations sur « Ah, vous dirai-je Maman » KV 265, sans doute composées à Paris ou, à tout le moins, fortement tributaires du séjour de Mozart dans cette ville, à l’élaboration plus savante que ce que leur fraîcheur toute galante laisse supposer. Peut-être contemporaines et, en tout cas, composées, comme elles, sur un air français, les Variations sur « La belle Françoise » KV 353 sont plus ambitieuses et exigent de l’interprète un vrai sens de la caractérisation, tandis que celles, en fa majeur (KV 398, 1783) sur Salve tu Domine, un air extrait de l’opéra I filosofi immaginari (1779) de Giovanni Paisiello (1740-1816), nous rappellent, si besoin était, la fascination que la scène exerçait sur l’esprit de Mozart. Un peu à part, les Variations en si bémol majeur KV 500 ont été composées en septembre 1786 à l’intention de l’éditeur Franz Anton Hoffmeister dans le but de surmonter un de ces tracas financiers dont on sait qu’ils furent légion dans la vie du musicien. Le thème de cette pièce, dont la transparence trompeuse laisse quelquefois entrevoir des frémissements emplis d’émotion, n’a pu être identifié et on peut supposer que, tout comme celui de son cadet de deux mois, l’Andante et variations à quatre mains KV 501, il est original. Les sonates réservent aussi leur lot de belles surprises, qui confirment que l’on a tort de se contenter des plus célèbres et de ne pas prendre le temps de s’arrêter un peu plus longuement sur les autres. La Sonate en ut majeur KV 309 a été composée à Mannheim en 1777, en deux temps, tout d’abord sous forme d’improvisation lors d’un concert donné le 22 octobre mise ensuite au net et donnée pour achevée le 8 novembre. Mozart Variations La belle Françoise Artaria 1801L’œuvre, largement dictée à Mozart par l’ivresse que lui procurèrent, quelques semaines plus tôt, la rencontre de Johann Andreas Stein et la découverte des possibilités de ses pianoforte (qu’on aille me dire ensuite que la question de l’instrument est sans importance) trahit, dans ses mouvements extrêmes, l’influence de l’École de Mannheim – ce qui fit froncer le sourcil de papa Léopold – avec ses effets orchestraux brillants et sa virtuosité sans complexe, tandis que son Andante un poco adagio central « empli d’expression », selon les propres mots du musicien, donné pour un portrait musical de son élève Rosa Cannabich, est un moment plein de délicatesse et d’expressivité pudique. Disons un mot, pour finir, des deux œuvres d’apprentissage, sur lesquelles plane l’ombre de Haydn, qui appartiennent au groupe des sonates KV 279-283, nées à Munich au début de l’année 1775 et qui n’ont pas toujours bonne presse auprès de certains musicographes qui leur reprochent leur manque de personnalité. Certes, la Sonate en si bémol majeur KV 281 n’est pas d’une insondable profondeur, mais son Allegro initial est inventif et pétillant et son Andante amoroso d’une fluidité séduisante, tandis que la Sonate en mi bémol majeur KV 282 s’ouvre sur un Adagio qui constitue une des très belles inspirations du jeune Mozart avec son atmosphère empreinte d’un lyrisme souvent frémissant où passe cette nostalgie souriante qui demeure une des marques de fabrique du compositeur.

Ceux qui ont écouté les quatre précédents volumes ne seront pas surpris par cette nouvelle livraison qui est, à mon avis, une nouvelle réussite à mettre au crédit de Kristian Bezuidenhout. La façon dont le musicien aborde le fameux Alla turca de la Sonate KV 331 est symptomatique de tout ce qui fait le prix de son approche : une fluidité permanente de la ligne qui ne gomme pas les angles et n’estompe pas les articulations, un souci évident de la caractérisation qui ne s’opère pas au détriment de l’architecture globale de chaque pièce, des effets savamment étudiés qui évitent avec bonheur la gesticulation et la facilité — comparez sa lecture avec celle d’Andreas Staier (Harmonia Mundi, 2005), que j’apprécie pourtant beaucoup, et les petits accidents dont ce dernier parsème tout ce mouvement vous sembleront subitement bien maniérés. Que Kristian Bezuidenhout aime le pianoforte et qu’il en connaisse les possibilités expressives dans les moindres détails est une évidence qui éclate à chaque instant ;Kristian Bezuidenhout, Piano il tire, en effet, de son instrument des nuances et des couleurs qu’un jeu plus en force négligerait ou laminerait et dont il se sert pour insuffler une vie et un esprit assez fascinants aux œuvres, apportant même à celles qui seraient plus convenues ce charme qui fait que l’on s’y attarde et y revient avec plaisir. Il faut, je crois, un certain talent pour rendre à ce point intéressantes les Variations sur « Ah, vous dirai-je maman » que l’on a tellement entendues que leur parfum semble depuis longtemps éventé. Bien entendu, les amateurs de virtuosité flamboyante et de monstres sacrés du piano resteront peut-être un peu sur leur faim devant l’humilité d’un artiste qui, s’il sait mettre des moyens techniques et une intelligence musicale également impressionnants au service de Mozart, semble surtout mettre un point d’honneur à s’effacer pour laisser toute la place au compositeur. En l’écoutant avec attention, ils s’apercevront à quel point son interprétation est, sous ses dehors plutôt objectifs, personnelle et passionnée.

