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Tag: Leçons de Ténèbres

Traits Couperin II. Leçons de Ténèbres et motets par Les Ombres — Noblement

Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721),
Tête de vieil homme barbu, 1715-1716
Craie noire, rouge et blanche sur papier, 16,9 x 13,4 cm,
New York, The Morgan Library & Museum

Les Leçons de Ténèbres font partie de cette poignée d’œuvres dont la résurrection, suscitée par le mouvement de retour aux « instruments d’époque », a fait un symbole d’une certaine idée du baroque français. Plus que toutes les autres, celles de François Couperin n’ont cessé d’attirer les interprètes depuis plus de soixante ans et la lecture pionnière dirigée par Laurence Boulay pour Erato en 1954, au point d’en faire un point de passage obligé, un rituel, pour tout amateur de musique ancienne. Jeune mélomane livré à lui-même, ma découverte de cette œuvre s’est faite au hasard des bacs du disquaire, au travers de la version gravée en 1991 par Gérard Lesne pour Harmonic Records dont l’austère pochette m’avait subjugué ; bien qu’erronée du point de vue historique – non, ces Leçons n’ont pas été écrites pour contre-ténors, fussent-ils, pour tenter de faire couleur locale, rebaptisés « haute-contre », et les avis des consommateurs sur tel site marchand, à demi pâmés et rotant leurs « sublime » comme du mauvais champagne, n’y changeront rien, pas plus d’ailleurs que l’onction de la très salonnarde Tribune des critiques de disques de France Musique –, cette lecture n’a rien perdu de sa beauté magnifiée par une prise de son assez exceptionnelle. Même en laissant de côté les réalisations employant des voix d’hommes, les « Dames religieuses de l’abbaye de L*** [Longchamp] » n’en étant pas, la discographie des Leçons de Ténèbres de Couperin demeure impressionnante et jalonnée de grands noms qui s’y sont parfois cassé les dents, ainsi Christopher Hogwood ou, plus étonnamment, William Christie ; elle est également d’une variété surprenante, suivant l’équilibre trouvé entre éléments sacrés – la version des Demoiselles de Saint-Cyr (Éditions Ambronay, 2009) est sans doute une de celles qui va le plus loin de ce point de vue, y compris dans ses choix interprétatifs et acoustiques – et profanes.

Cet adjectif peut interroger voire agacer dans pareil contexte mais ignorer cette dimension revient à laisser échapper une part importante de l’identité de l’œuvre sur laquelle est trop souvent projetée une religiosité romantisée qui lui est étrangère. Sans lui dénier son indéniable portée spirituelle, il convient de se souvenir qu’elle s’inscrivait dans une liturgie des Ténèbres devenue, en ce début du XVIIIe siècle, un événement aussi musical et mondain que proprement cultuel ; les vitupérations d’une partie du clergé, s’appuyant sur l’article IV des statuts du premier synode s’étant tenu à Paris en 1674 et reconduits inchangés lors de celui de 1697, interdisant « de faire chanter en chœur, ou avec des instruments, aucune musique aux Ténèbres », et des censeurs de l’époque qui s’offusquaient que l’on fît pénétrer dans les sanctuaires des musiciens issus des rangs de l’Académie royale de musique et qu’ils ne s’y comportassent point avec la retenue exigée nous informent amplement à ce sujet. Ce qui rend singulière et assez inoubliable l’élaboration sans doute longuement méditée par Couperin sur ce semis d’images tragiques, parfois presque convulsées, dont sont prodigues les Lamentions de Jérémie, est l’équilibre souvent miraculeux qu’il atteint entre l’exigence, voire l’urgence expressive et la conscience de la retenue imposée par la destination de sa partition, une flamme ardente mais domestiquée qui s’accorde parfaitement à ce que sa production laisse deviner de son caractère. Ses Ténèbres sont à la fois une calligraphie par les arabesques qu’elles dessinent autour des lettres hébraïques placées en tête de chaque verset et une épure par leur réduction à des effets dont la discrétion n’a d’égale que l’efficacité ; une imperceptible modulation, un amuïssement soudain, un flamboiement inattendu font surgir un monde d’émotions totalement renouvelées.

