Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

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Basse-cour, haute volée. La Poule de Haydn par Le Concert de la Loge

Jean Baptiste François Genillion ( ?, 1750 – Paris, 1829),
Les Tuileries et le Pont Royal vus du Cours-la-Reine, 1783
Huile sur toile, 49 x 74 cm, Paris, Musée Carnavalet

 

Pour sa première incursion – heureuse – en terre haydnienne, Le Concert de la Loge avait choisi la Cour, inaugurant son intégrale des Symphonies parisiennes avec l’éclat de La Reine. Délaissant, au moins sur le papier, salons et coquettes, la deuxième étape de son parcours nous entraîne vers la basse-cour où nous entendrons le caquètement d’une gallinacée et croiserons le souvenir d’un enfant prodige avant d’assister à la résurrection d’un compositeur oublié.

Les surnoms donnés aux symphonies de Joseph Haydn, tous apocryphes à l’exception de Tempora mutantur (Hob.I: 64) dont la mention figure sur le manuscrit autographe, tiennent souvent à peu de chose ; dans le cas de La Poule (Hob.I: 83), il a suffi d’un hautbois répétant obstinément un fa au début du thème secondaire de son premier mouvement pour que se forme l’image du volatile déjà célébré à la fin des années 1720 par Jean-Philippe Rameau dans la même tonalité de sol mineur, coïncidence pour le moins cocasse. Malgré son sous-titre amusant, l’œuvre de Haydn, fidèle au mode qui va gouverner les trois quarts de son Allegro spiritoso initial avant de se volatiliser définitivement, commence dans une atmosphère tendue, d’une austérité presque inquiétante se détendant graduellement sous l’effet de l’arrivée du mode majeur qui va ensuite régner en maître. Avec ses perdendosi suivis de brusques éclats forte, ses assombrissements passagers et sa tendresse tantôt policée, tantôt rêveuse, le très bel Andante en mi bémol est une page toute en clair-obscur qui semble sans cesse chercher à s’échapper de son cadre, une ambiguïté que vont totalement dissiper les deux derniers mouvements, un Menuet marqué allegretto à l’agreste vigueur dont le Trio s’illumine de traits de flûte et un Finale vivace aux allures de chasse débordant d’une énergie qui ne cesse de le propulser en avant vers une conclusion à la fermeté sans réplique.
En 1784, l’année précédant la composition de La Poule de son ami Haydn, Wolfgang Amadeus Mozart inscrivait sur la liste de ses œuvres, à la date du 12 avril, le concerto pour piano en sol majeur aujourd’hui identifié sous le numéro 453 du catalogue établi par Köchel. Écrite pour son élève Barbara Ployer, dont il reconnaissait le talent au point de jouer avec elle en public, cette partition à l’orchestration presque chambriste offre un superbe équilibre entre les passages virtuoses destinés à faire briller le soliste, particulièrement dans le pétillant Allegretto à variations final qui va s’accélérant jusqu’à une ivresse simplement heureuse de vivre, et ceux où il revient à la sensibilité de l’interprète de prendre le dessus, comme dans l’Andante médian en ut majeur d’une finesse d’écriture absolument remarquable, débordant de tendresse et bruissant de non-dits, après un Allegro liminaire que ses changements d’humeur subtilement brodés dans un tissu sans couture rendent quelquefois assez insaisissable et constamment fascinant. On s’étonne que cette œuvre singulière, aux élans parfois si personnels, ait été un des rares concertos de Mozart publiés à Paris de son vivant, tant sa sphère émotionnelle semble se situer loin de ce que l’on sait du goût dominant du public de la capitale dans les années 1780. À cette époque, le Maubeugeois Marie-Alexandre Guénin, bien oublié aujourd’hui, était une importante figure de la vie musicale, tant à la ville qu’à la cour, puisqu’il fut violoniste à l’Opéra mais aussi dans la Musique de la Chambre du Roi, au sein du Concert Spirituel et du Concert de la Loge Olympique, tout en enseignant son instrument au sein du Conservatoire jusqu’en 1802. Élève, entre autres, de Gossec, il s’attacha comme lui à cultiver le genre instrumental à un moment où ce choix n’allait pas de soi, la faveur s’attachant essentiellement au lyrique. Sa Symphonie en ré mineur, troisième de l’Opus 4 publié en 1776, est manifestement redevable à l’École de Mannheim, dont le Concert Spirituel accueillait volontiers les œuvres et parfois même les compositeurs, tels Carl Stamitz ou Christian Cannabich, pour sa concision (Guénin s’en tient à une structure tripartite sans menuet) et ses dynamiques, mais également au courant pré-romantique Sturm und Drang dont elle adopte l’esthétique farouche et passionnée dans des mouvements extrêmes à l’écriture compacte menés tambour battant. Au milieu de ces bourrasques, l’Andante central en ré mineur semble un havre de délicatesse sereine, à mi-chemin entre élégance française et fluidité mozartienne.

