Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

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Mare Balticum, le vivifiant périple de l’Ensemble Peregrina

De plus en plus d’observateurs du monde de la musique ancienne l’admettent : alors que les découvertes d’importance se font plus rares du côté du « baroque », bien des trouvailles restent encore à effectuer du côté du répertoire médiéval. Parente pauvre du disque comme du concert car victime d’une réputation largement erronée de difficulté d’accès, malmenée également par des expériences douteuses allant d’un troubadour de bazar à la pire quincaillerie new-age en passant par une gutturalité hypertrophiée sous prétexte d’ancrage dans une fumeuse « tradition », la musique du Moyen Âge a souvent bien du mal à faire entendre sa véritable voix en dépit du travail acharné de courageux interprètes-chercheurs. L’ensemble Peregrina est de ceux-ci et il se lance dans un projet visant à documenter les œuvres composées sur les rivages de la Baltique. Sa fondatrice et directrice, Agnieszka Budzinska-Bennett, a eu la gentillesse de répondre à quelques questions à propos de cette aventure passionnante, que vous pouvez soutenir grâce à une opération de financement participatif.

Enlumineur anonyme, Bury St Edmonds, Angleterre, XIIe siècle,
Le Débarquement des Danois, c.1130
Miniature tirée de la Vie de saint Edmond, Ms M.736, fol. 9V,
New York, The Morgan Library and Museum

 

Wunderkammern : Pourriez-vous nous expliquer comment est né le projet Mare Balticum et les raisons pour lesquelles vous avez décidé de vous concentrer sur cette aire géographique ?

Agnieszka Budzinska-Bennett : Je réfléchis à ce projet depuis de nombreuses années. L’Ensemble Peregrina s’est toujours intéressé à des répertoires moins centraux qu’il explore et réévalue avec, en parallèle, la complète connaissance des grands courants de la musique médiévale. Les contrées de la Baltique offrent ce genre de possibilité avec une christianisation relativement tardive qui implique une permanence plus longue de certaines traditions de chant, une polyphonie quelque peu conservatrice et un mélange de styles qui aboutit souvent à des résultats musicaux très stimulants.
Ce projet est également né de mon propre intérêt pour la Scandinavie et ces régions du pourtour de la mer Baltique. Je suis née au nord de la Pologne, à Szczecin en Poméranie occidentale, et j’ai grandi en étant consciente des fortes connexions historiques et culturelles existant au Moyen Âge entre la Suède, le Danemark, l’Allemagne et la Pologne, ainsi que de la réalité d’une identité commune à la Baltique. Ce sont tous ces éléments qui se reflètent dans cette réalisation consacrée aux musiques de ces pays fascinants.

 

W. : J’imagine que vous avez dû mener un intense travail de recherches pour constituer les programmes que vous allez enregistrer. Avez-vous fait de belles découvertes ? Quelle proportion de pièces inédites allez-vous proposer ?

A. B.-B. : Tous les projets de l’Ensemble Peregrina se fondent sur des recherches minutieuses qui durent parfois des années et avec les quatre programmes qui forment celui-ci, il y a eu énormément de travail préparatoire. Comme vous pouvez l’imaginer, très peu de ces musiques ont été transcrites ou éditées, et les rares fois où c’est le cas, je reviens toujours vers les sources pour contrôler et tenter de saisir les intentions du compositeur ou du scribe. La préparation a été une joyeuse aventure qui a conduit à nombre de découvertes ; par exemple, nous avons enregistré des mouvements de la plus ancienne messe en vieux finnois, une expérience vraiment singulière car les mélodies que l’on connaît ne sonnent pas de la même façon lorsqu’elle sont chantées dans cette langue et prennent une saveur tout à fait inhabituelle. Une autre magnifique sensation a été de chanter des pièces de la célèbre Brigitte de Suède, la sainte patronne de ce pays ; bien qu’écrites au XIVe siècle, elles montrent la survivance d’un chant ancien et possèdent des tournures modales particulières ainsi qu’une fluidité très séduisante. La plupart des pièces polyphoniques, même d’écriture plus récente, sont dans un style conservateur, ce qui élargit notre connaissance des stades plus archaïques de la polyphonie, comme c’est le cas pour les plus anciennes pièces sacrées danoises à deux voix à nous être parvenues. Chaque programme contient donc un grand nombre d’œuvres ou inédites ou complètement revisitées à la lumière d’un nouvel examen des sources.

W. : Le premier volume est entièrement consacré au Danemark. Quelles œuvres pourra-t-on découvrir dans cette anthologie qui accueillera, je crois, des musiques sacrées mais aussi profanes? Quand paraîtra-t-il ?

A. B.-B. : Effectivement, nous commençons par le Danemark et le disque paraîtra dès ce mois de novembre chez Tacet. Le programme est constitué par les plus anciens chants monodiques et polyphoniques préservés (y compris en vieux danois !), d’émouvantes prières mariales et des fragments du plus ancien office à la gloire de saint Knud Lavard, composé au XIIIe siècle. Dans cet enregistrement, les voix de femmes de l’Ensemble Peregrina sont rejointes par Benjamin Bagby, le cofondateur et directeur du légendaire ensemble Sequentia, qui a été pour nous une source d’inspiration constante. Dans ce premier volume, il donne vie, de la voix et de la harpe, aux histoires de crime et de meurtre de la cour danoise telles que le minnesinger allemand Maître Rumelant les décrit dans ses chansons, ainsi qu’à un périple haletant de Copenhague à Trondheim mis en musique par Michel Beheim. On trouve également, interprétées à la vièle par Baptiste Romain, des pièces instrumentales, dont une version de la fameuse écrite en notes et en runes. Ce disque offre, je crois, une image variée et fascinante de la vitalité musicale des cours et des cloîtres du Danemark.

W. : Quelles seront les autres étapes de votre périple autour de la Baltique ? Quels enseignements tirez-vous de votre exploration de ce corpus, en particulier du point de vue de l’existence ou non de spécificités locales et de la pénétration des grands modèles musicaux médiévaux (École de Notre-Dame, Ars Nova, etc.) ?

A. B.-B. : Le deuxième volume de Mare Balticum, à paraître l’année prochaine, se penchera sur la Suède (pièces de Brigitte de Suède et polyphonies plus anciennes) et la Finlande (musiques pour saint Henri, hymnes et messe en finnois, ainsi que quelques relectures des fameuses Piæ Cantiones) médiévales. Les deux autres présenteront l’intégralité de l’œuvre de Wizlaw de Rügen et des chanson inédites de la région de Poméranie, en allemand et en latin. Tous ces répertoires périphériques utilisent à l’évidence les techniques de composition qui avaient cours en Europe à la même époque, mais ils les interprètent différemment, de façon originale, et comme ces pièces sont uniques, elles échappent aux possibilités de comparaison. Il est donc très important de respecter les intentions scripturaires quand bien même les manuscrits offrent des solutions parfois inhabituelles. Travailler sur ces sources nécessite pas mal d’intuition, ne serait-ce que pour sentir que des codex plus obscurs peuvent receler des trésors. Je suis profondément convaincue qu’explorer ces répertoires « marginaux » et les faire revivre par le concert et le disque contribuera également à rafraîchir et à modifier notre regard sur les courants les plus connus de la musique du Moyen Âge, et je crois que la créativité de ces courageux peuples du Nord, chantant leurs amours et célébrant leurs saints à leur manière, mérite vraiment que l’on s’y arrête.

Propos recueillis et traduits par Jean-Christophe Puček, novembre 2017.

 

Le projet Mare Balticum a besoin de votre aide pour se développer. Vous pouvez la lui apporter directement sur la page dédiée du site de financement participatif, mais également en partageant l’information auprès de vos contacts susceptibles d’être intéressés par cette réalisation et de la soutenir. Merci !

Extrait du premier volume, à paraître :

Anonyme danois, milieu du XVe siècle : O rosa in Iherico

Ensemble Peregrina
Agnieszka Budzinska-Bennett, chant & direction

Ose toujours. Parle qui veut par l’Ensemble Sollazzo

Jean Fouquet (Tours, c.1415/20 – ?, c.1478/81),
Portrait du bouffon Gonella, c.1445
Huile sur panneau de chêne, 36,1 x 23,8 cm,
Vienne, Kunsthistorisches Museum

 

La ville de Bâle s’impose décidément aujourd’hui comme une véritable pépinière de talents dans le domaine des musiques du Moyen Âge et du début de la Renaissance, et si l’on ne peut que déplorer le manque global de curiosité de la France pour ce qui se passe à sa frontière, il n’en demeure pas moins que les musiciens qui œuvrent dans la cité rhénane sont en train de redéfinir patiemment et tenacement notre perception de ces répertoires. L’Ensemble Sollazzo fait partie de ceux récemment éclos ; il a remporté, en 2015, le concours international pour les jeunes artistes de musique ancienne de York dont une partie du prix était l’enregistrement d’un disque.

