Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

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Solve et coagula. Metamorfosi Trecento par La Fonte Musica

Maître anonyme, France (Paris),
Nature forgeant les animaux et les hommes, c.1405
Tempera, feuille d’or et encre sur parchemin, 36,7 x 26 cm (folio),
miniature extraite du Roman de la Rose, Ms. Ludwig XV 7, fol. 121v,
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum (image complète du folio ici)

 

Le Trecento italien – notre XIVe siècle – compte sans doute parmi les époques les plus régulièrement explorées par les ensembles de musique médiévale, souvent avec bonheur, comme l’ont démontré, entre autres, les disques de La Reverdie, Micrologus ou Mala Punica. Déjà remarqué en 2011 avec un premier disque réussi documentant la vie musicale à la cour des Visconti à la fin de cette période (Le Ray au Soleyl, ORF éditions), La Fonte Musica nous revient après un (trop) long silence avec un programme dont le fil conducteur est la métamorphose.

Sans céder un instant à l’idée naturellement fausse d’une aurore renaissante qui disperserait les ténèbres médiévales, il n’en demeure pas moins que le sentiment d’une mutation souterraine et profonde à l’œuvre dans le domaine de la vie intellectuelle et artistique a dû alors effleurer plus d’une conscience. Un symbole éloquent pourrait en être la « conversion », au milieu du siècle, de Boccace dont le plus grand succès, le Décaméron, est clairement redevable envers les modèles du Moyen Âge, à ce qui ne se nommait pas encore humanisme. L’artisan de cette transformation fut son ami Pétrarque, passé maître dans l’art du dialogue avec les auteurs antiques au point de leur adresser des lettres formant le fascinant vingt-quatrième livre de ses Lettres familières, mais c’est à son initiateur en les mystères de la langue grecque, Leonzio Pilato, qu’il dut d’acquérir les connaissances nécessaires pour produire la Généalogie des dieux païens. Cet ouvrage fut une révélation ; il affirmait la valeur de la mythologie pour elle-même, hors de tous les filtres par lesquels les autorités religieuses la faisaient passer pour la rendre acceptable à leurs yeux — un excellent exemple de ce détournement d’écrits d’auteurs antiques au profit d’un usage chrétien est l’Ovide moralisé rédigé au tout début du XIVe siècle sur la base des Métamorphoses. En dépit de son inachèvement, la Généalogie des dieux païens connut un immense succès et devint une source d’inspiration inépuisable pour les peintres, les poètes ou les musiciens ; libérés du carcan de l’orthodoxie, les héros et les dieux de l’Antiquité pouvaient se lancer à la conquête des arts.

La musique n’échappait évidemment pas à cette effervescence qui redessinait progressivement les contours du monde. À Paris s’était élaborée dans les années 1310-1320, autour de Jean de Murs et de Philippe de Vitry, une façon de concevoir le flux musical en termes de rythme, de division du temps et de notation qui parut rompre si radicalement avec les pratiques d’un passé pourtant pas si lointain qu’on la nomma Ars nova. Ces innovations décisives parvinrent en Italie où elles servirent non de modèle absolu, mais de levain et d’aiguillon, les compositeurs ultramontains, au premier rang desquels Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?) et, à la génération suivante, Francesco Landini (c.1325-1397), les connaissant à l’évidence mais ayant développé leur propre esthétique, avec des formes autochtones comme le madrigale ou la caccia, une nette suprématie accordée à l’inspiration profane, un goût évident pour la suavité et à la fluidité mélodiques (se plaçant ainsi dans le sillage du dolce stil novo élaboré au siècle précédent entre autres par Dante) et une place non négligeable accordée à la virtuosité vocale — fort pertinemment, le programme propose un motet de Philippe de Vitry et une ballade de Guillaume de Machaut qui permettent de mesurer les différences mais également les points de rencontre entre les deux manières. La fusion de ces musiques métamorphosées et de cette mythologie retrouvée s’opéra tout naturellement et il faut imaginer à quel point les auditoires des cours, commanditaire en tête, pouvaient avoir le sentiment, en écoutant de telles œuvres, de baigner dans ce que leur époque produisait de plus innovant et de plus raffiné. Défilaient devant eux, suscitées par les souples entrelacs de la polyphonie, les évocations d’Orphée (Sì dolce non sonò, Landini), de Narcisse (Non più infelice, Paolo da Firenze), de Circé (Sì com’al canto della bella Yguana, Maestro Piero et Jacopo da Bologna) ou de Daphné (Qual perseguita dal suo servo Danne, Niccolò da Perugia) et, sur les harmonies chantournées et les modulations et dissonances savamment préparées d’un art qui, dans le dernier quart du siècle, évolua vers une subtilité croissante allant jusqu’au maniérisme, la belle Callisto (Calextone, Solage) et la sage Ariane (Par le grant senz d’Adriane, Filippotto da Caserta). Fascinants échos d’un monde en pleine mutation, dont le vertige est rendu avec beaucoup d’humour au travers de l’entrechoquement de différentes langues (latin, français, italien) dans Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele du toujours surprenant Antonio Zacara da Teramo (dont on rêve de disposer un jour d’un enregistrement de l’intégralité de l’œuvre connu), ces musiques tantôt enjouées, tantôt empreintes d’une nostalgie diffuse nous rappellent que la quête des humanistes ne se limitait pas à l’écrit mais englobait également le son ; il est émouvant de trouver ici les premières traces d’une recherche qui aboutira, au bout d’un siècle et demi d’incessants tâtonnements et d’autant de métamorphoses, à l’éclosion de la monodie accompagnée puis de l’opéra.

Les musiciens de La Fonte Musica s’emparent de ces œuvres avec autant d’expertise que d’affection et en livrent une lecture à l’atmosphère et au charme prenants. Là où d’autres ensembles ont pu faire le choix du foisonnement instrumental et de l’improvisation parfois surabondante, ils préfèrent s’en tenir, pour leur part, à une sobriété bienvenue qui n’est pour autant jamais synonyme de pâleur, de chétiveté ou d’ennui. Ils déploient tout au contraire une belle énergie afin de mettre en valeur les moindres inflexions des textes et leur faire dépasser leur statut d’allégorie pour en livrer une approche plus sensuelle et plus dramatique, avec une attention aux mots qui démontre qu’un des enjeux essentiels de ce répertoire qui s’est constitué en étroit rapport avec la littérature et, en particulier, la poésie, a été parfaitement saisi. Les voix sont souples et lumineuses, avec une indéniable présence et un très louable souci de clarté d’articulation et de lisibilité, en dépit d’un français ponctuellement perfectible (surtout dans la ballade de Machaut, difficilement compréhensible sans l’aide du livret). Jamais envahissants, les instrumentistes tiennent leur partie avec beaucoup de maîtrise et un raffinement qui n’aurait certainement pas déparé dans le cadre des luxueuses cours qui virent fleurir ces pièces ; outre un discret soutien rythmique, ils leur insufflent des touches de couleur particulièrement séduisantes. Intelligemment construit et interprété avec autant de sensibilité que de conviction et de discernement, ce programme confirme que Michele Pasotti et son ensemble ont trouvé avec le Trecento une terre d’élection propre à laisser se développer leurs belles qualités tout en leur permettant d’offrir à l’auditeur un regard éclairé et passionné sur un répertoire qui est loin d’avoir encore montré tous ses visages et révélé tous ses secrets.

Metamorfosi Trecento, transformations du mythe dans l’Ars nova. Œuvres de Francesco Landini (c.1325-1397), Paolo da Firenze (c.1388-ap. 1436), Jacopo da Bologna (fl. 1340-1386 ?), Philippe de Vitry (1291-1361), Guillaume de Machaut (c.1300-1377), Solage (fl. 1370-1403), Antonio Zacara da Teramo (c.1350/60-ap. 1413), Filippotto da Caserta (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Maestro Piero (fl. première moitié du XIVe siècle), Niccolò da Perugia (fl. seconde moitié du XIVe siècle), Bartolino da Padova (c.1365-1405), Matteo da Perugia (fl. c.1400-1416)

La Fonte Musica
Michele Pasotti, luth médiéval & direction

1 CD [durée totale : 63’41] Alpha classics 286. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Jacopo da Bologna, Fenice fu’

2. Philippe de Vitry, In nova fert/Garrit Gallus/Neuma

3. Antonio Zacara da Teramo, Ie suy navrés/Gnaff’a le guagnele

4. Matteo da Perugia, Già da rete d’amor

Subtile simplicité. Petrus Wilhelmi de Grudencz et son temps par La Morra

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Maître du Paradiesgärtlein (fl. c.1410-40 ?) et son atelier,
Le Doute de Joseph, c.1430
Huile sur bois de sapin, 113,9 x 114,5 cm,
Strasbourg, Musée de l’Œuvre Notre-Dame
cliché © Musées de Strasbourg/N. Fussler

 

Alors que le « grand public » néglige trop fréquemment de leur faire fête et que les directeurs de festivals ne daignent généralement pas leur faire place, du moins en France, la vitalité des ensembles de musique médiévale ne cesse d’étonner, et notamment leur capacité à faire revivre, au prix de recherches souvent extrêmement minutieuses, des compositeurs plus ou moins complètement tombés dans l’oubli mais dont la connaissance contribue cependant à préciser voire à éclairer le paysage artistique de leur temps.

À moins d’être particulièrement versés dans ce domaine, le nom de Petrus Wilhelmi de Grudencz n’évoquera sans doute pas grand chose pour vous. Pourtant, les œuvres de cet exact contemporain de Guillaume du Fay et de Gilles Binchois furent largement diffusées et étaient encore vives dans la mémoire de certains musiciens postérieurs, tel Heinrich Isaac dont la période d’activité s’étend jusque dans les quinze premières années du XVIe siècle. Comme souvent dans le cas des artistes médiévaux, le peu que l’on sait de la vie de Petrus Wilhelmi découle d’une poignée de documents officiels et d’un certain nombre d’indices déduits du corpus d’une quarantaine de pièces qui peuvent lui être attribuées avec quelque certitude. Né dans la dernière décennie du XIVe siècle dans la ville de Graudenz (aujourd’hui au nord de la Pologne), il se dit lui-même issu d’un lignage de chevaliers, peut-être germaniques puisque son père se nommait Wilhelm. En 1418, alors qu’il avait dépassé les 25 ans, il apparaît sur les listes de l’université de Cracovie où il obtint successivement les grades de bachelier (1425) puis de maître ès arts (1430) ; ces études notablement tardives pour l’époque lui permirent cependant de nouer des liens avec la cour de Frédéric III, roi (1440) puis empereur germanique (1452), relations dont la première trace matérielle est un sauf-conduit délivré en 1442. Dix ans plus tard, un document désigne Petrus Wilhelmi comme appartenant à la chapelle impériale (« domini Friderici imperatoris cappellanus ») et sa présence est attestée à Rome où on le voit arguer auprès du pape des difficultés de communication avec les autochtones et de la pénibilité de sa charge compte tenu de son âge – il a alors soixante ans – afin d’obtenir un bénéfice en échange de celui qui lui avait été accordé en Poméranie et lui causait visiblement bien des tracas. On ignore s’il fut exaucé et on perd complètement sa trace après cette date.

