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Trouvailles pour esprits curieux

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Histoires de Marin. Marais par La Rêveuse

Jean Raoux (Montpellier, 1677 – Paris, 1734),
Femme à sa fenêtre, avant 1728
Huile sur toile, 102,5 x 81,1 cm, collection privée

 

Encore un disque Marais ? Il est vrai que le violiste sorti du cercle confidentiel des mélomanes avertis par la grâce d’un film au début des années 1990 n’a besoin d’aucune commémoration pour susciter régulièrement des enregistrements, du récital thématique ou non aux projets plus ambitieux comme l’intégrale entamée en 2017, avec un magnifique Premier Livre, par François Joubert-Caillet pour Ricercar.

On se disait que, tôt ou tard, l’ensemble La Rêveuse rendrait hommage à l’auteur de la pièce qui lui donne son nom et dont il livre, pour refermer son anthologie, une lecture d’une beauté mélancolique à faire frissonner les plus endurcis – les dernières notes, immatérielles comme un songe qui se dissipe, vous hantent longtemps – en les enveloppant dans ce fa mineur que Charpentier décrivait comme « obscur et plaintif. » Florence Bolton et Benjamin Perrot, rejoints ici par Robin Pharo pour la partie de seconde viole et Carsten Lohff au clavecin, ont pris tout le temps nécessaire pour mûrir un projet dont on sent à chaque mesure mais également dans chaque silence quelle importance il revêt à leur yeux ; à trois exceptions près, le Prélude extrait du Troisième Livre sur lequel il s’ouvre et deux transcriptions pour théorbe des Barricades mystérieuses et du Dodo de François Couperin réalisées et interprétées avec autant de goût que de tendresse et de sensibilité par Benjamin Perrot, le programme imaginé par les musiciens met à l’honneur le Marais tardif, celui du Quatrième (1717) et du Cinquième Livre (1725), que La Rêveuse, un des trop rares ensembles à avoir mesuré tout l’intérêt qu’il y a à établir des correspondances entre musique et peinture, rapproche pertinemment de l’univers de Watteau. Loin du caractère plutôt Le Brun et Largillière de ses premiers recueils, le violiste, en particulier dans le Quatrième Livre qui culmine avec les audaces de la Suitte d’un Goût Étranger, fait montre dans certaines de ses pièces de haute maturité d’une inspiration qui égale en singularité celle du maître des Fêtes galantes (écoutez Le Badinage à l’atmosphère aussi peu légère, fa dièse mineur oblige, que le Pèlerinage à l’île de Cythère, malgré ce que pourrait laisser supposer le titre de l’une et l’autre œuvre) mais également celle de l’organiste de Saint-Gervais, instaurant des atmosphères suspendues auxquelles leur tournure souvent légèrement estompée, parfois ouvertement élégiaque, donne un caractère fuyant, impalpable, inattendu, déployant un jeu de masques qui manie à plaisir l’ambiguïté, le non-dit, le faux-semblant, l’énigme. On trouve également des scènes plus vives, plus sensuelles, qui révèlent l’acuité du regard de Marais sur le monde, tantôt gourmand, tantôt amusé, soucieux de pittoresque, se situant quelque part entre Raoux, dont il partage la sensualité et l’humour assez Régence (Le Petit Badinage, La Provençale, La Biscayenne), Chardin, si attentif lui aussi aux scènes du quotidien et qui s’arrêtera en 1737, dans une optique certes différente, sur Le Jeu du Volant, et Pater, auteur de plusieurs Fêtes champêtres, d’un tempérament plus porté à la gaîté et à l’anecdote piquante que son maître Watteau et qui poussera plus loin que lui la science du paysage. Entre évocations subtiles et portraits artistement croqués, l’archet de Marais souvent se fait pinceau, celui d’un peintre d’histoires.