Les interprètes d’aujourd’hui se trouvent donc face au même conséquent faisceau d’exigences qui déroutait déjà, s’il faut en croire les témoignages, nombre de ceux d’autrefois. Comme souvent avec la musique de Couperin, le dosage entre théâtralité et intériorité doit être minutieux afin de ne tomber ni dans l’outrance, ni dans la componction. C’est, entre autres, grâce à cette qualité que la proposition des Ombres tire son épingle du jeu dans une discographie abondante au sein de laquelle j’ai parcouru une quinzaine de réalisations pour préparer cette chronique. L’ensemble dirigé par Margaux Blanchard et Sylvain Sartre nourrit de vraies affinités avec l’univers du compositeur ; il a notamment donné une des rares lectures des Nations (Éditions Ambronay, 2012) en mesure de tenir tête à celle, quasi mythique à défaut d’être irréprochable, de Jordi Savall. La version qu’il propose des Leçons de Ténèbres opère une synthèse aboutie et sereine entre les grandes options de celles qui les ont précédées ; le continuo ne néglige aucune des possibilités indiquées par les sources de l’époque, alternant clavecin (première et troisième Leçons) et orgue, avec basse de viole et théorbe, évoquant ainsi de façon convaincante, d’autant qu’il est réalisé avec autant de précision que de goût, l’ambiguïté entre sacré et profane qui traverse l’œuvre. Le choix des deux dessus suit intelligemment la même logique, Chantal Santon Jeffery s’illustrant globalement plutôt dans le domaine de l’opéra et Anne Magouët dans celui de la musique sacrée (elle est un des atouts majeurs entre autres de l’Ensemble Jacques Moderne), et l’union de leurs deux timbres, l’un plus onctueux et lumineux, l’autre un rien plus sombre et corsé, fonctionne parfaitement. Fines connaisseuses de ce répertoire qu’elles servent avec cœur et raffinement, toutes deux s’y entendent à merveille pour souligner le moindre accent dramatique sans néanmoins jamais forcer le trait, cette retenue ne relevant pas d’une quelconque timidité expressive mais bien d’un très couperinien sens de la nuance. Il se dégage de cette interprétation qui chemine, en en faisant sentir tout à la fois les aspérités immédiates et la douceur potentielle, sur l’étroit sentier entre la désolation des visions pathétiques du texte et la lueur d’espérance que contient l’exhortation finale « Jerusalem convertere », une certaine noblesse de ton qui trouve un équilibre réellement satisfaisant entre attraction et distance, participation et contemplation.

Les compléments de programme, judicieusement choisis, sont marqués par la même qualité d’approche. Sans posséder la puissance d’évocation des Leçons de Ténèbres, ils complètent l’image du Couperin compositeur de musique sacrée en en faisant voir un visage plus soucieux de charme et de lustre immédiats, mais certainement pas moins intéressant. Les Quatre versets d’un motet composé de l’ordre du roy (1703) le voient explorer les possibilités des voix de dessus et de leur combinaison, avec une forte tendance à privilégier une tendresse et une luminosité tendant souvent vers l’éthéré (les virevoltes d’« Adolescentulus sum ego » encore allégées par la flûte) et des tournures nettement italianisantes tant dans l’écriture vocale qu’instrumentale. Avec l’inédit Salvum me fac, Deus, c’est la voix de basse qui est cette fois-ci à l’honneur. Bénéficiant d’un effectif élargi, outre deux flûtes, à trois violons, ce motet est une supplique ardente se ressentant lui aussi de l’intérêt plus que vif de François le Grand pour le langage ultramontain qui vient pimenter et fluidifier la distinction toute française de la déclamation ; Benoît Arnould campe un pécheur à l’attitude fort noble (peut-être ponctuellement un rien trop) jusque dans l’expression de sa contrition et de son empressement, tandis que les instruments déploient tout le brio souhaitable dans leurs lignes tour à tour enjouées, majestueuses ou mélancoliques.
Les Ombres démontrent une nouvelle fois avec ce disque qu’ils entretiennent avec la musique de Couperin une indéniable proximité sensible qui leur permet de trouver la mesure et le ton justes pour aborder ses œuvres. Sans prétendre révolutionner quoi que ce soit, leur version des Leçons de Ténèbres s’inscrit par sa probité, son naturel, son équilibre et sa beauté en excellente place dans une discographie riche et contrastée ; elle sera sans nul doute une des contributions remarquées à cette année de commémoration du compositeur et une réalisation vers laquelle on reviendra souvent.

