Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Michał Gondko

Subtile simplicité. Petrus Wilhelmi de Grudencz et son temps par La Morra

maitre-du-paradiesgartlein-et-atelier-le-doute-de-joseph

Maître du Paradiesgärtlein (fl. c.1410-40 ?) et son atelier,
Le Doute de Joseph, c.1430
Huile sur bois de sapin, 113,9 x 114,5 cm,
Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame
cliché © Musées de Strasbourg/N. Fussler

 

Alors que le « grand public » néglige trop fréquemment de leur faire fête et que les directeurs de festivals ne daignent généralement pas leur faire place, du moins en France, la vitalité des ensembles de musique médiévale ne cesse d’étonner, et notamment leur capacité à faire revivre, au prix de recherches souvent extrêmement minutieuses, des compositeurs plus ou moins complètement tombés dans l’oubli mais dont la connaissance contribue cependant à préciser voire à éclairer le paysage artistique de leur temps.

À moins d’être particulièrement versés dans ce domaine, le nom de Petrus Wilhelmi de Grudencz n’évoquera sans doute pas grand chose pour vous. Pourtant, les œuvres de cet exact contemporain de Guillaume du Fay et de Gilles Binchois furent largement diffusées et étaient encore vives dans la mémoire de certains musiciens postérieurs, tel Heinrich Isaac dont la période d’activité s’étend jusque dans les quinze premières années du XVIe siècle. Comme souvent dans le cas des artistes médiévaux, le peu que l’on sait de la vie de Petrus Wilhelmi découle d’une poignée de documents officiels et d’un certain nombre d’indices déduits du corpus d’une quarantaine de pièces qui peuvent lui être attribuées avec quelque certitude. Né dans la dernière décennie du XIVe siècle dans la ville de Graudenz (aujourd’hui au nord de la Pologne), il se dit lui-même issu d’un lignage de chevaliers, peut-être germaniques puisque son père se nommait Wilhelm. En 1418, alors qu’il avait dépassé les 25 ans, il apparaît sur les listes de l’université de Cracovie où il obtint successivement les grades de bachelier (1425) puis de maître ès arts (1430) ; ces études notablement tardives pour l’époque lui permirent cependant de nouer des liens avec la cour de Frédéric III, roi (1440) puis empereur germanique (1452), relations dont la première trace matérielle est un sauf-conduit délivré en 1442. Dix ans plus tard, un document désigne Petrus Wilhelmi comme appartenant à la chapelle impériale (« domini Friderici imperatoris cappellanus ») et sa présence est attestée à Rome où on le voit arguer auprès du pape des difficultés de communication avec les autochtones et de la pénibilité de sa charge compte tenu de son âge – il a alors soixante ans – afin d’obtenir un bénéfice en échange de celui qui lui avait été accordé en Poméranie et lui causait visiblement bien des tracas. On ignore s’il fut exaucé et on perd complètement sa trace après cette date.