S’il est avant tout, lorsque l’on considère les zones géographiques où il fut actif et celles où la diffusion de ses œuvres fut la plus dense, un compositeur d’Europe centrale qui a évolué dans un contexte musical relativement conservateur encore largement empreint des canons de ce que l’on nomme Ars nova, dont les premières manifestations se font jour en France à partir d’environ 1310, Petrus Wilhelmi n’en demeure pas moins une figure passionnante dont la production témoigne d’une curiosité tout humaniste pour d’autres foyers culturels. Unique dans son legs, le Kyrie Fons bonitatis tropé prouve sa connaissance des tendances musicales alors les plus « modernes » qu’incarnait, par exemple, Du Fay, tout comme l’usage de l’isorythmie qu’il fait dans ses motets, tandis que la simplicité rythmique et mélodique des chansons à deux ou trois voix qui constituent la part la plus conséquente de son legs procède de la même volonté de décantation observée chez Binchois, le plus fascinant étant que cette sobriété se trouve souvent mise au service de textes parfois ouvragés jusqu’à une certaine préciosité (Probleumata enigmatum, par exemple). Pour tenter de mieux saisir l’originalité de Petrus Wilhelmi, qui savait visiblement s’abreuver à de nombreuses sources, il ne me semble une nouvelle fois pas inutile de tourner le regard vers ce qui se passait dans les autres arts, en particulier picturaux, dans le même temps où il élaborait sa musique ; c’était la pleine période de ce que l’histoire de l’art a désigné bien plus tard sous le vocable, contesté depuis, de gothique international, une uniformisation stylistique européenne toute en lignes fluides qui est également un moment d’échanges intenses et fructueux entre « écoles nationales. » Si vous avez un jour la chance de vous rendre au merveilleux Musée de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg, ne négligez pas de vous arrêter, au second étage, devant deux panneaux en bois de sapin, seuls survivants probablement d’un grand retable peint vers 1430 environ ; l’un représente la Nativité de la Vierge, l’autre le Doute de Joseph et si vous regardez attentivement le second, vous verrez que si ses figures relèvent indiscutablement de l’esthétique dominante à cette époque en terres rhénanes, ses motifs d’architecture sont d’ascendance siennoise et son attention aux détails quotidiens flamande, ce mélange d’influences constituant une scène à la fois précieuse par les références qu’elle convoque – le gothique international est essentiellement l’expression d’une société de cour – et humble dans la sensation de quotidienneté qui s’en dégage. Ainsi peut-on, je crois, définir la musique de Petrus Wilhelmi de Grudencz ; son art est à la fois très calculé et très accessible, presque familier, et il n’est certainement pas fortuit que les cercles où il trouva le meilleur accueil et qui contribuèrent à le faire vivre puis à le fixer ne furent pas les institutions musicales bien établies, comme les chapelles, mais les amateurs cultivés, les étudiants, les enseignants, et même des strates plus humbles de la population, qui pouvaient déceler, sous son apparente simplicité, toute la subtilité d’un compositeur aussi habile à jouer avec les notes qu’avec les mots.

Atteindre un juste équilibre entre ces deux pôles ne va pas de soi, et l’une des grandes réussites du disque de La Morra est d’y parvenir avec un naturel absolument confondant qui ne surprendra guère ceux qui suivent le parcours de ce bel ensemble. Louons tout d’abord la cohérence et l’intérêt du programme qui, bien que centré sur la figure de Petrus Wilhelmi, nous fait également découvrir son environnement musical, au travers d’œuvres de ses contemporains comme l’italianisant et talentueux Nicolaus de Radom, qui mériterait sans doute une exploration plus poussée, ou d’anonymes s’emparant de célèbres mélodies profanes françaises en les revêtant de pieux textes latins, un procédé alors courant que l’on nomme contrafactum. Les quatre chanteurs réunis pour ce projet sont excellents et maîtrisent impeccablement les difficultés techniques inhérentes à ce répertoire ; irréprochables tant en matière d’intonation que de souplesse et d’articulation, leur investissement permanent insuffle à ces pièces une vitalité qui les propulse bien au-delà de la simple entreprise de redécouverte patrimoniale ou archéologique. On saluera particulièrement la prestation de Doron Schleifer dont le timbre délicieusement androgyne apporte une note de raffinement supplémentaire à cette entreprise — on se dit que ce chanteur serait parfait dans un programme consacré à l’ars subtilior. Le bonheur est le même du côté des instrumentistes qui dessinent avec finesse – Corina Marti au clavicymbalum est inspirée et arachnéenne – et conviction une atmosphère à la fois chaleureuse et intime qui évite toutefois le piège du confinement et laisse donc percevoir les différents courants qui traversent ces musiques plus complexes qu’il y paraît. À la fois scrupuleux – on est heureusement en présence ici d’un de ces ensembles qui n’ont pas besoin de recourir à une quelconque quincaillerie percussive, tintinnabulante ou gutturale pour prétendre rendre « intéressant » un répertoire médiéval qu’en réalité ils travestissent pour mieux le prostituer – et d’une liberté d’autant plus grande qu’elle est soigneusement informée, les musiciens de La Morra, pour leur première apparition sur le label Glossa qui, espérons-le, saura se les attacher, nous offrent un disque plein d’originalité, de couleurs et d’ardeur qui nous instruit tout en nous procurant un réel plaisir d’écoute. Puisse cette noble démarche rencontrer le succès qu’elle mérite et les encourager à poursuivre encore leur remarquable travail.

Petrus Wilhelmi de Grudencz (1392 – après 1452), chansons, motets, Kyrie Fons bonitatis. Œuvres vocales et instrumentales de Nicolaus de Radom (fl. début XVe siècle), Johannes Holandrinus ?, Othmarus Opilionis de Jawor (fl. c.1440), Nicolaus de Tyn ?, Johannes Tourout (fl. c.1460) et anonymes

La Morra :
Doron Schleifer, Ivo Haun de Oliveira, Giacomo Schiavo, Sebastian León, voix
Anna Danilevskaia, vièle à archet
Michał Gondko, luth & direction artistique
Corina Marti, clavicymbalum, flûtes à bec & direction artistique

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 64’54] Glossa/Schola Cantorum Basilensis GCD 922515. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien (site de l’éditeur, sans frais de port).

Extraits choisis :

1. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Predulcis eurus, chanson

2. Nicolaus de Radom : Ballade sans texte (instrumental)

3. Petrus Wilhelmi de Grudencz : Pneuma/Veni/Paraclito/Dator, motet

4. Anonyme : Ex trinitatis culmine

Je remercie Florian Siffer, Cécile Dupeux et Catherine Paulus des Musées de Strasbourg de m’avoir permis d’utiliser Le Doute de Joseph.

Mère des Espagnes. Santa Maria par l’ensemble Discantus

Retable de Marie Rigatell

Maître anonyme, Catalogne – Aragon, atelier de la Ribagorce,
Retable de la Vierge Marie de Rigatell, seconde moitié du XIIIe siècle
Tempera, stuc et restes d’émail sur bois, 104 x 111,5 cm
Barcelone, Musée National d’Art de la Catalogne

 

Chère Marie,

Nous vivons depuis quelques jours une touffeur et un tumulte qui m’ont fait apparaître avec encore plus de force les claustrillas vers lesquels m’ont guidé mes pas comme des havres de sérénité et de fraîcheur. J’ai toujours aimé les cloîtres, ces ouvertures sur le ciel propices à la déambulation du corps et de l’esprit, ces enclaves au silence habité par le chant des oiseaux et parfois le bruissement d’une fontaine dont l’abstraction nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes en nous extrayant de la course folle du monde comme il va ou plutôt comme il titube en hoquetant, tout enivré de sa propre vacuité.

Dans ce monastère qui lui est dédié m’est revenue à l’esprit la faveur grandissante que le Moyen Âge a accordé au culte de Celle qui t’a donné ton prénom, porté par la nécessité de se tourner, dans un environnement d’une dureté parfois extrême, vers une image de douceur et de consolation que sa dimension humaine rendait plus proche encore de la condition du croyant ; il n’est d’ailleurs sans doute pas totalement innocent que la dévotion mariale ait connu une expansion déterminante à cette époque de crise que fut le XIIe siècle et que l’on se soit plu alors à mettre en exergue son rôle d’infatigable intercesseur auprès du Christ qui conservait toujours, pour sa part, une dimension plus lointaine et souvent auréolée de la dimension terrible inhérente à son rôle de juge. S’inscrivant dans une logique de forte continuité, le siècle suivant fut indubitablement, dans le domaine spirituel, celui des femmes, qui s’engagèrent en nombre croissant dans une vie monastique ou semi-religieuse tandis qu’en parallèle, la figure de la Vierge poursuivait son enracinement, tant dans les milieux savants que populaires, ce dont témoignent aujourd’hui les musiques qui sont parvenues jusqu’à nous. Bien sûr, on pense aux Miracles de Notre-Dame forgés dans le Soissonnais, sans doute dans le courant du premier quart du XIIIe siècle, par ce virtuose des mots qu’était Gautier de Coincy, ou aux compagnies de chanteurs de laudes, en particulier mariales, qui fleurissaient en Italie dès le mitan du même siècle, mais le recueil le plus célèbre, qui opère d’ailleurs une sorte de synthèse entre les deux exemples que je citais, est sans doute celui des Cantigas de Santa Maria dont la réalisation fut ordonnée et coordonnée par Alphonse X, roi de Castille et de León de 1252 à 1284, qui est d’ailleurs sans doute lui-même l’auteur de certaines de ces quatre cent dix chansons. Ce vaste ensemble édifié à la gloire de la Vierge est un kaléidoscope assez fascinant où, hormis quelques emprunts ponctuels tant au répertoire liturgique qu’à celui des trouvères, les mélodies originales offrent une sorte de panorama des styles qui avaient cours à cette époque. L’emploi de la langue galicienne, le recours à des images reflétant directement le quotidien mais aussi, puisqu’il s’agit de la relation d’interventions miraculeuses, au merveilleux donnent à ces monodies qui suivent majoritairement, mais pas exclusivement, la forme virelai (avec, donc, retour d’un refrain), un caractère immédiatement familier où se devine parfois le côtoiement des cultures chrétienne, maure et juive car, à n’en pas douter, des musiciens issus de ces différentes traditions ont pu exécuter ces œuvres à la cour d’un roi dont l’épithète de « sage » peut se comprendre à la fois comme savant et avisé.

Si tu souhaites te faire une excellente idée de la façon dont peut sonner ce que j’ai tenté de te décrire, je te recommande chaleureusement d’aller écouter le récent disque de l’ensemble Discantus intitulé justement Santa Maria. Il offre une sélection de Cantigas, mais aussi quelques pièces tirées du fameux Codex Las Huelgas et de trois autres manuscrits madrilènes, et comme il s’agit d’un programme construit avec intelligence, deux chansons mariales, l’une de Guiraut Riquier, qui conserva un souvenir ébloui du séjour qu’il fit à la cour d’Alphonse X de 1270 à 1280 environ, l’autre de Folquet de Lunel, qui soutint les prétentions impériales du souverain dans le sirventès Al bon rey q’es reys de pretz, sur une mélodie de Guiraut ; une seule œuvre ne se rattache pas directement à l’Espagne, mais comme il s’agit de Salve mater salvatoris, une des magnifiques proses d’Adam de Saint-Victor, auquel je ne désespère pas de voir un jour dédié un enregistrement monographique, on ne va pas s’en plaindre. Tu verras qu’il est difficile de ne pas tomber complètement sous le charme de cette réalisation pleine d’engagement, de dynamisme et toujours très pertinente dans ses choix vocaux ou instrumentaux ; en tutti, la transparence et la cohésion sans excès de lissage des voix fait merveille et chacune des sept solistes a su choisir la pièce correspondant le mieux à ses capacités et à sa sensibilité, et la présence des instruments est toujours finement dosée, y compris les percussions qui ont certes toute leur place dans les Cantigas mais ont le bon goût de ne jamais en déborder. La connaissance approfondie qu’ont Brigitte Lesne et ses musiciennes de ces répertoires se double de cette part d’intuition et même de poésie qui fait d’une interprétation autre chose qu’un exercice scolaire ; les musiques nous sont ici restituées dans toute leur diversité, leurs couleurs et leur force d’évocation, et il se dégage de l’écoute, dont le plaisir qu’on y prend est encore augmenté par la qualité d’une prise de son qui a su tirer le meilleur parti de la réverbération du monastère d’Alcobaça tout en demeurant parfaitement lisible, une indéfinissable mais lumineuse sensation de beauté à la fois sensuelle et sereine. Moi qui suis l’activité de Discantus depuis une bonne vingtaine d’années, je place cette anthologie en tout point réussie au rang de ses meilleures réalisations ; les écoutes répétées ne m’en ont pas lassé et je sais que j’y reviendrai encore avec beaucoup de joie.