Le fil conducteur de cette anthologie inaugurale dans laquelle se répondent deux des principaux foyers musicaux du XIVe et des premières décennies du XVe siècle, l’Italie et le France, est la chanson à visée moralisante, un angle d’approche peu souvent utilisé, alors qu’il a tout autant de pertinence dans le cadre de la société médiévale que la thématique amoureuse plus couramment embrassée ; cette dernière n’est d’ailleurs pas totalement absente de ce récital, puisque la douloureuse ballade anonyme Pour che que je ne puis, tirée d’un manuscrit cambrésien, décrit le déchirement d’un amant que les mesdisans contraignent à quitter sa belle, à l’opposé du rondeau Parle qui veut qui le voit au contraire affirmer qu’il résistera à toutes les formes de pression pour demeurer auprès de celle qui le « délivre de tout ce qui peut (le) faire souffrir », ce diptyque pouvant ici tout à fait revêtir un sens moral, lâcheté d’un côté, courage de l’autre. D’autres pièces nous entraînent dans les méandres de l’âme humaine et des passions qui l’agitent, du désir de vengeance qu’entraîne la trahison (Perché vendecta de Paolo da Firenze) à la méditation sur la vanité de l’existence (O pensieri vani, teinté à la fois de religiosité et d’humanisme) et les fluctuations de la destinée (Va, Fortune, ballade subtile d’une esthétique que l’on pourrait qualifier de franco-italienne extraite Codex Chantilly), ou prodiguent d’utiles conseils en invitant à se taire plutôt qu’à parler pour ne rien dire ou médire (Il megli’ è pur tacere, Niccolò da Perugia) ou en mettant en garde, en en croquant au passage un portrait acide, contre les traîtres qui font bonne figure pour mieux nuire (Dal traditor, saisissant mélange entre ballata et caccia, peut-être pour souligner un peu plus l’ambiguïté du personnage courtois en apparence mais en réalité prêt à fondre sur sa proie, signé Andrea da Firenze). Francesco Landini, pour sa part, choisit de faire s’exprimer la Musique en personne pour dénoncer une époque qu’il juge abâtardie tant du point de vue moral qu’artistique, les deux étant pour lui intimement liés ; son madrigal Musicha son/Già furon/Ciascun vuol s’inscrit dans la tradition des motets de Guillaume de Machaut avec ses trois textes différents chantés simultanément, cette référence soulignant encore la nostalgie d’un autrefois regardé comme béni. Le Moyen Âge, comme on le sait, a largement usé des identifications entre l’animal et l’homme pour dénoncer les travers de la société, ainsi qu’en attestent, entre autres, une œuvre comme le Roman de Renart ou les bestiaires. Deux pièces de ce florilège se coulent dans cette coutume vivace, Angnel son biancho de Giovanni da Firenze, qui dépeint les tourments infligés aux petits, agneaux à tondre, par la noblesse désignée pour l’occasion comme une chèvre orgueilleuse (« chapra superba »), et un bijou de l’Ars subtilior, Le basile de sa propre nature de Solage, dans lequel le basilic, animal fabuleux dont les ondulations sont parfaitement rendues par les lignes musicales, devient le symbole de l’envie « qui tue les gens de bien à force de très sanglante jalousie. » Le programme se referme sur Cacciando per gustar/Ai cinci, ai toppi d’Antonio Zacara da Teramo, une virtuose caccia qui si elle n’entretient avec la thématique que des rapports lointains, fait se rencontrer, ou plutôt se percuter le bref récit d’une chasse aux beautés de la nature et les cris d’un marché animé, offrant au compositeur la possibilité de peindre en sons, en mots et en onomatopées savamment organisés un tableau singulièrement vivant et piquant d’une scène du quotidien.

Vivant et piquant sont deux adjectifs qui pourraient merveilleusement définir la prestation de l’Ensemble Sollazzo qui livre un premier disque concis et brillant, courageux par le nombre de musiques rares, voire inédites, qu’il propose. Mieux encore, la démarche de ces jeunes musiciens apparaît audacieuse dans le meilleur sens du terme, car nourrie de l’apport de ses prédécesseurs (on songe notamment au Ferarra Ensemble mais aussi à Micrologus) mais soucieuse d’ouvrir sa propre voie de réflexion et d’interprétation. On reste ainsi durablement impressionné par le dramatisme insufflé à chaque pièce, aux antipodes de certaines approches éthérées; ici, les mots et les affects qu’ils transportent prennent le pas sur toute velléité esthétisante et ces chansons y gagnent un impact que l’on n’a pas souvent eu l’occasion d’entendre ailleurs ; écoutez les murmures de Il megli’ è pur tacere, sentez l’atmosphère de Perché vendecta, menaçante comme l’éclat d’une dague brillant dans une chausse en attendant l’heure du châtiment, laissez-vous hypnotiser par un Basile idéalement serpentin, et vous réaliserez à quel point cette réalisation a été intelligemment pensée, à quel point elle est viscéralement sentie et combien elle contribue à dessiner d’une main souple mais qui ne tremble pas des perspectives aussi passionnantes que réjouissantes pour un rendu à la fois maîtrisé, sensible et expressif d’un répertoire qui a rarement semblé aussi proche, aussi palpitant. D’un point de vue technique, il n’y a également guère que des louanges à adresser aux musiciens ; la mise en place et l’intonation sont impeccables, les voix riches et belles, avec de l’engagement, de la netteté dans la diction et une vraie personnalité, les instrumentistes sont attentifs aux nuances et aux couleurs, jamais intrusifs dans leur rôle d’accompagnateurs et très séduisants lorsqu’ils jouent seuls. L’ensemble, capté avec chaleur et précision par Philip Hobbs, sonne avec un grain et une présence qui n’excluent nullement le raffinement, mais le rendent plus agissant encore.
De tous les enregistrements de musique médiévale qu’il m’a été donné d’écouter cette année, Parle qui veut est probablement l’un des meilleurs et il désigne l’Ensemble Sollazzo comme une formation riche des plus belles promesses et à suivre avec la plus grande attention. Son premier disque comporte treize plages ; gageons que ce chiffre lui portera chance.

Parle qui veut, chansons moralisatrices du Moyen Âge. Œuvres de Niccolò da Perugia (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Giovanni da Firenze (fl. 1340-50), Francesco Landini (c.1325-1397), Andrea da Firenze († c.1415), Solage (fl. fin du XIVe siècle), Paolo da Firenze (c.1355-ap. 1435), Johannes Ciconia (c.1370-1412), Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-c.1413/16) et anonymes

Sollazzo Ensemble
Anna Danilevskaia, vièle à archet & direction

1 CD [durée totale : 46’03] Linn Records. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Anonyme, Va, Fortune

2. Anonyme, Hont paur (instrumental)

3. Antonio Zacara da Teramo, Cacciando per gustar/Ai cinci, ai toppi

À livre ouvert. Johannes Tinctoris par Le Miroir de Musique

Antonello da Messina (Messine, c.1430 – 1479),
Saint Jérôme dans son cabinet, c.1475
Huile sur bois de tilleul, 45,7 x 36,2 cm, Londres, National Gallery

 

Le propre de l’excellence artistique est de créer l’attente et chaque nouveau disque du Miroir de Musique est donc aujourd’hui espéré par tous ceux qui ont compris que l’on tenait avec cet ensemble un des plus convaincants hérauts du répertoire tardo-médiéval et primo-renaissant. Il est à ce propos d’autant plus surprenant que des festivals français pourtant prompts à se targuer de leur exigence ne lui aient toujours pas ouvert leurs portes alors qu’ils ont été prompts à dérouler le tapis rouge à certains charlatans dont le seul mérite est de savoir se vendre.

Après les Lantins durant le premier quart du XIVe siècle, Baptiste Romain et ses amis avancent d’une large centaine d’années pour nous entraîner à la rencontre de Johannes Tinctoris. Son nom ne sera pas inconnu des amateurs de cette période de l’histoire de la musique, car il fut un des plus fameux théoriciens de son temps, et on le cite aujourd’hui plus fréquemment pour ses traités que pour ses compositions qui, en comptant celui-ci, de loin le plus varié, n’ont fait l’objet que de trois enregistrements monographiques (une « Missa trium vocum » sous la direction de Roger Blanchard au début des années 1960, la Missa L’homme armé et la Missa sine nomine n°1 par The Clerks’ Group en 1997). Tout comme les Lantins, ce natif d’une famille d’échevins de Braine-l’Alleud dans le Brabant a cédé à l’appel du sud. Après un apprentissage local dont on ne sait rien, on le retrouve, dans un premier temps, à Orléans en 1458 (il devait avoir alors autour de vingt-trois ans) où il devint, quelques années plus tard, second chantre à la cathédrale Sainte-Croix et s’immatricula en 1462 à l’université, d’où il sortira licencié en droit civil et canon. Au début de la décennie 1470, il gagna Naples et la cour du roi Ferrante Ier, dont il fut nommé chapelain puis premier chapelain, où il put côtoyer les nombreux humanistes qui s’y pressaient et produisit la quasi totalité de ses écrits théoriques. À partir du début des années 1490, on est réduit à des conjectures pour tenter de deviner un itinéraire au sujet duquel les archives demeurent obstinément muettes ; passa-t-il par Rome, Buda, puis de nouveau Naples vers 1495 ? On ne peut que le supposer. Une seule chose est certaine : Tinctoris disparut en 1511 car le bénéfice qu’il possédait à Sainte-Gertrude de Nivelles échut dans le courant de cette année à Peter de Coninck. Il mourut peut-être au début du mois de février. On ignore où.
Son legs musical est restreint : quatre messes, des Lamentations, une douzaine de motets et de chansons en forment l’essentiel ; tous révèlent à la fois le haut degré de science compositionnelle auquel il était parvenu et son souci de fluidité et de séduction mélodiques. Avec ses deux mouvements tropés, les interpolations intervenant dans le Kyrie (Cunctorum plasmator summus) et le Sanctus et certaines d’entre elles étant peut-être le fruit de l’invention du musicien, la Missa L’homme armé se situe dans la tradition des messes composées sur ce cantus firmus tout en affirmant sans ambages son originalité. Si elles ne suivent pas le même schéma complexe, ses autres contributions dans ce domaine s’avèrent tout aussi finement ciselées et d’une grande clarté de texture, qualités que l’on retrouve également dans les motets (ici mariaux, O Virgo miserere mei et Virgo Dei throno digna, ce dernier s’étant longtemps maintenu en usage). Les chansons présentées dans cette anthologie offrent de beaux exemples de raffinement courtois où parfois s’attarde le raffinement italianisant de Dufay (O invida fortuna) et passe une ombre subtile de mélancolie qui n’est pas sans évoquer Binchois (Vostre regart si tresfort m’a feru), tandis que les élaborations sur des airs d’autres compositeurs (Le souvenir de vous me tue de Robert Morton, dont une version tardive à quatre voix est proposée, D’un autre amer de Johannes Ockeghem, De tous biens playne de Hayne van Ghizeghem) font preuve d’une remarquable inventivité. Notons pour finir, parmi les compléments de programme, le splendide rondeau anonyme Ou lit de pleurs, paré de plaintz dont la tristesse acquiert, grâce à une écriture très serrée, un caractère solennel durablement impressionnant.

Si l’éditeur a choisi d’illustrer ce disque avec la Madeleine lisant de Rogier van der Weyden, fragment d’un tableau d’autel réalisé avant 1438, la musique de Tinctoris m’a immédiatement fait penser à Antonello da Messina, né comme lui dans les années 1430, dont les œuvres nous parlent, et avec quelle éloquence, du dialogue entre manières du nord et du sud ; sans doute le compositeur ne rencontra-t-il pas le peintre, mais peut-être put-il avoir accès à certaines de ses œuvres durant son séjour à Naples, la ville où Antonello fut formé. On n’a, en tout cas, aucun mal à imaginer le savant théoricien à la place de son saint Jérôme, patron des humanistes, entouré de natures mortes absolument flamandes dans un lieu dont la construction perspective est on ne peut plus renaissante italienne et dont le décor demeure pourtant encore médiéval avec ses arcatures et ses fenêtres gothiques. Un lion héraldique, un chat d’après nature, une sobre paire de socques en cuir, des œillets dont on sent presque le parfum, des fenêtres qui donnent l’une sur la campagne contemplative, l’autre sur l’activité des hommes et de la cité, le monde comme un foisonnement de symboles dialoguant à livre ouvert.