Tous ces enjeux ont été parfaitement compris par La Rêveuse qui livre sans doute avec ces Pièces de viole un de ses disques les plus intensément personnels. L’auditeur, aidé par la prise de son finement ouvragée d’Hugues Deschaux, ne peut qu’être immédiatement saisi et, souhaitons-le, touché par le ton de confidence, n’excluant nullement la brillance, l’énergie et le rebond lorsque le compositeur se fait plus allègre ou plus éclatant, qui imprègne ce florilège et accroît de façon souvent fascinante la sensation de proximité avec des œuvres notées il y a trois cents ans. On a souvent relevé, à raison, la proximité de la viole avec la voix ; les qualités du jeu très humain, très présent de Florence Bolton, préférant une expressivité occasionnellement teintée d’une âpreté ou d’une fragilité parfaitement maîtrisées à la recherche d’un son bien rond joliment uniforme, vient la rappeler dans toutes ses dimensions, de la conversation animée au chuchotement tremblant ou à la méditation intérieure, avec un souci constant de la ligne, du chant et de l’éloquence. La réalisation du continuo, loin des modes d’aujourd’hui qui le veulent foisonnant jusqu’à friser l’indiscrétion, lui permet de jouer pleinement son rôle de soutien et d’animation sans jamais prendre le pas sur la viole. Ce choix, tout comme celui de certains tempos et accents (je pense, par exemple, à la première section très terrienne de la Fête Champêtre, à la fin proche de l’amuïssement du Badinage ou à la retenue de La Rêveuse), ne manquera pas de surprendre, voire de désarçonner ; ces partis-pris, parce qu’ils sont pertinents et assumés avec talent, démontrent que tout est loin d’avoir été dit dans l’interprétation de la musique de Marin Marais et que l’on peut en défendre une approche réellement originale sans donner dans le sentimentalisme facile ou le cabotinage creux.
Pour ma part, je place ce récital gorgé d’idées, de nuances et de couleurs, où les musiciens de La Rêveuse prennent le temps de laisser respirer et s’épanouir les œuvres et ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit sinon leur attachement au répertoire qu’ils interprètent, tout à côté de celui enregistré en 2002 par Sophie Watillon pour Alpha qui est, depuis sa parution, un de mes disques de chevet ; c’est assez vous dire si je le trouve abouti et combien je vous le recommande.

Marin Marais (1656-1728), Pièces de viole extraites du Troisième, Quatrième et Cinquième Livre, François Couperin (1668-1733), Les Barricades Mystérieuses, Le Dodo ou L’Amour au berceau (transcriptions pour théorbe)

La Rêveuse
Florence Bolton, basse de viole
Benjamin Perrot, théorbe & guitare baroque
Carsten Lohff, clavecin
Robin Pharo, basse de viole

1 CD [durée : 63’31] Mirare MIR 386. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prélude

2. La Provençale

3. Rondeau Le Bijou

Quartiers de Marais. Pièces favorites par François Joubert-Caillet et L’Achéron

Antoine Watteau L'enseigne de Gersaint

Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent sur Marne, 1721),
L’enseigne de Gersaint, 1720-21
Huile sur toile, 163 x 308 cm, Berlin, Château de Charlottenbourg

 

Il ne fait guère de doute que le rêve de réaliser l’enregistrement de la totalité des cinq livres des pièces de viole de Marin Marais hante depuis longtemps Jérôme Lejeune, le directeur de Ricercar. Ceux d’entre vous qui suivent l’actualité du disque se souviennent peut-être d’avoir vu apparaître, en 1997, un coffret documentant le Premier Livre ; le violiste « maison » était alors Philippe Pierlot et le projet s’arrêta après cette réalisation inaugurale. Vingt ans après, c’est au tour de François Joubert-Caillet et de son ensemble L’Achéron, dont les deux premiers disques ont reçu des éloges fournis et mérités, de s’engager sur ce chemin de longue étude dont la première étape est annoncée pour 2017.