Mais il est l’heure pour moi de clore cette lettre et tenter de trouver un peu de repos dans cette nuit qui s’est avancée au fur et à mesure que je t’écrivais ; il règne maintenant sur la ville un silence presque claustral — qui sait combien de temps cette paix durera.

Prends soin de toi et à bientôt.

De Burgos, juillet 2016

Santa Maria Discantus Chants à la Vierge XIIIe siècle DiscantusSanta Maria, chants à la Vierge dans l’Espagne du XIIIe siècle : Alphone X « Le Sage » (attribué à, 1221 – 1284), Cantigas de Santa Maria, Guiraut Riquier (c. 1230 – fin du XIIIe siècle), Humils, forfaitz, repres e penedens, Folquet de Lunel (c.1244 – c.1300), Dompna bona, bel’ e plazens, Adam de Saint-Victor (mort en 1146), Salve mater salvatoris, pièces anonymes du Codex Las Huelgas et des manuscrits 865, M 1322 et 20486 de la Bibliothèque nationale d’Espagne

Discantus
Brigitte Lesne, chant & direction

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 60’56] Bayard Musique 308 489.2. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Cantigas de Santa Maria, n°300 : Muito deveria ome sempr’ a loar

2. Anonyme, Codex Las Huelgas : Alma redemptoris mater/Ave regina celorum/[Alma], motet

3. Adam de Saint-Victor : Salve mater salvatoris

La route des humbles. Un chemin d’étoiles par Discantus

Juan de Flandes Saint Jacques en pélerin

Juan de Flandes (fl. 1496 – Palencia, 1519),
Saint Jacques en pèlerin, c.1507
Huile sur bois, 49 x 37 cm, Madrid, Musée du Prado

 

L’histoire commence au IXe siècle et se poursuit jusqu’au nôtre en cheminant le long des routes, des viæ qui jettent sur toute l’Europe un maillage ressemblant aux nervures d’une feuille convergeant vers un unique point d’attache dont le nom a si bien fait rêver l’ensemble de la chrétienté que même lorsqu’il était employé sans plus de précision, chacun comprenait de quoi il était question ; ce Saint-Jacques était forcément celui de Compostelle, ce champ d’étoiles (campus stellæ) dont la légende avait recouvert, tel un poêle tissé de fils d’or, le mot qui désignait plus prosaïquement le tumulus (compositum tellus) préservant les reliques du saint.

Tout autant que le bâton qui lui permettait de soutenir voire de protéger son corps, le chant faisait partie du bagage du pèlerin ; bourdon de l’âme, il l’encourageait à avancer lorsque la fatigue venait le faire buter contre les pierres du chemin et entretenait le souvenir de ceux qui lui avaient transmis ces mélodies et pour le salut desquels il prierait une fois atteint le but de son voyage. Chanter, c’est alors porter la mémoire des siens ; chanter, c’est être partout chez soi. Les différents itinéraires empruntés par les hommes, des plus modestes aux plus savants, favorisaient les rencontres et les brassages et l’on a sans doute peine à imaginer la surprise qui devait saisir le voyageur arrivant des contrées du nord ou de l’est lorsqu’il découvrait les monodies et les polyphonies inventées dans les monastères aquitains durant leur pleine floraison des XIe et XIIe siècles, en particulier Saint-Martial de Limoges, importante étape du trajet vers Saint-Jacques ; la renommée de Compostelle ne cessait alors de grandir et son répertoire liturgique fut fixé dans le Codex Calixtinus, un imposant manuscrit de presque deux cents feuillets réalisé vers 1140. Si les œuvres qu’il contient offrent un vaste tour d’horizon des élaborations polyphoniques déjà fort raffinées et complexes qui avaient cours à cette époque, une s’en distingue en faisant entendre la voix des plus humbles au cœur d’un ouvrage dont la destination manifestement officielle les excluait ; seule pièce en notation aquitaine du recueil, ce chant de pèlerin porte la trace des chemins sur lesquels il est peut-être né et où il a certainement été repris avant que la notation le fige comme dans une goutte d’ambre : sa juxtaposition de latin et de dialectes germanique et romans, sa dimension pédagogique, chaque strophe illustrant la déclinaison latine du nom Iacobus, attestent indubitablement de son origine plébéienne.

Maître François Pèlerins devant une statue de saint JacquesQuelque deux cents ans plus tard, à la toute fin du XIVe siècle, un autre lieu de pèlerinage immortalisa le souvenir des hommes qui venaient s’y recueillir. Six minces folios nous permettent aujourd’hui d’imaginer ce que furent leurs veillées dans l’église de Notre Dame de Montserrat, car le copiste a pris soin d’indiquer quelques éléments du contexte dans lequel prenaient place ces « chansons honnêtes et pieuses. » Enchâssées au côté de textes religieux et administratifs dans la reliure rouge qui a valu au manuscrit son nom de Llibre Vermell, les dix pièces, quatre monodiques, six polyphoniques, dédiées, à l’exception de la danse macabre Ad mortem festinamus, à la louange, très en faveur auprès du petit peuple, de la Vierge, avouent leur nature pérégrine non seulement au travers de leurs textes où se mêlent le latin, le catalan et l’occitan, mais aussi de leurs mélodies qui témoignent de différentes strates de traditions, entre résurgence d’archaïsmes (O Virgo splendens) et raffinement à la mode de la cour papale d’Avignon. Parfois, dans ce monde tout spirituel, le corps rappelle son existence et s’il a souffert durant la longue marche vers le sanctuaire, le voici qui, revigoré et porté par l’élan de la foi, se met à vouloir danser, en rond – « a ball redon » comme l’a indiqué le scribe –, en énumérant les sept joies de la Vierge (Los set gotxs) ce qui est également, pour des hommes qui n’ont pas accès à la lecture, une façon de les mémoriser plus aisément.

Si les schismes au sein de l’Église et la progression du rationalisme firent lentement pâlir son étoile, le souvenir du pèlerinage vers Saint-Jacques demeura vivace dans de nombreuses régions de France comme le démontre le répertoire des chansons qui a été heureusement préservé. Qu’ils retracent les principales étapes vers Compostelle (Quand nous partîmes de France, avec un couplet contre les protestants) ou évoquent ce lieu comme un simple élément de décor (La Pernette se lève), ces airs populaires sont empreints d’une ferveur simple (Pour avoir mon Dieu propice) teintée d’inquiétude (les recommandations de Vous qui allés à Sainct Jacques) et de merveilleux (C’est de cinquante pèlerins) qui les rend particulièrement attachants ; ils nous permettent encore d’entendre des voix que la « grande » histoire, celle qui est écrite par les vainqueurs et les puissants, laisse généralement pour compte.

Si ce programme chronologiquement et stylistiquement composite est une première dans le parcours de Discantus, si l’on excepte les échappées contemporaines, au demeurant plutôt bien venues, du projet Music for a King (Æon, 2014), l’idée d’une évocation musicale des chemins vers Saint-Jacques n’est pas à proprement parler une nouveauté au disque. La réalisation de l’ensemble dirigé depuis plus de 25 ans, avec le talent que l’on sait, par Brigitte Lesne m’a fait songer à celle enregistrée en 2007 (et parue en 2011 chez Ricercar) par La Fenice qui se concentrait, elle, sur le XVIIe siècle, avec la même volonté de faire percevoir la coexistence des répertoires savants et populaires. La différence entre les deux projets est que celui de Discantus a des moyens à l’exacte mesure de son propos et qu’on ne l’écoute jamais avec le sentiment que les musiciens servent des œuvres pour lesquelles ils n’ont que des affinités réduites. Tout au contraire, l’équipe réunie dans la belle acoustique de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache, prend un plaisir palpable à emprunter des voies qui lui sont pour partie familières, pour partie inaccoutumées, et à nous y entraîner à sa suite. Ensemble Discantus © Anne-Marie BerthonIl y a, dans la lecture qui nous est ici proposée, un parti-pris évident de simplicité et de sobriété qui, pour peu que l’on soit sensible au répertoire, entraîne rapidement l’adhésion et même, au-delà, la participation — ne soyez pas étonné si, après l’écoute, des airs vous trottent en tête et que vous vous sentez poussé par une irrésistible envie de les chanter. On se sent chez soi avec cette proposition qui, en choisissant de se situer à hauteur d’homme tout en s’appuyant sur de solides connaissances musicologiques et une clairvoyante intuition musicale, transmet, avec une tendresse à leur égard qui n’est pas si fréquente, un sentiment très juste de ce que pouvaient être ces musiques de pèlerinage. Il y a bien, ici et là, quelques menues faiblesses vocales avec de minimes tensions et autres signes d’usure, mais l’engagement et l’intelligence dans la mise en place et le dosage très fin des interventions instrumentales, en particulier des percussions, présentes à bon escient sans jamais être intrusives, les fait considérablement relativiser.

On suit donc bien volontiers le Chemin d’étoiles qu’ouvre pour nous Discantus en prouvant au passage qu’il est possible de proposer des projets aux horizons musicaux élargis sans se livrer à des tripatouillages douteux pour flatter le goût du public. En misant sur la modestie et la spontanéité sans rien abdiquer en matière de raffinement et de pertinence de l’approche, Brigitte Lesne et ses compagnons rendent un bel hommage à ces pèlerins qui s’en allaient chercher leur salut, au mépris de tous les dangers, sur la route des humbles.

Un chemin d'étoiles DiscantusUn chemin d’étoiles, chansons des pèlerins de Saint-Jacques du Moyen Âge à nos jours

Discantus
Brigitte Lesne, direction

1 CD [durée totale : 57’38] Bayard musique 308 447.2 Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Dum pater familias (Codex Calixtinus)

2. C’est de cinquante pèlerins (Traditionnel, Ille-et-Vilaine)

3. Mariam Matrem Virginem (Llibre Vermell)

Illustrations complémentaires :

Maître François (fl. troisième quart du XVe siècle), Pèlerins devant une statue de saint Jacques. Miniature sur parchemin, 4,53 x 3,35 cm, Miroir historial de Vincent de Beauvais, Ms 722, fol. 216r, Chantilly, Musée Condé

La photographie de Discantus est d’Anne-Marie Berthon, utilisée avec autorisation.