Le Miroir de Musique, en formation ponctuellement élargie, se coule dans l’univers de Tinctoris avec un naturel absolument confondant qui démontre, s’il en était besoin, à quel point cet ensemble « sent » ce répertoire comme peu d’autres actuellement. Qu’il s’agisse des pages sacrées ou des profanes, son approche est placée sous le signe d’une variété nourrie par des choix d’une indiscutable pertinence et d’une musicalité sensible qui écarte le spectre d’un rendu purement archéologique et desséché. Les amateurs d’effets faciles resteront sur leur faim car Baptiste Romain et ses amis ont fait le pari du raffinement et de la finesse, mais certainement pas de l’anémie ; s’ils excellent dans les pièces plus intériorisées, ils démontrent également à de nombreuses reprises leur sens du rebond rythmique – saluons ici l’apport essentiel de Marc Lewon, aussi savant que dynamique – et insufflent aux œuvres beaucoup de vie et de présence. Les voix sont belles, épanouies et parfaitement en place, avec des chanteurs qui ne se cantonnent pas à « faire joli » mais recherchent en permanence une éloquence maximale en usant de la liberté que leur autorise une parfaite connaissance des règles d’interprétation et des exigences rhétoriques et techniques de ces musiques. Le travail des instrumentistes n’appelle également que des éloges par son inventivité parfaitement informée et maîtrisée, son engagement, son sens des lignes et des nuances, sa capacité à varier climats et coloris ; du travail d’orfèvre, certes, mais jamais prisonnier de ses patrons et capable, de ce fait, de maintes trouvailles savoureuses. Mis en valeur par une prise de son de grande qualité, précise, avec de l’espace mais sans réverbération envahissante, qui sert idéalement le propos musical, ce nouveau disque du Miroir de Musique s’inscrit dans la remarquable continuité de ses prédécesseurs et mérite de trouver sa place dans toute discothèque de musique ancienne digne de ce nom. On attend avec impatience les prochaines réalisations de cet ensemble qui s’impose comme un des joyaux du label Ricercar que l’on aimerait vraiment voir accroître son offre dans le domaine de la musique médiévale en accueillant les Leones, Per-Sonat, Dragma ou Peregrina qui portent aujourd’hui très haut, mais hélas sans soutien d’importance, ce répertoire dont l’audience ne demande qu’à s’accroître.

Johannes Tinctoris (c.1435-1511), chansons, motets, mouvements de messe et musique instrumentale

Le Miroir de Musique
Baptiste Romain, vièle à archet, rebec, baryton & direction

1 CD [durée totale : 69’58] Ricercar RIC 380. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Missa L’homme armé : Kyrie

2. Hélas, le bon temps que j’avoie (rondeau instrumental)

3. Vostre regart si tresfort m’a feru (rondeau)

Solve et coagula. Metamorfosi Trecento par La Fonte Musica

Maître anonyme, France (Paris),
Nature forgeant les animaux et les hommes, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (folio),
miniature extraite du Roman de la Rose, Ms. Ludwig XV 7, fol. 121v,
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum (image complète du folio ici)

 

Le Trecento italien – notre XIVe siècle – compte sans doute parmi les époques les plus régulièrement explorées par les ensembles de musique médiévale, souvent avec bonheur, comme l’ont démontré, entre autres, les disques de La Reverdie, Micrologus ou Mala Punica. Déjà remarqué en 2011 avec un premier disque réussi documentant la vie musicale à la cour des Visconti à la fin de cette période (Le Ray au Soleyl, ORF éditions), La Fonte Musica nous revient après un (trop) long silence avec un programme dont le fil conducteur est la métamorphose.

Sans céder un instant à l’idée naturellement fausse d’une aurore renaissante qui disperserait les ténèbres médiévales, il n’en demeure pas moins que le sentiment d’une mutation souterraine et profonde à l’œuvre dans le domaine de la vie intellectuelle et artistique a dû alors effleurer plus d’une conscience. Un symbole éloquent pourrait en être la « conversion », au milieu du siècle, de Boccace dont le plus grand succès, le Décaméron, est clairement redevable envers les modèles du Moyen Âge, à ce qui ne se nommait pas encore humanisme. L’artisan de cette transformation fut son ami Pétrarque, passé maître dans l’art du dialogue avec les auteurs antiques au point de leur adresser des lettres formant le fascinant vingt-quatrième livre de ses Lettres familières, mais c’est à son initiateur en les mystères de la langue grecque, Leonzio Pilato, qu’il dut d’acquérir les connaissances nécessaires pour produire la Généalogie des dieux païens. Cet ouvrage fut une révélation ; il affirmait la valeur de la mythologie pour elle-même, hors de tous les filtres par lesquels les autorités religieuses la faisaient passer pour la rendre acceptable à leurs yeux — un excellent exemple de ce détournement d’écrits d’auteurs antiques au profit d’un usage chrétien est l’Ovide moralisé rédigé au tout début du XIVe siècle sur la base des Métamorphoses. En dépit de son inachèvement, la Généalogie des dieux païens connut un immense succès et devint une source d’inspiration inépuisable pour les peintres, les poètes ou les musiciens ; libérés du carcan de l’orthodoxie, les héros et les dieux de l’Antiquité pouvaient se lancer à la conquête des arts.

La musique n’échappait évidemment pas à cette effervescence qui redessinait progressivement les contours du monde. À Paris s’était élaborée dans les années 1310-1320, autour de Jean de Murs et de Philippe de Vitry, une façon de concevoir le flux musical en termes de rythme, de division du temps et de notation qui parut rompre si radicalement avec les pratiques d’un passé pourtant pas si lointain qu’on la nomma Ars nova. Ces innovations décisives parvinrent en Italie où elles servirent non de modèle absolu, mais de levain et d’aiguillon, les compositeurs ultramontains, au premier rang desquels Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?) et, à la génération suivante, Francesco Landini (c.1325-1397), les connaissant à l’évidence mais ayant développé leur propre esthétique, avec des formes autochtones comme le madrigale ou la caccia, une nette suprématie accordée à l’inspiration profane, un goût évident pour la suavité et à la fluidité mélodiques (se plaçant ainsi dans le sillage du dolce stil novo élaboré au siècle précédent entre autres par Dante) et une place non négligeable accordée à la virtuosité vocale — fort pertinemment, le programme propose un motet de Philippe de Vitry et une ballade de Guillaume de Machaut qui permettent de mesurer les différences mais également les points de rencontre entre les deux manières. La fusion de ces musiques métamorphosées et de cette mythologie retrouvée s’opéra tout naturellement et il faut imaginer à quel point les auditoires des cours, commanditaire en tête, pouvaient avoir le sentiment, en écoutant de telles œuvres, de baigner dans ce que leur époque produisait de plus innovant et de plus raffiné. Défilaient devant eux, suscitées par les souples entrelacs de la polyphonie, les évocations d’Orphée (Sì dolce non sonò, Landini), de Narcisse (Non più infelice, Paolo da Firenze), de Circé (Sì com’al canto della bella Yguana, Maestro Piero et Jacopo da Bologna) ou de Daphné (Qual perseguita dal suo servo Danne, Niccolò da Perugia) et, sur les harmonies chantournées et les modulations et dissonances savamment préparées d’un art qui, dans le dernier quart du siècle, évolua vers une subtilité croissante allant jusqu’au maniérisme, la belle Callisto (Calextone, Solage) et la sage Ariane (Par le grant senz d’Adriane, Filippotto da Caserta). Fascinants échos d’un monde en pleine mutation, dont le vertige est rendu avec beaucoup d’humour au travers de l’entrechoquement de différentes langues (latin, français, italien) dans Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele du toujours surprenant Antonio Zacara da Teramo (dont on rêve de disposer un jour d’un enregistrement de l’intégralité de l’œuvre connu), ces musiques tantôt enjouées, tantôt empreintes d’une nostalgie diffuse nous rappellent que la quête des humanistes ne se limitait pas à l’écrit mais englobait également le son ; il est émouvant de trouver ici les premières traces d’une recherche qui aboutira, au bout d’un siècle et demi d’incessants tâtonnements et d’autant de métamorphoses, à l’éclosion de la monodie accompagnée puis de l’opéra.

Les musiciens de La Fonte Musica s’emparent de ces œuvres avec autant d’expertise que d’affection et en livrent une lecture à l’atmosphère et au charme prenants. Là où d’autres ensembles ont pu faire le choix du foisonnement instrumental et de l’improvisation parfois surabondante, ils préfèrent s’en tenir, pour leur part, à une sobriété bienvenue qui n’est pour autant jamais synonyme de pâleur, de chétiveté ou d’ennui. Ils déploient tout au contraire une belle énergie afin de mettre en valeur les moindres inflexions des textes et leur faire dépasser leur statut d’allégorie pour en livrer une approche plus sensuelle et plus dramatique, avec une attention aux mots qui démontre qu’un des enjeux essentiels de ce répertoire qui s’est constitué en étroit rapport avec la littérature et, en particulier, la poésie, a été parfaitement saisi. Les voix sont souples et lumineuses, avec une indéniable présence et un très louable souci de clarté d’articulation et de lisibilité, en dépit d’un français ponctuellement perfectible (surtout dans la ballade de Machaut, difficilement compréhensible sans l’aide du livret). Jamais envahissants, les instrumentistes tiennent leur partie avec beaucoup de maîtrise et un raffinement qui n’aurait certainement pas déparé dans le cadre des luxueuses cours qui virent fleurir ces pièces ; outre un discret soutien rythmique, ils leur insufflent des touches de couleur particulièrement séduisantes. Intelligemment construit et interprété avec autant de sensibilité que de conviction et de discernement, ce programme confirme que Michele Pasotti et son ensemble ont trouvé avec le Trecento une terre d’élection propre à laisser se développer leurs belles qualités tout en leur permettant d’offrir à l’auditeur un regard éclairé et passionné sur un répertoire qui est loin d’avoir encore montré tous ses visages et révélé tous ses secrets.

