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Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Les Traversées Baroques

Vélin/Vergé 4. Éclats de voies : la Venise de Bassano et des Gabrieli par Les Traversées Baroques

Jacopo Robusti, dit Tintoret (Venise, 1518 – 1594),
La Vierge et l’Enfant adorés par saint Marc et saint Luc, c.1570-75
Huile sur toile, 160 x 228 cm, Berlin, Staatliche Museen, Gemäldegalerie

 

Pour qui écoute de la musique ancienne depuis plus de trente ans, la réapparition cyclique de certains types de programme a quelque chose de décourageant, distillant le sentiment que l’histoire de la redécouverte en particulier des œuvres de la période dite baroque a tendance à radoter plutôt qu’à progresser. J’avoue ainsi avoir été un peu surpris de voir les Traversées Baroques qui, jusqu’alors, nous avaient plutôt habitués à dénicher avec talent des compositeurs oubliés, ainsi que le prouvent ses quatre disques consacrés à ceux actifs en Pologne au temps de la dynastie Vasa (regroupés en un très recommandable coffret intitulé Salve Festa Dies), proposer, à l’instar de La Fenice ou des Gabrieli Consort and Players autrefois, un programme consacré à l’âge d’or de Saint-Marc de Venise.

Il faut néanmoins reconnaître que la vie culturelle de la Cité des Doges durant le XVIe siècle a de quoi retenir durablement l’attention, tant elle s’avéra florissante. Ce n’est évidemment pas par hasard qu’elle attira, venant parfois de fort loin, tant d’imprimeurs (on songe, par exemple, au Champenois Nicolas Jenson), d’intellectuels (L’Arétin s’y installa définitivement en 1527), de peintres (Albrecht Dürer y séjourna en 1495 et en 1506-1507) ou de musiciens. L’année même de l’arrivée de L’Arétin, la Sérénissime accueillit, dans des conditions nettement moins rocambolesques que celles du poète fuyant les spadassins de Frédéric de Gonzague, un Flamand qui, tant au travers de ses œuvres que de son enseignement, allait radicalement accroître la renommée musicale de la ville lagunaire en lui permettant d’atteindre un rayonnement inédit : Adrian Willaert (c.1490-1562). Formé en grande partie à Paris auprès de Jean Mouton, il fut nommé, fait exceptionnel qui ne se reproduisit que pour Monteverdi dans une institution où ce type de recrutement s’effectuait en interne, au poste de maître de chapelle de Saint-Marc sur intervention personnelle du doge, Andrea Gritti. Willaert incarne la synthèse accomplie entre l’époustouflante virtuosité polyphonique des maîtres du Nord et une façon nouvelle d’envisager le rapport entre mot et musique développée en Italie et alors à la pointe de la modernité ; il est également non l’inventeur de la technique du double chœur, dont les premières traces, remontant à la fin du XVe siècle et peut-être véronaises, sont conservées dans des manuscrits de la bibliothèque Estense de Modène, du moins le premier dont les salmi spezzati furent publiés en 1550, traçant le chemin vers la polychoralité flamboyante qui donnera son lustre à la musique sacrée vénitienne tout au long de la seconde moitié du XVIe siècle avec des répercussions durables au-delà de son aire géographique.
Lorsque l’on pense aux cori spezzati, le nom qui vient le plus naturellement à l’esprit est celui des Gabrieli. Andrea (c.1533-1585) fut sinon l’élève du moins l’héritier direct de Willaert et s’il n’obtint jamais le poste de premier organiste de Saint-Marc qui échut à Claudio Merulo en 1566 quand lui fut nommé au second, l’influence de sa musique la plus progressiste publiée après sa mort par son neveu Giovanni (c.1554-1612) – les recueils édités de son vivant se ressentent, eux, de l’empreinte de Lassus, qu’il fréquenta – fut considérable, particulièrement sa recherche d’effets sonores au moyen de l’alternance et de l’opposition des différents chœurs mais également de leur individualisation. Giovanni, qui succéda à Merulo en 1585 et fut le maître de Heinrich Schütz au cours de la première décennie du siècle suivant, se mit à l’école de son oncle dont il amplifia les trouvailles en matière d’intrication des voix et des instruments en les mettant au service d’une exigence accrue d’expressivité également patente dans ses madrigaux où il expérimente le stile concertato promis au bel avenir que l’on sait et dont on trouve déjà un écho dans les Concerti ecclesiastici de Giovanni Bassano (c.1558-1617), un des derniers grands virtuoses du cornet dont, signe des temps, la succession au poste de maestro del concerto de Saint-Marc fut confiée à un violoniste, publiés en 1598 et 1599 ; en faisant usage de dissonances et de madrigalismes, d’une variabilité rythmique et d’une demande de virtuosité jusqu’alors inédites, Giovanni Gabrieli, à l’image de la révolution de l’espace et du temps s’appuyant sur la traduction des actions comme des émotions saisies à l’instant de leur survenue opérée par les peintres contemporains que sont Titien, Véronèse – comment ne pas penser à sa soif de couleur en écoutant ces musiques ? – et surtout Tintoret, ouvre grand la voie au premier baroque dont Venise pourra s’enorgueillir d’avoir serti dans sa couronne l’éclat d’un des astres majeurs, Claudio Monteverdi.