Sur la plus haute branche. Walther von der Vogelweide par l’ensemble Per-Sonat

Codex Manesse fol 196r

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340,
Scène de tournoi (inachevée)
Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm,
Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.196 r,
Heidelberg, Universitätsbibliothek

 

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser de près à la culture germanique médiévale et qu’après la littérature et les arts plastiques, j’ai souhaité en apprendre plus sur la musique, je me suis rapidement heurté à un corpus d’enregistrements relativement restreint qui s’il se montrait presque exhaustif dans certains domaines – on songe, par exemple, au formidable travail réalisé par Sequentia sur Hildegard von Bingen – en laissait d’autres dans une obscurité assez dense, sans compter que les interprétations que l’on en trouvait étaient presque systématiquement soumises à ce que je nomme « l’esthétique du rauque » qui postule que les œuvres de cette période sonnent de façon plus authentique quand elles râpent le tympan. On assiste heureusement, depuis une dizaine d’années, à l’émergence d’une nouvelle génération de musiciens doués – les ensembles Leones, Peregrina, Dragma, La Morra, entre autres – et animés par le désir de reprendre le flambeau de pionniers comme le Studio der frühen Musik pour poursuivre leur travail de recherche sur un répertoire dont on a tort de croire qu’il ne peut intéresser que les spécialistes. Il revient à Per-Sonat, dont le disque précédent évoquait, dans une optique soliste discutable mais superbement défendue, la grande figure de l’abbesse de Bingen, de se pencher aujourd’hui sur un personnage nettement plus insaisissable.

On en sait presque moins de Walther von der Vogelweide que de la majorité des musiciens médiévaux sur lesquels, sauf exception, on ignore à peu près tout. L’unique mention de son nom dans les documents date très précisément du 12 novembre 1203, lorsque les registres de l’évêque du diocèse de Passau, Wolfger von Erla, nous apprennent que Walthero cantori de Vogelweide pro pellicio v solidos longos, donc que furent donnés « à Walther le chanteur de la Pâture aux Oiseaux cinq pièces d’or pour une pelisse. ». Cette somme rondelette destinée à l’achat d’un manteau constitue un des indices de la notoriété dont notre poète et compositeur jouissait déjà à cette époque et qui ne se démentira guère par la suite, si l’on en juge par l’ampleur, en quantité comme en durée, de la tradition manuscrite de ses œuvres. Malgré cette réputation, presque tout ce qui le concerne, hormis ses textes, consiste en des reconstructions, fruits de conjectures souvent extrêmement savantes dont un des buts a été de dissiper les légendes qui se sont volontiers attachées à l’univers des Minnesänger. Ainsi en va-t-il de l’image que nous transmet le fameux Codex Manesse à la délicatesse de laquelle il ne faut pas accorder trop de crédit ; lorsque l’enlumineur le représenta, vers 1300-1340, en homme rêvant en retrait de l’agitation du monde (sa position est celle du typus melancolichus) tel qu’il se décrit lui-même dans Ich saz ûf einem steine, le véritable visage de Walther s’était déjà dissous dans l’oublieuse mémoire des hommes. Walther von der Vogelweide Codex Manesse fol 124 rSi les bornes chronologiques (c.1170-c.1230) que l’on fixe à son existence sont exactes, il naquit, sans doute au Tyrol, alors que Hildegard von Bingen était entrée dans la dernière décennie d’une existence bien remplie et que Herrad von Landsberg venait d’être élue à la tête de l’abbaye du Hohenburg (sur l’actuel Mont Sainte-Odile) et travaillait déjà à son Hortus Deliciarum, et il est l’exact contemporain de deux autres poètes émérites, Wolfram von Eschenbach et Gottfried von Strassburg, respectivement auteurs d’un Parzival et d’un Tristan également mémorables. Les indications que nous donnent ses textes nous montrent que lui qui s’imaginait en position de surplomb face aux tumultes de la société eut, au contraire, à les affronter directement voire à y prendre part, comme le montre, entre autres, sa ferme prise de position en faveur de l’Empire dans le conflit qui opposa ce dernier, à partir de 1198, à la papauté lors de la succession de Henri VI et devait finalement aboutir, de renversements d’alliances en assassinats, au couronnement, en 1220, de Frédéric II que sa personnalité singulière fit bientôt nommer « stupor mundi. » L’implication du poète dans les affaires du siècle sont documentées, dans cet enregistrement, par son Unmutston, que l’on pourrait traduire par « Chant d’indignation » qui égratigne le pape, mais aussi dans son Reichston (« Chant de l’Empire ») qui expose ses conceptions politiques tout en réaffirmant son désir de voir les Allemands gouverner leur patrie. A défaut de portrait crédible, il est tout de même possible de se faire une idée de la personnalité de Walther qui apparaît comme un homme engagé, sans doute conscient de sa valeur, passionné, à l’esprit volontiers caustique, à la fois tourmenté par la précarité de sa condition d’artiste devant aller de cour en cour pour assurer sa subsistance et très soucieux de préserver sa liberté. Très intéressante est également sa conception de l’amour, sujet qui occupe naturellement une place importante dans sa production ; si l’idéal courtois y tient la place attendue dans une œuvre poétique écrite au début du XIIIe siècle, il est contrebalancé par l’affirmation d’une sensualité on ne peut plus concrète (Bin ich dir unmaere), mais également par le remplacement de la dame lointaine par des femmes plus accessibles, plus concrètes (Unter der linden). Cette volonté de se détourner de l’idéalisation, doublé d’un sentiment très vif de la Nature, constitue une importante évolution d’un genre qu’il entraîne vers plus de simplicité et de réalisme, ce qui explique sans doute en partie la durabilité de sa postérité.

Donner aujourd’hui à entendre les compositions de Walther est une gageure. Les sources musicales médiévales germaniques sont, en effet, souvent très lacunaires et imposent une minutieuse restitution, car si l’on conserve quelques mélodies de sa plume, il faut procéder à un exigeant travail de rapprochement avec d’autres sources pour essayer de retrouver toutes celles qui font défaut. Les interprètes sont donc allés puiser dans différents manuscrits pour y trouver des airs qui s’adaptent à la métrique des textes, un chez Wolfram von Eschenbach, un autre chez Gautier d’Épinal, un autre encore chez un mystérieux Meister Alexander mentionné dans le Chansonnier d’Iéna, voire se sont livrés, dans un petit nombre de cas, à l’exercice de la composition dans le style de l’époque.

S’il n’est pas rare de trouver certaines de ses pièces dans des anthologies consacrées au Minnesang, les enregistrements monographiques dédiés à Walther von der Vogelweide sont nettement plus rares, compte tenu des difficultés que pose la reconstitution d’un corpus exploitable. La réalisation que propose Per-Sonat est donc tout à fait bienvenue, et elle l’est d’autant plus qu’il s’agit d’une vraie réussite qui évite les deux écueils qui guettent ce type de projet : l’archéologie desséchée et l’imagination délirante. Il faut dire que le quatuor de musiciens réuni pour l’occasion possède une profonde connaissance du répertoire qu’il a choisi d’interpréter et qu’il a opéré sur les sources un travail de fond qui concilie à merveille précision, intuition et inventivité. Le résultat est convaincant de bout en bout, à la fois d’une grande sobriété – il est particulièrement gratifiant Ensemble Per-Sonatde pouvoir écouter ces musiques débarrassées de tous les oripeaux d’un folklore aussi dépassé que douteux – et montrant à chaque instant un vrai souci de la variété, de la couleur, mais aussi, ce qui n’est pas si fréquent, une sensibilité tangible mais qui ne déborde jamais. Sabine Lutzenberger ne se contente pas de faire valoir un timbre limpide et séduisant ; elle habite pleinement la poésie de ce lointain Walther pour en exalter la saveur – signalons ici l’attention accordée au rendu linguistique –, pour en faire saillir les mots, pour rendre sa poésie palpitante. Elle s’est entourée d’instrumentistes dotés d’une parfaite maîtrise tant technique que stylistique, aussi à l’aise dans leur rôle d’accompagnateurs que dans celui de solistes et d’improvisateurs. Il me semble donc que ce projet intelligent et soigné s’adresse, au-delà d’un cercle d’auditeurs avertis, à un large public qui pourra y trouver son compte de rêve, de connaissance et d’émotion. Saluons le courage de Per-Sonat et l’investissement dont il fait preuve pour porter jusqu’à nous des musiques assez peu fréquentées dans d’aussi belles conditions et souhaitons-lui de pouvoir continuer à poursuivre longtemps son passionnant travail de défrichage.

Walther von der Vogelweide Lieder von Macht und Liebe Per-SonatWalther von der Vogelweide (c.1170-c.1230), Lieder von Macht und Liebe

Per-Sonat
Sabine Lutzenberger, voix
Elisabeth Rumsey, vièle
Tobie Miller, vièle à roue et flûtes médiévales
Baptiste Romain, vièle, lyre à archet, cornemuse

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 71’26] Christophorus CHR 77394. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Traumglück : Do der sumer komen was
(mélodie : Meister Alexander, c.1330)

2. Reichsklage : Ich saz ûf einem steine
Weltklage : Ich horte diu wazzer diezen
Kirchenklage : Ich sach mit minen ougen
(mélodie : Wolfram von Eschenbach c.1170-c.1220)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, Zürich, c.1300-1340, Walther von der Vogelweide. Miniature sur parchemin, 35,5 x 25 cm, Cod. Pal. germ. 848 (Codex Manesse), fol.124 r, Heidelberg, Universitätsbibliothek

Aucun crédit d’auteur n’est mentionné pour la photographie de l’ensemble Per-Sonat.

Académie Bach, Festival 2015. Sanctus ! Polyphonie parisienne au XIIIe siècle par Diabolus in Musica

01 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Davies

Diabolus in Musica
Église de Martin-Église, août 2015
Photographie © Robin .H. Davies

 

Antoine Guerber n’a jamais fait mystère de sa passion pour les polyphonies de l’École de Notre-Dame et les enregistrements que Diabolus in Musica leur a régulièrement consacré (Vox sonora en 1998, Paris expers Paris en 2006, Sanctus ! en 2014) constituent autant de brillants jalons non seulement dans le riche parcours de l’ensemble, mais également dans l’abondante discographie documentant trois quarts de siècle particulièrement florissants en matière d’invention musicale qu’ont honoré, souvent de fort belle manière, les plus grands noms de la musique médiévale, de The Early Music Consort of London à l’Ensemble Gilles Binchois.

Au début du XIIIe siècle, Paris était une cité florissante qui possédait la stature d’une véritable capitale européenne dans le domaine de la pensée et des arts, une réalité symbolisée par la charte de Philippe Auguste qui, en janvier 1200, donna à la corporation de maîtres et d’élèves apparue une cinquantaine d’années auparavant un statut officiel d’université. Le chantier de la cathédrale Notre-Dame, lancé en 1163 et qui occupa l’évêque de Paris, Maurice de Sully, jusqu’à sa mort en 1196, constituait également un formidable catalyseur d’énergies et de talents, car l’édifice qui était en train de sortir de terre se devait de suivre les nouveaux canons du style que l’on nommera bien plus tard gothique, développé à Sens, en Picardie ou à la toute proche basilique Saint-Denis, dont il devait naturellement, dans l’esprit de ses commanditaires, constituer le plus beau fleuron.

Dans le même temps que maîtres d’œuvre, tailleurs de pierre, verriers et imagiers développaient une façon nouvelle de concevoir l’espace et de représenter tant le monde physique que spirituel, un autre type d’architecture connaissait, à Paris, une profonde évolution : celle des sons. On sait, grâce au témoignage d’un musicien connu sous le nom d’Anonyme IV qui séjournait sur les bords de la Seine vers 1275, que le style développé par les maîtres parisiens, auquel la musicologie moderne donnera le nom d’École de Notre-Dame, était perçu comme véritablement novateur et l’importance de la diffusion qu’il connut dans toute l’Europe, du monastère de Las Huelgas à ceux d’Écosse et de Pologne, à la faveur des mouvements des étudiants, des ecclésiastiques, des intellectuels et des artistes 02 Antoine Guerber août 2015 © Robin H Daviesdémontre à quel point on le tenait pour un modèle à connaître et à imiter. Se fondant sur un usage de plus en plus savant de la polyphonie et s’appuyant sur des inventions comme la notation carrée qui permet une meilleure régularité rythmique, les compositeurs se rattachant à cette nouvelle manière, dont les deux plus célèbres représentants sont Pérotin, un sous-chantre de la cathédrale dont la période d’activité peut être fixée entre 1198 et 1236 environ et son son prédécesseur, l’érudit Léonin (fl. 1179-1201), parvinrent à produire des œuvres qui gagnaient en majesté comme en force expressive grâce à la virtuosité des mélismes et aux contrastes de masse induits par l’alternance entre passages solistes et en ensemble.