Metamorfosi Trecento, transformations du mythe dans l’Ars nova. Œuvres de Francesco Landini (c.1325-1397), Paolo da Firenze (c.1388-ap. 1436), Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?), Philippe de Vitry (1291-1361), Guillaume de Machaut (c.1300-1377), Solage (fl. 1370-1403), Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-ap. 1413), Filippotto da Caserta (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Maestro Piero (fl. première moitié du XIVe siècle), Niccolò da Perugia (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Bartolino da Padova (c.1365-1405), Matteo da Perugia (fl. c.1400-1416)

La Fonte Musica
Michele Pasotti, luth médiéval & direction

1 CD [durée totale : 63’41] Alpha classics 286. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Jacopo da Bologna, Fenice fu’

2. Philippe de Vitry, In nova fert/Garrit Gallus/Neuma

3. Antonio Zacara da Teramo, Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele

4. Matteo da Perugia, Già da rete d’amor

Subtile simplicité. Petrus Wilhelmi de Grudencz et son temps par La Morra

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Maître du Paradiesgärtlein (fl. c.1410-40 ?) et son atelier,
Le Doute de Joseph, c.1430
Huile sur bois de sapin, 113,9 x 114,5 cm,
Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame
cliché © Musées de Strasbourg/N. Fussler

 

Alors que le « grand public » néglige trop fréquemment de leur faire fête et que les directeurs de festivals ne daignent généralement pas leur faire place, du moins en France, la vitalité des ensembles de musique médiévale ne cesse d’étonner, et notamment leur capacité à faire revivre, au prix de recherches souvent extrêmement minutieuses, des compositeurs plus ou moins complètement tombés dans l’oubli mais dont la connaissance contribue cependant à préciser voire à éclairer le paysage artistique de leur temps.

À moins d’être particulièrement versés dans ce domaine, le nom de Petrus Wilhelmi de Grudencz n’évoquera sans doute pas grand chose pour vous. Pourtant, les œuvres de cet exact contemporain de Guillaume du Fay et de Gilles Binchois furent largement diffusées et étaient encore vives dans la mémoire de certains musiciens postérieurs, tel Heinrich Isaac dont la période d’activité s’étend jusque dans les quinze premières années du XVIe siècle. Comme souvent dans le cas des artistes médiévaux, le peu que l’on sait de la vie de Petrus Wilhelmi découle d’une poignée de documents officiels et d’un certain nombre d’indices déduits du corpus d’une quarantaine de pièces qui peuvent lui être attribuées avec quelque certitude. Né dans la dernière décennie du XIVe siècle dans la ville de Graudenz (aujourd’hui au nord de la Pologne), il se dit lui-même issu d’un lignage de chevaliers, peut-être germaniques puisque son père se nommait Wilhelm. En 1418, alors qu’il avait dépassé les 25 ans, il apparaît sur les listes de l’université de Cracovie où il obtint successivement les grades de bachelier (1425) puis de maître ès arts (1430) ; ces études notablement tardives pour l’époque lui permirent cependant de nouer des liens avec la cour de Frédéric III, roi (1440) puis empereur germanique (1452), relations dont la première trace matérielle est un sauf-conduit délivré en 1442. Dix ans plus tard, un document désigne Petrus Wilhelmi comme appartenant à la chapelle impériale (« domini Friderici imperatoris cappellanus ») et sa présence est attestée à Rome où on le voit arguer auprès du pape des difficultés de communication avec les autochtones et de la pénibilité de sa charge compte tenu de son âge – il a alors soixante ans – afin d’obtenir un bénéfice en échange de celui qui lui avait été accordé en Poméranie et lui causait visiblement bien des tracas. On ignore s’il fut exaucé et on perd complètement sa trace après cette date.

S’il est avant tout, lorsque l’on considère les zones géographiques où il fut actif et celles où la diffusion de ses œuvres fut la plus dense, un compositeur d’Europe centrale qui a évolué dans un contexte musical relativement conservateur encore largement empreint des canons de ce que l’on nomme Ars nova, dont les premières manifestations se font jour en France à partir d’environ 1310, Petrus Wilhelmi n’en demeure pas moins une figure passionnante dont la production témoigne d’une curiosité tout humaniste pour d’autres foyers culturels. Unique dans son legs, le Kyrie Fons bonitatis tropé prouve sa connaissance des tendances musicales alors les plus « modernes » qu’incarnait, par exemple, Du Fay, tout comme l’usage de l’isorythmie qu’il fait dans ses motets, tandis que la simplicité rythmique et mélodique des chansons à deux ou trois voix qui constituent la part la plus conséquente de son legs procède de la même volonté de décantation observée chez Binchois, le plus fascinant étant que cette sobriété se trouve souvent mise au service de textes parfois ouvragés jusqu’à une certaine préciosité (Probleumata enigmatum, par exemple). Pour tenter de mieux saisir l’originalité de Petrus Wilhelmi, qui savait visiblement s’abreuver à de nombreuses sources, il ne me semble une nouvelle fois pas inutile de tourner le regard vers ce qui se passait dans les autres arts, en particulier picturaux, dans le même temps où il élaborait sa musique ; c’était la pleine période de ce que l’histoire de l’art a désigné bien plus tard sous le vocable, contesté depuis, de gothique international, une uniformisation stylistique européenne toute en lignes fluides qui est également un moment d’échanges intenses et fructueux entre « écoles nationales. » Si vous avez un jour la chance de vous rendre au merveilleux Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, ne négligez pas de vous arrêter, au second étage, devant deux panneaux en bois de sapin, seuls survivants probablement d’un grand retable peint vers 1430 environ ; l’un représente la Nativité de la Vierge, l’autre le Doute de Joseph et si vous regardez attentivement le second, vous verrez que si ses figures relèvent indiscutablement de l’esthétique dominante à cette époque en terres rhénanes, ses motifs d’architecture sont d’ascendance siennoise et son attention aux détails quotidiens flamande, ce mélange d’influences constituant une scène à la fois précieuse par les références qu’elle convoque – le gothique international est essentiellement l’expression d’une société de cour – et humble dans la sensation de quotidienneté qui s’en dégage. Ainsi peut-on, je crois, définir la musique de Petrus Wilhelmi de Grudencz ; son art est à la fois très calculé et très accessible, presque familier, et il n’est certainement pas fortuit que les cercles où il trouva le meilleur accueil et qui contribuèrent à le faire vivre puis à le fixer ne furent pas les institutions musicales bien établies, comme les chapelles, mais les amateurs cultivés, les étudiants, les enseignants, et même des strates plus humbles de la population, qui pouvaient déceler, sous son apparente simplicité, toute la subtilité d’un compositeur aussi habile à jouer avec les notes qu’avec les mots.

Atteindre un juste équilibre entre ces deux pôles ne va pas de soi, et l’une des grandes réussites du disque de La Morra est d’y parvenir avec un naturel absolument confondant qui ne surprendra guère ceux qui suivent le parcours de ce bel ensemble. Louons tout d’abord la cohérence et l’intérêt du programme qui, bien que centré sur la figure de Petrus Wilhelmi, nous fait également découvrir son environnement musical, au travers d’œuvres de ses contemporains comme l’italianisant et talentueux Nicolaus de Radom, qui mériterait sans doute une exploration plus poussée, ou d’anonymes s’emparant de célèbres mélodies profanes françaises en les revêtant de pieux textes latins, un procédé alors courant que l’on nomme contrafactum. Les quatre chanteurs réunis pour ce projet sont excellents et maîtrisent impeccablement les difficultés techniques inhérentes à ce répertoire ; irréprochables tant en matière d’intonation que de souplesse et d’articulation, leur investissement permanent insuffle à ces pièces une vitalité qui les propulse bien au-delà de la simple entreprise de redécouverte patrimoniale ou archéologique. On saluera particulièrement la prestation de Doron Schleifer dont le timbre délicieusement androgyne apporte une note de raffinement supplémentaire à cette entreprise — on se dit que ce chanteur serait parfait dans un programme consacré à l’ars subtilior. Le bonheur est le même du côté des instrumentistes qui dessinent avec finesse – Corina Marti au clavicymbalum est inspirée et arachnéenne – et conviction une atmosphère à la fois chaleureuse et intime qui évite toutefois le piège du confinement et laisse donc percevoir les différents courants qui traversent ces musiques plus complexes qu’il y paraît. À la fois scrupuleux – on est heureusement en présence ici d’un de ces ensembles qui n’ont pas besoin de recourir à une quelconque quincaillerie percussive, tintinnabulante ou gutturale pour prétendre rendre « intéressant » un répertoire médiéval qu’en réalité ils travestissent pour mieux le prostituer – et d’une liberté d’autant plus grande qu’elle est soigneusement informée, les musiciens de La Morra, pour leur première apparition sur le label Glossa qui, espérons-le, saura se les attacher, nous offrent un disque plein d’originalité, de couleurs et d’ardeur qui nous instruit tout en nous procurant un réel plaisir d’écoute. Puisse cette noble démarche rencontrer le succès qu’elle mérite et les encourager à poursuivre encore leur remarquable travail.

Petrus Wilhelmi de Grudencz (1392 – après 1452), chansons, motets, Kyrie Fons bonitatis. Œuvres vocales et instrumentales de Nicolaus de Radom (fl. début XVe siècle), Johannes Holandrinus ?, Othmarus Opilionis de Jawor (fl. c.1440), Nicolaus de Tyn ?, Johannes Tourout (fl. c.1460) et anonymes

La Morra :
Doron Schleifer, Ivo Haun de Oliveira, Giacomo Schiavo, Sebastian León, voix
Anna Danilevskaia, vièle à archet
Michał Gondko, luth & direction artistique
Corina Marti, clavicymbalum, flûtes à bec & direction artistique

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 64’54] Glossa/Schola Cantorum Basilensis GCD 922515. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, sans frais de port).

Extraits choisis :

1. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Predulcis eurus, chanson

2. Nicolaus de Radom : Ballade sans texte (instrumental)

3. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Pneuma/Veni/Paraclito/Dator, motet

4. Anonyme : Ex trinitatis culmine

Je remercie Florian Siffer, Cécile Dupeux et Catherine Paulus des Musées de Strasbourg de m’avoir permis d’utiliser Le Doute de Joseph.

