Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Passions partagées

Pigments des squelettes. Dernière Danse à la Galerie Heitz de Strasbourg

Il faut un certain courage, en notre époque bourrelée d’angoisses qui s’étourdit de gadgets dans un gloussement permanent afin d’oublier son incapacité à devenir adulte et à affronter les défis qui l’assaillent par rafales, pour oser organiser, qui plus est durant la période dévolue aux vacances, une exposition traitant de l’imaginaire macabre. De centrale autrefois dans les mentalités occidentales, la préoccupation de la mort a été lentement rejetée à la périphérie du quotidien avant d’en être évacuée tant par les progrès de l’hygiène et de la médecine que par le refus, de plus en plus accentué dans les sociétés modernes, du vieillissement — je renvoie le lecteur curieux de ces sujets notamment aux travaux de Philippe Ariès. Le propos de Dernière danse, qui s’impose sans coup férir comme l’accrochage incontournable de la première partie de la saison Passions partagées organisée en 2016-2017 par les Musées de Strasbourg, est de faire percevoir la permanence de l’inspiration macabre durant une période d’environ cinq siècles et la façon dont les artistes ont pu en faire un instrument d’édification ou de revendication, ou bien la détourner en y faisant souffler une dimension sarcastique voire érotique.

Fummo già come voi sete
voi sarete come noi
morti siam come vedete
cosi morti vedrem noi
e di là non giova poi
dopo’l mar far penitenza.

Antonio Alamanni (1464-1528)

01 Albrecht Dürer La Promenade

Albrecht Dürer (Nuremberg, 1471-1528),
La Promenade, 1522
Gravure sur cuivre, 19,7 x 12,2 cm, Hanovre, Landesmuseum
Photo : Artothek, Weilheim

 

De guerres et en famines, mais aussi en veillées d’agonisants, l’expérience de la mort des hommes du passé était fréquente et extrêmement concrète, s’exacerbant tout particulièrement durant les périodes d’épidémie, la plus fameuse étant la grande peste qui décima environ un tiers de la population européenne entre 1346 et 1353 et compta ensuite de nombreuses résurgences jusqu’au début du XVIIIe siècle. Si elle n’était évidemment pas absente auparavant des représentations artistiques, on peut dire que la thématique macabre se développa à partir de ce moment avec une force nouvelle, ornant les murs des églises de danses macabres et les livres d’heures du Dit des trois morts et des trois vifs, faisant surgir des transis dans les chapelles, tandis que les Ars moriendi montraient ce qu’il était nécessaire d’accomplir pour franchir ce périlleux passage dans les meilleures conditions morales possibles. Il s’agissait bien, en effet, en rappelant l’inéluctabilité du destin de l’Homme – memento mori – de l’exhorter à vivre non selon ses désirs, mais selon les règles d’une morale dictée par l’Église. La Promenade de Dürer (l’exposition donne aussi à voir les célébrissimes Le Cavalier, la Mort le Diable et Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse) ne nous dit pas autre chose avec son couple somptueusement vêtu qui s’apprête à passer du bon temps ; 02 Hans Holbein le Jeune Le Laboureurelle porte une coiffe de femme mariée, lui, d’une beauté un rien inquiétante, la fixe d’un regard lourd de désir (et l’artiste, coutumier de ce genre de sous-entendu, n’a certainement pas placé son épée là où elle est par hasard). Sont-ils amants ? L’histoire ne le précise pas, mais elle nous montre la mort prête à fondre sur eux comme une tornade, comme l’indiquent le mouvement des panicules de la plante à la hauteur de la main de l’homme, mais aussi le mouvement de torsion de l’arbre et du squelette avec son sablier sur le crâne. Érotisme et mort se côtoient : la formule n’a pas fini de faire florès et ce très tôt avec, par exemple Hans Baldung, élève de Dürer, qui poussera encore plus loin les audaces de son maître.

Quelques années plus tard, en 1526, Hans Holbein le Jeune produisit une série de gravures que l’on désigne sous le nom d’Images de la mort (le titre allemand est, plus simplement, Totentanz) et qui reprend à son compte l’héritage médiéval – comment ne pas songer au célèbre Paysan de Bohème de Johannes von Tepl (c.1400) en regardant la vignette intitulée Le Laboureur ? – tout en en renouvelant la forme, chaque personnage visité par la Mort se trouvant dans un contexte bien individualisé, ce qui fait supposer une influence de l’art flamand ; mais là où Dürer et ses émules introduisaient une trouble sensualité, Holbein regarde, lui, du côté de la satire sociale et fait des puissants ses cibles privilégiées, avec d’autant plus de virulence s’ils appartiennent au clergé (L’Abbé et L’Abbesse sont ainsi littéralement empoignés, l’un par le bas de sa robe, l’autre par sa chasuble), et il faut prendre le temps de savourer l’ironie de cette délicieuse suite de vignettes, tout comme l’alphabet gravé sur le même thème réalisé deux ans plus tôt. Chacun à sa manière, ces deux artistes sont un ferment qui va faire lever une abondante postérité.