Constitué en puisant dans les trois enregistrements dédiés par Diabolus in Musica aux polyphonies parisiennes, mais empruntant également deux pièces à sa remarquable lecture de l’Historia Sancti Martini (Tours, c.1226-1237), le programme du concert était en grande partie dédié aux saints, si importants dans la mentalité médiévale car omniprésents dans le quotidien des fidèles — songez à l’influence des confréries qui avaient toutes leur saint patron ou au rôle d’intercesseur que jouent ces derniers dans les témoignages iconographiques où nous voyons un personnage introduit par eux dans la proximité du divin. Il était essentiellement constitué par deux des formes préférées de l’École de Notre-Dame, l’organum, élaboration complexe fondée sur un plain-chant (cantus firmus) dans laquelle alternent des passages fortement mélismatiques chantés par les solistes et des parties non ornées confiées au chœur induisant, comme on l’a vu, de forts contrastes de masses et de textures, et le conductus (conduit), composition libre, monodique ou polyphonique, indépendante de la mélodie grégorienne et destinée à accompagner les processions à l’intérieur de l’église, qui constitue le ferment d’un genre appelé à une pérenne et féconde destinée, le motet. La présence de pièces plus ou moins élaborées, plus ou moins amples aux côtés des deux sommets que sont Olim sudor Herculis de Pierre de Blois et Sederunt principes de Pérotin apportait un magnifique témoignage de la variété dont étaient capables les compositeurs de ce lointain XIIIe siècle dont le temps a effacé les noms sans tarir pour autant la capacité que leur art à la fois concentré et virtuose a aujourd’hui de nous émerveiller.

Diabolus in Musica constitue l’exacte antithèse de ces ensembles fondés pour les besoins d’un projet et qui, quelquefois, ne leur survivent pas ou peu ; trois des six chanteurs présents en cette nuit d’août 2015 participaient en effet déjà à Vox Sonora en 1998, quatre à Paris expers Paris en 2006, soit au total cinq des six interprètes, sans compter Antoine Guerber qui, s’il n’y mêle plus sa voix, intervient, outre son rôle essentiel de cheville ouvrière tant du point de vue de la direction artistique que de la recherche, de façon toujours très mesurée et sensible à la percussion ou à la harpe dans certaines pièces. Cette exemplaire stabilité de l’effectif a des conséquences immédiatement appréciables sur la qualité de l’interprétation : chacun trouve instantanément ses marques, l’écoute mutuelle est irréprochable, la sonorité d’ensemble homogène sans être uniforme, les équilibres et les dialogues se font si naturellement qu’on oublierait presque que cette excellence est le fruit de plus de vingt années d’un travail patient, humble et tenace. Paradoxalement, l’acoustique impitoyable – car on y entend absolument tout – de l’église de Martin-Église, dont la sécheresse et la netteté conviendraient parfaitement à un récital de luth mais qui s’est révélée assez totalement inadaptée à cet art de l’espace que sont les polyphonies parisiennes, 03 Diabolus in Musica août 2015 © Robin H Daviesa permis de goûter dans le moindre détail la netteté de l’intonation des chantres, la précision de leur articulation du texte, leur maîtrise de la conduite des lignes musicales et leur capacité à les transmuer en architectures à la fois impressionnantes et extrêmement vivantes. On est en effet très loin, avec Diabolus in Musica, d’une vision uniment hiératique ou marmoréenne de ces pièces polyphoniques ; en dosant très judicieusement les altérations, en soulignant rythmes et carrures sans perdre pour autant en fluidité, en mettant en relief sans pédantisme la saveur de la prononciation gallicane du latin, l’ensemble nous offre de ce répertoire une vision à la fois colorée et orante qui est très probablement une des plus abouties, une des plus convaincantes qui se puissent entendre aujourd’hui.

En sortant de l’église pour retrouver une bruine légère voltigeant dans la nuit normande, je pense que nous étions nombreux à mesurer la chance que nous avions eu de renouer, le temps d’un concert dont l’intensité avait fait s’envoler la fatigue de l’heure tardive, quelques-uns des fils qui nous relient à ce Moyen Âge dont nous oublions un peu trop facilement qu’il a largement contribué à façonner nos sensibilités d’hommes et de femmes du XXIe siècle. Même si Antoine Guerber et ses chantres nourrissent, pour les années à venir, de très beaux projets sur d’autres pans du répertoire médiéval, je me plais à imaginer qu’en 2022, pour respecter l’intervalle de huit ans entre chaque production et à l’occasion des trente ans de Diabolus in Musica, ils auront à cœur de revenir une ultime fois vers ces compositions de l’École de Notre-Dame qu’ils savent enchanter comme bien peu.

Festival Académie Bach Arques-la-Bataille 2015Festival de l’Académie Bach, 18e édition. Mercredi 19 août 2015, Église de Martin-Église. Sanctus ! Les saints dans la polyphonie parisienne au XIIIe siècle. Œuvres de Pierre de Blois (c.1130-c.1212), Pérotin (fl.1198-1236), Léonin (fl. 1179-1201) et anonymes

Diabolus in Musica :
Raphaël Boulay & Olivier Germond, ténors
Jean-François Delmas, baryton
Geoffroy Buffière & Emmanuel Vistorky, baryton-basses
Philippe Roche, basse
Antoine Guerber, harpe, percussion & direction

Évocation musicale :

1. Anonyme, Salva nos stella maris (rundellus)

Historia Sancti Martini Diabolus in MusicaHistoria Sancti Martini. 1 CD Æon AECD 1103. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

2. Anonyme, Deus misertus (conduit à 4)

Paris expers Paris Diabolus in MusicaParis expers Paris. 1 CD Alpha 102. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

3. Anonyme, Pater sancte (conduit à 1)

Sanctus ! Diabolus in MusicaSanctus ! 1 CD Bayard musique 308 422.2. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Toutes les photographies illustrant cette chronique sont de Robin .H. Davies, utilisées avec sa permission. Toute utilisation sans l’autorisation de l’auteur est interdite.

La communion des chants. Juifs et trouvères au XIIIe siècle par Alla francesca

Add. 11639, f.114

Maître anonyme, nord de la France, dernier quart du XIIIe siècle,
Aaron allumant la menorah, c.1277-1286
Miniature sur parchemin, 16 x 12 cm (dimensions du folio),
Ms. Add. 11639, f. 114, Londres, British Library

Une des raisons pour lesquelles je suis fidèlement l’ensemble Alla francesca depuis plus de vingt ans est sa capacité à toujours proposer des programmes intéressants en n’hésitant parfois pas à s’écarter des chemins bien balisés du répertoire médiéval. Il se lance aujourd’hui dans un nouveau pari en s’aventurant sur des terres qu’il n’avait jamais abordées jusqu’ici et ressuscite des chansons juives du XIIIe siècle.

Comme on le sait, la place des Juifs dans la société française du Moyen Âge fut extrêmement ambivalente et, par là même, précaire, oscillant sans cesse entre intégration et rejet. Alors qu’ils bénéficièrent, durant la période carolingienne, de la protection du pouvoir, ce qui leur permit non seulement de participer activement à l’essor économique de la société, notamment grâce aux relations commerciales qu’ils contribuèrent à entretenir avec les comptoirs orientaux, mais aussi d’y exercer parfois des fonctions prestigieuses, le vent tourna à partir du XIe siècle, ouvrant la voie à des temps où se succédèrent périodes de tranquillité et de persécutions, ces dernières s’étant accru à la faveur de la première croisade. L’oppression prit plusieurs visages au fil des siècles, les plus coutumiers consistant en l’accusation d’usure, l’exclusion de nombre de métiers ou la suspicion irrationnelle de pratiques condamnables voire criminelles (dérives cultuelles, empoisonnement de l’eau durant la Grande peste), les plus spectaculaires en des décisions comme le brûlement des livres hébreux, Talmud en tête, en 1242 sous Louis IX, en diverses exactions tel le supplice de treize Juifs condamnés par l’Inquisition à mourir sur le bûcher à Troyes le 24 avril 1288, événement tragique dont l’élégie Mout sont il a meechief mis, enregistrée dans ce programme, rend compte de façon poignante, ou en diverses expulsions, naturellement assorties de la spoliation de l’intégralité des biens, dont les plus drastiques furent celles prononcées en 1182 par Philippe Auguste, qui devait néanmoins revenir sur sa décision seize ans plus tard, et par Charles VI en 1394, définitive, elle.

Les périodes d’accalmie permirent à une riche vie intellectuelle de se développer, particulièrement en Champagne qui ne fut rattachée au domaine royal qu’en 1285. Add. 11639  f.117bLa trajectoire d’un savant comme Rachi de Troyes (Salomon Ben Isaac, 1040-1105) illustre cet épanouissement. Cet érudit fonda dans sa ville natale une école talmudique dont l’influence très importante allait, grâce à ses disciples mais également à ses propres commentaires qui étaient connus y compris par des théologiens chrétiens dont Martin Luther, perdurer jusqu’à la fin du XIIIe siècle, tout en demeurant parfaitement accepté par la société de son temps — il était vigneron et fréquentait la cour des comtes de Champagne. L’anthologie que propose Alla francesca témoigne de cette indiscutable intégration des Juifs au sein de la culture de leur époque. Les huit pièces issues de manuscrits hébraïques copiés dans le nord de la France à la fin du XIIIe siècle ont été transmises sans musique, mais l’une d’entre elles, Shalfu tzarim, un poème liturgique qui évoque les persécutions des Juifs durant le règne de Louis IX, mentionne qu’il faut la chanter sur l’air d’une vadurie, une chanson d’amour qui a été identifiée comme Lonc tens ai mon tens usé de Moinot de Paris (actif vers 1250). Ce principe du contrafactum, consistant à adapter un texte nouveau sur une mélodie existante, était courant au Moyen Âge et a permis de reconstituer l’intégralité du corpus qui prouve que le répertoire des trouvères était parfaitement connu par la communauté juive — parmi les pourvoyeurs de mélodies, on croise ainsi les noms du champenois Gace Brulé, de l’artésien Conon de Béthune et des picards Raoul de Beauvais et le Châtelain de Coucy. Mieux encore, la deux chansons de mariage El-givat ha-levona (« A la colline d’encens ») et la très érotiquement suggestive Uri liqr’a ti yafah (« Hâte-toi vers moi, Belle ») alternent vers en hébreu et en français comme si la célébration d’épousailles joyeuses devait naturellement s’étendre à la langue, de la même façon que les enluminures du manuscrit Add. 11639 conservé à la British Library transposent dans un univers hébraïque, en les adaptant légèrement, des modèles à la physionomie et aux attitudes en tout point semblables à celles qui auraient été utilisées pour la décoration de n’importe quel codex chrétien contemporain.