Mère des Espagnes. Santa Maria par l’ensemble Discantus

Retable de Marie Rigatell

Maître anonyme, Catalogne – Aragon, atelier de la Ribagorce,
Retable de la Vierge Marie de Rigatell, seconde moitié du XIIIe siècle
Tempera, stuc et restes d’émail sur bois, 104 x 111,5 cm
Barcelone, Musée National d’Art de la Catalogne

 

Chère Marie,

Nous vivons depuis quelques jours une touffeur et un tumulte qui m’ont fait apparaître avec encore plus de force les claustrillas vers lesquels m’ont guidé mes pas comme des havres de sérénité et de fraîcheur. J’ai toujours aimé les cloîtres, ces ouvertures sur le ciel propices à la déambulation du corps et de l’esprit, ces enclaves au silence habité par le chant des oiseaux et parfois le bruissement d’une fontaine dont l’abstraction nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes en nous extrayant de la course folle du monde comme il va ou plutôt comme il titube en hoquetant, tout enivré de sa propre vacuité.

Dans ce monastère qui lui est dédié m’est revenue à l’esprit la faveur grandissante que le Moyen Âge a accordé au culte de Celle qui t’a donné ton prénom, porté par la nécessité de se tourner, dans un environnement d’une dureté parfois extrême, vers une image de douceur et de consolation que sa dimension humaine rendait plus proche encore de la condition du croyant ; il n’est d’ailleurs sans doute pas totalement innocent que la dévotion mariale ait connu une expansion déterminante à cette époque de crise que fut le XIIe siècle et que l’on se soit plu alors à mettre en exergue son rôle d’infatigable intercesseur auprès du Christ qui conservait toujours, pour sa part, une dimension plus lointaine et souvent auréolée de la dimension terrible inhérente à son rôle de juge. S’inscrivant dans une logique de forte continuité, le siècle suivant fut indubitablement, dans le domaine spirituel, celui des femmes, qui s’engagèrent en nombre croissant dans une vie monastique ou semi-religieuse tandis qu’en parallèle, la figure de la Vierge poursuivait son enracinement, tant dans les milieux savants que populaires, ce dont témoignent aujourd’hui les musiques qui sont parvenues jusqu’à nous. Bien sûr, on pense aux Miracles de Notre-Dame forgés dans le Soissonnais, sans doute dans le courant du premier quart du XIIIe siècle, par ce virtuose des mots qu’était Gautier de Coincy, ou aux compagnies de chanteurs de laudes, en particulier mariales, qui fleurissaient en Italie dès le mitan du même siècle, mais le recueil le plus célèbre, qui opère d’ailleurs une sorte de synthèse entre les deux exemples que je citais, est sans doute celui des Cantigas de Santa Maria dont la réalisation fut ordonnée et coordonnée par Alphonse X, roi de Castille et de León de 1252 à 1284, qui est d’ailleurs sans doute lui-même l’auteur de certaines de ces quatre cent dix chansons. Ce vaste ensemble édifié à la gloire de la Vierge est un kaléidoscope assez fascinant où, hormis quelques emprunts ponctuels tant au répertoire liturgique qu’à celui des trouvères, les mélodies originales offrent une sorte de panorama des styles qui avaient cours à cette époque. L’emploi de la langue galicienne, le recours à des images reflétant directement le quotidien mais aussi, puisqu’il s’agit de la relation d’interventions miraculeuses, au merveilleux donnent à ces monodies qui suivent majoritairement, mais pas exclusivement, la forme virelai (avec, donc, retour d’un refrain), un caractère immédiatement familier où se devine parfois le côtoiement des cultures chrétienne, maure et juive car, à n’en pas douter, des musiciens issus de ces différentes traditions ont pu exécuter ces œuvres à la cour d’un roi dont l’épithète de « sage » peut se comprendre à la fois comme savant et avisé.

Si tu souhaites te faire une excellente idée de la façon dont peut sonner ce que j’ai tenté de te décrire, je te recommande chaleureusement d’aller écouter le récent disque de l’ensemble Discantus intitulé justement Santa Maria. Il offre une sélection de Cantigas, mais aussi quelques pièces tirées du fameux Codex Las Huelgas et de trois autres manuscrits madrilènes, et comme il s’agit d’un programme construit avec intelligence, deux chansons mariales, l’une de Guiraut Riquier, qui conserva un souvenir ébloui du séjour qu’il fit à la cour d’Alphonse X de 1270 à 1280 environ, l’autre de Folquet de Lunel, qui soutint les prétentions impériales du souverain dans le sirventès Al bon rey q’es reys de pretz, sur une mélodie de Guiraut ; une seule œuvre ne se rattache pas directement à l’Espagne, mais comme il s’agit de Salve mater salvatoris, une des magnifiques proses d’Adam de Saint-Victor, auquel je ne désespère pas de voir un jour dédié un enregistrement monographique, on ne va pas s’en plaindre. Tu verras qu’il est difficile de ne pas tomber complètement sous le charme de cette réalisation pleine d’engagement, de dynamisme et toujours très pertinente dans ses choix vocaux ou instrumentaux ; en tutti, la transparence et la cohésion sans excès de lissage des voix fait merveille et chacune des sept solistes a su choisir la pièce correspondant le mieux à ses capacités et à sa sensibilité, et la présence des instruments est toujours finement dosée, y compris les percussions qui ont certes toute leur place dans les Cantigas mais ont le bon goût de ne jamais en déborder. La connaissance approfondie qu’ont Brigitte Lesne et ses musiciennes de ces répertoires se double de cette part d’intuition et même de poésie qui fait d’une interprétation autre chose qu’un exercice scolaire ; les musiques nous sont ici restituées dans toute leur diversité, leurs couleurs et leur force d’évocation, et il se dégage de l’écoute, dont le plaisir qu’on y prend est encore augmenté par la qualité d’une prise de son qui a su tirer le meilleur parti de la réverbération du monastère d’Alcobaça tout en demeurant parfaitement lisible, une indéfinissable mais lumineuse sensation de beauté à la fois sensuelle et sereine. Moi qui suis l’activité de Discantus depuis une bonne vingtaine d’années, je place cette anthologie en tout point réussie au rang de ses meilleures réalisations ; les écoutes répétées ne m’en ont pas lassé et je sais que j’y reviendrai encore avec beaucoup de joie.

Mais il est l’heure pour moi de clore cette lettre et tenter de trouver un peu de repos dans cette nuit qui s’est avancée au fur et à mesure que je t’écrivais ; il règne maintenant sur la ville un silence presque claustral — qui sait combien de temps cette paix durera.

Prends soin de toi et à bientôt.

De Burgos, juillet 2016

Santa Maria Discantus Chants à la Vierge XIIIe siècle DiscantusSanta Maria, chants à la Vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle : Alphone X « Le Sage » (attribué à, 1221 – 1284), Cantigas de Santa Maria, Guiraut Riquier (c. 1230 – fin du XIIIe siècle), Humils, forfaitz, repres e penedens, Folquet de Lunel (c.1244 – c.1300), Dompna bona, bel’ e plazens, Adam de Saint-Victor (mort en 1146), Salve mater salvatoris, pièces anonymes du Codex Las Huelgas et des manuscrits 865, M 1322 et 20486 de la Bibliothèque nationale d’Espagne

Discantus
Brigitte Lesne, chant & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 60’56] Bayard Musique 308 489.2. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Cantigas de Santa Maria, n°300 : Muito deveria ome sempr’ a loar

2. Anonyme, Codex Las Huelgas : Alma redemptoris mater/Ave regina celorum/[Alma], motet

3. Adam de Saint-Victor : Salve mater salvatoris

La route des humbles. Un chemin d’étoiles par Discantus

Juan de Flandes Saint Jacques en pélerin

Juan de Flandes (fl. 1496 – Palencia, 1519),
Saint Jacques en pèlerin, c.1507
Huile sur bois, 49 x 37 cm, Madrid, Musée du Prado

 

L’histoire commence au IXe siècle et se poursuit jusqu’au nôtre en cheminant le long des routes, des viæ qui jettent sur toute l’Europe un maillage ressemblant aux nervures d’une feuille convergeant vers un unique point d’attache dont le nom a si bien fait rêver l’ensemble de la chrétienté que même lorsqu’il était employé sans plus de précision, chacun comprenait de quoi il était question ; ce Saint-Jacques était forcément celui de Compostelle, ce champ d’étoiles (campus stellæ) dont la légende avait recouvert, tel un poêle tissé de fils d’or, le mot qui désignait plus prosaïquement le tumulus (compositum tellus) préservant les reliques du saint.

Tout autant que le bâton qui lui permettait de soutenir voire de protéger son corps, le chant faisait partie du bagage du pèlerin ; bourdon de l’âme, il l’encourageait à avancer lorsque la fatigue venait le faire buter contre les pierres du chemin et entretenait le souvenir de ceux qui lui avaient transmis ces mélodies et pour le salut desquels il prierait une fois atteint le but de son voyage. Chanter, c’est alors porter la mémoire des siens ; chanter, c’est être partout chez soi. Les différents itinéraires empruntés par les hommes, des plus modestes aux plus savants, favorisaient les rencontres et les brassages et l’on a sans doute peine à imaginer la surprise qui devait saisir le voyageur arrivant des contrées du nord ou de l’est lorsqu’il découvrait les monodies et les polyphonies inventées dans les monastères aquitains durant leur pleine floraison des XIe et XIIe siècles, en particulier Saint-Martial de Limoges, importante étape du trajet vers Saint-Jacques ; la renommée de Compostelle ne cessait alors de grandir et son répertoire liturgique fut fixé dans le Codex Calixtinus, un imposant manuscrit de presque deux cents feuillets réalisé vers 1140. Si les œuvres qu’il contient offrent un vaste tour d’horizon des élaborations polyphoniques déjà fort raffinées et complexes qui avaient cours à cette époque, une s’en distingue en faisant entendre la voix des plus humbles au cœur d’un ouvrage dont la destination manifestement officielle les excluait ; seule pièce en notation aquitaine du recueil, ce chant de pèlerin porte la trace des chemins sur lesquels il est peut-être né et où il a certainement été repris avant que la notation le fige comme dans une goutte d’ambre : sa juxtaposition de latin et de dialectes germanique et romans, sa dimension pédagogique, chaque strophe illustrant la déclinaison latine du nom Iacobus, attestent indubitablement de son origine plébéienne.

