« Sing a hymn for things left unspoken. »
An answer

Walker Evans (Saint-Louis, 1903 – New Haven, 1975),
Brighton Pier, England, 1973
Tirage argentique, 24,1 x 25,3 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum

 

« Je fais toujours une musique plutôt lugubre. Au final, les batteries sont toujours calmes… Cette fois, je me suis dit : Et puis merde ! J’en ai marre. Je veux faire un disque pop ! Je suis fatigué de cette musique sur laquelle on ne peut pas danser. » Lorsqu’on lit cette déclaration faite par Mark Eitzel aux Inrocks à propos de son nouvel album, Hey Mr Ferryman, après en avoir effectué ne serait-ce qu’une écoute, on a envie de lui répondre malicieusement : « Encore loupé » en adoucissant ce que cette remarque pourrait avoir d’un peu acide par un sourire dans lequel passerait beaucoup de reconnaissance. S’il est absolument incompréhensible qu’un musicien de cette trempe ne bénéficie pas d’une plus vaste reconnaissance alors que l’on adule des poseurs qui n’ont pas le millième de son talent, ceux qui suivent la trajectoire très personnelle et foncièrement libre de celui qui fut l’âme d’American Music Club mesurent en effet pleinement ce qu’ils doivent à ses chansons qui se promènent souvent sur le fil d’une mélancolie subtilement irisée d’espérance. Cette dernière n’était pas, c’est le moins que l’on puisse dire, le sentiment dominant dans le sombre et impeccable Don’t be a stranger (2012), dernier disque « officiel » d’un artiste qui en auto-produit également quelques-uns, et lorsque se déploie l’énergie limpide de The last ten years, le titre sur lequel s’ouvre Hey Mr Ferryman, on se dit que l’on a tiré les rideaux et ouvert grand la fenêtre pour inonder d’un flot de lumière ces paroles qui évoquent le démon de l’alcool avec un savoureux cocktail de lucidité amère et d’ironie amusée typiques de leur auteur. On retrouve également cette patte si reconnaissable lorsqu’il peint Mr Humphries, gloire vieillissante de la télévision ne parvenant pas à en décrocher, dans une atmosphère tout droit venue de la fin des années 1960 (je n’ai pu me retenir de penser aux Moody Blues) ou, sur un mode plus percutant, peut-être d’autant plus efficace que l’on y sent la tension d’une rage difficilement contenue, dans la charge contre les faiseurs de cercueils « pour la gloire fanée des États-Unis » et autres bigots aux « engagements au cœur froid » et au « dieu offrant une bonne chance de devenir crétin » qu’est In my role as professionnal singer and ham, un des sommets d’un album qui n’en est pas avare. Il me semble que jamais Mark Eitzel ne s’était autorisé à être aussi fièrement lyrique qu’ici, et je soupçonne que la production soignée et opulente, mais sans emphase, de Bernard Butler, dont les amateurs de Suede (entre autres) ne peuvent ignorer le nom, a joué un rôle libérateur décisif sur ce point. L’ample frisson de An answer, le nocturne inquiet de Just because, le sentiment d’intense libération de Let me go et la confiance abandonnée de Sleep from my eyes, dans laquelle l’attachement est considéré du point de vue d’une personne plongée dans le coma, toutes ces chansons de l’intime y gagnent une densité, une ferveur mais également une douceur qui ne ment pas. Mark Eitzel demeure un observateur inspiré capable de croquer en quelques traits précis, parfois tendres, parfois aigus des situations ou des personnages, des musiciens en tournée (The road dont le rythme appuyé n’empêche pas une curieuse sensation de flottement blafard), une victime de violences conjugales (Nothing and everything, au dépouillement poignant) ou une amoureuse sans cesse trahie (La Llorona, sans doute le titre le plus électrique et direct de l’album).

Il n’est pas certain que Mark Eitzel soit parvenu à donner le jour à une musique sur laquelle on peut danser, mais il signe sans doute avec Hey Mr Ferryman un de ses disques les plus lumineux – ce qui ne veut naturellement pas dire qu’il ait renoncé au bistre qui caractérise ses compositions, mais seulement qu’il l’a imperceptiblement allégé – et probablement les plus immédiatement attachants, en particulier pour qui ne serait pas familier avec son univers. Habité par une voix cultivant une chaleureuse proximité et des compositions ne craignant pas d’embrasser le large d’un regard où se devine une lueur d’émerveillement, cet album au romantisme décanté et assumé fait indéniablement partie de ceux que l’on aimera garder auprès de soi et qui, par leur sincérité, marqueront l’année.

Mark Eitzel, Hey Mr Ferryman 1 CD ou vinyle Merge records

Extraits choisis :

1. An answer
écrit et composé par Mark Eitzel

2. In my role as professional singer and ham
écrit et composé par Mark Eitzel