Morte :
Ho pur vinto d’un Mondo intiero,
Chi resistere a me potrà ?
All’assalto d’armata Morte
Il valore d’ogn’alma forte
Caderà.
Ho pur vinto d’un Mondo intiero,
Chi resistere a me potrà ?

Vincenzo Giattini (1630-1697)

03 Gustave Doré Les jeux sont faits The game is done

Gustave Doré (Strasbourg, 1832 – Paris, 1883),
Les jeux sont faits, 1876
Illustration pour Samuel Taylor Coleridge, The Rime of the Ancient Mariner
Gravure sur bois de bout, 52 x 43,5 cm (livre),
Strasbourg, Bibliothèque des Musées
Photo : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola

 

Les dés ont roulé sur le pont du navire en ruine des destinées et c’est toujours la Mort, à l’impassibilité lugubre, qui finit par gagner. Gustave Doré, dont l’exposition propose un bel aperçu du talent, qu’il soit mis ou non au service d’une œuvre littéraire (comme ses magnifiques illustrations des Fables de La Fontaine), le rappelle ici dans une atmosphère nimbée d’un fantastique angoissant. Tous les coups sont permis à la Faucheuse pour agrandir encore et toujours son empire : Pierre Daret grave une allégorie des ravages des épidémies dans les villes du milieu du XVIIe siècle (La mort nous égale tous, 1646), 04 Joseph Sattler L'IncendieAlfred Rethel immortalise l’apparition du choléra à Paris en 1831 en montrant la Mort jouant avec deux os comme d’un violon dans l’atmosphère sinistre d’un bal masqué déjà jonché par quelques cadavres et que les musiciens désertent en catastrophe (La Mort comme étrangleur, inspiration évidente, en 1925, de la scène de la Mort rouge dans le Fantôme de l’Opéra de Rupert Julian, judicieusement proposée parmi quelques autres dans la salle vidéo installée à mi-parcours) ; la Mort triomphe sur un air de danse, comme dans la tarentelle du Déluge universel dépeint, en 1682, par le calabrais Michelangelo Falvetti. Joseph Sattler, dans L’Incendie (1894), livre une toute autre vision et sa cité livrée aux flammes au-dessus de laquelle plane une figure décharnée contemplant sans émotion apparente ce terrible spectacle – et comment ne pas songer, en regardant les architectures représentées dans cette œuvre, aux ravages déclenchés par le bombardement de Strasbourg en 1870 ? – est d’autant plus impressionnant que semble s’en dégager une atmosphère d’absolue immobilité.

Das Mädchen :
Vorüber ! ach, vorüber !
Geh, wilder Knochenmann !
Ich bin noch jung, geh Lieber !
Und rühre mich nicht an.

Der Tod :
Gib deine Hand, du schön und zart Gebild !
Bin Freund, und komme nicht zu strafen.
Sei gutes Muts ! Ich bin nicht wild,
Sollst sanft in meinen Armen schlafen !

Matthias Claudius (1740-1815)

05 Léo Schnug La jeune fille et la mort

Léo Schnug (Strasbourg, 1878 – Brumath, 1933),
La Jeune Fille et la Mort, 1916
Mine de plomb, aquarelle et gouache sur papier, 37,5 x 25 cm,
Collection particulière
Photo : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola

 