Je vous recommande donc sans la moindre hésitation ce double album de Kristian Bezuidenhout qui constitue une nouvelle magnifique contribution à une intégrale qui se poursuit au même très haut niveau et, sauf accident, est appelée à faire date dans la discographie. On attend donc avec sérénité et impatience, même si l’on n’est pas particulièrement pressé de voir s’achever une entreprise de cette qualité, les prochains volumes et on reviendra volontiers s’asseoir en si bonne compagnie auprès de cette rive où la musique de Mozart a le visage toujours renouvelé et séduisant de l’eau qui coule.

Mozart Keyboard music volumes 5 & 6 Kristian BezuidenhoutWolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Œuvres pour clavier, volumes 5 & 6 : Sonate en la majeur KV 331, 6 Variations sur « Salve tu, Domine » en fa majeur KV 398, Romanze en la bémol majeur KV Anh. 205, 12 Variations en si bémol majeur KV 500, Sonate en ut majeur KV 309 (volume 5) 12 Variations sur « Ah, vous dirai-je Maman » en ut majeur KV 265, Sonate en mi bémol majeur KV 282, Adagio en fa majeur KV Anh. 206a, Sonate en si bémol majeur KV 281, 12 Variations sur « La belle Françoise » en mi bémol majeur KV 353 (volume 6)

Kristian Bezuidenhout, pianoforte Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter & Sohn, Vienne, 1805

Wunder de Wunderkammern2 CD [durée : 69’06 & 72’38] Harmonia Mundi HMU 907529.30. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate en mi bémol majeur KV 282 : [I] Adagio

2. 12 Variations en si bémol majeur KV 500

Illustrations complémentaires :

Rosalba Carriera (Venise, 1675-1757), Un Turc, sans date. Pastel sur papier, 56,5 x 44 cm, Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister

Page de garde de la partition des Variations sur « La belle Françoise » KV 353, première édition, sixième tirage, Vienne, Artaria & Co. 1801

La photographie de Kristian Bezuidenhout est de Klaus Rudolph : www.klausrudolph.de

En cheminant avec Mozart. Œuvres pour clavier (volumes 1 à 4) par Kristian Bezuidenhout

On Hounslow Heath ?exhibited 1770 by Richard Wilson 1713-1782

Richard Wilson (Penegoes, 1713/14-Colomendy Hall, 1782)
Hounslow Heath, c.1770
Huile sur toile, 42,5 x 52,7 cm, Londres, Tate Gallery

Parmi les entreprises discographiques de ces dernières années, il en est une à laquelle ses multiples qualités valent de connaître une heureuse fortune tant auprès des critiques que d’un public grandissant. Lancée en septembre 2010, l’intégrale à venir de la musique pour pianoforte seul de Mozart confiée à Kristian Bezuidenhout par Harmonia Mundi, dont ne devraient être exclues que les pièces de jeunesse pensées pour le clavecin, est forte aujourd’hui de quatre généreux volumes sur les neuf qu’elle devrait comporter au total, autant de réalisations qui sont en train de redessiner, sans hâte et avec une remarquable constance, l’image que nous avions de ce répertoire.