Les Pièces favorites qui nous sont aujourd’hui proposées sont une sorte de tiré à part du monumental ouvrage à venir, une généreuse mise en bouche qui, grâce à un choix éclairé, donne à entendre aussi bien des pièces connues (La Rêveuse, Tombeau de Sainte Colombe, Les Voix humaines, entre autres) que d’autres plus confidentielles mais qui ne le cèdent en rien en termes de charme et d’intérêt. Fort pertinemment, la note d’intention signée par le soliste vient nous rappeler un fait passablement occulté par le succès du film Tous les matins du monde : bien que le rôle central qu’il y tenait ait contribué à attirer la lumière sur son personnage, nombre d’aspects de la personne que fut réellement Marais et de son legs musical nous échappent encore. Les changements sociétaux radicaux intervenus depuis le XVIIIe siècle font que nous mesurons probablement mal à quel point ce fils d’un cordonnier parisien connut une trajectoire hors norme, s’élevant de sa modeste extraction jusques à côtoyer Louis XIV et à en être apprécié ; sans doute l’homme était-il suffisamment humble pour savoir se mettre à bonne école et assez passionné pour toujours désirer en apprendre plus — l’anecdote rapportée par Titon du Tillet le représentant caché sous la cabane de son maître Sainte Colombe, qui l’avait congédié, afin de s’imprégner de ses secrets est célèbre. Son ambition ne fait non plus guère de doute ; elle le poussa à cultiver des relations propres à favoriser son ascension, au premier rang desquelles il faut citer celle qui l’attacha au tout-puissant Lully, sous la férule duquel il travailla au sein de l’orchestre de l’Académie royale de musique à compter de 1676 et à qui il dédia son Premier Livre de pièces de viole, publié en 1686 alors qu’il occupait depuis déjà sept ans le poste de joueur de viole de la musique de la chambre du roi. André Bouys Marin MaraisPensé et organisé de façon très classique, cet opus primum, dont on retient surtout aujourd’hui les suites pour deux violes qui ne cessent de connaître les honneurs de l’enregistrement, peut être regardé comme la carte de visite officielle d’un compositeur qui y démontre l’étendue de son savoir-faire mais aussi la conscience de s’inscrire dans une tradition, dont il se démarque cependant par l’innovation que constitue l’adjonction de la basse continue. Quinze années s’écoulèrent avant que paraisse le Deuxième Livre (1701) qui marqua une indiscutable avancée dans l’introduction de ces pièces de caractère dont la France du XVIIIe siècle fut si friande (songez à François Couperin et à ses titres tellement évocateurs) que le Troisième Livre (1711), plus inégal dans sa composition, ne confirma pas. Cette reculade ne fut qu’apparente ; elle permit à Marais de prendre son élan pour dépasser allègrement une concurrence qui se faisait alors plus âpre et le Quatrième Livre (1717) constitua ainsi une évolution décisive en bousculant les codes qui avaient prévalu dans les recueils précédents. Adoptant une organisation tripartite, son cœur est, après les coutumières suites pour une viole, l’exigeante Suite d’un goût étranger où l’on voit le musicien explorer de nouveaux territoires de la sensibilité (La Rêveuse, Le Badinage) mais aussi de l’écriture pour son instrument (Le Labyrinthe), une tendance à l’expérimentation que confirment les deux suites à trois violes proposées pour finir. Le Cinquième Livre, enfin, publié en 1725, trois ans avant la mort du compositeur, confirma la victoire définitive des pièces de caractère, omniprésentes, et du pittoresque, tout en rappelant l’attachement de l’auteur à la manière française. L’évolution du goût que l’on perçoit au travers de la succession des cinq livres me semble tout à fait pouvoir être rapprochée de celle qui se fit jour parallèlement dans le domaine de la peinture, de la solennité de Le Brun à la sensualité de Raoux en passant par la poésie de Watteau, quarante années qui virent la grandeur céder graduellement la place à l’intime ; ce jeu de correspondances sera un de mes guides pour rendre compte des différents volumes à paraître.

