Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Le Miroir de Musique

À livre ouvert. Johannes Tinctoris par Le Miroir de Musique

Antonello da Messina (Messine, c.1430 – 1479),
Saint Jérôme dans son cabinet, c.1475
Huile sur bois de tilleul, 45,7 x 36,2 cm, Londres, National Gallery

 

Le propre de l’excellence artistique est de créer l’attente et chaque nouveau disque du Miroir de Musique est donc aujourd’hui espéré par tous ceux qui ont compris que l’on tenait avec cet ensemble un des plus convaincants hérauts du répertoire tardo-médiéval et primo-renaissant. Il est à ce propos d’autant plus surprenant que des festivals français pourtant prompts à se targuer de leur exigence ne lui aient toujours pas ouvert leurs portes alors qu’ils ont été prompts à dérouler le tapis rouge à certains charlatans dont le seul mérite est de savoir se vendre.

Après les Lantins durant le premier quart du XIVe siècle, Baptiste Romain et ses amis avancent d’une large centaine d’années pour nous entraîner à la rencontre de Johannes Tinctoris. Son nom ne sera pas inconnu des amateurs de cette période de l’histoire de la musique, car il fut un des plus fameux théoriciens de son temps, et on le cite aujourd’hui plus fréquemment pour ses traités que pour ses compositions qui, en comptant celui-ci, de loin le plus varié, n’ont fait l’objet que de trois enregistrements monographiques (une « Missa trium vocum » sous la direction de Roger Blanchard au début des années 1960, la Missa L’homme armé et la Missa sine nomine n°1 par The Clerks’ Group en 1997). Tout comme les Lantins, ce natif d’une famille d’échevins de Braine-l’Alleud dans le Brabant a cédé à l’appel du sud. Après un apprentissage local dont on ne sait rien, on le retrouve, dans un premier temps, à Orléans en 1458 (il devait avoir alors autour de vingt-trois ans) où il devint, quelques années plus tard, second chantre à la cathédrale Sainte-Croix et s’immatricula en 1462 à l’université, d’où il sortira licencié en droit civil et canon. Au début de la décennie 1470, il gagna Naples et la cour du roi Ferrante Ier, dont il fut nommé chapelain puis premier chapelain, où il put côtoyer les nombreux humanistes qui s’y pressaient et produisit la quasi totalité de ses écrits théoriques. À partir du début des années 1490, on est réduit à des conjectures pour tenter de deviner un itinéraire au sujet duquel les archives demeurent obstinément muettes ; passa-t-il par Rome, Buda, puis de nouveau Naples vers 1495 ? On ne peut que le supposer. Une seule chose est certaine : Tinctoris disparut en 1511 car le bénéfice qu’il possédait à Sainte-Gertrude de Nivelles échut dans le courant de cette année à Peter de Coninck. Il mourut peut-être au début du mois de février. On ignore où.
Son legs musical est restreint : quatre messes, des Lamentations, une douzaine de motets et de chansons en forment l’essentiel ; tous révèlent à la fois le haut degré de science compositionnelle auquel il était parvenu et son souci de fluidité et de séduction mélodiques. Avec ses deux mouvements tropés, les interpolations intervenant dans le Kyrie (Cunctorum plasmator summus) et le Sanctus et certaines d’entre elles étant peut-être le fruit de l’invention du musicien, la Missa L’homme armé se situe dans la tradition des messes composées sur ce cantus firmus tout en affirmant sans ambages son originalité. Si elles ne suivent pas le même schéma complexe, ses autres contributions dans ce domaine s’avèrent tout aussi finement ciselées et d’une grande clarté de texture, qualités que l’on retrouve également dans les motets (ici mariaux, O Virgo miserere mei et Virgo Dei throno digna, ce dernier s’étant longtemps maintenu en usage). Les chansons présentées dans cette anthologie offrent de beaux exemples de raffinement courtois où parfois s’attarde le raffinement italianisant de Dufay (O invida fortuna) et passe une ombre subtile de mélancolie qui n’est pas sans évoquer Binchois (Vostre regart si tresfort m’a feru), tandis que les élaborations sur des airs d’autres compositeurs (Le souvenir de vous me tue de Robert Morton, dont une version tardive à quatre voix est proposée, D’un autre amer de Johannes Ockeghem, De tous biens playne de Hayne van Ghizeghem) font preuve d’une remarquable inventivité. Notons pour finir, parmi les compléments de programme, le splendide rondeau anonyme Ou lit de pleurs, paré de plaintz dont la tristesse acquiert, grâce à une écriture très serrée, un caractère solennel durablement impressionnant.