François Couperin (1668-1733), Leçons de Ténèbres, Quatre versets d’un motet composé de l’ordre du roy, Agnus Dei de la Messe propre pour les couvents, Salvum me fac, Deus

Chantal Santon Jeffery & Anne Magouët, dessus
Benoît Arnould, basse
Marc Meisel, orgue & clavecin
Les Ombres
Margaux Blanchard, basse de viole & direction
Sylvain Sartre, flûte traversière & direction

1 CD [durée : 62’41] Mirare MIR 358. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Quatre versets… : Tabescere me fecit
Chantal Santon Jeffery & Anne Magouët

2. Première Leçon : Beth
Chantal Santon Jeffery

3. Deuxième Leçon : Zain
Anne Magouët

4. Troisième Leçon : Lamed
Chantal Santon Jeffery & Anne Magouët

5. Salve me fac, Deus : Et ne avertas faciem tuam
Benoît Arnould

 

Nocturnes napolitains. Caresana, Veneziano & A. Scarlatti par L’Escadron Volant de la Reine

Luca Giordano Marie-Madeleine pénitente

Luca Giordano (Naples, 1632 – 1705),
Marie-Madeleine pénitente, c.1660-65
Huile sur toile, 153 x 124 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Depuis l’apparition sur la scène discographique, au début des années 1990, d’une joyeuse bande de musiciens qui avait pris le nom de la Cappella della Pietà de’ Turchini et eu le discernement de se faire épauler par le musicologue Dinko Fabris, les archives musicales de Naples ne cessent de nous livrer des témoignages de la fabuleuse vitalité artistique de cette cité aux XVIIe et XVIIIe siècles. On a cependant vu assez peu d’ensembles français se risquer dans l’exploration de ce répertoire au dramatisme souvent exigeant et c’est donc non sans une certaine surprise que l’on a appris que le choix du tout jeune Escadron Volant de la Reine s’était porté sur lui pour son tout premier enregistrement.

Une célébrité, deux méconnus, voici pour les ingrédients d’un programme conçu comme une évocation d’un des temps forts de l’année liturgique dans l’Occident chrétien, la Semaine sainte au cours de laquelle prenait place l’office de Ténèbres, dont les amateurs de musique ancienne connaissent bien aujourd’hui l’esthétique et le déroulement. Le texte des Lamentations de Jérémie, qui forme la substance des fameuses Leçons qui étaient chantées durant cette période, constitue, par les images de déploration, de contrition mais aussi de violence qu’il convoque, une véritable mine d’inspiration pour les compositeurs qui peuvent y déployer à l’envi l’arsenal rhétorique propre à évoquer les mouvements de l’âme et démontrer l’étendue de leur savoir-faire expressif. Celui du Palermitain Alessandro Scarlatti, dont l’essentiel de la carrière se déroula entre Rome et Naples, était immense, et l’on déplore que sa production ne fasse pas l’objet d’une exploration et d’une documentation au disque plus systématique. Son cycle de Lamentations, au sujet duquel planent nombre de questions de chronologie et de destinataire (le nom le plus fréquemment cité est celui du grand-duc de Toscane Ferdinand III de Médicis, grand patron des arts), a néanmoins eu la chance d’être intégralement gravé par les soins d’Enrico Gatti et de son ensemble Aurora (Symphonia, 1992, réédité par Glossa et parfaitement recommandable) ; il apporte une parfaite illustration de la capacité du compositeur à faire cohabiter la sévérité d’un rigoureux contrepoint à l’ancienne et les trouvailles les plus modernes, comme les chromatismes, syncopes et autres changements abrupts de rythme, pour illustrer avec une inventivité toujours renouvelée les affects du texte.