Même sans le connaître, il est difficile de ne pas trouver François Joubert-Caillet attachant ; là où certains de ses confrères de la « jeune génération » ont décidé de saturer l’espace médiatique tout en ne proposant en parallèle aucun projet ambitieux, lui a choisi, au contraire, la discrétion et la concentration sur l’essentiel, la musique. Sans doute est-ce en partie pour cette raison que son récital Marais, qui aurait pu n’être qu’une carte de visite comme une autre, happe immédiatement et retient durablement l’attention. Outre une indiscutable solidité de ses moyens techniques, ce jeune musicien possède une large palette expressive dont il use avec une finesse et une maturité assez impressionnantes, avec un penchant affirmé pour les pièces méditatives, toutes très réussies dans cette anthologie. Le caractère parfois presque murmuré de La Rêveuse et des Voix humaines se révèle ainsi une fort belle intuition, le Tombeau de Mr de Sainte Colombe est à la fois digne jusqu’à une certaine hauteur que l’on imagine conforme au caractère du personnage et poignant, Le Badinage trouve ici une profondeur inédite. François Joubert-Caillet & L'Acheron Pièces favorites Marais © Maïlis SnoeckL’énergie n’est, pour autant, pas absente, comme le démontrent des Couplets de folies brillamment enlevés, un Tourbillon impétueux ou la ferme pulsation qui parcourt la Chaconne en sol majeur, mais il me semble qu’un des plus indéniables atouts de la lecture de François Joubert-Caillet est la constante beauté de son chant qui nous rappelle opportunément pourquoi la viole de gambe était considérée comme l’instrument le plus proche de la voix humaine. L’Achéron, ici en formation réduite, est un parfait compagnon, qu’il s’agisse des parties supplémentaires de viole quand elles sont requises ou de la basse continue, réalisée avec un goût très sûr, toujours inventive, jamais intrusive, et dont les nuances parfaitement installées et explorées répondent à celles dispensées par le soliste. Si la nature même du projet mettra nécessairement ce dernier en vedette, cette première étape prouve indiscutablement que nous sommes face à l’aventure d’une équipe qui avance soudée, sans se préoccuper de questions d’ego, avec pour seul souci de servir un compositeur sur lequel, malgré l’autorité que peuvent posséder certains enregistrements du passé, et en premier lieu ceux de Jordi Savall, tout est loin d’avoir été dit.

Désirez-vous faire découvrir et aimer Marin Marais à qui vous est cher ? Offrez-lui ce disque. Souhaitez-vous avoir auprès de vous un épitomé de son art dont vous pourrez à loisir feuilleter les pages chères ? Offrez-vous le et placez-le à côté du magnifique récital enregistré par Sophie Watillon pour Alpha en 2002, qu’il faut absolument connaître et chérir. Et attendons maintenant ensemble la suite des aventures de François Joubert-Caillet et de ses amis, en pariant qu’elle sera aussi instructive que belle.

Marin Marais Pièces favorites François Joubert-Caillet L'AchéronMarin Marais (1656-1728), Pièces favorites extraites des cinq livres des pièces de viole

François Joubert-Caillet, basse de viole
L’Achéron :
Andreas Linos & Sarah van Oudenhove (3 pièces), basse de viole
Miguel Henry, théorbe
Vincent Flückiger, guitare & archiluth
Philippe Grisvard, clavecin

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 76’30] Ricercar RIC 364. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prélude en la mineur (IIIe Livre)

2. Feste champêtre (IVe Livre)

3. Couplets de folies (Manuscrit d’Édimbourg)

Illustrations complémentaires :

André Bouys (Hyères, 1656 – Paris, 1740), Marin Marais, sans date. Huile sur toile, Paris, Bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier

La photographie de François Joubert-Caillet et de L’Achéron, tel que constitué pour ce projet des Pièces favorites de Marin Marais, est de Maïlis Snoeck.

Rappel discographique :

Marin Marais La Rêveuse Sophie WatillonMarin Marais, La Rêveuse et autres pièces de viole. Sophie Watillon u.a. Alpha 036. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté en suivant ce lien.