Si l’éditeur a choisi d’illustrer ce disque avec la Madeleine lisant de Rogier van der Weyden, fragment d’un tableau d’autel réalisé avant 1438, la musique de Tinctoris m’a immédiatement fait penser à Antonello da Messina, né comme lui dans les années 1430, dont les œuvres nous parlent, et avec quelle éloquence, du dialogue entre manières du nord et du sud ; sans doute le compositeur ne rencontra-t-il pas le peintre, mais peut-être put-il avoir accès à certaines de ses œuvres durant son séjour à Naples, la ville où Antonello fut formé. On n’a, en tout cas, aucun mal à imaginer le savant théoricien à la place de son saint Jérôme, patron des humanistes, entouré de natures mortes absolument flamandes dans un lieu dont la construction perspective est on ne peut plus renaissante italienne et dont le décor demeure pourtant encore médiéval avec ses arcatures et ses fenêtres gothiques. Un lion héraldique, un chat d’après nature, une sobre paire de socques en cuir, des œillets dont on sent presque le parfum, des fenêtres qui donnent l’une sur la campagne contemplative, l’autre sur l’activité des hommes et de la cité, le monde comme un foisonnement de symboles dialoguant à livre ouvert.

Le Miroir de Musique, en formation ponctuellement élargie, se coule dans l’univers de Tinctoris avec un naturel absolument confondant qui démontre, s’il en était besoin, à quel point cet ensemble « sent » ce répertoire comme peu d’autres actuellement. Qu’il s’agisse des pages sacrées ou des profanes, son approche est placée sous le signe d’une variété nourrie par des choix d’une indiscutable pertinence et d’une musicalité sensible qui écarte le spectre d’un rendu purement archéologique et desséché. Les amateurs d’effets faciles resteront sur leur faim car Baptiste Romain et ses amis ont fait le pari du raffinement et de la finesse, mais certainement pas de l’anémie ; s’ils excellent dans les pièces plus intériorisées, ils démontrent également à de nombreuses reprises leur sens du rebond rythmique – saluons ici l’apport essentiel de Marc Lewon, aussi savant que dynamique – et insufflent aux œuvres beaucoup de vie et de présence. Les voix sont belles, épanouies et parfaitement en place, avec des chanteurs qui ne se cantonnent pas à « faire joli » mais recherchent en permanence une éloquence maximale en usant de la liberté que leur autorise une parfaite connaissance des règles d’interprétation et des exigences rhétoriques et techniques de ces musiques. Le travail des instrumentistes n’appelle également que des éloges par son inventivité parfaitement informée et maîtrisée, son engagement, son sens des lignes et des nuances, sa capacité à varier climats et coloris ; du travail d’orfèvre, certes, mais jamais prisonnier de ses patrons et capable, de ce fait, de maintes trouvailles savoureuses. Mis en valeur par une prise de son de grande qualité, précise, avec de l’espace mais sans réverbération envahissante, qui sert idéalement le propos musical, ce nouveau disque du Miroir de Musique s’inscrit dans la remarquable continuité de ses prédécesseurs et mérite de trouver sa place dans toute discothèque de musique ancienne digne de ce nom. On attend avec impatience les prochaines réalisations de cet ensemble qui s’impose comme un des joyaux du label Ricercar que l’on aimerait vraiment voir accroître son offre dans le domaine de la musique médiévale en accueillant les Leones, Per-Sonat, Dragma ou Peregrina qui portent aujourd’hui très haut, mais hélas sans soutien d’importance, ce répertoire dont l’audience ne demande qu’à s’accroître.