On pense que Cristofaro Caresana étudia auprès de Pietro Andrea Ziani dans sa ville natale de Venise avant d’aller s’installer à Naples vers l’âge de 18 ans. Il y servit, entre autres, comme ténor et organiste à la Chapelle royale et occupa le poste prestigieux de maître de chapelle au Conservatoire de Sant’Onofrio. La Première Leçon du Vendredi saint qui nous est proposée se distingue par une facture d’une grande sobriété qui permet à l’attention d’être essentiellement focalisée sur le texte dont tout est fait pour préserver la lisibilité ; si l’expressivité est toujours recherchée, elle l’est avec une mesure que l’on pourrait presque qualifier de classique tant elle préfère une certaine forme de décantation – on est ici parfois proche de la monodie accompagnée – et de rigueur à des débordements émotionnels plus extérieurs. Avec Gaetano Veneziano, on entre résolument dans un autre univers. Élève de celui que les musicologues ont reconnu comme une, sinon la figure musicale napolitaine majeure de la seconde moitié du XVIIe siècle, Francesco Provenzale, il en retient, dans ses Lamentations datables de la décennie 1690, la sensualité et un sens aigu de la théâtralisation qui s’exprime au travers du déploiement d’un vaste éventail de dynamiques et d’ornementations et ne répugne pas à regarder du côté d’une virtuosité toute profane et même de la danse, en parvenant à créer avec des moyens somme toute relativement modestes une véritable sensation d’opulence sonore et de diversité par une découpe en sections souvent nettement contrastantes. Ces qualités font de l’œuvre de Veneziano un maillon essentiel pour saisir l’évolution de la musique sacrée napolitaine vers l’esthétique du XVIIIe siècle telle qu’elle prendra forme, entre autres, chez Pergolèse, Durante ou Leo. Les concepteurs de cette anthologie ont eu la riche idée de ponctuer les trois Leçons retenues par des pièces instrumentales d’Alessandro Scarlatti que l’on entend également trop peu, alors qu’elles offrent une synthèse tout à fait convaincante entre style savant et fluidité mélodique, ainsi qu’une dramaturgie soigneusement élaborée sans le secours de la voix dont son fils Domenico saura se souvenir.

S’il n’a qu’une poignée d’années d’existence, L’Escadron Volant de la Reine a déjà une flatteuse réputation, ayant notamment remporté, en 2015, le Premier Prix et le Prix du public du Concours international du Val de Loire dont le jury était présidé par l’exigeant William Christie. Le premier disque que dévoile l’ensemble vient corroborer ces flatteuses rumeurs et ce sur plusieurs points. Le plus immédiatement évident est l’intérêt d’un programme qui ose s’aventurer sur des terres relativement peu fréquentées en dépit de leur intérêt et de leur beauté et donne à entendre, sauf erreur, deux Leçons inédites de Caresana et Veneziano. L’écoute réserve ensuite une succession d’excellentes surprises. On saluera tout d’abord la très grande qualité de la prestation de la soprano Eugénie Lefebvre dont le timbre offre un bel équilibre entre rondeur et clarté mis au service d’un investissement dramatique constant qui s’avère particulièrement convaincant. L'Escadron volant de la Reine Notturno © Adrien ToucheOn sait gré à la chanteuse d’habiter ces versets latins comme elle le ferait s’il s’agissait d’un texte écrit en langue vernaculaire, d’en solliciter le sens avec verve et subtilité et de les rendre ainsi très vivants et émotionnellement agissants. La réalisation instrumentale est également de haut niveau, non seulement sur le plan de la propreté technique, mais aussi par la finesse du trait, le sens du coloris et les contrastes intelligemment ménagés dont elle n’est jamais avare. Sans jouer la surenchère mais avec une fermeté d’intentions qui révèle leur capacité à construire un discours cohérent et une déjà tangible maturité, les musiciens suggèrent ici une atmosphère, soulignent là une trouvaille harmonique, et montrent un souci permanent de l’éloquence qui fait plaisir à entendre. Aussi audiblement à l’aise dans les démonstrations d’énergie que dans la suggestion poétique, L’Escadron Volant de la Reine signe avec ce Notturno un premier disque ambitieux et prometteur qui dénote de réelles affinités avec le répertoire italien dont il a choisi de faire un de ses chevaux de bataille. On attend la suite des aventures de cet ensemble avec une bienveillante curiosité.