Dans les pas de ses maîtres. Marin Marais par Mieneke van der Velden et Wieland Kuijken

Nicolas de Largillierre, Portrait of a Young Man and His Tutor, French, 1656 - 1746, 1685, oil on canvas, Samuel H. Kress Collection

Nicolas de Largillierre (Paris, 1656 – 1746),
Un précepteur et son élève, 1685
Huile sur toile, 146 x 114,8 cm, Washington, National Gallery of Art

 

Paris, 1686. Marin Marais, âgé de trente ans, élève surdoué du peu disert et peu commode Sainte-Colombe, publie son Premier Livre de Pièces de viole. Tout naturellement, il offre ces prémices de son art au musicien qui, depuis plus de dix ans, l’a pris sous son aile et a favorisé son ascension, Jean-Baptiste Lully, qui est son supérieur au sein de l’Académie Royale de Musique et représente, si l’on excepte un caractère peu enclin aux concessions, l’exacte antithèse de ce que l’on sait du violiste au mûrier. L’épître dédicatoire de Marais ne se contente pas d’être l’amoncellement d’obséquiosités auquel se résume généralement ce genre d’écrit de circonstance ; elle démontre au contraire toute la subtilité du jeune compositeur qui y tisse un habile jeu de résonances entre la protection dont il jouit de la part du Surintendant et celle que Louis XIV accorde à ce dernier, préfigurant la faveur qui sera la sienne auprès d’un monarque qu’il servira avec constance jusqu’à sa mort en 1715.

Évoquer l’ombre de Lully en préambule de quelques lignes consacrées aux suites pour deux violes, qui n’y sont jamais désignées comme telles, du Premier Livre de Marais ne tient pas uniquement à la dédicace de ce recueil publié en deux temps, les parties de viole en 1686 – on y trouve la Suite en ré mineur (sept pièces numérotées 66 à 72) – et celles de basse continue en 1689, augmentées de quelques compositions nouvelles dont les dix qui forment la Suite en sol majeur (73 à 82), immédiatement suivies par le Tombeau de M. Meliton, hommage aussi émouvant que pudique à l’organiste qui tint la tribune de Saint-Jean en Grêve de 1670 à 1682. Cet opus primum constitue en effet un acte d’allégeance du cadet vis-à-vis de son aîné tout autant que l’esquisse, par petites touches, d’une voix personnelle que les quatre livres à venir préciseront et amplifieront au point de la faire résonner dans toute l’Europe. Pour l’heure, Marais s’ancre très ostensiblement dans la tradition en organisant ses suites à deux violes, une distribution dans laquelle on peut naturellement voir un hommage à Sainte-Colombe, Marin Marais Premier Livre des Pièces de Viole Frontispiced’autant que la seconde viole s’émancipe assez fréquemment de son rôle d’accompagnement pour dialoguer avec la première, en respectant la stricte orthodoxie du plan de la suite de danses ; chacune d’entre elles possède son humeur propre, nostalgique et sérieuse pour celle en ré mineur, fluide et lumineuse pour celle en sol majeur, ce qui n’exclut ni les éclaircies dans la première, ni les assombrissements dans la seconde. Tout est ici démonstration de l’étendue du savoir-faire formel du compositeur qui jamais n’oublie de faire admirer sa maîtrise du contrepoint, pas plus qu’il n’omet de flatter le goût de ses contemporains, et en particulier du premier d’entre eux, pour la danse et l’opéra ; ainsi, après que la Fantaisie en écho a apporté un peu d’originalité dans son déroulement, la Suite en sol majeur se referme-t-elle sur une imposante Chaconne dont les souples volutes font oublier avec quelle rigueur elle est construite. Le mélange d’héritage et d’innovation qui signe le Premier Livre est également pleinement illustré par le Tombeau de M. Meliton qui reprend à son compte un genre courant chez les luthistes et les clavecinistes en l’adaptant à son instrument, ce qui lui ouvre encore plus largement les horizons magnifiquement ébauchés par Sainte-Colombe dans son fameux Tombeau Les Regrets.