Johannes Tinctoris (c.1435-1511), chansons, motets, mouvements de messe et musique instrumentale

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, rebec, baryton & direction

1 CD [durée totale : 69’58] Ricercar RIC 380. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Missa L’homme armé : Kyrie

2. Hélas, le bon temps que j’avoie (rondeau instrumental)

3. Vostre regart si tresfort m’a feru (rondeau)

Fortunes d’Italie. Arnold et Hugo de Lantins par Le Miroir de Musique

Maître de Boucicaut Le Combat de Fortune et de Pauvreté

Le Maître de Boucicaut et son atelier (fl. c.1390-1430),
Le combat de Fortune et de Pauvreté, c. 1413-15
Miniature du ms. 63 (Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes),
fol. 63, 42 x 29,6 cm (format de la page), tempera, feuille d’or
et encre sur parchemin. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

L’année dernière à la même époque, le Miroir de Musique nous avait entraîné sur les traces d’Orphée et de son chant perdu dont les sortilèges avaient fait rêver les cercles humanistes en les conduisant, de tâtonnements en trouvailles, à l’invention de la monodie accompagnée puis de l’opéra. Toujours soucieux de proposer des programmes originaux, Baptiste Romain et ses musiciens remontent aujourd’hui le cours du temps de quelques décennies pour faire revivre deux compositeurs du Nord ayant trouvé bonne fortune outre-monts durant le premier tiers du XVe siècle, Arnold et Hugo de Lantins.

Comme souvent avec les artistes de cette époque, auxquels on est parfois même contraint de donner un nom de convention leur véritable ne nous ayant pas été transmis, les données biographiques que nous possédons sur ces musiciens tenus généralement pour frères sans qu’aucun document ne vienne l’attester de façon définitive sont minces et épars. Des indices concordants, en particulier l’attribution de prébendes, les rattachent au diocèse de Liège et tous deux sont documentés en Italie du Nord où ils furent actifs dans les années 1420 à la cour des Malatesta ; ils y côtoyèrent Guillaume Du Fay qui cite leur nom dans le rondeau He, compaignons et les musicologues ont réussi à déceler, dans deux mouvements de messe, les traces d’une grande proximité voire d’une collaboration entre ce dernier et Hugo, celui des deux Lantins sur lequel les connaissances sont les plus lacunaires. Arnold, lui, apparaît entre 1431 et 1432 parmi les membres de la chapelle papale à Rome, aux côtés de Du Fay et de Guillaume Malbecque ; on infère généralement de la demande que fit ce dernier au début du mois de juillet 1432 pour se voir attribuer un des bénéfices d’Arnold que ce Lantins-ci dut mourir peu de temps auparavant, peut-être au mois de juin. Voici pour ce que l’on sait avec quelque certitude ; tout le reste s’est perdu en chemin.

Le parcours des Lantins s’inscrit dans un processus d’attraction des compositeurs septentrionaux vers l’Italie appelé à se poursuivre, en s’amplifiant, durant les décennies suivantes ; il évoque, sur ce point, celui d’un de leurs prédécesseurs (on l’estime né vers 1370), originaire, comme ils l’étaient eux aussi vraisemblablement, Maître de Boucicaut Homme jouant de l'organettode la province de Liège, Johannes Ciconia, qui fit l’essentiel de sa carrière à Rome, Pavie et Padoue où il s’éteignit en 1412. S’il existe une évidente proximité stylistique entre les deux musiciens au patronyme commun qui, dans leurs chansons en français, utilisent préférentiellement la forme du rondeau, les différences qui se font jour entre leurs deux manières sont suffisamment notables pour permettre de distinguer sinon une personnalité, du moins un savoir-faire particulier à chacun d’eux. Ainsi Hugo semble-t-il avoir été le plus préoccupé par les questions formelles comme le démontre son écriture volontiers complexe – Je suis exent entre aman pour amour explore ainsi les efflorescences précieuses de ce que la musicologie moderne nommera Ars subtilior tandis que Celsa sublimatur/Sabine, presul est rigoureusement isorythmique – et son utilisation systématique de l’imitation ; sans doute était-il un homme d’une grande finesse, aimant jouer avec les sons autant qu’avec les mots ; Plaindre m’estuet, chanson d’amour déçu, ne contient-elle pas en acrostiche cette terrible injure : « Putain de merde » ? Si Hugo souvent fait songer à Du Fay, à tel point qu’il est loisible de parler d’un jeu d’influences mutuelles, la fluidité mélodique, le lyrisme raffiné et parfois légèrement mélancolique qui sont les marques de fabrique d’Arnold semblent anticiper le style de Binchois – c’est particulièrement frappant, par exemple, dans Puis que je voy, belle, que ne m’amés –, ce qui explique sans doute en partie le succès que ses œuvres rencontrèrent, dont atteste la tradition manuscrite. On note également une recherche d’expressivité accrue dont Las, pouray je mon matire celer apporte, entre autres, une illustration aussi émouvante que magistrale. Tous ces éléments peuvent conduire à estimer qu’Arnold, auteur par ailleurs de la fort belle Missa verbum incarnatum (enregistrée en 2002 par la Capilla Flamenca pour Ricercar), était un compositeur un peu plus tourné vers la modernité que Hugo.