Notturno L'Escadron volant de la ReineNotturno : Cristofaro Caresana (c.1640 – 1709), Première Leçon du Vendredi saint, Alessandro Scarlatti (1660 – 1725), Agar e Ismaele esiliati : Sinfonia, Sinfonia a quattro senza cembalo, San Filippo de Neri : Sinfonia avanti l’oratorio, Première Leçon du Jeudi saint, Gaetano Veneziano (1665 – 1716), Troisième Leçon du premier Nocturne du Vendredi saint

L’Escadron Volant de la Reine

1 CD [durée totale : 55’31] Evidence classics EVCD021. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Alessandro Scarlatti, Sinfonia a quattro : LargoAllegro

2. Gaetano Veneziano, Troisième Leçon du premier Nocturne du Vendredi saint

Illustrations complémentaires :

Sebastiano Conca (Gaeta, 1676 ou 1680 – Naples, 1764), Le prophète Jérémie, 1718. Sanguine sur papier, 36,4 x 23,4 cm, New York, Metropolitan Museum

La photographie de L’Escadron Volant de la Reine, prise durant les sessions d’enregistrement en juillet 2015, est d’Antoine Touche.

Suggestion d’écoute complémentaire :

Je vous recommande ce très beau disque d’Antonio Florio et de ses Turchini consacré uniquement à Caresana et Veneziano qui complète parfaitement (et sans doublon) celui de L’Escadron Volant de la Reine. La soprano Valentina Varriale n’est certes probablement pas aussi engagée qu’Eugénie Lefebvre, mais elle se coule avec beaucoup d’aisance dans ces musiques pour les Ténèbres. La réalisation instrumentale et la direction sont très efficaces et rendent justice à un répertoire fréquenté avec autant d’affection que d’expertise.

Tenebræ, musiques pour la Semaine sainte à Naples. 1 CD Glossa GCD 922602. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, avec un extrait à écouter, sans frais de port.)

Le secret de la flamme. Les Leçons de Ténèbres de Lalande par Sophie Karthäuser et l’Ensemble Correspondances

Jean-Baptiste Santerre Portrait d'une jeune femme avec une lettre

Jean-Baptiste Santerre (Magny en Vexin, 1651-Paris, 1717),
Portrait d’une jeune femme avec une lettre, c.1708 ?
Huile sur toile, 91 x73 cm, Collection privée

Lorsque François Boivin publia, en 1730, le petit recueil contenant Les III Leçons de Ténèbres et le Miserere à voix seule de ce Michel-Richard qu’à la suite de Louis XIV qui, semble-t-il, lui en fit le premier l’honneur, on ne nommait, en détachant bien la particule, que Lalande, il était probablement persuadé de faire une excellente affaire ; la vogue de ces compositions destinées à être interprétées durant la semaine sainte n’avait pas encore faibli – Franz Xaver Richter, maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg, en écrira encore en 1773 –, pas plus que la renommée de leur auteur dont la musique demeurait fort goûtée au point d’être très fréquemment programmée au Concert Spirituel.

Lalande, pourtant, était mort le 18 juin 1726 à Versailles des suites d’une fluxion de poitrine, au terme d’une carrière que l’on peut qualifier d’exemplaire. Ce fils d’un marchand tailleur parisien, né le 15 décembre 1657 en la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, eut la chance de voir très tôt ses dispositions pour la musique repérées et encouragées par son maître, François Chaperon, et si le roi le jugea trop jeune, en 1678, pour occuper le poste d’organiste laissé vacant par Joseph de la Barre, l’excellente réputation qu’il se fit en qualité professeur de clavecin chez les Noailles puis auprès des filles qu’eut Louis XIV avec Madame de Montespan, lui assura le soutien du monarque au service duquel il entra en 1683. Nommé tout d’abord titulaire du quartier d’octobre de Sous-maître de la Chapelle royale (ce poste était divisé en quatre trimestres chacun tenu par un musicien différent), il cumula cette fonction avec celle de compositeur (1685), puis de surintendant (1689) et enfin de maître de la Musique de la Chambre du roi, responsabilités qui lui assurèrent la haute main sur la vie musicale versaillaise durant quarante ans, d’autant que les trois autres quartiers de la Chapelle finirent par tomber dans son escarcelle à la suite de la démission de ses confères en 1690, 1704 et 1714. Si l’on entend parfois des fragments des douze suites qui composent ses Symphonies pour les soupers du roy, la réputation de Lalande repose surtout sur son œuvre sacré, un genre que Madame de Maintenon l’encouragea à cultiver et dans lequel il excella si bien que la cour se pressait pour écouter ses motets comme le fit plus tard le public du Concert Spirituel.