S’il est avant tout, lorsque l’on considère les zones géographiques où il fut actif et celles où la diffusion de ses œuvres fut la plus dense, un compositeur d’Europe centrale qui a évolué dans un contexte musical relativement conservateur encore largement empreint des canons de ce que l’on nomme Ars nova, dont les premières manifestations se font jour en France à partir d’environ 1310, Petrus Wilhelmi n’en demeure pas moins une figure passionnante dont la production témoigne d’une curiosité tout humaniste pour d’autres foyers culturels. Unique dans son legs, le Kyrie Fons bonitatis tropé prouve sa connaissance des tendances musicales alors les plus « modernes » qu’incarnait, par exemple, Du Fay, tout comme l’usage de l’isorythmie qu’il fait dans ses motets, tandis que la simplicité rythmique et mélodique des chansons à deux ou trois voix qui constituent la part la plus conséquente de son legs procède de la même volonté de décantation observée chez Binchois, le plus fascinant étant que cette sobriété se trouve souvent mise au service de textes parfois ouvragés jusqu’à une certaine préciosité (Probleumata enigmatum, par exemple). Pour tenter de mieux saisir l’originalité de Petrus Wilhelmi, qui savait visiblement s’abreuver à de nombreuses sources, il ne me semble une nouvelle fois pas inutile de tourner le regard vers ce qui se passait dans les autres arts, en particulier picturaux, dans le même temps où il élaborait sa musique ; c’était la pleine période de ce que l’histoire de l’art a désigné bien plus tard sous le vocable, contesté depuis, de gothique international, une uniformisation stylistique européenne toute en lignes fluides qui est également un moment d’échanges intenses et fructueux entre « écoles nationales. » Si vous avez un jour la chance de vous rendre au merveilleux Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, ne négligez pas de vous arrêter, au second étage, devant deux panneaux en bois de sapin, seuls survivants probablement d’un grand retable peint vers 1430 environ ; l’un représente la Nativité de la Vierge, l’autre le Doute de Joseph et si vous regardez attentivement le second, vous verrez que si ses figures relèvent indiscutablement de l’esthétique dominante à cette époque en terres rhénanes, ses motifs d’architecture sont d’ascendance siennoise et son attention aux détails quotidiens flamande, ce mélange d’influences constituant une scène à la fois précieuse par les références qu’elle convoque – le gothique international est essentiellement l’expression d’une société de cour – et humble dans la sensation de quotidienneté qui s’en dégage. Ainsi peut-on, je crois, définir la musique de Petrus Wilhelmi de Grudencz ; son art est à la fois très calculé et très accessible, presque familier, et il n’est certainement pas fortuit que les cercles où il trouva le meilleur accueil et qui contribuèrent à le faire vivre puis à le fixer ne furent pas les institutions musicales bien établies, comme les chapelles, mais les amateurs cultivés, les étudiants, les enseignants, et même des strates plus humbles de la population, qui pouvaient déceler, sous son apparente simplicité, toute la subtilité d’un compositeur aussi habile à jouer avec les notes qu’avec les mots.

Atteindre un juste équilibre entre ces deux pôles ne va pas de soi, et l’une des grandes réussites du disque de La Morra est d’y parvenir avec un naturel absolument confondant qui ne surprendra guère ceux qui suivent le parcours de ce bel ensemble. Louons tout d’abord la cohérence et l’intérêt du programme qui, bien que centré sur la figure de Petrus Wilhelmi, nous fait également découvrir son environnement musical, au travers d’œuvres de ses contemporains comme l’italianisant et talentueux Nicolaus de Radom, qui mériterait sans doute une exploration plus poussée, ou d’anonymes s’emparant de célèbres mélodies profanes françaises en les revêtant de pieux textes latins, un procédé alors courant que l’on nomme contrafactum. Les quatre chanteurs réunis pour ce projet sont excellents et maîtrisent impeccablement les difficultés techniques inhérentes à ce répertoire ; irréprochables tant en matière d’intonation que de souplesse et d’articulation, leur investissement permanent insuffle à ces pièces une vitalité qui les propulse bien au-delà de la simple entreprise de redécouverte patrimoniale ou archéologique. On saluera particulièrement la prestation de Doron Schleifer dont le timbre délicieusement androgyne apporte une note de raffinement supplémentaire à cette entreprise — on se dit que ce chanteur serait parfait dans un programme consacré à l’ars subtilior. Le bonheur est le même du côté des instrumentistes qui dessinent avec finesse – Corina Marti au clavicymbalum est inspirée et arachnéenne – et conviction une atmosphère à la fois chaleureuse et intime qui évite toutefois le piège du confinement et laisse donc percevoir les différents courants qui traversent ces musiques plus complexes qu’il y paraît. À la fois scrupuleux – on est heureusement en présence ici d’un de ces ensembles qui n’ont pas besoin de recourir à une quelconque quincaillerie percussive, tintinnabulante ou gutturale pour prétendre rendre « intéressant » un répertoire médiéval qu’en réalité ils travestissent pour mieux le prostituer – et d’une liberté d’autant plus grande qu’elle est soigneusement informée, les musiciens de La Morra, pour leur première apparition sur le label Glossa qui, espérons-le, saura se les attacher, nous offrent un disque plein d’originalité, de couleurs et d’ardeur qui nous instruit tout en nous procurant un réel plaisir d’écoute. Puisse cette noble démarche rencontrer le succès qu’elle mérite et les encourager à poursuivre encore leur remarquable travail.