Le Miroir de Musique apporte une nouvelle preuve, avec ce disque, de l’étendue et de la diversité de ses talents et l’on demeure durablement admiratif devant l’apparente facilité avec laquelle cet ensemble épouse, à chaque reprise, le style musical de l’époque qu’il explore. Que l’effectif soit étoffé ou réduit aux seules voix comme dans Las, pouray je mon matire celer qui constitue un des très beaux moments d’une réalisation qui n’en est par ailleurs pas avare, le résultat sonne de façon absolument idiomatique et avec une générosité que l’on apprécie d’autant plus qu’elle n’est pas toujours au rendez-vous dans ce type de production. L’équipe vocale réunie pour ce projet est de très grande qualité, qu’il s’agisse des deux ténors (Bernd Oliver Fröhlich et Achim Schulz), certes sollicités avec parcimonie Le Miroir de Musiquemais bien chantants et maîtres de leurs moyens, ou des deux sopranos (Sabine Lutzenberger et Clara Coutouly), fines connaisseuses de ce répertoire et qui le restituent avec engagement, fluidité et luminosité. On adressera les mêmes éloges aux instrumentistes dont les capacités à soutenir, à colorer voire à épicer le discours sont absolument remarquables ; l’équipe est habituée à travailler ensemble et la complicité des membres qui la composent est immédiatement perceptible au grand bénéfice de chaque pièce dont chaque détail est minutieusement ciselé et la moindre trouvaille d’écriture exhaussée avec autant de goût que de subtilité. On sait gré à Baptiste Romain, primus inter pares, de savoir si bien conduire ses compagnons sur des chemins riches de surprises et de contrastes en parvenant ménager autant d’instants du plus exquis raffinement que de passages un peu plus âpres et même quelques moments de langoureux vertige (les entrelacs harmoniques de Je suis exent entre aman pour amour).

Par son intelligence et sa sensibilité, par la cohérence de son approche, cette anthologie du Miroir de Musque dédiée à Arnold et Hugo de Lantins s’impose donc comme une indiscutable réussite qui exalte l’art de ces deux compositeurs de talent tout en permettant à l’auditeur curieux de saisir plus précisément l’évolution qui conduit de l’esthétique chantournée de l’Ars subtilior finissant à celle, plus directe, illustrée par Du Fay et Binchois. Pour toutes ces raisons auxquelles il faut ajouter le plaisir que l’on prend à son écoute, cette réalisation en bien des points exemplaire mérite une place de choix dans toute discothèque.

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueArnold et Hugo de Lantins (fl. 1415-1430), Œuvres profanes

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuses & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 66’54] Ricercar RIC 365. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Hugo de Lantins, Un seul confort pour mon cuer resjoïr

2. Arnold de Lantins, Puis que je voy, belle, que ne m’amés
Clara Coutouly, soprano

3. Arnold de Lantins, Amour servir et honnourer

4. Hugo de Lantins, Je suis exent entre aman pour amour
Sabine Lutzenberger, soprano

Illustrations complémentaires :

Le Maître de Boucicaut et son atelier (fl. c.1390-1430), Homme en habit exotique jouant de l’organetto, c. 1413-15. Marginalia du ms. 63 (Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes), fol. 243, 42 x 29,6 cm (format de la page), tempera, feuille d’or et encre sur parchemin. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

La photographie du Miroir de Musique, avec les musiciens ayant participé à l’enregistrement, ne comporte pas de mention d’auteur.