Les anthologies consacrées aux compositeurs vénitiens de la Renaissance tardive se distinguent généralement par leur rutilance, leurs partitions se prêtant souvent à merveille à des exécutions toutes de pompe démonstrative. Une des nombreuses qualités du florilège proposé par Les Traversées Baroques est précisément de ne pas suivre cette habitude et, sans renoncer au brillant, de faire une large place à une ferveur plus intériorisée qui confère à ces pages une dimension plus intimiste et orante. L’effectif convoqué de sept chanteurs et d’autant d’instrumentistes pourrait paraître modeste, mais il s’avère au contraire idéal de réactivité et de souplesse pour rendre justice avec beaucoup de finesse aux trouvailles rythmiques et harmoniques qui parsèment ces pages ; il faut dire que les musiciens impliqués dans ce projet sont tous des spécialistes parfaitement aguerris dans l’interprétation de ce répertoire et accoutumés à travailler ensemble, cette connaissance technique et humaine posant les solides fondations propices à laisser se développer la liberté dans l’ornementation, mais aussi la ferme discipline individuelle doublée de l’écoute mutuelle aiguisée toutes deux indispensables pour exalter la polychoralité sans confusion ni débordement. Sous la direction précise d’un Étienne Meyer que l’on devine très attentif aux équilibres et aux textures sonores, la musique se déploie avec une énergie soutenue et une solennité sans pesanteur très convaincantes. Les voix, justes et lumineuses, parviennent à se fondre sans rien abdiquer de leur caractère (on reconnaît les chanteurs à l’oreille), le soin apporté au coloris à tous les pupitres est remarquable et il faut souligner le plaisir palpable de jouer des instrumentistes non seulement en soutien et dialogue avec les voix mais aussi dans les pièces qui leur sont dévolues ; leur sensualité et leur virtuosité nous régalent à chacune de leurs interventions. Portée par une captation qui lui apporte l’espace nécessaire sans diluer le son, cette réalisation s’avère une des meilleures parmi celles consacrées récemment à des musiques que nous pensions bien connaître mais qui sonnent ici avec un souffle renouvelé, sans empois ni précipitation, rendues comme rarement à leur dimension liturgique.

San Marco di Venezia, l’âge d’or : œuvres vocales et instrumentales de Claudio Merulo (1533-1604), Andrea Gabrieli (c.1533-1585), Giovanni Gabrieli (c.1554-1612) et Giovanni Bassano (c.1558-1617)

Les Traversées Baroques
Laurent Stewart, orgue Renaissance de la cathédrale de Valvasone
Étienne Meyer, direction

1 CD [durée : 71’43] Accent ACC 24345. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Giovanni Bassano : Viri sancti à 6

2. Andrea Gabrieli : Toccata del nono tono

3. Giovanni Gabrieli : O Jesu mi dulcissime à 8

D’entre deux mondes. Kaspar Förster par Les Traversées Baroques

Pierre Paul Rubens Étude de deux têtes

Pierre Paul Rubens (Siegen, 1577 – Anvers, 1640),
Étude de deux têtes, c.1609
Huile sur bois, 69,9 x 52,1 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

 

Relisant depuis quelque temps Musique au château du ciel, l’ouvrage consacré à Johann Sebastian Bach par John Eliot Gardiner (Flammarion), je me suis à nouveau arrêté sur la note de bas de page, développée au point d’en occuper la moitié d’une, dans laquelle l’auteur écrit : « on commence à peine à réévaluer ce que ces compositeurs allemands du XVIIe siècle ont appris et assimilé durant leurs séjours en Italie, une réévaluation qui dépend des œuvres dispersées et fragmentaires qui nous sont parvenues et qu’il faut impérativement analyser en situation de concert. Tous ces compositeurs ont joué un rôle formateur en propageant de nouvelles variétés musicales. » Le premier nom de musicien qui vient naturellement à l’esprit lorsque l’on songe à ces échanges entre terres d’Empire et Péninsule est celui de l’immense Heinrich Schütz, mais il en cache bien d’autres aujourd’hui parfois encore relégués dans une relative obscurité.