Personnifié par un lied et ce qui est peut-être le plus beau des quatuors à cordes de Schubert, le thème de la jeune fille et la Mort plonge ses racines dans un terreau bien antérieur au XIXe siècle, puisqu’on en trouve trace dès le XVIe siècle. Si les deux gravures présentées de Hans Sebald Beham (1547) et celle, un peu plus tardive (1596), de Johann Theodor de Bry sont assez caractéristiques d’un traitement classique du sujet où l’accent est mis sur le caractère transitoire de toute chose et, en particulier, de la beauté de la jeunesse, d’autres artistes ont su exploiter une veine plus ambiguë en érotisant la tension née de la confrontation entre pulsions de vie et de mort ; ce fut le cas de Hans Baldung, dont la production, hélas absente de l’exposition, témoigne d’un vif intérêt pour le bizarre et dont la pensée se trouve en quelque sorte prolongée au travers de deux réalisations du XXe siècle, l’une d’Edmond Bille (Révolte, 1919), l’autre d’Alfred Kubin (Prostituée, 1947), donnant à voir une scène assez semblable : une femme nue (endormie chez le premier, effrayée chez le second) contemplée par un squelette aux intentions assez clairement libidineuses. 06 Alfred Rethel La mort amie Der Tod als FreundCette veine érotique est exploitée avec un aplomb percutant par l’artiste contemporaine Tanxxx dans une mémorable fessée sadomasochiste administrée par un macchabée fumant cigare à une jeune fille aux allures de pin-up plantureuse (Spank, 2015). L’œuvre la plus durablement marquante dans ce domaine et, à mon avis, une des plus belles de toute l’exposition, demeure cependant l’aquarelle réalisée en 1916 par Léo Schnug dont la veine médiévale précieuse n’est pas sans rappeler les préraphaélites, mais sans leur opulence, malgré les ornements profus de la décoration murale qui contrastent merveilleusement avec le traitement très géométrisé de l’habit de la Mort. Il règne dans cette scène énigmatique, où les éléments « naturels » semblent avoir été inversés (la lumière vient du bas, la jeune fille n’est présente que sous la forme d’un tableau, un symbole qui signifie traditionnellement qu’elle est morte, tandis que la Mort est, elle, bien vivante et murée dans sa mélancolie), une atmosphère de décantation et de recueillement extrêmement prenante.

Le même calme baigne la très belle Mort amie d’Alfred Rethel (1851), qui décrit, dans une magnifique atmosphère de fin du jour, l’endormissement paisible d’un vieil homme arrivé au terme de sa vie (on penserait volontiers ici à la cantate Ich habe genug BWV 82 de Johann Sebastian Bach — Schlummert ein, ihr matten Augen) et pour lequel la Mort est venue sonner le glas qui marque le terme de son pèlerinage terrestre, une idée soulignée par maints indices iconographiques (coquille Saint-Jacques, bâton de marche); n’est-ce pas la même promesse de repos qu’elle formule dans le poème de Matthias Claudius où Schubert puisa son inspiration ?

Voici mon message :
cauchemars, fantômes et squelettes,
laissez flotter vos idées noires
près de la mare aux oubliettes,
tenue du suaire obligatoire.

Jacques Higelin (1940-)

07 Walter Draesner La Mort et l'anatomiste

Walter Draesner (Leipzig, 1891 – Düsseldorf, 1940),
La Mort et l’anatomiste, 1922
Planche du livre Ein Totentanz, Berlin, Behr (graveur : Arminius Hasemann)
Gravure sur bois, 22,5 x 30 cm (livre), Kassel, Sepulkralkultur Museum
Photo © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK

 

Toute mort est une tragédie. Une des réactions les plus naturelles face à cette évidence est de chercher à rire de cet événement pour tenir à distance la douleur et l’angoisse qui nous étreignent lorsqu’il s’abat sur nos existences, parfois à sa simple pensée. Ce comique macabre a évidemment été exploité par les artistes et on en trouve déjà la trace dans les Images de la mort de Holbein le Jeune ; de nombreux exemples à l’effet plus immédiat ponctuent le parcours de l’exposition, comme ce squelette tellement 08 Winshluss Welcome to death clubau bout du rouleau qu’il s’est allongé sur une voie de chemin de fer (Max Klinger, Sur les rails, 1889) ou cet autre qui se réveille en sueur en s’écriant : « j’ai cru que j’étais vivant ! » (Henri-Gustave Jossot, Les Refroidis, 1904). La Mort et l’Anatomiste de Walter Draesner joue, elle, sur le mode de l’arroseur arrosé ou du chacun son tour avec une belle subtilité dans la réalisation graphique, tandis que le dessin à l’encre (sans titre) réalisé par Winshluss en 2002 pour Welcome to the Death Club adopte plutôt un far presto très dynamique et un registre digne de certains films gore afin d’accentuer l’impact humoristique de l’ensemble. Signalons également, réalisée sous forme de leporello, la désopilante Totentanz d’inspiration médiévale de Marcel Ruijters (2012) avec une nonne très rock’n drôle.

Death is everywhere
there are flies on the windscreen
for a start
reminding us
we could be torn apart
tonight

Martin L. Gore (1961-)

09 Tanxxx La Ravachole

Tanxxx (Parthenay, Deux-Sèvres, 1976),
La Ravachole, 2012
Linogravure et gravure sur bois, 30 x 40 cm, Collection de l’artiste
Photo : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola

 