Glacis et lacis. L’affaire Arnolfini par Jean-Philippe Postel

« — mais la vie des hommes de ce temps est faite de rumeurs invérifiables. » (L’affaire Arnolfini, page 36)

Jan Van Eyck Portrait des Arnolfini

Jan van Eyck (Maaseik ? c.1390 ? – Bruges, 1441),
Portrait des Arnolfini, c.1434
Huile sur panneau de chêne, 82,2 x 60 cm, Londres, National Gallery

 

Que vous vous soyez on non rendu un jour à la National Gallery dont ils sont un peu la Joconde, vous les avez sûrement déjà croisés tant leur image a été diffusée et vulgarisée, voire parfois détournée et moquée. Un homme et une femme dans une chambre luxueusement apprêtée, un griffon bruxellois à leurs pieds regardant vers l’espace du spectateur dans lequel se trouvent également deux personnages indistincts, l’un vêtu de bleu, l’autre de rouge, qui se reflètent dans un luxueux miroir historié surmonté par une mention artistement calligraphiée : Johannes de Eyck fuit hic 1434. « Jan van Eyck fut ici, 1434 » : la scène qui nous est présentée est donc datée mais non l’œuvre elle-même ; et ce latin quelque peu malhabile ne nous permet-il pas de lire également que « Jan van Eyck fut celui-ci, 1434 » ? Jean-Philippe Postel s’empare de ce fil de l’ambiguïté dès les premières lignes de L’affaire Arnolfini, court ouvrage présenté à juste titre comme une enquête, afin de mieux nous prouver, pour reprendre le titre d’un livre virtuose du regretté Daniel Arasse, qu’on n’y voit rien.

La peinture est un art de l’illusion – il ne viendrait à l’idée de personne d’un tant soit peu sérieux de parler aujourd’hui du réalisme d’un tableau, quand ces derniers ne donnent, au mieux, qu’une impression de réalité, ce qui est loin d’être la même chose – et Jan van Eyck était un maître en la matière ; on sait que ses œuvres, comme une majorité de celles produites autrefois (le nom de Jérôme Bosch, entre autres, vient immédiatement à l’esprit), peuvent se lire sur plusieurs niveaux, littéral ou symbolique. Le Portrait des Arnolfini a suscité bien des commentaires, souvent doctes, parfois farfelus, et si Jean-Philippe Postel démontre, tout au long de son récit, qu’il s’est très solidement documenté, il a très judicieusement choisi de s’appuyer non sur les gloses, mais sur l’observation de l’image telle qu’elle nous est parvenue et sur la poignée de documents qui nous renseigne sur sa transmission. Soumises à cet examen méticuleux, certaines certitudes ne tardent pas à vaciller. Les Arnolfini, vraiment ? Est-on si certain que l’homme que la première archive conservée (1516) désigne comme « Hernoul-le-fin », puis la deuxième (1523-24) comme « Arnoult fin » soit si aisément identifiable, par un jeu d’assonances quelque peu forcé, avec Giovanni di Nicolao Arnolfini ? Pour corser l’affaire, on sait que sa seule épouse attestée censée se tenir à ses côtés dans cette scène était morte depuis au moins 1433. Ce qui est, en revanche, certain, c’est que saint Arnoul était le patron des cocus (Molière n’a pas nommé pour rien le sien Arnolphe dans L’École des femmes, preuve que l’allusion était encore parfaitement compréhensible pour le public du XVIIe siècle) et que cette piste coïncide à merveille avec les deux vers de L’Art d’aimer d’Ovide inscrits sur le cadre aujourd’hui disparu du tableau : « Fais en sorte de promettre. Quel dommage y a-t-il, en effet, à promettre ? Riche de promesses, chacun peut l’être. » Élément par élément, Jean-Philippe Postel procède à un examen quasi radiographique de ce panneau de chêne qui se révèle riche de perspectives quelquefois inédites. La littérature qui lui a été consacrée a ainsi souvent beaucoup insisté sur le miroir, cet « œil » du tableau qui attire systématiquement celui du spectateur ; peu d’observateurs avaient relevé le nombre de différences entre ce qu’il reflète et ce qu’il devrait refléter, indication incontestable, selon notre auteur, de l’existence d’une distorsion entre ce que nous voyons et ce qui existe vraiment ; le voile se lève ainsi progressivement sur le lacis très serré de stratagèmes mis en œuvre par le peintre pour tromper nos sens. Quels secrets sont-ils enclos dans ces coups de pinceau et ces glacis transparents ? Étaient-ils regardés comme suffisamment dangereux ou à tout le moins dérangeants pour que le tableau fût au départ protégé par une serrure, comme nous l’apprennent les archives ? Au fil des pages, vous découvrirez pourquoi une chandelle brûle en plein jour sur le chandelier, le langage secret des socques et des mules, et peut-être même un message et une confession. Nombre d’éléments sur lesquels Jean-Philippe Postel fonde sa démonstration étaient connus – citons ici les recherches de Margaret Koster qui, la première, avait su déceler dans cette scène les signes certains que la mort y rôdait (je lui avais volontiers emboîté le pas dans un article publié en 2010 sur mon ancien blog) –, mais il est le premier à les relier entre eux de façon pleinement convaincante, sans idéologie, sans chercher à impressionner qui que ce soit ou à se faire le champion de telle ou telle école — écrire sur un tableau aussi célèbre en historien de l’art sans pour autant être étiqueté comme tel n’a visiblement pas que des désavantages. Il nous offre avec L’affaire Arnolfini un livre absolument passionnant, salutaire même en ce qu’il permet à chacun de remettre en question la façon dont il regarde une œuvre et l’analyse qu’il peut ensuite tirer de son observation, qui sait parfaitement tenir le lecteur en haleine jusqu’à son hypothèse finale en forme d’apothéose à laquelle on est tenté de croire. Écrit avec simplicité et une délicieuse pointe d’humour, cet ouvrage se lit comme un roman tout en dépassant largement le cadre d’une fiction et s’adresse, au-delà des cénacles de spécialistes, à toute personne qui s’est un jour arrêtée devant une œuvre d’art en se demandant quelle histoire elle pouvait bien avoir à lui conter.