Qu’il s’agisse du soin apporté aux recherches musicologiques ayant permis la restitution des pièces composant la majeure partie de ce programme dont il convient de souligner l’intelligence de la conception, puisqu’il instaure un jeu de miroirs tout à fait intéressant entre les chansons juives et leurs sources d’inspiration puisées dans le corpus des trouvères, dont les deux seules œuvres conservées de Mahieu le Juif, converti au catholicisme par amour de sa dame, ou des moyens musicaux déployés pour les porter jusqu’à nous, il faut saluer l’investissement total d’Alla francesca dans ce projet, ainsi que la cohérence et la justesse de ses choix. De façon tout à fait pertinente, car outre la variété que cette disposition autorise, elle permet également à chacun d’interpréter les morceaux qui conviennent le mieux à son tempérament et à ses capacités, les parties vocales ont été distribuées entre deux chanteurs ; Brigitte Lesne se montre très à son aise dans le registre élégiaque (sa Complainte de Troyes, toute d’émotion retenue, est un des très beaux moments du disque), Alla francesca 2014tandis que Lior Lebovici est volontiers plus solaire, sans pour autant négliger d’être touchant. Michaël Grébil, excellent comme souvent aux luth, citole et cistre à archet, hérite, lui, de Ne puis ma grant joie celer, dont il s’acquitte fort bien. Du côté de la réalisation instrumentale, il n’y a guère que des éloges à formuler, mais il faut dire qu’outre Brigitte Lesne et Michaël Grébil, déjà cités, tant Pierre Hamon que Vivabiancaluna Biffi nous ont habitué à des prestations de haut niveau, ce qui est à nouveau le cas ici. Beauté des coloris, justesse d’intonation, précision des traits, fluidité des lignes, équilibre entre les différents pupitres qui s’écoutent mutuellement sans chercher à prendre le pas les uns sur les autres, tout concourt à rendre cette anthologie au propos plus ambitieux que sa diffusion hélas modeste le laisserait supposer un peu plus que simplement séduisante pour la curiosité et la sensibilité. Il y passe, en effet, quelque chose de profondément humain, parfois lumineux, parfois meurtri, qui reflète les angoisses et les joies quotidiennes qui pouvaient être celles de toute la communauté juive de France en ce lointain XIIIe siècle, partagée entre conscience des menaces qui planaient sur elles et volonté de vivre malgré tout. Dans les temps troublés que nous traversons actuellement, il est plus que jamais nécessaire que de tels disques existent et que chacun d’entre nous prenne le temps de les écouter et de les méditer.

Juifs et trouvères Alla francescaJuifs et trouvères, chansons juives du XIIIe siècle en ancien français et en hébreu

Alla francesca
Brigitte Lesne & Pierre Hamon, direction

1 CD [durée totale : 60’12] IEMJ/Buda musique 860261. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Shalfu tzarim, poème liturgique (« Les oppresseurs ont tiré leurs épées »)

2. L’autrier par un matinet/Au nouveau tems

3. Les anfanz des avot, poème pour le nouvel an (« Les enfants des ancêtres »)

Illustrations complémentaires :

Maître anonyme, nord de la France, dernier quart du XIIIe siècle, Le roi David jouant de la harpe, c.1277-1286. Miniature sur parchemin, 16 x 12 cm (dimensions du folio), Ms. Add. 11639, f. 117v, Londres, British Library

La photographie de l’ensemble Alla francesca est utilisée avec son autorisation.

Échos d’un paradis perdu. Heinrich Laufenberg et ses contemporains par l’Ensemble Dragma

Maître du Paradiesgärtlein Le Jardin de Paradis

Maître du Paradiesgärtlein,
peintre travaillant à Strasbourg dans le premier quart du XVe siècle,
Le Jardin de Paradis (Paradiesgärtlein), c. 1410-1420
Huile sur panneau de chêne, 26,3 x 33,4 cm,
Francfort, Städelsches Kunstinstitut

« Qui nous eût dit alors que cette ville charmante et paisible, amoureuse de l’étude et des savantes recherches, guerrière cependant malgré son air de bonhomie patriarcale, et bouclant autour de ses reins une ceinture de canons, serait un jour attaquée avec une si incroyable furie ? Lorsque nous regardions, le soir, le Chariot, la Petite Ourse et Cassiopée scintiller comme des points d’or derrière les dentelles noires du Münster, qui jamais aurait pensé que ces douces lueurs d’étoiles eussent pu être éteintes par le flamboiement sinistre des bombes ? Et cependant, une pluie de fer tombe nuit et jour sur le Münster, brisant les clochetons, mutilant les statuettes, perçant les voûtes des nefs et écornant l’horloge avec son peuple de figurines et ses millions de rouages. La bibliothèque, unique au monde en son genre, a brûlé. Des incunables provenant de l’ancienne commanderie de Saint-Jean de Jérusalem, l’Hortus deliciarum dû à Herrade dite de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile à la fin du douzième siècle, le poème de la Guerre de Troie composé par Conrad de Wurzbourg, les poésies de Gaspard de Haguenau, des missels, des bréviaires, des manuscrits à miniatures, cent cinquante mille volumes du choix le plus rare sont réduits en cendre. La rue de la Nuée-Bleue, dont le nom romantique nous plaisait, a perdu plusieurs maisons, et le théâtre n’est plus qu’un monceau de décombres. »

Charles Winter Temple Neuf (BM Strasbourg 112 Z 19)La nuit du 24 au 25 août 1870 dut, pour maint Strasbourgeois, briller des lueurs effroyables de l’Armageddon. J’ai souhaité ouvrir cette chronique par un large extrait du récit désolé et pourtant non exempt de poésie que livre un amoureux de la cité alsacienne, Théophile Gautier, des dégâts irréversibles provoqués par le déluge des obus prussiens, dans un article intitulé « Une nouvelle madone. La statue de Strasbourg » paru le 17 septembre 1870 dans le Journal officiel puis repris dans ses Tableaux de siège, Paris 1870-1871 (Charpentier, 1871). L’écrivain a raison d’y insister sur l’immense catastrophe patrimoniale que représenta l’incendie de la Bibliothèque, alors la deuxième de France pour le nombre d’ouvrages conservés, dont certains manuscrits uniques tels le célèbre Hortus deliciarum de Herrad von Landsberg ou des œuvres du non moins renommé Maître Eckhart. Par chance, si l’on ose employer ce mot dans pareil contexte, la richesse inestimable de ses collections avait attiré en nombre chercheurs et curieux, et certains d’entre eux furent même suffisamment bien inspirés pour prendre des copies de tout ou partie des codex qu’ils consultaient. Parmi ces savants, Philipp Wackernagel se concentra plus particulièrement sur l’œuvre d’un poète et musicien actif durant la première moitié du XVe siècle, Heinrich Laufenberg, dont il édita, en 1867, les quelque 120 chansons – dont 17 pourvues d’une mélodie sans qu’il soit possible de dire si ce nombre était ou non plus important – transmises par un manuscrit strasbourgeois détruit par les flammes trois ans plus tard.

Le peu que l’on sait de Heinrich Laufenberg nous donne, au mieux, l’esquisse d’un itinéraire plus que celui d’une biographie. Il était très probablement originaire de Fribourg-en-Brisgau où on peut le supposer né aux alentours de 1390 et où il fit une partie de sa carrière ecclésiastique en qualité de chapelain de 1421 à 1424, date à laquelle il y acquit une maison, avant qu’on le retrouve – notons toutefois qu’il n’est pas absolument certain qu’il ne s’agisse pas d’un homonyme – à Zofingue, Maître anonyme Alsace La Pentecôte 1436 Speculum humanæ salvationis ms Hs 179 fol 94vdans l’actuelle Suisse, en qualité de doyen du chapitre collégial de Saint-Maurice en 1433-1434, puis qu’il revienne avec ce même titre à la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau sans doute en 1441. L’heure de la retraite sonna pour Laufenberg en 1445 ; il la passa à Strasbourg, à la Commanderie Saint-Jean où il mourut le 31 mars 1460. Voici pour ce qui est à peu près certain, auquel il faut ajouter la liste des œuvres que laisse notre religieux ; outre les chansons déjà citées, on note, entre autres, plusieurs poèmes didactiques dont seul le Regimen (1429), un traité de 6000 vers consacré à l’hygiène du corps, a été intégralement préservé grâce à sa forte diffusion, une traduction en rimes du Speculum humanæ salvationis (Spiegel menschlichen Heils, 1437) ainsi qu’une épopée mariale en vers, le Buch der Figuren, tous disparus dans l’incendie de la Bibliothèque de Strasbourg.

Fait suffisamment rare à l’époque pour être souligné, la majorité des productions de Laufenberg est datée, ce qui permet d’avoir une idée très précise de la partie la plus active de sa carrière, qui prit place entre 1418 et 1445. Le corpus des chansons, que celles-ci soient des compositions originales ou des contrafacta, en l’occurrence des mélodies profanes sur lesquelles il adapta un texte sacré, est tout à fait passionnant car, outre la beauté des pièces qui peuvent encore être chantées aujourd’hui, la piété qui se dégage d’elles est en parfaite concordance avec l’expression artistique principale qui se développa dans les territoires rhénans durant les cinquante premières années du XVe siècle et que les historiens de l’art du XXe siècle nommèrent weicher Stil (style « doux » ou « velouté »), illustré, dans le domaine de la peinture, par des artistes comme le Maître de sainte Véronique ou le Maître du Triptyque des Saints patrons, encore identifié à tort aujourd’hui avec Stefan Lochner et très probable premier maître de Hans Memling, et, dans celui de la sculpture, par la tradition des « Belles madones » dont un musée comme celui d’Unterlinden à Colmar offre un aperçu saisissant. Maître du Triptyque des Saints patrons olim Stefan Lochner Saint Matthieu sainte Catherine d'Alexandrie et saint Jean l'ÉvangélisteUne œuvre comme le Jardin de Paradis, peinte à Strasbourg une trentaine d’années avant que Laufenberg s’y installe, restitue parfaitement l’atmosphère paisible et rêveuse de sa musique, le subtil mélange entre inspirations profane et sacrée (la représentation de ce Paradis qui n’en est, soit dit en passant, pas un est modelée sur celle d’une cour d’amour) sur lequel repose une partie de son charme, sa volonté de solliciter la sensibilité de l’auditeur pour éveiller sa piété (la devotio moderna est alors en pleine expansion) et susciter son adhésion envers le discours moral développé dans les textes, qu’ils prêchent le mépris des attraits du siècle (Ein lerer rúft vil lut, dialogue entre un maître et un jeune homme, le plus sage finissant par mettre le plus insouciant dans le droit chemin) ou l’aspiration aux joies célestes (la « maison » tant espérée dans Ich wölt, daz ich do heime wer), son choix de s’en tenir à une grande netteté de construction pour que rien ne vienne brouiller son message, une exigence de simplicité que l’on retrouve également dans les illustrations des Bibles d’images ou les textes traduits en langue vernaculaire à la même époque dont le trait que nous jugeons parfois fruste vise avant tout à l’accessibilité et, par là-même, à l’efficacité des images. Deux ou trois ans après la mort de Laufenberg, un sculpteur de grand talent vint s’installer à Strasbourg et y illustrer par une série de chefs-d’œuvre un style de représentation moins abstrait, plus soucieux de vérité psychologique ; avec Nicolas de Leyde, une nouvelle ère expressive s’ouvrait indubitablement, mais sous ses paupières mi-closes, son Homme accoudé semble toujours suivre aujourd’hui une rêverie toute intérieure qui n’est sans doute pas très éloignée de l’univers de notre compositeur.