Matthäus Merian Danzig 1643 détailSi l’on en juge par la maigreur de la discographie qui lui a été consacrée, Kaspar Förster fait indubitablement partie de ces oubliés, sort d’autant plus injuste qu’il jouissait en son temps d’une enviable considération, perceptible, par exemple, dans la façon dont Schütz parle de lui dans sa correspondance. Né à Dantzig, l’actuelle Gdansk, en février 1616, il reçut de son père, outre le même prénom que lui, les bases d’un art dans lequel ce dernier devait avoir de solides connaissances, puisqu’il fut nommé maître de chapelle de la Marienkirche, la plus prestigieuse de la ville, en 1627. Ce père attentif et ouvert à la nouveauté, ce qui lui vaudra, sur fond d’ambitions déçues, de subir de très virulentes attaques de la part des tenants d’une esthétique plus traditionnelle dont le chef de file était un élève de Sweeelinck, Paul Siefert, candidat malheureux à la Marienkirche, confia son fils à Marco Scacchi (c.1600-1662), maître de musique du futur roi de Pologne Ladislas IV très au fait des avancées stylistiques ayant eu lieu dans sa patrie, en particulier de celles de Monteverdi comme en atteste son seul livre de madrigaux conservé, et qui n’hésitera d’ailleurs pas à monter au créneau en compagnie de Schütz pour défendre vigoureusement Förster L’Ancien contre les assauts de Siefert. L’accession à la couronne de son patron ayant probablement contribué à accroître la charge de ses obligations, on peut supposer que Scacchi incita son élève à aller parfaire son éducation en Italie ; de 1633 à 1636, Kaspar Förster séjourna à Rome où il reçut vraisemblablement l’enseignement de Carissimi, ainsi qu’en attestent les dialogi qu’il composa par la suite (certains ont été gravés sous la direction de Roland Wilson dans un beau disque publié chez CPO en 1999). De retour de la Péninsule, le jeune musicien trouva un emploi de chanteur à la cour de Pologne qu’il quitta pour devenir maître de chapelle de Frédéric III à Copenhague en 1652, l’année de la mort de son père. Il finit par céder aux instances des autorités de Dantzig et y revint en 1655 pour prendre sa succession à la Marienkirche, poste qu’il ne conserva que deux ans ; il repartit pour l’Italie, combattit aux côtés des Vénitiens contre les Turcs et y gagna le titre de Chevalier de l’Ordre de saint Marc, repassa par Rome en 1660 et y retrouva Carissimi, avant de reprendre, l’année suivante, ses fonctions de maître de chapelle à la cour du Danemark, d’où il envoyait ses œuvres à Hambourg, estimant qu’elles y seraient plus justement appréciées. En 1667, il quitta cet emploi pour mettre le cap sur Dresde où il côtoya Schütz, puis sur Hambourg où l’on sait qu’il fréquenta Christoph Bernhard, et enfin sur Oliva, tout près de Dantzig, où il se retira et mourut le 2 février 1673.

Willem van Nieulandt Rome, les églises Sainte-Sabine et Sainte-MarieLes éléments biographiques n’ont de réel intérêt que lorsqu’ils permettent d’éclairer la production d’un créateur. Avec son mouvement de balancier entre le Nord et le Sud, la trajectoire de Kaspar Förster ne pouvait que le conduire à tenter de concilier ces deux esthétiques, même s’il faut bien admettre que l’italienne y imprime souvent plus profondément sa marque que la septentrionale. La recherche de sensualité sonore, le goût évident pour la fluidité mélodique, l’exigence en matière de virtuosité vocale, l’utilisation de madrigalismes ou de passages conçus comme des récitatifs (Jesu dulcis memoria) sont autant de caractéristiques clairement ultramontaines qui placent sa production dans le sillage de Monteverdi et de Carissimi avec, ponctuellement, des souvenirs de Gabrieli. Le caractère germanique se fait, lui, plus clairement sentir dans les pièces instrumentales qui se rattachent au stylus phantasticus, ce maniérisme du XVIIe siècle dont l’étonnante impression de liberté qu’il délivre procède en réalité d’un art extrêmement maîtrisé et ciselé qui fut énormément prisé dans l’Europe du Nord, dont un des plus éminents représentants fut Johann Jakob Froberger. Tant sa musique que sa vie – il est intéressant de noter ici que ce luthérien de naissance finit par se convertir au catholicisme – nous montrent que, plus que d’autres, Förster fut un homme d’entre deux mondes dont la connaissance est essentielle pour comprendre réellement comment certaines nouveautés nées en Italie se diffusèrent en terres d’Empire.