Maître François Pèlerins devant une statue de saint JacquesQuelque deux cents ans plus tard, à la toute fin du XIVe siècle, un autre lieu de pèlerinage immortalisa le souvenir des hommes qui venaient s’y recueillir. Six minces folios nous permettent aujourd’hui d’imaginer ce que furent leurs veillées dans l’église de Notre Dame de Montserrat, car le copiste a pris soin d’indiquer quelques éléments du contexte dans lequel prenaient place ces « chansons honnêtes et pieuses. » Enchâssées au côté de textes religieux et administratifs dans la reliure rouge qui a valu au manuscrit son nom de Llibre Vermell, les dix pièces, quatre monodiques, six polyphoniques, dédiées, à l’exception de la danse macabre Ad mortem festinamus, à la louange, très en faveur auprès du petit peuple, de la Vierge, avouent leur nature pérégrine non seulement au travers de leurs textes où se mêlent le latin, le catalan et l’occitan, mais aussi de leurs mélodies qui témoignent de différentes strates de traditions, entre résurgence d’archaïsmes (O Virgo splendens) et raffinement à la mode de la cour papale d’Avignon. Parfois, dans ce monde tout spirituel, le corps rappelle son existence et s’il a souffert durant la longue marche vers le sanctuaire, le voici qui, revigoré et porté par l’élan de la foi, se met à vouloir danser, en rond – « a ball redon » comme l’a indiqué le scribe –, en énumérant les sept joies de la Vierge (Los set gotxs) ce qui est également, pour des hommes qui n’ont pas accès à la lecture, une façon de les mémoriser plus aisément.

Si les schismes au sein de l’Église et la progression du rationalisme firent lentement pâlir son étoile, le souvenir du pèlerinage vers Saint-Jacques demeura vivace dans de nombreuses régions de France comme le démontre le répertoire des chansons qui a été heureusement préservé. Qu’ils retracent les principales étapes vers Compostelle (Quand nous partîmes de France, avec un couplet contre les protestants) ou évoquent ce lieu comme un simple élément de décor (La Pernette se lève), ces airs populaires sont empreints d’une ferveur simple (Pour avoir mon Dieu propice) teintée d’inquiétude (les recommandations de Vous qui allés à Sainct Jacques) et de merveilleux (C’est de cinquante pèlerins) qui les rend particulièrement attachants ; ils nous permettent encore d’entendre des voix que la « grande » histoire, celle qui est écrite par les vainqueurs et les puissants, laisse généralement pour compte.

Si ce programme chronologiquement et stylistiquement composite est une première dans le parcours de Discantus, si l’on excepte les échappées contemporaines, au demeurant plutôt bien venues, du projet Music for a King (Æon, 2014), l’idée d’une évocation musicale des chemins vers Saint-Jacques n’est pas à proprement parler une nouveauté au disque. La réalisation de l’ensemble dirigé depuis plus de 25 ans, avec le talent que l’on sait, par Brigitte Lesne m’a fait songer à celle enregistrée en 2007 (et parue en 2011 chez Ricercar) par La Fenice qui se concentrait, elle, sur le XVIIe siècle, avec la même volonté de faire percevoir la coexistence des répertoires savants et populaires. La différence entre les deux projets est que celui de Discantus a des moyens à l’exacte mesure de son propos et qu’on ne l’écoute jamais avec le sentiment que les musiciens servent des œuvres pour lesquelles ils n’ont que des affinités réduites. Tout au contraire, l’équipe réunie dans la belle acoustique de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache, prend un plaisir palpable à emprunter des voies qui lui sont pour partie familières, pour partie inaccoutumées, et à nous y entraîner à sa suite. Ensemble Discantus © Anne-Marie BerthonIl y a, dans la lecture qui nous est ici proposée, un parti-pris évident de simplicité et de sobriété qui, pour peu que l’on soit sensible au répertoire, entraîne rapidement l’adhésion et même, au-delà, la participation — ne soyez pas étonné si, après l’écoute, des airs vous trottent en tête et que vous vous sentez poussé par une irrésistible envie de les chanter. On se sent chez soi avec cette proposition qui, en choisissant de se situer à hauteur d’homme tout en s’appuyant sur de solides connaissances musicologiques et une clairvoyante intuition musicale, transmet, avec une tendresse à leur égard qui n’est pas si fréquente, un sentiment très juste de ce que pouvaient être ces musiques de pèlerinage. Il y a bien, ici et là, quelques menues faiblesses vocales avec de minimes tensions et autres signes d’usure, mais l’engagement et l’intelligence dans la mise en place et le dosage très fin des interventions instrumentales, en particulier des percussions, présentes à bon escient sans jamais être intrusives, les fait considérablement relativiser.

On suit donc bien volontiers le Chemin d’étoiles qu’ouvre pour nous Discantus en prouvant au passage qu’il est possible de proposer des projets aux horizons musicaux élargis sans se livrer à des tripatouillages douteux pour flatter le goût du public. En misant sur la modestie et la spontanéité sans rien abdiquer en matière de raffinement et de pertinence de l’approche, Brigitte Lesne et ses compagnons rendent un bel hommage à ces pèlerins qui s’en allaient chercher leur salut, au mépris de tous les dangers, sur la route des humbles.

Un chemin d'étoiles DiscantusUn chemin d’étoiles, chansons des pèlerins de Saint-Jacques du Moyen Âge à nos jours

Discantus
Brigitte Lesne, direction

1 CD [durée totale : 57’38] Bayard musique 308 447.2 Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Dum pater familias (Codex Calixtinus)

2. C’est de cinquante pèlerins (Traditionnel, Ille-et-Vilaine)

3. Mariam Matrem Virginem (Llibre Vermell)

Illustrations complémentaires :

Maître François (fl. troisième quart du XVe siècle), Pèlerins devant une statue de saint Jacques. Miniature sur parchemin, 4,53 x 3,35 cm, Miroir historial de Vincent de Beauvais, Ms 722, fol. 216r, Chantilly, Musée Condé

La photographie de Discantus est d’Anne-Marie Berthon, utilisée avec autorisation.

Sur la plus haute branche. Walther von der Vogelweide par l’ensemble Per-Sonat

Codex Manesse fol 196r

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340,
Scène de tournoi (inachevée)
Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm,
Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.196 r,
Heidelberg, Universitätsbibliothek

 

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser de près à la culture germanique médiévale et qu’après la littérature et les arts plastiques, j’ai souhaité en apprendre plus sur la musique, je me suis rapidement heurté à un corpus d’enregistrements relativement restreint qui s’il se montrait presque exhaustif dans certains domaines – on songe, par exemple, au formidable travail réalisé par Sequentia sur Hildegard von Bingen – en laissait d’autres dans une obscurité assez dense, sans compter que les interprétations que l’on en trouvait étaient presque systématiquement soumises à ce que je nomme « l’esthétique du rauque » qui postule que les œuvres de cette période sonnent de façon plus authentique quand elles râpent le tympan. On assiste heureusement, depuis une dizaine d’années, à l’émergence d’une nouvelle génération de musiciens doués – les ensembles Leones, Peregrina, Dragma, La Morra, entre autres – et animés par le désir de reprendre le flambeau de pionniers comme le Studio der frühen Musik pour poursuivre leur travail de recherche sur un répertoire dont on a tort de croire qu’il ne peut intéresser que les spécialistes. Il revient à Per-Sonat, dont le disque précédent évoquait, dans une optique soliste discutable mais superbement défendue, la grande figure de l’abbesse de Bingen, de se pencher aujourd’hui sur un personnage nettement plus insaisissable.

On en sait presque moins de Walther von der Vogelweide que de la majorité des musiciens médiévaux sur lesquels, sauf exception, on ignore à peu près tout. L’unique mention de son nom dans les documents date très précisément du 12 novembre 1203, lorsque les registres de l’évêque du diocèse de Passau, Wolfger von Erla, nous apprennent que Walthero cantori de Vogelweide pro pellicio v solidos longos, donc que furent donnés « à Walther le chanteur de la Pâture aux Oiseaux cinq pièces d’or pour une pelisse. ». Cette somme rondelette destinée à l’achat d’un manteau constitue un des indices de la notoriété dont notre poète et compositeur jouissait déjà à cette époque et qui ne se démentira guère par la suite, si l’on en juge par l’ampleur, en quantité comme en durée, de la tradition manuscrite de ses œuvres. Malgré cette réputation, presque tout ce qui le concerne, hormis ses textes, consiste en des reconstructions, fruits de conjectures souvent extrêmement savantes dont un des buts a été de dissiper les légendes qui se sont volontiers attachées à l’univers des Minnesänger. Ainsi en va-t-il de l’image que nous transmet le fameux Codex Manesse à la délicatesse de laquelle il ne faut pas accorder trop de crédit ; lorsque l’enlumineur le représenta, vers 1300-1340, en homme rêvant en retrait de l’agitation du monde (sa position est celle du typus melancolichus) tel qu’il se décrit lui-même dans Ich saz ûf einem steine, le véritable visage de Walther s’était déjà dissous dans l’oublieuse mémoire des hommes. Walther von der Vogelweide Codex Manesse fol 124 rSi les bornes chronologiques (c.1170-c.1230) que l’on fixe à son existence sont exactes, il naquit, sans doute au Tyrol, alors que Hildegard von Bingen était entrée dans la dernière décennie d’une existence bien remplie et que Herrad von Landsberg venait d’être élue à la tête de l’abbaye du Hohenburg (sur l’actuel Mont Sainte-Odile) et travaillait déjà à son Hortus Deliciarum, et il est l’exact contemporain de deux autres poètes émérites, Wolfram von Eschenbach et Gottfried von Strassburg, respectivement auteurs d’un Parzival et d’un Tristan également mémorables. Les indications que nous donnent ses textes nous montrent que lui qui s’imaginait en position de surplomb face aux tumultes de la société eut, au contraire, à les affronter directement voire à y prendre part, comme le montre, entre autres, sa ferme prise de position en faveur de l’Empire dans le conflit qui opposa ce dernier, à partir de 1198, à la papauté lors de la succession de Henri VI et devait finalement aboutir, de renversements d’alliances en assassinats, au couronnement, en 1220, de Frédéric II que sa personnalité singulière fit bientôt nommer « stupor mundi. » L’implication du poète dans les affaires du siècle sont documentées, dans cet enregistrement, par son Unmutston, que l’on pourrait traduire par « Chant d’indignation » qui égratigne le pape, mais aussi dans son Reichston (« Chant de l’Empire ») qui expose ses conceptions politiques tout en réaffirmant son désir de voir les Allemands gouverner leur patrie. A défaut de portrait crédible, il est tout de même possible de se faire une idée de la personnalité de Walther qui apparaît comme un homme engagé, sans doute conscient de sa valeur, passionné, à l’esprit volontiers caustique, à la fois tourmenté par la précarité de sa condition d’artiste devant aller de cour en cour pour assurer sa subsistance et très soucieux de préserver sa liberté. Très intéressante est également sa conception de l’amour, sujet qui occupe naturellement une place importante dans sa production ; si l’idéal courtois y tient la place attendue dans une œuvre poétique écrite au début du XIIIe siècle, il est contrebalancé par l’affirmation d’une sensualité on ne peut plus concrète (Bin ich dir unmaere), mais également par le remplacement de la dame lointaine par des femmes plus accessibles, plus concrètes (Unter der linden). Cette volonté de se détourner de l’idéalisation, doublé d’un sentiment très vif de la Nature, constitue une importante évolution d’un genre qu’il entraîne vers plus de simplicité et de réalisme, ce qui explique sans doute en partie la durabilité de sa postérité.