Si de nombreuses créations dans le domaine des arts graphiques ont utilisé le macabre pour dénoncer les guerres et leurs cortèges d’horreurs – une des sections de l’exposition permet de s’en faire une excellente idée –, leur dimension revendicative n’a pas disparu avec l’extinction des conflits dans une Europe pour l’heure pacifiée. Tirant son titre d’une chanson anarchiste publiée dans l’Almanach du Père Peinard en 1894,10 Tomi Ungerer Rapt La Ravachole de Tanxxx peut se lire comme une vigoureuse illustration de la vanité qu’il y a à marcher sous un étendard, que l’on carbure du ciboulot ou que l’on préfère faire le beau, quand on va de toutes façons vers une mort qui en ricane déjà d’aise à la tête du cortège dont elle brandit le drapeau. Tomi Ungerer, qui se devait de figurer dans une exposition dont un des buts avoués était de mettre en lumière le travail d’artistes rhénans, a traité du thème de la danse macabre dans un recueil publié en 1983 et intitulé, non sans un certain humour s’agissant de cet art du mouvement qu’est la danse, Rigor mortis. En s’abreuvant aux sources anciennes, l’artiste a réussi à les revigorer en adoptant une optique résolument contemporaine, comme en témoigne, entre autres, Rapt, une danse macabre au sens le plus littéral du terme qui explicite de façon à la fois directe et pleine d’humour l’érotisme sous-jacent chez Baldung ou Manuel.

 

Avoir du courage ne suffit pas à faire une bonne exposition, mais lorsque l’enthousiasme et la clairvoyance viennent appuyer l’audace, on en fait d’excellentes. Dernière danse prouve avec éclat qu’un sujet a priori difficile à aborder peut toucher un vaste public si les choix effectués sont clairs et assumés. Les deux commissaires de l’exposition, Florian Siffer (dont vous pouvez lire ici l’entretien qu’il m’a accordé) et Franck Knoery, au lieu d’un traditionnel parti-pris chronologique, ont préféré faire le pari, toujours hasardeux, de la juxtaposition des époques et des styles : cette approche, parce qu’elle a été conduite avec autant de discernement que de sensibilité, fait mouche à presque tous les coups permettant aux œuvres de se répondre mutuellement de façon éclairante, notamment en mettant en lumière les dialogues – citation respectueuse, évocation plus ou moins nette, détournement cocasse – qui ont pu se tisser entre les œuvres du passé et les plus récentes. Le parcours de l’accrochage est clair et la mise en ambiance assurée dès le vestibule aux murs recouverts de silhouettes macabres drolatiques réalisées au pochoir, preuve que rien n’a été négligé pour que le visiteur se sente réellement accueilli. Il faut également saluer l’excellente qualité du corpus qui ne se disperse pas malgré la variété qu’il offre et ne propose globalement pas de pièce réellement faible, y compris pour la partie contemporaine ; il autorise, au contraire, de réelles découvertes, comme celle de Léo Schnug ou de Joseph Sattler dont le travail atteste d’une vitalité artistique à Strasbourg entre les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du suivant qui gagnerait sans nul doute à être explorée plus systématiquement. Parce qu’elle fait le choix d’une simplicité bien comprise qui lui permet d’être accessible à tous sans transiger sur la probité et l’exigence du travail de fond qui a présidé à sa mise en œuvre, Dernière danse, dont ceux qui n’auront pas eu la chance de la visiter pourront se faire une bonne idée grâce à un catalogue intéressant et très bien composé, y compris du point de vue typographique, ce qui n’est pas si fréquent, s’impose comme une des expositions les plus intelligentes et, par là-même, les plus stimulantes de cette année 2016, et l’on espère que le tandem de commissaires réuni à cette occasion aura la possibilité de s’atteler à l’avenir à d’autres sujets et avec le même bonheur communicatif.

Dernière Danse affiche expositionDernière danse, L’imaginaire macabre dans les arts graphiques. Strasbourg, Galerie Heitz (Palais Rohan), du 21 mai au 29 août 2016

Catalogue Dernière DanseCatalogue de l’exposition, 208 pages, 200 illustrations, Musées de la Ville de Strasbourg/Volumen (ISBN : 9782351251386)

Illustrations picturales :

Hans Holbein le Jeune (Augsbourg, 1497 – Londres, 1543),
Le Laboureur, planche de la série Totentanz, 1530
Gravure sur bois, 7 x 4,9 cm, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle
Photo © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais/Annette Fischer/Heike Kohler

Joseph Sattler (Schrobenhausen, Bavière, 1867 – Munich, 1931)
L’Incendie, Planche du portfolio Ein moderner Todtentanz, 1894
Photogravure, 36,8 x 26,1 cm,
Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain
Photo : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola

Alfred Rethel (Aix-la-Chapelle, 1816 – Düsseldorf, 1859),
La Mort amie, 1851
Gravure sur bois de bout (graveur : Julius Jungtown), 50 x 38 cm,
Strasbourg, Cabinet des Estampes et des Dessins
Photo : Musées de la Ville de Strasbourg, Mathieu Bertola