Les Traversées Baroques se sont fait une spécialité de l’exhumation de compositeurs tombés dans l’oubli, et on ne peut que saluer leur courage d’avoir pris le contre-pied de la tendance actuelle à la redite rassurante pour proposer au public de belles anthologies consacrées à Marcin Mielczewski (Virgo prudentissima, K617, 2011) et Mikolaj Zielenski (Ortus de Polonia, K617, 2015). Ce disque consacré à Förster constitue, à mes yeux, la première réussite véritablement indiscutable de ce jeune ensemble qui récolte ici les fruits d’un travail sérieux et assidu sur un répertoire qu’il a choisi en faisant fi de toute concession à ce goût du jour qui fane si vite. Rien n’a été laissé au hasard dans cette réalisation, à commencer par un quatuor de solistes vocaux souvent rudement sollicité par les exigences des partitions mais qui se sort de leurs chausse-trappes avec les honneurs ; Anne Magouët est rayonnante et sensuelle, avec beaucoup de présence comme à son habitude, Martial Pauliat fait montre de chaleur et d’autorité, Renaud Delaigue de beaucoup de souplesse et de stabilité alors que la partie de basse est souvent fort périlleuse — c’était la tessiture de Förster et son étendue laissait ceux qui l’entendaient admiratifs. Je souhaite saluer tout particulièrement la prestation du contre-ténor Paulin Bündgen qui apporte à chacune de ses interventions une luminosité à la fois douce et pénétrante, mais aussi une belle et agissante expressivité ; Les Traversées Baroques Projet Förster © Richard Holdingil ne fait aucun doute que cet enregistrement n’aurait pas été aussi abouti sans sa contribution. Le même bonheur nous attend du côté des instrumentistes où l’on a le plaisir de retrouver des noms familiers, Judith Pacquier et William Dongois aux cornettini, Mélanie Flahaut à la dulciane, Laurent Stewart et Pierre Gallon aux clavecins, le second tenant également l’orgue. Tous se révèlent des accompagnateurs attentifs et précis aussi bien que des solistes sachant allier la rigueur et la fantaisie dans les sonates ; leur trait est toujours ferme, leur sens des nuances et le plaisir qu’ils prennent à varier les couleurs s’imposent comme une délicieuse évidence, tout comme l’investissement qu’ils déploient pour servir les œuvres. Sans agitation superflue, mais en sachant ménager tous les contrastes que la musique réclame, Étienne Meyer dirige ses troupes avec une intelligence et un raffinement indéniables, en soulignant le caractère à la fois orant et épanoui de ces partitions spirituelles septentrionales que traverse un soleil tout méridional.

Voici donc une parution hautement recommandable, non seulement pour le répertoire de qualité et, sauf erreur, très majoritairement inédit qu’il donne à entendre, mais également pour la très grande tenue musicale avec laquelle il nous est offert. Au moment où je mets le point final à cette chronique, Les Traversées Baroques sont en train de graver le successeur de ce programme dédié à Förster qui nous entraînera à nouveau vers la Pologne ; puisse-t-il se situer au même niveau que celui-ci qui inaugure de magnifique façon le catalogue d’un nouveau label, Chemins du Baroque, qui se veut la continuation de K617.

Kaspar Förster Confitebor tibi Domine Les Traversées BaroquesKaspar Förster (1616-1673), Motets, psaumes, hymne et sonates. Anonyme, Sonate à deux cornettini.

Anne Magouët, soprano
Paulin Bündgen, contre-ténor
Martial Pauliat, ténor
Renaud Delaigue, basse

Les Traversées Baroques
Étienne Meyer, direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 67’56] Chemins du Baroque CDB001. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate n°3 à 3

2. Credo quod redemptor

Illustrations complémentaires :

Matthäus Merian (Bâle, 1593 – Langenschwalbach, 1650), Vue panoramique de Dantzig (détail), sans date. Gravure sur cuivre tirée de la Topographia Electoratus Brandenburgici et Ducatus Pomeraniae publiée en 1652 — la Marienkirche est représentée sous la lettre R.

Willem van Nieulandt (Anvers, 1584 – Amsterdam, c.1635), Rome, les églises Sainte-Sabine et Sainte-Marie, sans date. Plume, encre brune, pinceau et lavis brun et gris sur papier, 21 x 27,8 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

La photographie des Traversées Baroques est de Richard Holding, utilisée avec autorisation.

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