Pour son premier disque, l’Ensemble Dragma frappe un grand coup et se place d’emblée à un niveau d’excellence que bien des formations pourraient lui envier. Il faut dire que ce tout jeune trio fondé en 2012, auquel se joignent ponctuellement ici deux musiciennes invitées, réunit des pointures dans le domaine de la musique ancienne : Jane Achtman fait partie de Musicke & Mirth, Agnieszka Budzińska-Bennett a fondé l’Ensemble Peregrina dont les productions sont souvent et justement remarquées tandis que Marc Lewon, à la tête de son Ensemble Leones, collectionne les éloges pour la pertinence des programmes qu’il propose — son anthologie consacrée à Oswald von Wolkenstein est un des plus beaux enregistrements de l’année 2014. La réunion de ces talents nous offre un disque d’une richesse, d’une cohérence et d’une justesse totales de la première à la dernière note, à tel point d’ailleurs qu’on ne sait plus qu’applaudir en premier. On louera donc, dans un premier temps, la solidité des recherches musicologiques qui ont présidé à ce projet, lequel nous donne à entendre un Laufenberg proprement inouï dont la restitution des œuvres a été totalement repensée à la lumière de leur source primaire et des différents travaux éditoriaux qui se sont succédés depuis — je renvoie le lecteur curieux à la notice signée par le toujours éclairé et éclairant Marc Lewon. Il faut ensuite souligner l’intelligence du programme qui, outre des pièces inédites de Laufenberg, met en perspective sa production tant avec celle d’un de ses principaux inspirateurs, Ensemble Dragma Hans-Joerg Zumstegle Moine de Salzbourg, qu’avec le répertoire instrumental qui prenait vers la fin de sa vie un notable essor (Buxheimer Orgelbuch, Wolfenbütteler Lautentabulatur, etc.) Ce subtil jeu de correspondances élargit considérablement les horizons de cette réalisation qui semblent se multiplier au fil des écoutes. Enfin, et ce n’est pas le moindre compliment, je tiens à saluer la très haute qualité artistique de cette entreprise, tant du point de vue du chant, parfaitement maîtrisé, nettement articulé, philologiquement informé, d’une éloquence et d’un investissement constants – le timbre chaud d’Agnieszka Budzińska-Bennett offre une palette d’émotions d’une grande séduction –, que du point de vue instrumental. On m’objectera ce que l’on voudra, mais il est profondément rassérénant, pour qui aime les musiques médiévales, de les voir restituées avec des moyens conformes à ceux de leur époque, sans percussions intrusives, sans quincaillerie exotique, sans acrobaties vocales clinquantes, utilisés avec une sûreté technique telle qu’elle permet une liberté et une expressivité maximales sans qu’il soit besoin d’avoir recours à des artifices qui démontrent surtout que les interprètes ne croient pas suffisamment au répertoire qu’ils portent pour le laisser être ce qu’il est. On sait donc tout particulièrement gré à l’Ensemble Dragma de ressusciter Heinrich Laufenberg pour nous avec tant d’humilité, d’honnêteté, mais aussi de courage et parfois même de hardiesse, et à Ramée, label tenace et audacieux, d’avoir publié ce travail en tout point méritoire qui, à n’en pas douter, fera partie des disques qui compteront cette année, feront date et vers lesquels on reviendra souvent.

Kingdom of Heaven Heinrich Laufenberg Ensemble DragmaKingdom of Heaven, pièces vocales et instrumentales de Heinrich Laufenberg (c.1390-1460), Mönch von Salzburg (fin du XIVe siècle) et anonymes

Ensemble Dragma :
Agnieszka Budzińska-Bennett, voix, harpe, chifonie
Jane Achtman, vièle à archet, cloches
Marc Lewon, voix, luth à plectre, vièle à archet
avec la participation de Hanna Marti, voix et chifonie, et Elizabeth Rumsey, vièle à archet

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 77’31] Ramée RAM1402. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Ich wölt, daz ich do heime wer (Je voudrais être à la maison)

2. Ach Döhterlin, min sel gemeit (Petite fille, toi, ma brave âme)

3. Es ist ein ingendig jor (L’année a commencé)

Illustrations complémentaires :

Charles Winter (Strasbourg, 1821-1904), Le Temple Neuf, ancienne bibliothèque de Strasbourg, après les bombardements de 1870. Photographie du fonds Anselme Schimpf (cote 112 Z 19), Strasbourg, Archives municipales

Maître anonyme, Alsace, deuxième quart du XVe siècle, La Pentecôte, 1436. Miniature sur papier, 29,5 x 21,5 cm (format du folio), figurant dans un Speculum humanæ salvationis avec traduction allemande, ms. Hs. 179, fol. 94v, Fribourg-en-Brisgau, Bibliothèque de l’université. La totalité du manuscrit est consultable en suivant ce lien.

Maître du Triptyque des Saints patrons (actif à Cologne entre c. 1435 et c.1454-58), autrefois attribué à Stefan Lochner (c.1400-1451), Saint Matthieu, sainte Catherine d’Alexandrie et saint Jean l’Évangéliste, c.1454-58. Technique mixte sur panneau de chêne, 68,6 x 58,1 cm, Londres, National Gallery

La photographie de l’Ensemble Dragma est de Hans-Jörg Zumsteg, utilisée avec autorisation

Mes sincères remerciements vont à Jean-Michel Wendling qui m’a fourni le cliché de Charles Winter et dont je vous recommande le remarquable site consacré à l’histoire des maisons de Strasbourg.

Le tour de 2014 en cinq disques

Jan Davidsz de Heem Nature morte aux livres

Jan Davidsz. de Heem (Utrecht, 1606-Anvers, 1683/84),
Nature morte aux livres, 1628
Huile sur bois, 31,2 x 40,2 cm, Paris, Fondation Custodia

Pour tourner définitivement la page de l’année 2014, je vous propose aujourd’hui un choix parfaitement subjectif de cinq disques (et une réédition) qui me semblent avoir constitué des temps forts des douze mois qui viennent de s’écouler. Tous ces enregistrements, outre leur qualité artistique élevée, présentent la caractéristique commune de ne pas s’être contentés de vivre sur des acquis et d’avoir exploré une voie personnelle en termes de répertoire comme d’attitude. Bien entendu, cette sélection ne rend pas compte de toutes mes écoutes de 2014 : quelques autres réalisations réussies sont encore sur ma table de travail et je me réserve la possibilité de leur faire une place dans les chroniques de 2015, puisqu’un des avantages de tenir un blog indépendant est justement de ne pas dépendre strictement de l’actualité.

2014-26-12 Sweelinck Ma jeune vie a une fin Sébastien WonnerL’année 2014 a vu un certain nombre d’artistes ou d’ensembles faire leurs premiers pas devant les micros, certains plus brillamment que d’autres. Si l’interprétation des Pièces de clavecin en concerts de Rameau par Les Timbres (Flora) a rencontré la faveur méritée de la critique comme du public, si l’anthologie dédiée à Holborne par L’Achéron (Ricercar) s’est révélée pleine de savoureuses promesses, c’est le disque consacré à Sweelinck par Sébastien Wonner que je souhaite tout particulièrement distinguer, pour le courage qu’il a de proposer des œuvres finalement assez peu jouées au clavecin et pour la maîtrise dont il fait preuve à tout point de vue. Je résumais ainsi les choses dans ma chronique : « Au fond, ce récital, au-delà de l’intérêt et de la beauté des pièces choisies comme de l’interprétation proposée, est d’une indiscutable justesse, en ce qu’il nous restitue la pensée et la sensibilité de Sweelinck dans toutes leurs dimensions, à la croisée de la claire conscience de leur ancrage dans la tradition renaissante et du souci d’une ouverture la plus large possible aux différents langages d’une époque riche en mutations. » Au moment où l’on tresse déjà des couronnes à certain jeune claveciniste qui, s’il est loin d’être sans qualités, a encore tout à prouver, il me semble plus que jamais nécessaire d’accorder à un musicien de la trempe de Sébastien Wonner toute l’attention que son travail, et non sa façon de communiquer à son sujet, mérite.

Jan Pieterszoon Sweelinck (1562-1621), Ma jeune vie a une fin, pièces de clavecin

Sébastien Wonner, clavecin Émile Jobin d’après Ruckers, 1612 (Amiens, musée de Picardie)

1 CD K617 7247. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Fantasia (à 3, g2)

L’année écoulée a également été riche en belles réalisations dans le domaine des musiques médiévales. Parmi les enregistrements qui leur ont été dédiées, deux explorant des voies opposées et complémentaires ont tout particulièrement retenu mon attention.

2014-12-26 Wolkenstein Cosmopolitan Ensemble LeonesLe premier est un florilège de chansons d’Oswald von Wolkenstein signé par l’Ensemble Leones qui démontre de façon éblouissante combien il est possible, en ne faisant aucune concession sur le sérieux musicologique, de produire des projets aboutis, vivants et passionnants, qui rendent compte avec une pertinence proprement fascinante d’une figure haute en couleurs du Moyen Âge tardif : « À l’image de l’itinéraire du compositeur qu’elle documente, cette anthologie est un voyage, sans temps mort, sans ennui, car la parfaite caractérisation de chaque pièce en fait un paysage nouveau et plein de surprises que l’on se plaît à contempler. Ajoutez à tout ceci une intelligence, un engagement et une émotion de tous les instants – si vous pensez que ni la musique médiévale, ni la langue allemande ne peuvent être touchantes et palpitantes, cette anthologie risque fort de vous conduire à réviser votre position – et vous obtiendrez tout simplement le disque Oswald von Wolkenstein à acquérir en priorité et un des plus beaux enregistrements de musique médiévale de l’année. »

Oswald von Wolkenstein (c.1376/77-1445), The Cosmopolitan : chansons

Ensemble Leones
Marc Lewon, voix, luth, cistre, vièle à archet & direction

1 CD Christophorus CHR 77379. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Wer ist, die da durchleuchtet (Kl 13)

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLe second est un projet un peu à part qui délaisse la tranquillité des cabinets d’étude pour aller vaguer par les chemins. La Camera delle Lacrime n’est pas, à proprement parler, un ensemble spécialisé dans le domaine médiéval ; il est, en revanche, particulièrement pointu dans l’exploration et la restitution des répertoires traditionnels et c’est de ce côté qu’il entraîne sa lecture du fameux Llibre Vermell de Montserrat : « L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. La réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. »

Llibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Ad mortem festinamus

Je souhaite achever ce rapide tour d’horizon des nouveautés marquantes de 2014 par deux publications qui, à mes yeux, apparaissent comme des confirmations.

gls_14_01_gesualdo_dgpk_rt_b03_cs3_ccLa première est celle de la place éminente qu’occupe, dans l’interprétation du répertoire italien de la fin de la Renaissance et du premier Baroque, La Compagnia del Madrigale. Après un époustouflant disque Marenzio, l’ensemble revient à Gesualdo, dont il avait déjà abordé l’univers avec un Sesto Libro di Madrigali d’anthologie, et livre une lecture proprement vertigineuse de ses Responsoria : « Les interprètes ne se limitent jamais à une attitude contemplative vis-à-vis du texte, ils le portent et l’incarnent avec une ardeur qui n’a rien à voir avec une quelconque forme d’agitation vaine ou grimaçante ; la conviction qu’ils mettent à susciter les images qu’il contient, comme s’ils nous contaient l’histoire qui est en train de se dérouler durant ces trois Nocturnes, nous emporte et l’on sort durablement ému, voire peut-être un peu plus, de ces quelques trois heures de musique que l’on peut regarder et ressentir comme un véritable cheminement intérieur, d’une intensité troublante. »

Carlo Gesualdo (1566-1613), Responsoria et alia ad Officium Hebdomadæ Sanctæ spectantia