Petrus Wilhelmi de Grudencz (1392 – après 1452), chansons, motets, Kyrie Fons bonitatis. Œuvres vocales et instrumentales de Nicolaus de Radom (fl. début XVe siècle), Johannes Holandrinus ?, Othmarus Opilionis de Jawor (fl. c.1440), Nicolaus de Tyn ?, Johannes Tourout (fl. c.1460) et anonymes

La Morra :
Doron Schleifer, Ivo Haun de Oliveira, Giacomo Schiavo, Sebastian León, voix
Anna Danilevskaia, vièle à archet
Michał Gondko, luth & direction artistique
Corina Marti, clavicymbalum, flûtes à bec & direction artistique

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 64’54] Glossa/Schola Cantorum Basilensis GCD 922515. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, sans frais de port).

Extraits choisis :

1. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Predulcis eurus, chanson

2. Nicolaus de Radom : Ballade sans texte (instrumental)

3. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Pneuma/Veni/Paraclito/Dator, motet

4. Anonyme : Ex trinitatis culmine

Je remercie Florian Siffer, Cécile Dupeux et Catherine Paulus des Musées de Strasbourg de m’avoir permis d’utiliser Le Doute de Joseph.

Un été dans les chœurs. Polonica par Michał Gondko

Jan Lievens Joueur de luth

Jan Lievens (Leyde, 1607 – Amsterdam, 1674),
Joueur de luth, c.1629
Huile sur bois, 92,7 x 78,3 cm, Baltimore, The Walters Art Museum

Il est des labels discographiques pour lesquels on éprouve, au fil du temps, au-delà de l’admiration, une réelle affection tant leurs choix éditoriaux s’inscrivent dans une tradition d’excellence qui, en refusant de prendre l’amateur pour un idiot, établissent avec lui une certaine connivence. Comme Astrée autrefois, Ramée est de ceux-ci et on lui sait gré d’avoir toujours préféré la fidélité à la facilité. Cette attitude est, par exemple, illustrée par la possibilité qu’il a offert aux deux directeurs artistiques de l’excellent ensemble de musique médiévale La Morra d’enregistrer chacun un disque en solo. Après Corina Marti qui nous avait enchantés avec le très réussi I dilettosi fiori en 2012, c’est au tour de Michał Gondko de nous entraîner dans sa propre aventure intitulée Polonica.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui l’idée d’une musique d’inspiration polonaise, le nom qui s’impose immédiatement à l’esprit est celui de Frédéric Chopin qui contribua à lui donner ses lettres de noblesse et à en accroître la diffusion au travers, entre autres, de ses Mazurkas et Polonaises qui firent entrer ces pièces aux saveurs populaires dans les salons européens les plus huppés de son temps. S’il est plus facile à saisir au XIXe siècle, ce « fil polonais » n’y trouve néanmoins pas son origine ; ainsi, Georg Philipp Telemann produisit-il, au XVIIIe siècle, plusieurs Concertos polonois et nombre de Polonaises, un genre dans lequel s’illustra également brillamment Wilhelm Friedemann Bach (Douze Polonaises, c.1765, à découvrir dans la très belle lecture de Robert Hill chez Naxos), tandis que l’on croise, au XVIIe siècle, des sonates qui exploitent le filon du pittoresque pour son exotisme (Die Polnische SackpfeiffeLes cornemuses polonaises – de Johann Heinrich Schmelzer en 1665) ou à des fins satiriques (Der Polnische PracherLe gueux polonais – de Johann Valentin Meder, vers 1689). Avec Polonica, nous remontons encore le temps pour nous situer dans une période comprise entre 1585 et 1620 environ Ein Polnischer Tantz Wurstisen Bâle UB MS F IX 70qui est celle où le qualificatif de polonais apparaît avec le plus de fréquence dans les sources manuscrites et imprimées, l’adjectif pouvant désigner indistinctement une pièce de tournure ou d’auteur polonais. À quelques exceptions près, comme Jacob Reys, luthiste de la cour de France sous Henri III et Henri IV, ou Albert Długoraj, qui tint le même rôle à celle de Pologne, les auteurs des pièces composant cette anthologie sont au mieux obscurs, mais la présence de leurs compositions dans des sources dispersées à travers toute l’Europe, de la Scandinavie à l’Italie, atteste de leur très large diffusion, à la faveur des différents engagements qu’ils étaient conduits à contracter auprès de tel ou tel puissant, mais aussi des voyages de type Grand Tour qu’entreprenaient les fils de bonne famille dont un large nombre avait reçu une formation musicale et qui pouvaient aisément mettre luth et tablatures, tous deux peu encombrants, dans leurs bagages pour pratiquer à loisir. La majorité des œuvres retenue ici est constituée de danses (Chorea, Ballo, Tantz, Gagliarda…) et de chansons (Cantio, Villanella, Chançon…) avec des carrures rythmiques bien nettes et des mélodies immédiatement séduisantes, ce qui ne veut pas dire que les compositeurs polonais ou écrivant dans ce style étaient incapables de produire de la musique plus complexe et spéculative ; le raffinement et les échappées rêveuses des Fantaisies signées par Długoraj ou Reys démontrent exactement le contraire, et il n’est également pas rare de rencontrer, au détour d’un rythme dansé, des instants plus décantés où l’on s’absente du bal pour gagner des territoires plus abstraits et sensibles.