Jean-Philippe Postel L'affaire ArnolfiniJean-Philippe Postel, L’affaire Arnolfini, Actes Sud,158 p., ISBN : 978-2-330-06091-6

Accompagnement musical :

Arnold de Lantins (fl. 1415-30), Las, pouray je mon martire celer

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, cornemuse & direction

Arnold et Hugo de Lantins Œuvres profanes Le Miroir de MusiqueŒuvres profanes. 1 CD Ricercar RIC 365. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Thrace de chant. Sulla Lira par Le Miroir de Musique

Peintre italien anonyme Jeune homme avec une lira da braccio

Artiste italien anonyme (Florence ?),
Jeune homme tenant une lira da braccio, c.1510-20
Huile sur bois, 78,4 x 55,5 cm, collection privée

 

Ricercar fête cette année ses 35 ans et il semble bien que le label dirigé avec courage par Jérôme Lejeune ait décidé, à cette occasion, de rappeler une des raisons qui lui ont donné une place de choix auprès des amateurs de musique ancienne : sa capacité à proposer des œuvres peu fréquentées portées par des ensembles talentueux qui, souvent, font leurs premiers pas chez lui, comme jadis le Ricercar Consort ou, dans un passé plus récent, Vox Luminis. Je ne vous parlerai pas du disque peu convaincant dédié à Cipriano de Rore célébrant officiellement cet anniversaire qui apporte hélas surtout la preuve qu’on ne s’improvise pas interprète du répertoire de la Renaissance ; je préfère me concentrer sur des projets plus pertinents et aboutis, tel le Sulla Lira que nous offre aujourd’hui le Miroir de Musique.