Winshluss (Vincent Paronnaud, dit ; La Rochelle, 1970-)
Dessin pour l’album Welcome to the Death Club, 2002
Dessin à l’encre, 29,7 x 21 cm Collection particulière,
avec l’aimable autorisation de la galerie Vallois, Paris
© Winshluss / Cornélius 2010

Tomi Ungerer (Strasbourg, 1931-)
Rapt, dessin original pour la série Rigor Mortis, 1983.
Plume, encre de Chine et encre sépia sur papier-calque, 32,4 x 38 cm,
Strasbourg, Musée Tomi Ungerer – Centre International de l’Illustration
© Musées de la Ville de Strasbourg / Diogenes Verlag AG Zürich

Illustrations musicales :

1. Anonyme, Carro della Morte (Libro primo delle Laudi Spirituali…, Venise, Serafino Razzi, 1563), texte d’Antonio Alamanni (1464-1528)

Doulce Memoire
Denis Raisin-Dadre, direction

Lorenzo Il Magnifico Trionfo di bacco Doulce MemoireLorenzo il Magnifico, Trionfo di Bacco. 1 CD Astrée/Auvidis E 8626.

2. Michelangelo Falvetti (1642-1692), Il Diluvio universale (1682, livret de Vincenzo Giattini) : « Hor pur vinto » (tarentelle)

Fabián Schofrin, contre-ténor (Morte)
Cappella Mediterranea
Leonardo García Alarcón, direction

digipack AMY026ok-04Il Diluvio universale. 1 CD Éditions Ambronay AMY026.

3. Franz Schubert (1797-1828), Quatuor à cordes en ré mineur D 810 « Der Tod und das Mädchen » (1824) : [II.] Andante con moto (en sol mineur)

Quatuor Terpsycordes

Franz Schubert Der Tod und das Mädchen Rosamunde Quatuor TerpsycordesQuatuors « Der Tod und das Mädchen » et « Rosamunde » 1 CD Ricercar RIC 272

4. Jacques Higelin, Champagne (1979)

Paroles & musique : Jacques Higelin

Jacques Higelin Champagne pour tout le monde Caviar pour les autresChampagne pour tout le monde, caviar pour les autres. 1 CD Pathé Marconi/EMI 0946 3868742 9

5. DepecheMode, Fly on the windscreen (final, 1986)

Paroles & musique : Martin L. Gore

Depeche Mode Black CelebrationBlack Celebration. 1 CD Mute records STUMM 26

Traduction des textes :

1. Nous fûmes jadis comme vous êtes,
vous serez comme nous ;
morts sommes comme vous nous voyez ;
ainsi morts nous vous verrons
et à partir de ce moment, il ne sert à rien
après le mal de faire pénitence.

2. La Mort :
J’ai remporté la victoire sur le monde entier
Qui pourra encore me résister ?
Contre la mort armée
La valeur de toute âme forte
Tombera
J’ai remporté la victoire sur le monde entier
Qui pourra encore me résister ?

3. La Jeune Fille :
Va-t’en, ah, va-t’en !
Disparais, odieux squelette !
Je suis encore jeune, disparais !
Et ne me touche pas !

La Mort :
Donne-moi la main, douce et belle créature !
Je suis ton amie, tu n’as rien à craindre.
Laisse-toi faire ! N’aie pas peur
Viens sagement dormir dans mes bras.

5. La mort est partout
il y a des mouches sur le pare-brise
pour commencer
qui nous rappellent
qu’on pourrait être déchirés en morceaux
ce soir

Joyeuse Parque. Six questions à Florian Siffer, commissaire de l’exposition Dernière danse

Le 21 mai 2016 s’est ouverte à Strasbourg, à la Galerie Heitz du Palais Rohan, l’exposition Dernière danse qui constitue l’un des temps forts du premier acte de Passions partagées, une série d’événements visant à mettre en valeur, durant toute une année, la richesse et la diversité des collections des musées de la cité rhénane. A cette occasion, j’ai souhaité poser quelques questions à Florian Siffer, cheville ouvrière de cette exposition puisant l’essentiel de sa substance dans le superbe fonds du Cabinet des Estampes et des Dessins dont il assure la direction. Je le remercie d’avoir bien voulu se prêter à cet exercice.

Florian Siffer mai 2016

Wunderkammern : Vous êtes aujourd’hui responsable du Cabinet des Estampes et des Dessins, un département des musées de Strasbourg qui, alors que sa nature le vouerait plutôt à une certaine forme de confidentialité, se distingue par un grand dynamisme tant dans ses propositions que dans sa communication. Pourriez-vous nous présenter brièvement votre parcours personnel et cette institution ? Quels sont les principes qui guident votre action à sa tête ?