Pourtant, y compris sur instruments anciens comme c’est le cas ici, le musicien ayant choisi de jouer des copies de deux pianoforte d’Anton Walter, dont on sait que Mozart lui en avait acheté, en 1784, un exemplaire que l’on peut toujours voir aujourd’hui dans la maison natale du compositeur à Salzbourg, les lectures du corpus des sonates, étendu ou non aux fantaisies, variations et « petites » pièces, ne manquent pas. Pour nous en tenir à des visions « historiquement informées », les pionniers Paul Badura-Skoda pour Astrée et Malcolm Bilson, un des maîtres de Kristian Bezuidenhout, pour Hungaroton, tous les deux à la fin des années 1980, ou, un peu plus tard, Alexei Lubimov pour Erato puis Ronald Brautigam pour BIS, sans parler des disques isolés d’Andreas Staier (Harmonia Mundi), Jos Van Immerseel (Accent et Sony) ou Robert Levin (DHM), ont donné à entendre un Mozart débarrassé de sa patine pseudo-romantique et rendu à la sonorité des pianos de son temps, une démarche à laquelle on peut adhérer ou non mais qui a eu le mérite de remettre en cause un certain nombre de certitudes et d’habitudes d’écoute. Cette nouvelle intégrale s’inscrit donc dans ce qu’il est déjà possible de nommer une tradition, aussi récente soit-elle, dont elle bénéficie des trouvailles.

La caractéristique qui frappe le plus instantanément à l’écoute de ces quatre disques est sans doute leur extraordinaire séduction sonore, fruit à la fois des progrès dans la facture des copies de pianoforte utilisées et de la fidélité de l’interprète à un lieu et à une équipe d’enregistrement inchangés depuis le premier volume. Ce charme immédiat qui, avouons-le, faisait parfois défaut à certaines réalisations antérieures, est ici pleinement mis en valeur par des prises de son à la fois claires et chaleureuses, permettant de goûter avec ce qu’il faut d’ampleur et de recul acoustiques les qualités du jeu de Kristian Bezuidenhout. Ce dernier montre, tout d’abord, un toucher d’un raffinement rare soutenu par une grande fermeté qui l’empêche de tomber dans une quelconque forme de préciosité ou de vanité et lui permet de rendre sensibles toutes les nuances de la musique en les mettant entièrement au service de l’expression, ce qui vaut des instants réellement suspendus, comme l’Andante cantabile de la Sonate en si bémol majeur KV 333 (volume 3) qui se déploie comme une confidence murmurée dans un souffle. Pianoforte de Mozart Anton Walter Vienne 2012Le musicien étonne ensuite par un sens de la construction qui ne peut que laisser admiratif ; qu’il s’agisse de sa capacité à ne jamais perdre le fil d’un discours auquel il sait, sans jamais forcer les choses, imprimer une tension et un élan bien réels qui, entre autres mérites, permettent aux différents cycles de variations de sortir, contrairement à ce que l’on observe souvent, de l’ornière de l’exercice de salon quelque peu répétitif et de faire jeu égal, du point de vue de l’intérêt musical, avec les sonates ou les fantaisies, ou de la conception du programme de chaque disque, organisé non comme un projet encyclopédique, mais comme un récital aux humeurs variées évoquant ceux que l’on pouvait entendre au XVIIIe siècle, où, à l’instar du volume 4, les très sérieux Prélude et Fugue en ut majeur KV 394 pouvaient côtoyer les nettement plus légères Variations sur « Je suis Lindor » KV 354, dont le thème est emprunté à la musique de scène composée par Antoine Laurent Baudron pour le Barbier de Séville de Beaumarchais, il est évident que tout, dans ce parcours mozartien, a été conçu avec la même intelligence qui, en ne laissant rien au hasard, permet à l’interprète de gagner en liberté et en inventivité. Car, ne nous y trompons pas, si l’approche de Kristian Bezuidenhout est éclairée par les plus récentes avancées musicologiques, elle est avant tout celle d’un authentique musicien qui s’investit avec beaucoup d’intensité dans les lectures qu’il offre tout en sachant rester suffisamment en retrait pour que l’attention se porte uniquement sur la musique. L’attention avec laquelle il traite des pièces qui, sous d’autres doigts, tournent parfois un peu en rond, comme l’étonnante Sonate en si bémol majeur KV 570 (volume 1), dont le matériau réduit et la structure parfois répétitive sont révélatrices de la crise que traversait alors Mozart, ou le Rondo en ré majeur KV 485 (volume 2), œuvre qui mise tout sur son charme et sa fraîcheur, et en tire le meilleur comme il le fait de pages auxquelles leur profondeur d’inspiration a valu d’être couronnées de louanges par la postérité (Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en fa majeur KV 332, Sonate en ut mineur KV 457, entre autres), en dit long sur son humilité et sa volonté de ne pas se cantonner aux évidences rebattues sur le répertoire mozartien. Là où certains de ses confrères font qui dans un classicisme de bon aloi mais parfois sans grande personnalité, qui dans la surprise permanente d’aventure percussive, Kristian Bezuidenhout sonde le texte avec une infinie subtilité, en dosant minutieusement ses effets sans jamais en abuser. Ses détracteurs lui reprocheront probablement d’être trop discret, trop pudique, mais j’aurais aujourd’hui bien du mal à me résoudre à cesser de suivre un interprète qui, pour être finalement si peu dans la démonstration nombriliste, offre tant à entendre de ce que l’on imagine être Mozart tel qu’en lui-même.