On avait pu émettre quelques menues réserves sur le premier volume de l’intégrale des Symphonies parisiennes dans laquelle s’est engagé le Concert de la Loge, que l’enjeu raidissait un peu ; elles sont complètement oubliées avec ce deuxième volet qui présente l’orchestre de Julien Chauvin au meilleur de sa forme, et capté avec beaucoup de naturel par l’équipe dirigée par Maximilien Ciup et Florent Ollivier. Vif et engagé, très attentif aux nuances et aux dynamiques, et doté en outre de très beaux pupitres solistes, en particulier du côté des vents, sa prestation pleine d’esprit rend magnifiquement justice à l’humour de Haydn, à la grâce de Mozart et aux emportements de Guénin. La tendresse et la douceur qui avaient tendance à manquer dans la réalisation précédente sont bel et bien présentes ici ; les mouvements lents, sans rien perdre de leur pulsation, prennent le temps de respirer et de s’abandonner, emportant ainsi l’adhésion sensible de l’auditeur. La partie soliste du concerto de Mozart a été confiée à Justin Taylor, un jeune claviériste dont on entend de plus en plus parler bien qu’il ne se vautre pas, comme d’autres, dans une communication échevelée ; il s’est, à l’évidence, passé quelque chose entre l’orchestre et lui, une véritable rencontre qui fait que tout, dans cette lecture du KV453, à commencer par le dialogue qui s’établit entre les protagonistes, semble relever de l’évidence — il s’agit tout bonnement, sur instruments anciens, de la plus belle version discographique qu’il m’ait été donné d’entendre à ce jour. Il faut dire que Justin Taylor sait comment faire vivre une phrase et comment lui insuffler cette poésie qui, sans crier gare, emporte au-delà des notes ; son assurance qui n’hypothèque jamais la subtilité convainc dans l’Allegro, ses cabrioles enthousiasment dans l’Allegretto, mais son chant dans l’Andante bouleverse, tant il sait dire tout avec pudeur, sans jamais insister, mais avec une clarté dans les idées et une simplicité dans la manière qui laissent durablement admiratif.

Après qu’il a traversé les vicissitudes que l’on sait, on est heureux de saluer avec ce disque la première réussite indiscutable du Concert de la Loge, qui a su habilement composer un programme où se mêlent le connu et la découverte (outre celle de Guénin, la symphonie de Haydn est jouée d’après l’autographe) ; en attendant L’Ours, enregistré il y a peu, cette Poule mérite assurément de trouver sa place dans votre collection.

Franz Joseph Haydn (1732-1809), Symphonie en sol mineur Hob.I: 83 « La Poule », Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour piano et orchestre en sol majeur n°17 KV453*, Marie-Alexandre Guénin (1744-1835), Symphonie en ré mineur op.4 n°3

Justin Taylor, pianoforte*
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin, premier violon & direction

1 CD [durée totale : 63’04] Aparté AP 157. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Haydn, Symphonie Hob.I: 83 : [I.] Allegro spiritoso

2. Mozart, Concerto KV453 : [II.] Andante

Pierre-ciseau-Rameau. Pygmalion par Les Talens Lyriques

François Boucher (Paris, 1703 – 1770),
Le Triomphe de Vénus, 1740
Huile sur toile, 130 x 162 cm, Stockholm, Musée national

 

Parfois des œuvres naissent de la nécessité. En 1748, l’Académie royale de musique, qui avait urgemment besoin de rentrées financières, fit appel à l’un des compositeurs les plus en vue de son temps, Jean-Philippe Rameau, pour contribuer à son renflouement. La partition commandée se devait d’être concise afin de pouvoir indifféremment être jouée seule ou accompagnée de pages d’autres compositeurs en suivant la mode des « Fragments » qui se développait depuis quelques années déjà pour répondre aux mêmes objectifs de rentabilité immédiate.