Le fil conducteur de cette anthologie qui conduit l’auditeur du dernier quart du XVe siècle aux premières décennies du XVIIe siècle est Orphée, dont les humanistes s’emparèrent tôt de la figure pour en faire un des symboles de la Renaissance, celui du poète et musicien détenteur d’une sagesse supérieure, capable par son art subjuguant et mystérieux de tenir en respect les forces sauvages et même d’affronter la mort, et illustrant par là-même les vertus de la civilisation. Si les intellectuels renaissants eurent, comme pour tout ce qui touchait à l’Antiquité classique, le sentiment d’avoir retrouvé Orphée, celui-ci n’avait, en fait, jamais vraiment disparu des esprits comme des écrits et l’on peut suivre sa trace, sous une forme certes christianisée, durant tout le Moyen Âge. N’est-ce pas Fulgence qui, au début du VIe siècle dans ses Mitologiæ, indiqua, en se fondant sur une étymologie toute personnelle visant à redéfinir la mythologie sous un angle spirituel, Anonyme italien dernier quart XVe siècle Orphée au luth qu’Orphée (ôraia phonê : « belle voix ») et Eurydice (eu<r> dikê : « juste parole ») personnifiaient deux aspects de la musique, l’éloquence des mots et le pouvoir émotionnel des harmonies ? Les écrits de Fulgence, tout comme ceux de Boèce sur le même sujet, furent largement diffusés et assurèrent la continuité de la transmission de la légende orphique à l’époque médiévale, parfois sous des apparences inattendues comme celles de l’amour courtois. Marsile Ficin, traducteur présumé des Hymnes orphiques, et son élève Ange Politien, héritèrent donc, à la Renaissance, d’une tradition encore vive. Une relative unanimité se fait aujourd’hui sur la date de 1480 pour la création de La fabula di Orfeo du second, une œuvre mi-récitée, mi-chantée dont la transmission problématique – le texte a été transformé au cours du temps et la musique n’a pas été préservée – oblige à un patient travail de reconstruction (je conseille d’écouter la version dirigée par Francis Biggi, parue chez K617 en 2007) d’autant plus nécessaire que cette fable peut être regardée comme l’archétype du genre de l’opéra qui, quelque 127 ans plus tard, connaîtra son premier accomplissement « moderne » avec L’Orfeo de Monteverdi et Striggio.

Le florilège proposé par le Miroir de Musique s’ouvre fort judicieusement sur un extrait de cet Orfeo des origines avant de partir à la recherche des traces du chant « à la manière d’Orphée », c’est à dire accompagné à la lira. L’instrument désigné par ce mot n’est pas le même suivant les époques ; il a évolué en fonction des progrès et des innovations de la facture instrumentale, dont témoigne une riche iconographie. Si l’on trouve des représentations d’Orphée s’accompagnant au luth, comme dans un manuscrit de l’Énéide de Virgile réalisé dans le dernier quart du XVe siècle pour Ferdinand II d’Aragon, l’instrument qui a ensuite tendance à s’imposer est la lira da braccio qui, comme son nom l’indique était tenue sur le bras ; elle devint un des partenaires privilégiés du chant ou de la déclamation solistes, avec la vièle à archet (je renvoie le lecteur curieux à l’éblouissant disque Fermate il passo signé par Anonyme allemand premier quart XVIe siècle Orphée charmant les animauxVivabiancaluna Biffi chez Arcana), jusqu’à ce que les perfectionnements techniques fassent naître, quelques décennies plus tard, un modèle de lira plus grand, doté de plus de cordes et donc de capacités musicales nettement augmentées, tenu cette fois-ci entre les jambes, d’où son nom de lira da gamba ou lirone, mentionné comme « venant d’Orphée » par Silvestro Ganassi dans le chapitre 8 de sa Regola Rubertina (1542) où il établit l’antériorité de cet instrument sur le luth en arguant d’un très vague souvenir archéologique. Auréolé de tant références prestigieuses, élément de choix pour la basse continue, le lirone ne verra son étoile pâlir qu’à partir du second quart du XVIIe siècle. Toutes les pièces présentées dans cet enregistrement ne se rattachent certes pas directement au mythe orphique, mais toutes attestent, en revanche, de la pénétration du chant « à la manière d’Orphée » dans des genres aussi différents que les populaires frottole pour le versant profane, et laudes pour le sacré, dont les compositeurs sont, à l’exception de Tromboncino, bien oubliés aujourd’hui, et les savants madrigaux (Striggio, D’India), récitations (outre la Fabula di Orfeo déjà citée, Il Sacrificio d’Alfonso della Viola) et autres essais dans le domaine du proto-opéra (L’Euridice de Caccini), avec, en guise d’envoi, une chanson très raffinée en français signée Jacques Arcadelt, Laissés la verde couleur.