Donner aujourd’hui à entendre les compositions de Walther est une gageure. Les sources musicales médiévales germaniques sont, en effet, souvent très lacunaires et imposent une minutieuse restitution, car si l’on conserve quelques mélodies de sa plume, il faut procéder à un exigeant travail de rapprochement avec d’autres sources pour essayer de retrouver toutes celles qui font défaut. Les interprètes sont donc allés puiser dans différents manuscrits pour y trouver des airs qui s’adaptent à la métrique des textes, un chez Wolfram von Eschenbach, un autre chez Gautier d’Épinal, un autre encore chez un mystérieux Meister Alexander mentionné dans le Chansonnier d’Iéna, voire se sont livrés, dans un petit nombre de cas, à l’exercice de la composition dans le style de l’époque.

S’il n’est pas rare de trouver certaines de ses pièces dans des anthologies consacrées au Minnesang, les enregistrements monographiques dédiés à Walther von der Vogelweide sont nettement plus rares, compte tenu des difficultés que pose la reconstitution d’un corpus exploitable. La réalisation que propose Per-Sonat est donc tout à fait bienvenue, et elle l’est d’autant plus qu’il s’agit d’une vraie réussite qui évite les deux écueils qui guettent ce type de projet : l’archéologie desséchée et l’imagination délirante. Il faut dire que le quatuor de musiciens réuni pour l’occasion possède une profonde connaissance du répertoire qu’il a choisi d’interpréter et qu’il a opéré sur les sources un travail de fond qui concilie à merveille précision, intuition et inventivité. Le résultat est convaincant de bout en bout, à la fois d’une grande sobriété – il est particulièrement gratifiant Ensemble Per-Sonatde pouvoir écouter ces musiques débarrassées de tous les oripeaux d’un folklore aussi dépassé que douteux – et montrant à chaque instant un vrai souci de la variété, de la couleur, mais aussi, ce qui n’est pas si fréquent, une sensibilité tangible mais qui ne déborde jamais. Sabine Lutzenberger ne se contente pas de faire valoir un timbre limpide et séduisant ; elle habite pleinement la poésie de ce lointain Walther pour en exalter la saveur – signalons ici l’attention accordée au rendu linguistique –, pour en faire saillir les mots, pour rendre sa poésie palpitante. Elle s’est entourée d’instrumentistes dotés d’une parfaite maîtrise tant technique que stylistique, aussi à l’aise dans leur rôle d’accompagnateurs que dans celui de solistes et d’improvisateurs. Il me semble donc que ce projet intelligent et soigné s’adresse, au-delà d’un cercle d’auditeurs avertis, à un large public qui pourra y trouver son compte de rêve, de connaissance et d’émotion. Saluons le courage de Per-Sonat et l’investissement dont il fait preuve pour porter jusqu’à nous des musiques assez peu fréquentées dans d’aussi belles conditions et souhaitons-lui de pouvoir continuer à poursuivre longtemps son passionnant travail de défrichage.

Walther von der Vogelweide Lieder von Macht und Liebe Per-SonatWalther von der Vogelweide (c.1170-c.1230), Lieder von Macht und Liebe

Per-Sonat
Sabine Lutzenberger, voix
Elisabeth Rumsey, vièle
Tobie Miller, vièle à roue et flûtes médiévales
Baptiste Romain, vièle, lyre à archet, cornemuse

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 71’26] Christophorus CHR 77394. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Traumglück : Do der sumer komen was
(mélodie : Meister Alexander, c.1330)

2. Reichsklage : Ich saz ûf einem steine
Weltklage : Ich horte diu wazzer diezen
Kirchenklage : Ich sach mit minen ougen
(mélodie : Wolfram von Eschenbach c.1170-c.1220)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340, Walther von der Vogelweide. Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm, Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.124 r, Heidelberg, Universitätsbibliothek

Aucun crédit d’auteur n’est mentionné pour la photographie de l’ensemble Per-Sonat.

Académie Bach, Festival 2015. Sanctus ! Polyphonie parisienne au XIIIe siècle par Diabolus in Musica

01 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Davies

Diabolus in Musica
Église de Martin-Église, août 2015
Photographie © Robin .H. Davies

 

Antoine Guerber n’a jamais fait mystère de sa passion pour les polyphonies de l’École de Notre-Dame et les enregistrements que Diabolus in Musica leur a régulièrement consacré (Vox sonora en 1998, Paris expers Paris en 2006, Sanctus ! en 2014) constituent autant de brillants jalons non seulement dans le riche parcours de l’ensemble, mais également dans l’abondante discographie documentant trois quarts de siècle particulièrement florissants en matière d’invention musicale qu’ont honoré, souvent de fort belle manière, les plus grands noms de la musique médiévale, de The Early Music Consort of London à l’Ensemble Gilles Binchois.

Au début du XIIIe siècle, Paris était une cité florissante qui possédait la stature d’une véritable capitale européenne dans le domaine de la pensée et des arts, une réalité symbolisée par la charte de Philippe Auguste qui, en janvier 1200, donna à la corporation de maîtres et d’élèves apparue une cinquantaine d’années auparavant un statut officiel d’université. Le chantier de la cathédrale Notre-Dame, lancé en 1163 et qui occupa l’évêque de Paris, Maurice de Sully, jusqu’à sa mort en 1196, constituait également un formidable catalyseur d’énergies et de talents, car l’édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l’on nommera bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l’esprit de ses commanditaires, constituer le plus beau fleuron.

Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l’espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d’architecture connaissait, à Paris, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d’un musicien connu sous le nom d’Anonyme IV qui séjournait sur les bords de la Seine vers 1275, que le style développé par les maîtres parisiens, auquel la musicologie moderne donnera le nom d’École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l’importance de la diffusion qu’il connut dans toute l’Europe, du monastère de Las Huelgas à ceux d’Écosse et de Pologne, à la faveur des mouvements des étudiants, des ecclésiastiques, des intellectuels et des artistes 02 Antoine Guerber août 2015 © Robin H Daviesdémontre à quel point on le tenait pour un modèle à connaître et à imiter. Se fondant sur un usage de plus en plus savant de la polyphonie et s’appuyant sur des inventions comme la notation carrée qui permet une meilleure régularité rythmique, les compositeurs se rattachant à cette nouvelle manière, dont les deux plus célèbres représentants sont Pérotin, un sous-chantre de la cathédrale dont la période d’activité peut être fixée entre 1198 et 1236 environ et son son prédécesseur, l’érudit Léonin (fl. 1179-1201), parvinrent à produire des œuvres qui gagnaient en majesté comme en force expressive grâce à la virtuosité des mélismes et aux contrastes de masse induits par l’alternance entre passages solistes et en ensemble.

Constitué en puisant dans les trois enregistrements dédiés par Diabolus in Musica aux polyphonies parisiennes, mais empruntant également deux pièces à sa remarquable lecture de l’Historia Sancti Martini (Tours, c.1226-1237), le programme du concert était en grande partie dédié aux saints, si importants dans la mentalité médiévale car omniprésents dans le quotidien des fidèles — songez à l’influence des confréries qui avaient toutes leur saint patron ou au rôle d’intercesseur que jouent ces derniers dans les témoignages iconographiques où nous voyons un personnage introduit par eux dans la proximité du divin. Il était essentiellement constitué par deux des formes préférées de l’École de Notre-Dame, l’organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant, comme on l’a vu, de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions à l’intérieur de l’église, qui constitue le ferment d’un genre appelé à une pérenne et féconde destinée, le motet. La présence de pièces plus ou moins élaborées, plus ou moins amples aux côtés des deux sommets que sont Olim sudor Herculis de Pierre de Blois et Sederunt principes de Pérotin apportait un magnifique témoignage de la variété dont étaient capables les compositeurs de ce lointain XIIIe siècle dont le temps a effacé les noms sans tarir pour autant la capacité que leur art à la fois concentré et virtuose a aujourd’hui de nous émerveiller.

Diabolus in Musica constitue l’exacte antithèse de ces ensembles fondés pour les besoins d’un projet et qui, quelquefois, ne leur survivent pas ou peu ; trois des six chanteurs présents en cette nuit d’août 2015 participaient en effet déjà à Vox Sonora en 1998, quatre à Paris expers Paris en 2006, soit au total cinq des six interprètes, sans compter Antoine Guerber qui, s’il n’y mêle plus sa voix, intervient, outre son rôle essentiel de cheville ouvrière tant du point de vue de la direction artistique que de la recherche, de façon toujours très mesurée et sensible à la percussion ou à la harpe dans certaines pièces. Cette exemplaire stabilité de l’effectif a des conséquences immédiatement appréciables sur la qualité de l’interprétation : chacun trouve instantanément ses marques, l’écoute mutuelle est irréprochable, la sonorité d’ensemble homogène sans être uniforme, les équilibres et les dialogues se font si naturellement qu’on oublierait presque que cette excellence est le fruit de plus de vingt années d’un travail patient, humble et tenace. Paradoxalement, l’acoustique impitoyable – car on y entend absolument tout – de l’église de Martin-Église, dont la sécheresse et la netteté conviendraient parfaitement à un récital de luth mais qui s’est révélée assez totalement inadaptée à cet art de l’espace que sont les polyphonies parisiennes, 03 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Daviesa permis de goûter dans le moindre détail la netteté de l’intonation des chantres, la précision de leur articulation du texte, leur maîtrise de la conduite des lignes musicales et leur capacité à les transmuer en architectures à la fois impressionnantes et extrêmement vivantes. On est en effet très loin, avec Diabolus in Musica, d’une vision uniment hiératique ou marmoréenne de ces pièces polyphoniques ; en dosant très judicieusement les altérations, en soulignant rythmes et carrures sans perdre pour autant en fluidité, en mettant en relief sans pédantisme la saveur de la prononciation gallicane du latin, l’ensemble nous offre de ce répertoire une vision à la fois colorée et orante qui est très probablement une des plus abouties, une des plus convaincantes qui se puissent entendre aujourd’hui.