La légende veut que Rameau ait composé l’acte de ballet Pygmalion en moins de huit jours ; si l’on peut raisonnablement émettre quelques doutes sur le caractère fulgurant de ce travail de création, il est certain qu’il fut d’autant plus rapide que l’idée de traiter ce thème avait sans doute déjà effleuré le musicien ; il ne faisait pas mystère de son admiration pour Antoine Houdar de la Motte au Triomphe des arts (1700, mis en musique par Michel de La Barre) duquel il emprunta son livret en le faisant retailler sur mesure par Sylvain Ballot de Sauvot, qui s’attira maintes railleries pour une tâche dont il s’acquitta pourtant sans démériter. Inspiré des Métamorphoses d’Ovide, l’argument de l’œuvre est limpide : le sculpteur Pygmalion est désespérément amoureux d’une statue qu’il a façonnée (son air « Fatal Amour », qui constitue la scène I, dépeint avec beaucoup de justesse sa passion et son abattement) et s’en trouve tellement obsédé qu’il ignore la tendre inclination qu’a pour lui Céphise, laquelle soupçonne que le dédain affiché par l’objet de ses feux trouve sa source dans quelque attachement secret ; après un échange virant à l’affrontement entre les deux protagonistes (scène II), Pygmalion, demeuré seul, en appelle à Vénus qui dépêche l’Amour pour animer la statue ; elle s’éveille et les deux amants, leur surprise passée, échangent des serments (scène III). Les scènes IV et V prennent l’allure d’un divertissement célébrant le triomphe de l’amour avec force danses qui permettent à Rameau de laisser libre cours à son inépuisable inventivité dans ce domaine. Il est assez fascinant d’observer comment le musicien a su dépasser la contrainte du format court en déployant, en l’espace d’environ trois quarts d’heure, un très large éventail de son savoir-faire dramatique pour donner corps à une action qui, sans ce secours, aurait été rapidement condamnée à faire du surplace. L’alternance de monologues et de dialogues, les savantes progressions tonales, comme dans la scène III évoluant du mineur au majeur pour signifier le passage du désespoir à la joie en marquant un temps de pause afin de mieux symboliser la stupeur devant l’éveil de la statue, l’intervention millimétrée du chœur dans « L’amour triomphe », trouvaille dont le compositeur était si fier qu’il la cita ensuite dans sa Démonstration du principe de l’harmonie (1750), tout concourt à donner le sentiment d’une variété maximale qui assura à cette œuvre, que sa fluidité et l’élégance de sa facture rapprochent des tableaux contemporains de François Boucher, un réel et durable succès en dépit de débuts en demi-teintes.
En complément de programme est proposée une suite d’orchestre extraite du ballet héroïque Les Fêtes de Polymnie commandé à Rameau et à son librettiste Louis de Cahusac dans le cadre des célébrations de la victoire de Louis XV à la bataille de Fontenoy en mai 1745. L’originalité de son Ouverture fut remarquée et louée par les commentateurs de l’époque, Mercure de France en tête, et l’œuvre marque le début d’une fructueuse collaboration entre deux hommes qui allaient faire profondément évoluer le théâtre lyrique français.

Dès les premières notes de la délicieuse Ouverture de Pygmalion, on sent que l’on tient avec ce disque une excellente réalisation des Talens Lyriques ce que la suite ne dément pas. Bien sûr, cet acte de ballet a déjà été enregistré plus d’une fois et l’on se souvient, entre autres, des lectures de Gustav Leonhardt, maîtrisée mais étrangère au théâtre (DHM, 1980), de William Christie, plus idiomatique mais un rien trop pastel (Harmonia Mundi, 1991), ou de celle, fougueuse, d’Hervé Niquet (FNAC/Musique à Versailles, 1992) ; la proposition de Christophe Rousset me semble, quant à elle, atteindre un point d’équilibre assez idéal entre animation dramatique et raffinement musical. Il trouve en Cyrille Dubois un Pygmalion au timbre séduisant et à la lisibilité parfaite, soucieux de faire vivre son rôle avec subtilité et engagement ; la Céphise de Marie-Claude Chappuis conserve, pour sa part, sa noblesse jusque dans son emportement tandis que l’Amour d’Eugénie Warnier est plein de tendre assurance. Je suis un peu plus réservé quant aux prestations de Céline Scheen, qui campe une Statue que l’on sent certes émerveillée par le prodige de la métamorphose puis amoureuse de son sculpteur, mais qui sacrifie trop l’articulation à la beauté de la ligne vocale, et, pour les mêmes raisons de manque d’intelligibilité, de l’Arnold Schoenberg Chor, malgré son indéniable impact. L’orchestre, lui, est à la fête et nous régale tant par son dynamisme que par son tranchant, sa discipline, sa souplesse, son sens des nuances et du coloris ; la connivence absolument évidente qui s’est instaurée au fil des années entre les instrumentistes et leur chef fait sans doute beaucoup pour l’impression de respiration commune, de justesse de ton, de cohérence et d’évidence dans les choix esthétiques, qualités encore soulignées par la prise de son très naturelle de Maximilien Ciup, qui se dégage de leur travail. Malgré les légères réserves exprimées, cette lecture lumineuse et sensible de Pygmalion demeure tout à fait recommandable et s’inscrit indiscutablement parmi les meilleures de la discographie.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Pygmalion, Les Fêtes de Polymnie (suite d’orchestre)