Compte tenu de la qualité de ses prestations au sein de La Morra, il était permis de fonder de grands espoirs sur ce premier enregistrement en soliste de Michał Gondko ; ils sont comblés à plus d’un titre. Il faut saluer d’emblée le courage de cette entreprise qui propose de découvrir un répertoire rarement documenté au disque, dont la plus grande partie est d’ailleurs inédite, et la ténacité d’un interprète qui a élaboré et porté ce projet durant une vingtaine d’années avant d’avoir la possibilité de le graver. Cette longue fréquentation avec les œuvres et cette envie de les faire connaître expliquent sans doute en partie la grande sensation de maturité qui se dégage dès la première audition, sans que soient pour autant perdues la fluidité et le naturel de l’ensemble. Tout en finesse et en luminosité, le toucher du luthiste s’y entend pour susciter des atmosphères comme pour animer le discours sans jamais donner le sentiment qu’il force ou précipite les choses ; Michal Gondko © Leszek Wilken gardant sur elle le contrôle indispensable pour prévenir son éparpillement ou son affaissement, il laisse la musique suivre librement son cours tout en en exaltant la polyphonie, les nuances les plus ténues et les jeux de couleurs et de résonances, parfaitement secondé en cela par la prise de son chaleureuse et transparente de Rainer Arndt. Même si la précision de son travail est celle d’un orfèvre, n’allez cependant pas croire que Michał Gondko manque de vitalité ou de fantaisie ; le rebond qu’il donne aux danses, la liberté de son phrasé qui concilie à merveille imagination et justesse, ainsi que ses trouvailles dans le domaine de l’ornementation démontrent qu’il n’en est rien. Je dois avouer que ce qui m’a le plus époustouflé au fil des écoutes est l’unité globale que le musicien parvient à obtenir alors que son récital voit se succéder quarante morceaux parfois très brefs : il peut s’écouter d’un seul tenant sans éprouver la moindre minute d’ennui tant l’agencement qu’il a retenu est intelligent et ménage à la fois la continuité et la variété.

Je vous recommande donc ce Polonica riche de belles découvertes, épanoui tout en offrant de réels moments d’intériorité, sensible et maîtrisé, qui est un des plus beaux disques de luth qu’il m’ait été donné d’écouter ces derniers mois. Il est probable que Michał Gondko a dans ses cartons d’autres projets passionnants comme celui-ci et on espère qu’il ne lui faudra pas attendre vingt autres années pour les concrétiser ; cette première réussite montre, en effet, qu’il possède toutes les qualités pour se hisser rapidement à une place enviable au royaume des cordes pincées.

Polonica Michal GondkoPolonica, musique pour luth à connotation polonaise autour de 1600

Michał Gondko, luth Renaissance à sept chœurs de Paul Thomson (Bristol, 1996) d’après des modèles italiens

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 70’51] Ramée RAM 1406. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Chorea polonica (Leipzig, ms II.6.15, p.368)

2. Balletto Polacho (Berlin, ms Danzig 4022)

3. Fantasia Alberti Dlugorai Poloni (Besard 1603, f. 27r)

4. Ein Polnischer Tantz (Bathori) (Wurstisen, p. 237)

5. Fantasia Iacobi Reys (Besard 1603, f. 21r)

Illustrations complémentaires :

Ein Polnischer Tantz, Livre de luth d’Emanuel Wurstisen (1572-1619), compilé à partir d’environ 1591. Bâle, Universitätsbibliothek, ms F.IX.70, p. 237

La photographie de Michał Gondko est de Leszek Wilk, utilisée avec autorisation.

© 2019 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