La Compagnia del Madrigale

3 CD Glossa GCD 922803. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Æstimatus sum (Samedi saint, IIIe Nocturne)

2014-26-12 Etienne Moulinié Meslanges Correspondances Sébastien DaucéLa seconde est celle du courage de l’Ensemble Correspondances qui poursuit, avec une ténacité inspirée, sa défense et illustration de la musique sacrée du XVIIe siècle français. Après le succès tonitruant de son premier disque pour Harmonia Mundi consacré à Charpentier, Sébastien Daucé aurait pu se contenter d’exploiter ce filon ; tournant le dos à la facilité, le chef a préféré se concentrer sur un compositeur moins enregistré, Étienne Moulinié, livrant ce qui est sans doute sa meilleure réalisation à ce jour : « L’avantage procuré par la stabilité de l’effectif dirigé par Sébastien Daucé est plus que jamais perceptible dans ces pièces dont la dimension intimiste exige de grandes qualités de cohésion et d’écoute mutuelle ; elles sont patentes ici, et les musiciens, sans rien renier de leur individualité, vont tous dans la même direction, ce qui permet à leur prestation de gagner une densité et une force qui serait peut-être plus difficile à obtenir avec une troupe plus disparate. Il faut dire que cette dernière est menée par un chef qui a pris le temps de mûrir son projet et conduit ses troupes avec une intelligence et une sensibilité indéniables qui trouvent leur aboutissement dans une attention envers les mots tout à fait remarquable. »

Étienne Moulinié (1599-1676), Meslanges pour la Chapelle d’un Prince

Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé, direction

1 CD Harmonia Mundi HMC 902194. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Veni sponsa mea, motet de la Vierge. A cinq

2014-12-26 Mala Punica Vertù contra furoreJe ne pouvais, enfin, pas passer sous silence la réédition des trois disques constituant le legs de l’ensemble Mala Punica pour le label Arcana, tant ces derniers, à la réécoute, n’ont pas pris la moindre ride et demeurent une source d’inspiration visiblement assez inépuisable pour les interprètes d’aujourd’hui : « Réécouter ou découvrir ces trois disques sera, pour les uns, un bain de jouvence, pour les autres, une révélation. On a parfois reproché à Mala Punica de forcer exagérément sur l’instrumentation des pièces et de laisser un peu trop la bride sur le col à l’improvisation. Peut-être, et encore ne faudrait-il pas évacuer trop facilement les expressions de l’imagination foisonnante de ce temps de l’Ars subtilior qui se rencontrent dans les autres arts, mais force est de constater que, vingt ans après leur parution, ces enregistrements gardent intacts leur fantastique pouvoir d’évocation, leurs couleurs parfois enivrantes, leur sensualité troublante, leur extraordinaire raffinement. »

Vertù contra furore, langages musicaux dans l’Italie du Moyen Âge tardif 1380-1420

Mala Punica
Pedro Memelsdorff, flûte & direction

Réédition par Arcana/Outhere music sous référence A 372 dans un coffret de trois disques qui peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

Extrait proposé : Francesco Landini, Giovine vagha – Amor c’al tuo suggeto [instrumental]

La poussière d’or des chemins. Le Llibre Vermell de Montserrat par la Camera delle Lacrime

2015-01-03 Enrique de Estencop Vierge à l'Enfant entourée d'anges

Enrique de Estencop (fl. 1387-1400, Saragosse),
Vierge à l’Enfant entourée d’anges, 1391-92
Tempera, stuc et feuille d’or sur bois, 142,2 x 99 x 8 cm,
Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya

Le Llibre Vermell de Montserrat fait partie, au même titre que les Carmina Burana ou la Messe de Machaut, des œuvres emblématiques du Moyen Âge et sa discographie est, à ce titre, assez conséquente. Depuis la résurrection pionnière du Studio der frühen Musik de Thomas Binkley en 1966, des interprètes de renom se sont penchés sur ce recueil en livrant parfois des lectures mémorables, comme celles de Jordi Savall (EMI, 1979), d’Alla Francesca (Opus 111, 1995) ou de Micrologus (auto-édition, 1996 et Discant, 2002), la dernière incursion marquante restant celle de Millenarium (Ricercar, 2007). Pour son retour au disque après cinq longues années d’absence, la Camera delle Lacrime, dont on avait apprécié le Peirol d’Auvèrnha vagabond et poétique, a choisi, de façon somme toute assez logique compte tenu de ses affinités avec les répertoires populaires, d’aborder à son tour ce « classique. »

Réalisé dans les dernières années du XIVe siècle, le manuscrit que la reliure de velours rouge qui l’enserre depuis plus de cent cinquante ans fait nommer Livre vermeil est, comme souvent s’agissant de ce type de document, un miraculé qui n’a sans doute dû sa survie – partielle, une bonne trentaine de feuillets ayant été perdus, et sans doute entre autres vicissitudes – qu’au fait d’avoir été éloigné, à la suite d’un prêt miraculeux, des murs du monastère catalan de Montserrat 2015-01-03 Llibre Vermell Ad mortem festinamus fol 26vlorsque celui-ci fut pillé par les soudards napoléoniens en 1811. La partie musicale du codex, qui contient par ailleurs des textes religieux et administratifs, est extrêmement mince : elle consiste en six feuillets (fol. 21v à 27r) qui regroupent dix œuvres. Chose rare, ces dernières s’accompagnent de quelques lignes qui les contextualisent : « (…) Lorsqu’ils veillent dans l’église de Notre Dame de Montserrat, les pèlerins veulent parfois chanter et danser, tout comme le jour sur le parvis. En ce lieu, ils ne doivent chanter que des chansons honnêtes et pieuses (…) Il faut les exécuter avec honnêteté et sobriété, de manière à ne pas déranger l’assistance dans ses prières (…) » Nous voici donc en présence de l’expression de cette piété populaire dont les traces sont généralement effacées ou particulièrement ténues mais qui, par chance, ont été fixées grâce à quelques traits de plume et quelques couleurs qui nous permettent d’y accéder encore aujourd’hui.
Leur dimension pérégrine est au cœur même de ces dix pièces dans lesquelles se côtoient le latin, le catalan et l’occitan et dont la diversité des formes – quatre sont monodiques, les autres étant des polyphonies à deux ou trois voix, trois sont des canons, cinq des virelais, et une une balade – atteste du brassage d’influences dont elles sont le fruit, au confluent de quelques survivances archaïques, surtout perceptibles dans le liminaire O Virgo splendens, 2015-01-03 Llibre Vermell Ad mortem festinamus fol 27rd’ailleurs transmis en notation carrée quand les autres morceaux adoptent celle, plus moderne, de l’ars nova, de savantes élaborations dans le goût de la cour avignonnaise et de fortes réminiscences populaires qui s’expriment dans les pièces à danser en rond – indiquées « a ball redon » sur le manuscrit – mais aussi dans Ad mortem festinamus, l’unique composition à délaisser la louange mariale pour se déployer en une obsédante danse macabre, la première conservée dans l’histoire de la musique, offrant un parfait écho aux représentations picturales contemporaines. Cette œuvre, par son caractère plutôt théâtral, rompt assez nettement avec l’esprit de celles qui l’ont précédé, généralement tendres, contemplatives et dégageant une ferveur dont l’absence de grandiloquence, conforme aux exigences de simplicité et de modestie induites par le contexte, ne signifie pour autant jamais un déficit d’expressivité.

On comprend mieux, à la lumière de ces éléments, que l’interprétation du Llibre Vermell soit beaucoup moins évidente que ce que laisserait supposer leur aspect matériel un peu fruste ; il faut y affronter l’hétérogénéité qui apporte une large part de son intérêt au recueil, trouver le juste équilibre entre populaire et savant, suave et percussif, recueilli et dramatique. Il y a deux façons d’aborder la lecture que proposent Bruno Bonhoure et la Camera delle Lacrime, renforcée pour l’occasion par les forces du Jeune chœur de Dordogne. La première consiste à relever tous les petits accrocs inhérents à une captation en direct presque vierge, renseignements pris, de retouches, et à faire la fine bouche devant telle intonation un peu approximative, tel défaut de mise en place, tel instant de flottement ; je ne vais pas les nier, ils existent bel et bien et ils feront probablement passer à côté de cette réalisation les amateurs de restitutions d’une propreté clinique — ce faisant, ils manqueront vraiment quelque chose. La seconde consiste, sans ignorer ces défauts, à les dépasser pour tenter de saisir ce qui a pu pousser cette équipe de musiciens à graver ce qui semble être la vingt-quatrième version complète du Llibre. L’idée d’un projet participatif impliquant des professionnels et des amateurs est en soi, excellente, car conforme aux pratiques du temps qui a vu l’éclosion et la diffusion de ce recueil ; on imagine sans mal, en effet, les chantres spécialisés de Montserrat se joindre aux pèlerins pour offrir à la Vierge, chacun selon ses capacités, le plus beau chant possible. 2015-01-03 La Camera delle LacrimeLa réalisation est à la hauteur de ce propos et ce que nous en restitue le disque a visiblement mûri au long des chemins qui ont conduit ce spectacle de ville en ville, de modeste église en prestigieuse abbaye, chaque étape lui apportant une nouvelle richesse. Je ne connais pas, après réécoute minutieuse d’un certain nombre d’enregistrements du Llibre, de lecture plus chaleureuse, plus profondément humaine, jusque dans ses minimes imperfections, que celle qui nous est proposée par Bruno Bonhoure. Si ce résultat est le fruit d’un travail collectif qui devrait conduire à saluer tous ceux qui y ont participé – on mentionnera les interventions pleines de douceur de la voix de Sarah Lefeuvre –, elle porte indubitablement la marque d’un musicien dont on sait les talents de conteur et le souci permanent de l’éloquence, laquelle innerve profondément chaque instant de sa proposition, jusqu’à une intensité que certains trouveront peut-être excessive, Bruno Bonhoure n’étant pas du genre à chanter le répertoire sacré en regardant ses chaussures d’un air contrit pour se donner un air profond, mais qui, à mes yeux, possède un mérite éclatant : celui de remettre la parole au centre du propos et de lui conférer saveur, recueillement, vigueur, incandescence quelquefois, en résumé d’en faire, loin de la récitation de formules apprises, le vecteur privilégié d’une émotion dont l’impact, quand elle vous atteint, ne vous quitte plus — c’est également patent dans le sobre Chant de la Sybille catalan proposé en ouverture qui désarçonnera les habitués des disques de Montserrat Figueras, de toute manière incomparable dans ce répertoire, mais où passe un véritable souffle poétique.

Avec un mélange très sûr d’intelligence et d’instinct, la Camera delle Lacrime nous offre donc une lecture très convaincante – avec ce qui est, à mes yeux, le meilleur Ad mortem festinamus de toute la discographie – du Llibre Vermell, laquelle prend place sans rougir à côté de la version déjà historique (un peu trop tentée par le technicolor et la solennité) de Jordi Savall et celle d’Alla francesca (à mon sens la plus équilibrée à ce jour et que ceux qui en détiennent les droits seraient bien inspirés de rééditer). Certain que je suis de revenir souvent vers elle (en confidence, c’est déjà le cas), je vous la conseille volontiers et s’il m’est permis d’émettre un vœu, il sera que La Camera delle Lacrime se penche maintenant sur le répertoire des Drames liturgiques (pourquoi pas le Sponsus ?), des œuvres trop délaissées dans lesquelles son sens naturel de la scène ferait sans nul doute merveille.

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle LacrimeLlibre Vermell de Montserrat, Chant de la Sibylle, Els segadors

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Christine & Philippe Courmont, direction
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

1 CD [durée totale : 61’17] Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Polorum Regina

2. Ad mortem festinamus

Illustrations complémentaires :

Llibre Vermell de Montserrat, Ad mortem festinamus, fol. 26v et 27r, Bibliothèque de Montserrat.

Je remercie Olivier Cornélius pour la photographie de la Camera delle Lacrime.

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