Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Luigi Boccherini

Aux berges ibériques. À Portuguesa par Andreas Staier et l’Orquestra Barroca Casa de Música

Anonyme, XVIIIe siècle,
Front de mer, sans date
Huile sur toile, 18 x 22 cm, Madrid, Musée du Prado

 

Le XVIIIe siècle fut indiscutablement celui où le pittoresque, codifié, au moins pour sa partie picturale, en 1792 par William Gilpin mais dont la préoccupation était déjà sensible, certes avec une inféodation aux canons classiques encore marquée, dès 1715 dans les écrits de Jonathan Richardson, gagna graduellement toutes les formes d’expression artistique. En musique, le nom qui vient le plus spontanément à l’esprit pour illustrer cette tendance est sans doute celui de Georg Philipp Telemann, l’homme des concertos polonais et de l’Ouverture « Les Nations », mais d’autres ont également tenté de saisir dans leurs notes les détails les plus piquants relevés en se frottant à d’autres cultures.

À l’écart des circuits du tourisme naissant, la péninsule ibérique n’attirait pas moins quelques regards curieux, du fait, notamment, de la présence de musiciens de renom dans certaines de ses cours. La figure de Domenico Scarlatti, au service de João V à Lisbonne en 1719 puis, à partir de 1729, de sa fille Maria Barbara à Madrid fascina bien au-delà des frontières de ses deux pays de résidence et l’on n’a guère de mal à imaginer les cillements stupéfaits que purent provoquer en Angleterre, où ses œuvres pour clavecin étaient ardemment prisées, leurs imitations endiablées de guitare ou leurs étranges modulations issues du flamenco. Les douze Concerti grossi publiés par Charles Avison en 1744 attestent de cette fascination puisque leur matériau est directement issu – et naturellement revendiqué comme tel – des sonates de Scarlatti, fondu en un alliage anglicisé visant à en adoucir les aspérités les plus saillantes et coulé dans une forme alors très en vogue Outre-Manche car d’obédience corellienne assumée. Outre le charme souvent prenant du résultat final, ces adaptations montrent une passionnante tentative d’assimilation d’un langage aventureux voire expérimental dont bien des tournures durent sembler de prime abord totalement exotiques. La démarche de William Corbett était différente, s’attachant à décrire de l’extérieur plutôt qu’à chercher à saisir intimement la spécificité de tel ou tel idiome ; on chercherait en vain trace d’une quelconque couleur spécifique dans son très italianisant Concerto Alla Portugesa tiré des Bizarrie universali (1728 et 1742) qui révèle en revanche une excellente connaissance des modèles vivaldiens.

Mais reprenons la mer et accostons au Portugal. Malgré une poignée de récitals méritoires parmi lesquels se distingue celui du regretté Nicolau de Figueiredo (Passacaille, 2011), le nom de José António Carlos de Seixas n’a guère franchi le cercle des amateurs curieux, ce que l’on ne peut que déplorer compte tenu de l’originalité dont il fait preuve, notamment dans sa manière très libre de traiter le matériau musical. Une partie de sa production a malheureusement disparu en 1755 lors du tremblement de terre de Lisbonne, mais outre des pièces sacrées et des sonates, ce virtuose des claviers mort à trente-huit ans laisse deux concertos pour clavecin dessinant une évolution stylistique sensible. D’une extrême concision (il n’atteint pas six minutes), le Concerto en la majeur est indiscutablement tributaire des modèles vénitiens de l’époque mais révèle des accents plus personnels dans son Adagio central ; d’une dizaine d’années postérieur, le Concerto en sol mineur, riche en contrastes tranchés, adopte un ton résolument dramatique qui fait à de nombreuses reprises songer aux œuvres de jeunesse de Carl Philipp Emanuel Bach ; on notera en particulier le mouvement lent dans lequel le premier violon s’émancipe pour porter la mélodie à la manière d’un soliste d’opéra, ou les rebondissements d’un Finale obstiné qui fait mine de conclure pour repartir de plus belle avant de s’achever enfin, procédé que Joseph Haydn ne dédaignera pas d’utiliser. Quittons à présent les rives du Tage pour celles du Manzanares. L’angélus a sonné aux églises de la ville dont les rues s’animent jusqu’à résonner du tintamarre des manouvriers partis oublier, en chantant et en dansant, la rudesse de leur labeur dans les vapeurs des tavernes pendant que d’autres habitants récitent pieusement leurs prières du soir en égrenant leur rosaire. Mais voici que s’approche le guet afin de marquer l’heure du couvre-feu ; il passe sous nos yeux puis disparaît au loin tandis que le silence retombe sur la cité. Vous avez sans doute reconnu la Musica notturna delle strade di Madrid, un quintette à cordes composé vers 1780 par un autre célèbre Italien ayant fait carrière dans la péninsule ibérique, Luigi Boccherini. Avec ses touches de couleur locale utilisées avec finesse et humour et ses effets d’atmosphère savamment ménagés, cette pièce qui s’inscrit dans la lignée des musiques représentatives chères au XVIIe siècle propose un savoureux voyage dont le pittoresque se situe à mi-chemin de l’évocation musicale et picturale.