En sortant de l’église pour retrouver une bruine légère voltigeant dans la nuit normande, je pense que nous étions nombreux à mesurer la chance que nous avions eu de renouer, le temps d’un concert dont l’intensité avait fait s’envoler la fatigue de l’heure tardive, quelques-uns des fils qui nous relient à ce Moyen Âge dont nous oublions un peu trop facilement qu’il a largement contribué à façonner nos sensibilités d’hommes et de femmes du XXIe siècle. Même si Antoine Guerber et ses chantres nourrissent, pour les années à venir, de très beaux projets sur d’autres pans du répertoire médiéval, je me plais à imaginer qu’en 2022, pour respecter l’intervalle de huit ans entre chaque production et à l’occasion des trente ans de Diabolus in Musica, ils auront à cœur de revenir une ultime fois vers ces compositions de l’École de Notre-Dame qu’ils savent enchanter comme bien peu.

Festival Académie Bach Arques-la-Bataille 2015Festival de l’Académie Bach, 18e édition. Mercredi 19 août 2015, Église de Martin-Église. Sanctus ! Les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle. Œuvres de Pierre de Blois (c.1130-c.1212), Pérotin (fl.1198-1236), Léonin (fl. 1179-1201) et anonymes

Diabolus in Musica :
Raphaël Boulay & Olivier Germond, ténors
Jean-François Delmas, baryton
Geoffroy Buffière & Emmanuel Vistorky, baryton-basses
Philippe Roche, basse
Antoine Guerber, harpe, percussion & direction

Évocation musicale :

1. Anonyme, Salva nos stella maris (rundellus)

Historia Sancti Martini Diabolus in MusicaHistoria Sancti Martini. 1 CD Æon AECD 1103. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

2. Anonyme, Deus misertus (conduit à 4)

Paris expers Paris Diabolus in MusicaParis expers Paris. 1 CD Alpha 102. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

3. Anonyme, Pater sancte (conduit à 1)

Sanctus ! Diabolus in MusicaSanctus ! 1 CD Bayard musique 308 422.2. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Toutes les photographies illustrant cette chronique sont de Robin .H. Davies, utilisées avec sa permission. Toute utilisation sans l’autorisation de l’auteur est interdite.

La communion des chants. Juifs et trouvères au XIIIe siècle par Alla francesca

Add. 11639, f.114

Maître anonyme, nord de la France, dernier quart du XIIIe siècle,
Aaron allumant la menorah, c.1277-1286
Miniature sur parchemin, 16 x 12 cm (dimensions du folio),
Ms. Add. 11639, f. 114, Londres, British Library

Une des raisons pour lesquelles je suis fidèlement l’ensemble Alla francesca depuis plus de vingt ans est sa capacité à toujours proposer des programmes intéressants en n’hésitant parfois pas à s’écarter des chemins bien balisés du répertoire médiéval. Il se lance aujourd’hui dans un nouveau pari en s’aventurant sur des terres qu’il n’avait jamais abordées jusqu’ici et ressuscite des chansons juives du XIIIe siècle.

Comme on le sait, la place des Juifs dans la société française du Moyen Âge fut extrêmement ambivalente et, par là même, précaire, oscillant sans cesse entre intégration et rejet. Alors qu’ils bénéficièrent, durant la période carolingienne, de la protection du pouvoir, ce qui leur permit non seulement de participer activement à l’essor économique de la société, notamment grâce aux relations commerciales qu’ils contribuèrent à entretenir avec les comptoirs orientaux, mais aussi d’y exercer parfois des fonctions prestigieuses, le vent tourna à partir du XIe siècle, ouvrant la voie à des temps où se succédèrent périodes de tranquillité et de persécutions, ces dernières s’étant accru à la faveur de la première croisade. L’oppression prit plusieurs visages au fil des siècles, les plus coutumiers consistant en l’accusation d’usure, l’exclusion de nombre de métiers ou la suspicion irrationnelle de pratiques condamnables voire criminelles (dérives cultuelles, empoisonnement de l’eau durant la Grande peste), les plus spectaculaires en des décisions comme le brûlement des livres hébreux, Talmud en tête, en 1242 sous Louis IX, en diverses exactions tel le supplice de treize Juifs condamnés par l’Inquisition à mourir sur le bûcher à Troyes le 24 avril 1288, événement tragique dont l’élégie Mout sont il a meechief mis, enregistrée dans ce programme, rend compte de façon poignante, ou en diverses expulsions, naturellement assorties de la spoliation de l’intégralité des biens, dont les plus drastiques furent celles prononcées en 1182 par Philippe Auguste, qui devait néanmoins revenir sur sa décision seize ans plus tard, et par Charles VI en 1394, définitive, elle.

Les périodes d’accalmie permirent à une riche vie intellectuelle de se développer, particulièrement en Champagne qui ne fut rattachée au domaine royal qu’en 1285. Add. 11639  f.117bLa trajectoire d’un savant comme Rachi de Troyes (Salomon Ben Isaac, 1040-1105) illustre cet épanouissement. Cet érudit fonda dans sa ville natale une école talmudique dont l’influence très importante allait, grâce à ses disciples mais également à ses propres commentaires qui étaient connus y compris par des théologiens chrétiens dont Martin Luther, perdurer jusqu’à la fin du XIIIe siècle, tout en demeurant parfaitement accepté par la société de son temps — il était vigneron et fréquentait la cour des comtes de Champagne. L’anthologie que propose Alla francesca témoigne de cette indiscutable intégration des Juifs au sein de la culture de leur époque. Les huit pièces issues de manuscrits hébraïques copiés dans le nord de la France à la fin du XIIIe siècle ont été transmises sans musique, mais l’une d’entre elles, Shalfu tzarim, un poème liturgique qui évoque les persécutions des Juifs durant le règne de Louis IX, mentionne qu’il faut la chanter sur l’air d’une vadurie, une chanson d’amour qui a été identifiée comme Lonc tens ai mon tens usé de Moinot de Paris (actif vers 1250). Ce principe du contrafactum, consistant à adapter un texte nouveau sur une mélodie existante, était courant au Moyen Âge et a permis de reconstituer l’intégralité du corpus qui prouve que le répertoire des trouvères était parfaitement connu par la communauté juive — parmi les pourvoyeurs de mélodies, on croise ainsi les noms du champenois Gace Brulé, de l’artésien Conon de Béthune et des picards Raoul de Beauvais et le Châtelain de Coucy. Mieux encore, la deux chansons de mariage El-givat ha-levona (« A la colline d’encens ») et la très érotiquement suggestive Uri liqr’a ti yafah (« Hâte-toi vers moi, Belle ») alternent vers en hébreu et en français comme si la célébration d’épousailles joyeuses devait naturellement s’étendre à la langue, de la même façon que les enluminures du manuscrit Add. 11639 conservé à la British Library transposent dans un univers hébraïque, en les adaptant légèrement, des modèles à la physionomie et aux attitudes en tout point semblables à celles qui auraient été utilisées pour la décoration de n’importe quel codex chrétien contemporain.

Qu’il s’agisse du soin apporté aux recherches musicologiques ayant permis la restitution des pièces composant la majeure partie de ce programme dont il convient de souligner l’intelligence de la conception, puisqu’il instaure un jeu de miroirs tout à fait intéressant entre les chansons juives et leurs sources d’inspiration puisées dans le corpus des trouvères, dont les deux seules œuvres conservées de Mahieu le Juif, converti au catholicisme par amour de sa dame, ou des moyens musicaux déployés pour les porter jusqu’à nous, il faut saluer l’investissement total d’Alla francesca dans ce projet, ainsi que la cohérence et la justesse de ses choix. De façon tout à fait pertinente, car outre la variété que cette disposition autorise, elle permet également à chacun d’interpréter les morceaux qui conviennent le mieux à son tempérament et à ses capacités, les parties vocales ont été distribuées entre deux chanteurs ; Brigitte Lesne se montre très à son aise dans le registre élégiaque (sa Complainte de Troyes, toute d’émotion retenue, est un des très beaux moments du disque), Alla francesca 2014tandis que Lior Lebovici est volontiers plus solaire, sans pour autant négliger d’être touchant. Michaël Grébil, excellent comme souvent aux luth, citole et cistre à archet, hérite, lui, de Ne puis ma grant joie celer, dont il s’acquitte fort bien. Du côté de la réalisation instrumentale, il n’y a guère que des éloges à formuler, mais il faut dire qu’outre Brigitte Lesne et Michaël Grébil, déjà cités, tant Pierre Hamon que Vivabiancaluna Biffi nous ont habitué à des prestations de haut niveau, ce qui est à nouveau le cas ici. Beauté des coloris, justesse d’intonation, précision des traits, fluidité des lignes, équilibre entre les différents pupitres qui s’écoutent mutuellement sans chercher à prendre le pas les uns sur les autres, tout concourt à rendre cette anthologie au propos plus ambitieux que sa diffusion hélas modeste le laisserait supposer un peu plus que simplement séduisante pour la curiosité et la sensibilité. Il y passe, en effet, quelque chose de profondément humain, parfois lumineux, parfois meurtri, qui reflète les angoisses et les joies quotidiennes qui pouvaient être celles de toute la communauté juive de France en ce lointain XIIIe siècle, partagée entre conscience des menaces qui planaient sur elles et volonté de vivre malgré tout. Dans les temps troublés que nous traversons actuellement, il est plus que jamais nécessaire que de tels disques existent et que chacun d’entre nous prenne le temps de les écouter et de les méditer.

Juifs et trouvères Alla francescaJuifs et trouvères, chansons juives du XIIIe siècle en ancien français et en hébreu

Alla francesca
Brigitte Lesne & Pierre Hamon, direction

1 CD [durée totale : 60’12] IEMJ/Buda musique 860261. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Shalfu tzarim, poème liturgique (« Les oppresseurs ont tiré leurs épées »)

2. L’autrier par un matinet/Au nouveau tems

3. Les anfanz des avot, poème pour le nouvel an (« Les enfants des ancêtres »)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, nord de la France, dernier quart du XIIIe siècle, Le roi David jouant de la harpe, c.1277-1286. Miniature sur parchemin, 16 x 12 cm (dimensions du folio), Ms. Add. 11639, f. 117v, Londres, British Library

La photographie de l’ensemble Alla francesca est utilisée avec son autorisation.

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