Florian Siffer : Après des études d’Histoire de l’art sous la direction de Martial Guédron, j’ai commencé à travailler dans le secteur culturel en suivant un parcours un peu atypique. Aux Archives de la ville, où j’ai débuté ma carrière professionnelle, j’ai eu la chance de découvrir le monde du papier ancien aux côtés d’une équipe polyvalente d’archivistes et de paléographes, et de rencontrer le restaurateur Bernard Santoni. J’ai ensuite intégré le Département Art et bande dessinée de la médiathèque Malraux qui était sur le point d’ouvrir ses portes, puis mon intérêt pour les papiers anciens et le domaine du livre m’a permis enfin d’intégrer le Cabinet des Estampes et des Dessins. A mon arrivée, en concertation avec la Direction des musées, nous avons décidé de mettre en place une politique de valorisation des collections passant par un accueil physique élargi du public ainsi que des campagnes de numérisation et de mise en ligne. Cet axe de développement nous permet d’amplifier la diffusion de nos œuvres, d’améliorer leur conservation, puisqu’elles sont moins montrées physiquement, et de diversifier nos publics. Pour ce faire, nous avons d’emblée tenu à être présents sur les canaux de diffusions « officiels » comme la base Joconde, pour une cible plutôt professionnelle ou avertie, mais également à nous adresser à un auditoire plus large d’amateurs, d’illustrateurs, de néophytes par l’intermédiaire de Wikipédia et des réseaux sociaux. Grâce à cette politique, nous avons pu, je crois, dépoussiérer un peu l’image de notre institution et permis une accessibilité accrue et une meilleure perception de nos collections.

Wunderkammern : L’exposition Dernière danse s’inscrit dans le projet Passions partagées qui, jusqu’au printemps 2017, se propose de mettre en valeur les collections des musées de Strasbourg. Pouvez-vous nous en dire plus à propos de cette initiative originale ? Estimez-vous que le public strasbourgeois a une claire conscience de la richesse muséale et patrimoniale à sa disposition ? De quels atouts cette manifestation dispose-t-elle pour susciter l’intérêt du plus grand nombre ?

Tobias Stimmer La Mort Dessin préparatoire horloge astronomique de StrasbourgFlorian Siffer : Les collections de nos musées, vous le savez, sont riches de plus de deux millions d’œuvres d’art, objets et spécimens zoologiques qui méritent d’être mis en valeur de façon renouvelée afin de bousculer l’effet d’habitude créé par leur proximité. Passions partagées se veut à la fois un bilan des politiques d’enrichissement des fonds, un regard neuf sur les parcours et les salles d’exposition, la découverte d’ensembles rares ou peu souvent montrés parce que fragiles, l’occasion d’un dialogue entre les époques et les disciplines. La ligne directrice demeure évidemment le partage rappelé dans le titre : celui de la passion de collectionner, puisqu’une douzaine de prêteurs privés strasbourgeois ont accepté de présenter publiquement les œuvres qu’ils ont choisies pour habiter leur vie, mais aussi celui de la passion pour les œuvres, car grâce, entre autres, aux réseaux sociaux, nous avons lancé au public une invitation à venir choisir, défendre et illustrer ses œuvres d’élection. Il s’agit donc bien de s’adresser à tous, inconditionnels des musées comme néophytes, afin de renouveler, de manière sérieuse ou plus décalée, l’approche que chacun peut avoir de collections exceptionnelles.

Wunderkammern : Dernière danse explore environ cinq siècles de créations autour du thème du macabre dans le domaine des arts graphiques. Pourquoi le choix de ce sujet a priori plus difficile que d’autres plus immédiatement amènes, surtout dans une société qui tend à évacuer tout ce qui se rapporte à la mort ? Quel est le propos de cette exposition et comment a-t-elle été organisée pour le servir au mieux ?