S’il l’a fréquenté autrefois dans ses anthologies dédiées à Scarlatti (DHM et Teldec) ou aux Variaciones del Fandango español (Teldec, 1999), on ne s’attendait pas spécialement à ce qu’Andreas Staier revienne vers le répertoire ibérique. Il a été bien inspiré de s’y pencher à nouveau, car l’anthologie qu’il propose à la tête de l’Orquestra Barroca Casa de Música offre une heure de musique non seulement d’une délicieuse variété mais présentant également l’intérêt de croiser les regards des compositeurs réellement actifs en Espagne ou Portugal et de ceux dont l’expérience de ces pays a été livresque ou rêvée. Sans araser le moins du monde les particularismes et les coloris, l’approche du claveciniste et chef se signale par une recherche manifeste d’équilibre qui empêche la mise en lumière des effets pittoresques de tomber dans l’anecdote ; les différentes œuvres sont restituées avec soin, sans forcer sur les épices mais avec néanmoins l’alacrité et le piquant indispensables. Andreas Staier a trouvé avec l’Orquestra Barroca Casa de Música un partenaire à sa mesure, dont la souplesse et la réactivité épousent ses intentions avec précision mais aussi liberté, comme le démontrent entre autres les ornementations fleuries et fluides du premier violon Huw Daniel, ce qui laisse à penser que la collaboration autour de ce programme a été une expérience très stimulante pour les deux partenaires. En soliste comme à la direction, Andreas Staier avance avec une idée très claire de ce qu’il souhaite faire entendre et une remarquable capacité à creuser les contrastes et à insuffler de la tension ; il en résulte une réalisation brillante sans superficialité qui s’impose par sa cohérence, sa vitalité et son raffinement et donne très envie de retrouver à l’avenir le tandem qui la porte, pourquoi pas dans les Concerti grossi d’Avison d’après Scarlatti dont il offre un magnifique Cinquième et dont l’intégralité du recueil attend toujours une version indiscutable.

À Portuguesa, concertos et sonates de William Corbett (1680-1748), José António Carlos de Seixas (1704-1742), Domenico Scarlatti (1685-1757), Charles Avison (1709-1770), Luigi Boccherini (1743-1805)

Orquestra Barroca Casa de Música
Andreas Staier, clavecin solo & direction

1 CD [durée : 64’55] Harmonia Mundi HMM 902337 Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Charles Avison, Concerto grosso en ré mineur n°5 : [I] Largo

2. Luigi Boccherini, Quintettino « Musica notturna delle strade di Madrid » en ré mineur (arrangement pour orchestre) : [IV] Los manolos. Passa Calle. Allegro

3. José António de Seixas, Concerto avec clavecin obligé en sol mineur : [II.] Adagio

4. William Corbett, Concerto Alla Portugesa en si bémol majeur op.VIII n°7 : [III] Allegro

Jardin d’Ibères. Le violoncelle en Espagne par Josetxu Obregón et La Ritirata

Luis Paret y Alcazar Le jardin botanique vu du Paseo del Prado

Luis Paret y Alcázar (Madrid, 1746-1799),
Le jardin botanique vu du Paseo del Prado, c.1790
Huile sur bois, 58 x 88 cm, Madrid, Museo del Prado

 

Hormis quelques rares exceptions, on connaît assez mal, du moins de notre côté des Pyrénées, le travail mené par les ensembles espagnols dans le domaine de la musique ancienne et baroque ; je ne suis ainsi pas persuadé qu’en dépit de leur qualité, on se souvienne beaucoup aujourd’hui des apports discographiques d’Alia Musica ou d’Al Ayre Español pour ne citer que deux noms. Parmi les étoiles montantes du riche vivier hispanique, celle de La Ritirata brille d’un éclat particulier, ce groupe à géométrie variable ayant déjà quelques beaux disques à son actif, dont une intégrale très réussie des Quatuors à cordes de Juan Crisóstomo de Arriaga (Glossa, 2014). Réuni autour de son violoncelle solo et directeur, Josetxu Obregón, il nous convie aujourd’hui à partir sur les traces de la littérature composée pour cet instrument dans l’Espagne du XVIIIe siècle.