Mieneke van der Velden, Wieland Kuijken et Fred Jacobs ne sont naturellement pas les premiers à se pencher sur les suites à deux violes du Premier Livre de Marin Marais et les amateurs de ce répertoire auront sans doute à l’esprit, outre les réalisations méritoires de Philippe Pierlot (Ricercar, 1997) et de Jean-Louis Charbonnier (Ligia, 2007) ou celle, toute récente, d’A 2 Violes Esgales que je n’ai pas écoutée (Musica Ficta, 2015), le disque mythique enregistré en avril 1978 par Jordi Savall et Christophe Coin aux violes, Ton Koopman et Hopkinson Smith assurant au clavecin et au théorbe une luxueuse basse continue (Astrée AS 39/E 7769). Comparé à cet étalon gravé il y a presque quarante ans, cette nouvelle version fait mieux que jouer les seconds couteaux ; elle s’impose sur bien des points comme une alternative parfaitement crédible à sa glorieuse prédécessrice, qu’elle surpasse même dans le domaine de la propreté technique Wieland Kuijken Mieneke van der Velden Fred Jacobs(un des cas les plus représentatifs étant la Fantaisie en écho) et surtout des contrastes qu’elle ménage d’une pièce à l’autre avec beaucoup d’intelligence. Là où Savall et Coin jouaient de façon assez constante la carte d’une poésie volontiers rêveuse et d’une grande homogénéité, Mieneke van der Velden et son maître Wieland Kuijken n’hésitent pas à attaquer la corde plutôt que la caresser uniment et à accentuer les rythmes de danse, produisant une lecture où la tendresse est sans cesse relevée d’un rien d’âpreté, pleine de rebond, de surprises, au port altier, aux architectures impeccablement dessinées (la Chaconne en sol majeur a fière allure), mais qui pourtant n’oublie jamais ni de respirer, ni de chanter, comme le démontre un Tombeau de M. Meliton sans doute moins intensément tragique que celui qui clôt le disque Astrée et pourtant émouvant dans la pudeur des larmes qu’il verse. Mis en valeur par la captation parfaitement équilibrée de Rainer Arndt, le grain des instruments est superbe et les dialogues entre les trois pupitres – saluons ici la prestation de Fred Jacobs au théorbe français qui tient sa partie avec discrétion et inventivité – restitués avec une grande finesse, jusque dans les moments où la confidence frôle le silence.

Voici donc un enregistrement tout à fait séduisant qui se distingue par la belle complicité unissant ses interprètes mais aussi par une franchise d’approche que l’on ne rencontre pas toujours dans ce répertoire et qui n’exclut ni l’élégance, ni la concentration. Il clôt en beauté le triptyque consacré à l’univers de Marin Marais par la discrète Mieneke van der Velden (Hommages, 2012, et Images, 2013 tous deux également chez Ramée) que l’on espère voir continuer à nous offrir des réalisations de ce niveau.

Marin Marais Pièces à deux violes du Premier Livre Van der Velden & KuijkenMarin Marais (1656-1728), Dialogues, suites à deux violes et basse continue du Premier Livre

Mieneke van der Velden, viole de gambe Antoine Despont, Paris, 1617
Wieland Kuijken, viole de gambe Nicolas Bertrand, Paris, 1705
Fred Jacobs, théorbe français Michael Lowe, Wooton, 2004

1 CD [durée totale : 57’55] Ramée RAM 1407. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prélude (Pièces en ré mineur)

2. Sarabande (Pièces en ré mineur)

3. Gigue (Pièces en sol majeur)

4. Fantaisie en écho (Pièces en sol majeur)

Illustrations complémentaires :

Antoine Pezey (fl. 1686 – 1710) et Antoine Trouvain (Montdidier, 1652 – Paris, 1708), Frontispice du Premier Livre des Pièces de Viole de Marin Marais, retirage de 1689. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Wieland Kuijken, Mieneke van der Velden et Fred Jacobs est de Rainer Arndt.

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