Le thème de la mort et de ses représentations est une problématique universelle, intemporelle. La peur de la mort et la purgation de cette angoisse par l’humour font du macabre un genre riche en publications, en recherche et en actualités. C’est par ailleurs un sujet qui a eu, dès son apparition, une dimension populaire, humoristique et satirique. Comme il trouve une résonance particulière dans la sphère germanique, nos collègues d’outre-Rhin lui consacrent régulièrement des expositions, colloques et publications ; or, il s’avère que le sujet a connu à Strasbourg, parmi d’autres foyers, un écho particulier en raison, d’une part, de la fresque qui ornait l’église des Dominicains à partir du XVe siècle, mais également grâce à l’engouement éditorial du début du XVIe siècle et que l’intérêt qu’on lui accordait a été par la suite réactivé à de nombreuses occasions (conflits, épidémies, etc.) par des artistes locaux. Il nous paraissait donc intéressant pour le public mais également pour la recherche en Histoire de l’art de proposer ce tour d’horizon en insistant sur la place particulière de Strasbourg, ville emblématique d’une culture double. Nous avons eu la chance de pouvoir lui donner une ampleur satisfaisante grâce aux fonds de deux collections strasbourgeoises autrefois regroupées, le Cabinet d’art graphique du Musée d’art moderne et contemporain et le Cabinet des Estampes et des Dessins, mais également à des collections privées et publiques de la région (Bibliothèque des Musées, Musée Tomi Ungerer, Bibliothèque Universitaire de Strasbourg) et à des institutions qui ont accepté de nous accompagner, les Musées de Nancy, Karlsruhe, Hanovre ou Berlin, permettant ainsi de compléter notre corpus initial.
A travers quatorze sections thématiques, nous entendons donner le reflet le plus exact possible de la richesse et la variété de l’inspiration macabre dans les arts graphiques, à travers un axe franco-allemand et un accent particulier mis sur la production des artistes rhénans et strasbourgeois. Afin d’insister sur la permanence de modèles iconographiques, nous avons choisi avec Franck Knoery, attaché de conservation au Musée d’art moderne et contemporain, un accrochage qui brasse les périodes chronologiques, pour faire se côtoyer par exemple des interprétations modernes avec les sources illustrées du XVIe siècle. Ces associations parfois audacieuses permettent de montrer l’impact décisif de créateurs comme Hans Holbein, encore considéré par les amateurs et illustrateurs comme la référence absolue.

Wunderkammern : Comment les artistes se sont-ils appropriés ce thème au fil des époques ? Y a-t-il une évolution tangible dans son traitement ? En parallèle des grands noms qui le composent (Dürer, Holbein, Doré, Rops, Ungerer…), avez-vous fait des découvertes en rassemblant le corpus d’œuvres que vous présentez ?

Michael Wohlgemuth La danse des squelettes in Hartmann Schedel Chronique de NurembergLe sujet a, dès le XVe siècle et plus encore après la publication par Hans Holbein de sa Totentanz, une dimension morale mais également politique, dans la mesure où la Mort qui revient voir les vivants a une appétence particulière pour les représentants du clergé et les puissants. Les pauvres gens et les vieux sont relativement préservés et cette position égalitaire est l’une des permanences de ce sujet. Aujourd’hui encore, des artistes comme Tanxxx, présente dans l’exposition avec deux œuvres, s’emparent de ce thème dans cette perspective sociale et universaliste. Après les jalons posés par Holbein, les artistes qui lui ont succédé ont eu non seulement un respect pour le sujet, le fond, mais également pour la forme. De nombreux illustrateurs contemporains utilisent la technique de la gravure sur bois ou la linogravure dans un primitivisme de la forme.
L’autre figure mise en valeur est Alfred Rethel qui, au XIXe siècle, donne une lecture conservatrice à la révolution de 1848, dans laquelle les révolutionnaires sont manipulés à leur insu par une Mort déguisée qui progressivement se dévoile. Comme évoqué précédemment, les productions strasbourgeoises constituent la partie la plus inédite du propos. L’accent mis sur les illustrations de Joseph Sattler et Léo Schnug permet de matérialiser un imaginaire strasbourgeois à la fin du XIXe et au début du XXe siècle qui se souvient des modèles médiévaux.

Wunderkammern : Peut-on dire qu’il existe une manière typiquement strasbourgeoise ou, plus largement, rhénane de traiter cette thématique ? L’exposition prévoit-elle d’établir des correspondances entre les arts graphiques et les autres disciplines artistiques (peinture, sculpture, musique, arts décoratifs…) ?

Il y a indéniablement une spécificité rhénane du sujet. Durant l’âge d’or de l’édition strasbourgeoise, au début du XVIe siècle, les publications de prêches de Jean Geiler donnent lieu à de nombreuses illustrations moralisatrices où la Mort vient exhorter les vivants à mener une vie pieuse. Par ailleurs, les contacts étroits entre Strasbourg et Bâle et la circulation des artistes dans le bassin rhénan encouragent une diffusion locale rapide des motifs macabres. Ainsi en est-il de Matthäus Merian, présent à Strasbourg entre 1610 et 1614, qui interprète les fresques de Bâle dès 1621. Au XIXe siècle, des artistes comme Théophile Schuler, et son célèbre Char de la Mort donnent une lecture teintée de romantisme et, après 1870, le recours à des sujets macabres redevient courant après des artistes gravitant autour de la Kunstgewerbeschule, future École des arts décoratifs de Strasbourg.
Si l’exposition interroge la place de l’art graphique, du livre et de l’édition, nous avons tenu à présenter, en complément, des interprétations musicales ou filmiques. Quelques extraits de films sont ainsi présentés dans l’exposition, et un partenariat entre le cinéma Star et l’auditorium des musées nous permet de projeter cinq films au courant du mois de juin. En parallèle, le Quatuor Ethos et la soprano Mélanie Moussay ont accepté de proposer un programme de pièces de Schubert, Saint-Saëns, Puccini et bien d’autres spécialement conçu dans le cadre de l’exposition afin d’illustrer le goût des compositeurs pour les thématiques macabres.