Le premier et souvent unique nom qui vient à l’esprit lorsque l’on réfléchit à ce sujet est évidemment celui de Luigi Boccherini, violoncelliste virtuose originaire de l’italienne Lucques mais définitivement entré au service de la cour espagnole en 1770 ; fort logiquement, cette anthologie s’ouvre et se referme avec lui dont la contribution au rayonnement de son instrument dépassa largement les frontières de son pays d’adoption. Anonyme Luigi Boccherini c 1764-67La Sonate en ut majeur G.6, publiée dans un recueil de six apparu à Paris vers 1770 et à Londres en 1772, est bien représentative du mélange de fougue et de rêverie que l’on retrouve souvent chez le compositeur, avec son Allegro initial fermement scandé, la cantilène empreinte de délicatesse et ombrée de nostalgie de son Largo assai et son Allegro moderato conclusif porté par un rythme de marche qui lui confère un caractère presque martial. Mieux qu’une simple concession à un pittoresque un peu facile et en dépit des castagnettes, le célèbre Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur G.448 matérialise un réel intérêt pour la tradition musicale espagnole et une volonté de saisir la singularité de son langage pour l’élever, dans un geste d’hommage, à un rang égal à celui du style le plus savant, à l’instar de l’attitude que purent adopter Telemann ou Haydn lorsqu’ils intégrèrent à leurs œuvres des éléments issus des folklores qu’ils pouvaient côtoyer.

Autour de cet astre majeur gravitent nombre de satellites de plus ou moins grande importance, dont beaucoup représentent de véritables découvertes et qui contribuèrent, comme on le fait avec une plante allogène, à acclimater le violoncelle au climat ibérique bien avant l’arrivée de Boccherini. Si on peut déplorer qu’Antonio Caldara ne soit pas représenté dans cette anthologie malgré son séjour à Barcelone et les seize sonates qu’il composa pour son instrument en 1735, un an avant sa mort (huit d’entre elles ont fait l’objet, en 2010, d’un bel enregistrement de Gaetano Nasillo chez Arcana), son absence est partiellement compensée par la présence de la Toccata prima en sol majeur extraite d’une des toutes premières méthodes de violoncelle signée par le napolitain Francesco Paolo Supriano (ou Scipriani, 1678-1753), et surtout par celle de la Sonate en la mineur de Giuseppe Paganelli (1710-c.1763), natif de Padoue que ses nombreux voyages conduisirent à Madrid où il acheva peut-être sa carrière, et du Concerto en sol majeur de Domingo Porretti (1709-1783), premier violoncelle de la cour espagnole à partir de 1734 ; Jean-Pierre Duport Frontispice Sonates dédiées au duc d'Albesi les deux œuvres sont, par leur structure en quatre mouvements (lent/vif/lent/vif), redevables au modèle de la sonata da chiesa corellienne, leur humeur est bien différente, la première se caractérisant par un sérieux qui confine à la gravité dans le Largo liminaire et finit même par gagner la Gigue finale, tandis que la seconde embrasse sans détour le style galant, offrant une atmosphère aimable et détendue et une fluidité mélodique immédiatement séduisantes. Virtuose, tout comme son frère cadet Jean-Louis auteur du célèbre Essai sur le doigté du violoncelle et sur la conduite de l’archet publié en 1806, le Français Jean-Pierre Duport (1741-1818) eut l’occasion de séjourner à la cour madrilène en 1772 ; il y composa, l’année suivant son arrivée, six sonates qu’il dédia au duc d’Albe et qui prirent le numéro d’opus 3. La Sonate n°1 en ré majeur, de coupe « moderne » en trois mouvements, que nous propose cet enregistrement atteste tant de la volonté du Français de mettre en lumière ses remarquables capacités techniques que les diverses possibilités offertes par son instrument, brillant et conquérant dans l’Allegro initial, tendre et chantant dans l’Adagio central, souple et volubile dans le Finale ; une page audiblement pensée pour conquérir les auditoires en les impressionnant. Parmi les pièces proposées pour compléter ce panorama, on retiendra le bref Duetto-Andante de Pablo Vidal, auteur, lui aussi, de méthodes de violoncelle cette fois-ci rédigées en espagnol, et surtout l’Adagio en mi mineur anonyme préservé dans un manuscrit barcelonais dont la beauté de la ligne de chant et la profondeur de l’expression font assurément un des joyaux de ce disque.