Michel-Richard de Lalande Thomassin d'après SanterreLa mise en musique de l’office de Ténèbres semble avoir occupé très tôt le compositeur puisqu’il est fait mention de sa contribution à celui qui eut lieu à la Sainte-Chapelle en 1680, avant, donc, le début de sa carrière versaillaise. Les Leçons écrites à cette occasion ne sont sans doute pas celles que nous connaissons aujourd’hui, dont la genèse demeure relativement obscure. Il est cependant probable que ces dernières aient été composées pour le couvent de l’Assomption, sis rue Saint-Honoré, où elles auraient été chantées « à l’admiration de tout Paris », selon Philidor, par les deux filles du musicien, Marie-Anne et Jeanne qui moururent lors de de l’épidémie de petite vérole de 1711, âgées de 25 et 24 ans. Notons également que le Miserere fut copié cette même terrible année par l’infatigable Sébastien de Brossard qui en harmonisa en faux-bourdon les versets destinées aux religieuses. Le cycle complet des Ténèbres de Lalande comportait, à l’origine, neuf Leçons dont un tiers seulement nous est parvenu, la troisième des mercredi, jeudi et vendredi ; sans qu’il soit possible d’en être absolument certain, ce groupe correspond peut-être à l’état de la révision de ses partitions qu’avait entrepris le compositeur à la fin de sa vie, le reste ayant malheureusement disparu. Telles qu’elles nous sont parvenues, ces œuvres se révèlent en tout point conformes à l’esthétique flottante de ce qu’étaient les Ténèbres, avec leur rituel spectaculaire d’extinction progressive des cierges et leur audience dont la présence était motivée, à part égales, par le recueillement et la mondanité, cette dernière de plus en plus violemment dénoncée par les censeurs du temps qui ne voyaient plus dans ces offices que le palliatif à l’absence de spectacles durant le temps de Pénitence qu’ils étaient effectivement devenus pour partie. Le texte des Lamentations de Jérémie s’y prêtant merveilleusement, Lalande exploite donc son caractère à la fois doloriste et théâtral, variant le plus possible les climats, du poignant au suave, du l’imprécation à l’abandon, tout en usant d’une virtuosité maîtrisée dans l’art de l’enluminure des lettres hébraïques par laquelle débute chacun des versets des Leçons du mercredi et du jeudi. Partout éclate l’excellence de ses capacités à souligner un mot ou un affect, par le choix d’une tonalité (In tenebrosis) ou l’emploi d’une suspension (O vos omnes), mais aussi son sens de la progression dramatique, particulièrement sensible dans la Leçon du vendredi dont le déroulement n’est pas interrompu par la scansion des lettres. Tout comme dans le Miserere, Lalande tire le meilleur parti du fractionnement du texte pour introduire dans ses Leçons de Ténèbres une grande richesse de nuances qui confère à sa mise en musique un caractère palpitant et une émotion palpable, dont le charme ambigu – est-on sur la scène ou au couvent ? – se révèle aussi prenant que tenace.