Peut-être faut-il chercher une part des secrets d’une telle entente dans l’amour que l’interprète porte au pianoforte, cet « instrument tendre et introspectif », pour reprendre ses propres termes, dont il connaît visiblement parfaitement les ressources si l’on en juge par la façon dont il en exploite les couleurs, les nuances dynamiques et même les limites sonores, mais aussi dans le choix qu’il a fait de se cantonner le plus possible à la musique de Mozart afin de ne pas risquer un trop grand éparpillement, une décision un peu folle mais surtout diablement courageuse lorsque l’on songe au papillonnage qui signe notre époque, mais dont les bénéfices sont clairement audibles dans ces quatre premiers disques.

Je vous laisse à votre tour vous faire votre propre opinion en choisissant, selon votre propre fantaisie, l’un ou l’autre ou, pourquoi pas, l’ensemble de ces enregistrements qui, selon moi, méritent tous de figurer dans votre discothèque. Puissiez-vous goûter ce parcours mozartien placé sous le signe de l’intelligence, du brio, de la sensibilité et d’un authentique compagnonnage dont j’attends pour ma part, peut-être comme vous désormais, la prochaine étape.

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), La musique pour clavier

Kristian Bezuidenhout, pianoforte
(Derek Adlam, 1987, d’après Anton Walter, Vienne, c.1785 pour le volume 1 et Paul McNulty, 2009, d’après Anton Walter et fils, Vienne, 1805 pour les suivants)

Mozart Keyboard Music volume 1 BezuidenhoutVolume 1 : Fantaisie en ut mineur KV 475, Sonate en fa majeur, KV 533/494, Sonate en si bémol majeur KV 570, Variations sur « Unser dummer Pöbel meint » en sol majeur KV 455

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 72’15] Harmonia Mundi HMU 907497. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Sonate en si bémol majeur KV 570 : [I] Allegro

Mozart Keyboard Music volume 2 BezuidenhoutVolume 2 : Sonate en ut majeur KV 330, Rondo en la mineur KV 511, Rondo en ré majeur KV 485, Adagio en si mineur KV 540, Sonate en ut mineur KV 457

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 70’42] Harmonia Mundi HMU 907498. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Rondo en ré majeur KV 485

Mozart Keyboard Music volume 3 BezuidenhoutVolume 3 : Sonate en si bémol majeur KV 333, Variations sur « Ein Weib ist das herrlichste Ding » en fa majeur KV 613, Fantaisie en ut mineur KV 396, Sonate en fa majeur KV 332

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 69’04] Harmonia Mundi HMU 907499. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Sonate en fa majeur KV 332 : [II] Adagio

Mozart Keyboard Music volume 4 BezuidenhoutVolume 4 : Fantaisie en ré mineur KV 397, Sonate en ré majeur KV 311, Prélude et Fugue en ut majeur KV 394, Variations sur « Je suis Lindor » en mi bémol majeur KV 354, Sonate en sol majeur KV 283, Fantaisie en ré mineur (version complétée par Müller) KV 397

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 71’28] Harmonia Mundi HMU 907528. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extrait proposé :

Fantaisie en ré mineur KV 397

Illustrations complémentaires :

La photographie du pianoforte de Mozart (Anton Walter, Vienne, début des années 1780), exposé à Vienne en avril 2012, est de Herwig Prammer © Reuters

La photographie de Kristian Bezuidenhout, tirée du site de l’artiste, est de Marco Borggreve.

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