Josetxu Obregón et ses amis de La Ritirata s’emparent de ces musiques avec beaucoup d’énergie et apportent à ce corpus assez disparate une très appréciable unité tout en préservant les caractéristiques propres à chaque pièce. Il est frappant de constater avec quelle conviction les musiciens sollicitent les œuvres pour en exprimer le meilleur, y compris celles qui pourraient a priori paraître plus anecdotiques, tels les exercices de Supriano et de Vidal (il n’y a guère que la Lección de Zayas qui, à mes oreilles, ne passe pas la rampe). Doté de très solides capacités techniques qui lui permettent de surmonter avec une aisance évidente, voire un certain panache, les pièges ourdis par Boccherini et Duport, Josetxu Obregón est animé par un louable souci de la nuance, de la netteté des phrasés mais aussi de trouver un juste équilibre entre astringence et rondeur sonore, ce en quoi il réussit parfaitement. Il y a beaucoup de fluidité et de chant dans cet archet – les mouvements lents sont ainsi emplis d’émotion sans pour autant verser dans une quelconque surenchère de sensiblerie – Josetxu Obregonqui sait également faire montre d’une belle alacrité lorsque la musique le requiert sans néanmoins que celle-ci se transforme en verbeuse démonstration de virtuosité. Les instrumentistes qui entourent le soliste sont mieux que des accompagnateurs ; ce sont des complices qui ont à cœur d’offrir au violoncelle un soutien, un écrin, une réponse, dans un esprit de dialogue et de discipline qui fait systématiquement mouche dans des pièces d’essence majoritairement chambriste. Tout ceci vit et palpite, avec un goût affirmé pour des contrastes francs et des couleurs à la fois chaudes et raffinées, et une cohésion jamais mise en défaut. Le meilleur exemple est peut-être fourni par le Fandango du Quintette avec guitare en ré majeur de Boccherini, page pourtant assez rabâchée mais qui paraît ici d’une incroyable fraîcheur, presque neuve, d’une totale justesse de ton surtout, sans concession aux œillades et aux claquements de talons complaisants, et avec un dosage entre saveur populaire et style savant qui me semble assez idéal — on espère que La Ritirata aura la possibilité d’enregistrer un jour l’intégralité de cette œuvre, si possible avec le guitariste Enrike Solinis dont la prestation est excellente ici et tout au long du disque.

Alors qu’arrive l’été, je vous recommande la découverte de cette anthologie intelligemment conçue et chaleureusement interprétée par Josetxu Obregón et La Ritirata qui démontrent avec elle leur capacité à embrasser un large répertoire en y apportant un regard renouvelé. Voici décidément un ensemble qui a des choses à nous dire et dont on continuera à suivre l’évolution avec intérêt et bienveillance.

 

The Cello in Spain La Ritirata Josetxu ObregonThe Cello in Spain : œuvres de Luigi Boccherini (1743-1805), Giuseppe Antonio Paganelli (1710-c.1763), Jean-Pierre Duport (1741-1818), Domingo Porretti (1709-1783), Francesco Paolo Supriano (1678-1753), Pablo Vidal (†1807), José Zayas (†1804) et anonyme (seconde moitié du XVIIIe siècle)

La Ritirata
Josetxu Obregón, violoncelle et direction

1 CD [durée totale : 57’14] Glossa GCD 923103 Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Domingo Porretti, Concerto en sol majeur : [I] Largo

2. Anonyme, seconde moitié du XVIIIe siècle : Adagio

3. Jean-Pierre Duport, Sonate en ré majeur : [III] Allegro

Illustrations complémentaires :

Peintre anonyme italien, Portrait de Luigi Boccherini, c.1764-67. Huile sur toile, 133,8 x 90,7 cm, Victoria, National Gallery

Frontispice des Six sonates pour violoncelle dédiées au duc d’Albe de Jean-Pierre Duport, 1773. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Josetxu Obregón est de Michal Novak, utilisée avec autorisation.

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