Si j’en avais apprécié l’esprit aventureux et la réalisation soignée, le premier disque du Miroir de Musique consacré à la naissance du violon et paru lui aussi chez Ricercar (RIC 333, 2013) ne m’avait pas totalement conquis ; il lui manquait, à mon goût, une petite étincelle d’émotion pour le transformer en autre chose qu’une splendide réalisation à visée encyclopédique. Dès les premières minutes de Sulla Lira, il apparaît immédiatement que ce pas a été franchi par la petite équipe réunie autour de Baptiste Romain, dont chaque participation à un projet apporte une nouvelle preuve de l’étendue du talent (il est actuellement un des meilleurs spécialistes de la vièle à archet). Il faut dire que tous les participants non seulement connaissent les exigences du répertoire de la Renaissance et du premier Baroque et en maîtrisent le style d’exécution au-delà de l’application hâtive de quelques recettes, mais qu’ils s’investissent dans la réussite de ce projet avec une ferveur et une humilité qui changent agréablement de certaines démonstrations qui ne révèlent que les limites de ceux qui s’y livrent. Les deux chanteurs sont remarquables, et j’ai eu grand plaisir à retrouver María Cristina Kiehr, dont je suis la carrière depuis une vingtaine d’années, dans un répertoire mieux adapté à ses moyens vocaux actuels que d’autres où elle s’est imprudemment risquée. Le Miroir de Musique Projet Sulla LiraMalgré la patine du temps, le charme de son timbre si particulier, qui happe l’auditeur tout en instaurant une certaine distance avec lui, opère toujours et il a, par bonheur, conservé une bonne part de sa luminosité et toute sa fluidité. Je ne connaissais pas Giovanni Cantarini, mais je dois avouer que la qualité de la prestation de cet élève de Dominique Vellard et Gerd Türk m’a pleinement convaincu ; sa voix possède ce qu’il faut de chaleur pour retenir l’attention, toute la souplesse et la solidité souhaitables pour répondre sans effort apparent aux impératifs techniques des partitions, mais ce qui frappe surtout est l’attention que le ténor porte aux textes dont il parvient à rendre les nuances expressives et la poésie avec une précision et une implication également admirables. Du côté des instrumentistes, l’excellence est également au rendez-vous, qu’il s’agisse du luthiste Julian Behr, accompagnateur attentif et discret dont on sent bien que le soutien est ici essentiel, ou des chevilles ouvrières que sont Brigitte Gasser au lirone et à la basse de viole et Baptiste Romain à la lira da braccio et au violon, qui font tous deux preuve d’intelligence, d’inventivité mais également d’une grande sensibilité dans la conduite de leurs parties. Sous leur archet, les cordes frottées savent prendre le discours à leur compte, en varier les couleurs et les atmosphères, le porter pour le rendre formidablement ardent, rêveur, emporté ou nostalgique, et si je devais résumer d’un mot ce qui fait la réussite de cette anthologie, je pense que je choisirais volontiers celui d’alchimie — une alchimie toute orphique, naturellement.

 

À ceux qui ne craignent pas d’emprunter des chemins de traverse qui, l’air de rien, les ramèneront à l’essentiel, je recommande ce Sulla Lira qui regorge de surprises et de beautés ; ils y apprendront beaucoup tout en y étant souvent touchés, tant il est vrai qu’ici la tête n’oublie jamais le cœur. On attend avec beaucoup de curiosité les futures propositions du Miroir de Musique, car il semble évident que cet ensemble est de ceux qui savent, avec modestie et brio, entraîner l’auditeur vers des voies aussi singulières qu’éclairantes.

 

Sulla Lira Le Miroir de Musique Baptiste RomainSulla lira, la voix d’Orphée

Le Miroir de Musique :
María Cristina Kiehr, soprano
Giovanni Cantarini, ténor
Brigitte Gasser, lirone & basse de viole Renaissance
Baptiste Romain, lira da braccio & violon Renaissance
Julian Behr, luth Renaissance & chitarrone

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 65’04] Ricercar RIC 354. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Alessandro Demofonte ( ?- ?), Vidi, hor cogliendo rose
(Frottole libro septimo, Venise, 1507)

2. Giacomo Fogliano (1468-1548), Vengo a te, madre Maria
(Laude libro secondo, Venise, 1508)

3. Francesco Corteccia (1502-1571), O begli anni de l’oro
(Musiche fate nelle nozze dello Duca di Firenze, Venise, 1539)

Illustrations complémentaires :

Artiste anonyme italien, dernier quart du XVe siècle, Orphée s’accompagnant au luth, enluminure tirée d’un manuscrit de l’Énéide de Virgile (Livre VI), Ms. 0837, f. 161v, Valence, Université, Bibliothèque historique

Artiste anonyme allemand, Nuremberg, Orphée charmant les animaux, c.1520. Plume et encre noire sur papier, 9,5 x 7,3 cm, New York, The Metropolitan Museum

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