Cette nouvelle lecture des Leçons de Ténèbres et du Miserere de Lalande n’est, bien entendu, pas la première à documenter ces œuvres, même si les enregistrements qui en proposent l’intégralité ne sont finalement pas légion. Sophie Karthauser par Alvaro YanezNombre de mélomanes, dont votre serviteur, se souviennent avoir appris à les aimer grâce au disque réunissant Isabelle Desrochers, Mauricio Buraglia, Nima Ben David et Pierre Trocellier publié chez Astrée en 1996, dont la pochette s’ornait de la fameuse Vanité de Philippe de Champaigne conservée au Musée de Tessé, et qui joignait aux seules Leçons un choix de Tombeaux instrumentaux, beaucoup d’autres, et je fus de ceux-là, furent bouleversés, six ans plus tard, par l’interprétation intense qu’en livrèrent, chez Alpha, une Claire Lefilliâtre et un Poème Harmonique supérieurement inspirés, et revinrent ensuite systématiquement vers elle pour goûter l’intégralité du recueil de 1730. On pouvait, dès lors, se poser légitimement la question de l’intérêt, plus de douze ans après, d’en produire un nouvel enregistrement, qui plus est avec une soliste qui n’est pas identifiée comme une spécialiste du répertoire baroque. L’éclatante réussite de la version que proposent aujourd’hui Sophie Karthäuser, Sébastien Daucé et son Ensemble Correspondances vient nous rappeler avec force qu’aucune proposition interprétative, aussi forte soit-elle, n’épuise totalement des chefs-d’œuvre comme ceux de Lalande, et qu’un travail acharné peut permettre à un artiste de s’imposer là où personne ne l’attendait. Mesure-t-on l’humilité qu’il a fallu à cette soprano lyrique, que ses qualités partout célébrées auraient pu rendre sûre d’elle-même jusqu’à la désinvolture, pour faire siens et non pas seulement imiter, comme le font d’autres, les principes d’une vocalité éloignée de ses habitudes ? Mesure-t-on également le désir de servir ces musiques qui l’a animée pour qu’elle y plonge aussi totalement quand d’autres se seraient contentées de n’y risquer qu’un pied ? La récompense de cet investissement est une lecture parfaitement accomplie tant du point de vue esthétique – le timbre est partout riche et plein, le souffle impeccablement maîtrisé – qu’expressif, et l’on pourrait aligner ici les superlatifs ; disons simplement que la moindre inflexion du texte est restitué avec une finesse, une émotion et une efficacité admirables par une chanteuse qui le prend complètement à son compte au lieu de réciter une leçon bien apprise. Si elle n’emprunte pas la voie de l’expressivité parfois presque hallucinée de Claire Lefilliâtre, le subtil équilibre entre théâtralité et intériorité que trouve Sophie Karthäuser n’en est pas moins d’une éloquence constante. Ce travail de fond lui permet également de s’intégrer sans faux pli dans l’équipe de Correspondances, qui fait ici montre de ses habituelles qualités de lisibilité, de fluidité et de douce luminosité ; les passages en plain-chant sont parfaitement maîtrisés, le continuo est coloré et inventif sans être exubérant. Sébastien Daucé par Jean-Baptiste MillotIl est, enfin, absolument évident, et ce sentiment ne fait que croître au fil des écoutes, que la soliste et Sébastien Daucé se sont trouvés et que leurs natures a priori si différentes se nourrissent mutuellement, l’ardeur de l’une venant enflammer la retenue expressive de l’autre et y gagnant en retour un indéniable supplément de densité, de profondeur. Ce tandem qu’on aurait pu croire, au départ, assez mal appairé, fonctionne merveilleusement et nous entraîne loin avec lui.

Doit-on en déduire que l’enregistrement du Poème Harmonique est détrôné par le nouveau venu ? Après confrontation, je serais, pour ma part, bien en peine de les départager, tout en estimant néanmoins que la lecture de Sophie Karthäuser et de l’Ensemble Correspondances possède un charme plus immédiat que sa prédécessrice et pourra donc faire venir à elle un public plus large. Je vous recommande cette nouvelle venue sans l’ombre d’une hésitation et j’espère, compte tenu du degré d’accomplissement de cette réalisation qui confirme une nouvelle fois, que la musique française du Grand Siècle (au sens large) a trouvé en Sébastien Daucé et ses musiciens des porte-parole inspirés, qu’ils pourront se pencher sur d’autres Leçons de Ténèbres. Qu’il me soit donc permis de conserver allumée une des bougies de celles de Lalande pour faire le vœu de celles de Lambert, de Bernier et, bien sûr, de Charpentier, peu ou imparfaitement servies au disque.

Michel-Richard de Lalande Leçons de Ténèbres CorrespondancesMichel-Richard de Lalande (1657-1726), Leçons de Ténèbres, Miserere (version du manuscrit de Sébastien de Brossard), avec plain-chant extrait du Processionnal pour l’abbaye royale de Chelles, 1726)

Sophie Karthäuser, soprano
Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, orgue & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 76’23] Harmonia Mundi HMC 902206. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Miserere : Libera me de sanguinibus/Quoniam si voluisses

2. Troisième Leçon du Mercredy : O vos omnes

3. Plain-chant : Ecce videmus eum

4. Troisième Leçon du Jeudy : Ego vir videns

5. Troisième Leçon du Vendredy : Jerusalem

Illustrations complémentaires :

Henri Simon Thomassin (Paris, 1687-1741) d’après Jean-Baptiste Santerre (Magny en Vexin, 1651-Paris, 1717), Portrait de Michel-Richard de Lalande, sans date. Burin, 40 x 32 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Sophie Karthäuser est d’Alvaro Yanez © Orfeo artist management

La photographie de Sébastien Daucé est de Jean-Baptiste Millot pour Qobuz .com

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