Wunderkammern : Quelles sont, selon vous, les trois œuvres qu’il faut absolument voir sur place dans le cadre de l’exposition et quel regard portez-vous sur elles ?

Totentanz Anno 17 (Höhe Toter Mann)Je citerai pour commencer la grisaille de Tobias Stimmer qui accompagne les gravures de Holbein dans l’entrée. Elle est visuellement très frappante et le travail de cet artiste du XVIe siècle est aujourd’hui injustement méconnu. Illustrateur talentueux, prolifique, il a également participé à la décoration de l’horloge astronomique de la cathédrale, que cette grisaille prépare. Vient ensuite la Chronique de Nuremberg, l’un des détonateurs de l’imaginaire macabre germanique ; la puissance de cette représentation où des morts s’amusent en dansant a profondément marqué les esprits et elle continue aujourd’hui d’exercer une véritable fascination auprès des artistes. Pour finir, la gravure emblématique d’Otto Dix, Totentanz anno 1917, diffusée dix ans après le début de la Première Guerre mondiale, illustre les réactivations du sujet. Dix le modernise et nous présente des morts prisonniers de barbelés dans ce qui s’assimile à une ronde macabre.
Nous avons tenu, Franck Knoery et moi-même, à ce que cette exposition reflète surtout la dimension humoristique et grinçante du sujet. Les premiers retours du public confirment que grâce à une scénographie sobre mais aux couleurs vives, ainsi qu’à notre choix de retenir des thématiques plutôt qu’un parcours chronologique, la visite de cette exposition et la lecture de son catalogue permettent de dédramatiser le sujet et d’en retenir plutôt l’aspect festif et jubilatoire.

Propos recueillis en mai 2016

Dernière Danse affiche expositionDernière danse, L’imaginaire macabre dans les arts graphiques. Strasbourg, Galerie Heitz (Palais Rohan), du 21 mai au 29 août 2016

Catalogue Dernière DanseCatalogue de l’exposition, 208 pages, 200 illustrations, Musées de la Ville de Strasbourg/Volumen (ISBN : 9782351251386)

Illustrations picturales :

Tobias Stimmer (Schaffhausen, 1539 – Strasbourg, 1584), La Mort, 1571.
Dessin préparatoire pour l’horloge astronomique de Strasbourg. Tempera, rehauts de blanc sur toile préparée en gris, 91 × 49 cm. Strasbourg, Musée des Arts décoratifs.
Photographie © Musées de la Ville de Strasbourg/Mathieu Bertola

Michael Wohlgemuth (Nuremberg, 1434 – 1519), Sans titre (La danse des squelettes), illustration pour Hartmann Schedel, La Chronique de Nuremberg, Nuremberg, A. Koberger, 1493. Gravure sur bois. Strasbourg, Bibliothèque Nationale et Universitaire.
Photographie © BNU Strasbourg

Otto Dix (Gera, 1891 – Singen, 1969), Totentanz Anno 17 (Danse macabre année 17), planche de la série Der Krieg (La Guerre), Berlin,K. Nierendorf, 1924. Gravure à l’eau-forte, Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle.
Photographie © RMN-Grand Palais / Heike Kohler © ADAGP, Paris 2016

Illustrations musicales :

1. Llibre Vermell de Montserrat (fin du XIVe siècle) : Ad mortem festinamus

La Camera delle Lacrime
Jeune chœur de Dordogne
Bruno Bonhoure, voix & direction musicale
Khaï-dong Luong, conception artistique

2015-01-03 Llibre Vermell de Montserrat La Camera delle Lacrime1 CD Paraty 414125. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien. Chronique complète ici.

2. Camille Saint-Saëns (1835 – 1922), Danse macabre op.40 (1874)

Claire Chevallier, piano Érard 1904
Jos van Immerseel, piano Érard 1897

Saint-Saëns Franck Infante Poulenc Pièces à deux pianos van Immerseel ChevallierCamille Saint-Saëns, César Franck, Manuel Infante & Francis Poulenc, Pièces à deux pianos. 1 CD Zig-Zag Territoires ZZT030903. A rééditer.

© 2017 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