Cyrille Dubois, ténor (Pygmalion)
Marie-Claude Chappuis, mezzo-soprano (Céphise)
Céline Scheen, soprano (La Statue)
Eugénie Warnier, soprano (L’Amour)
Arnold Schoenberg Chor
Les Talens Lyriques
Christophe Rousset, direction

1 CD [durée totale : 72’06] Aparté AP155. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Pygmalion : Ouverture

2. Pygmalion : « Règne, Amour » ariette (Pygmalion)

3. Les Fêtes de Polymnie : Premier et second Menuets

L’heur d’été (VI). Stravaganza d’amore ! par Pygmalion

Alessandro Allori (Florence, 1535 – 1607),
Femmes sur une terrasse, 1589
Fresque, Florence, Palazzo Pitti, Loggetta

 

Les expérimentations ayant conduit à la naissance de l’opéra à la toute fin du XVIe siècle tracent un chemin absolument passionnant où l’on peut observer différents éléments, musicaux ou non, s’agréger progressivement pour faire finalement émerger un genre original promis au plus brillant avenir. Se focalisant sur la période courant de 1589 à 1608, le nouveau projet de Pygmalion et de son chef, Raphaël Pichon, déploie pour l’évoquer des moyens à la hauteur de la magnificence de la cour des Médicis, une famille pour laquelle la musique était, au-delà de l’agrément qu’elle dispensait, un enjeu de pouvoir, en offrant deux disques sertis dans un livre aux contributions savantes et à l’iconographie soignée.

Mis à part pour ceux qui se gargarisent avec le mot de « génie » sans mesurer ses réelles implications, rien, en art, ne tombe du ciel et l’opéra n’est pas sorti tout armé des cerveaux de Claudio Monteverdi et d’Alessandro Striggio le Jeune un beau jour de 1607. L’histoire de la monodie accompagnée, qui le fonde en grande partie, peut être retracée au moins dès le XVe siècle, même si son irrépressible ascension eut lieu tout au long du suivant, lorsqu’il fut acquis que la polyphonie, qui avait assis sa domination en grande partie grâce à la présence accrue en Italie de musiciens venus du Nord y excellant, était impropre à rendre compte des fluctuations des passions humaines avec l’exactitude que l’on s’imaginait alors être celle de la musique des Anciens (Grecs, en particulier), les recherches humanistes étant indissociables des évolutions qui se produisaient dans le domaine artistique en se nourrissant des trouvailles des érudits, qu’elles soient archéologiques ou philologiques. Ce désir de renouer avec l’Antiquité qui fonde toutes les Renaissances conduisit, pour celle qui s’ébaucha dès le XIVe siècle, à tenter de ressusciter une forme de spectacle total dont Florence, grâce à l’impulsion de ses différents cercles intellectuels et artistiques, dont la célèbre Camerata Bardi, fut le fer de lance. Il s’agissait d’introduire entre les actes de pièces de théâtre fastueusement représentées à l’occasion d’événements dynastiques importants (naissances, mariages) des intermèdes chantés et dansés, débordants d’allusions mythologiques et d’ingénieuses machines (n’oublions pas que ce sont sur ses capacités en la matière, et non en peinture, que reposait en grande partie la renommée de Léonard de Vinci) afin d’éblouir les invités mais également la population, en unissant dans un même mouvement ambitions artistiques, diplomatiques et politiques.

L’apogée de cette pratique fut atteint avec la représentation, en 1589, de La Pellegrina à l’occasion des noces de Ferdinand de Médicis et de Christine de Lorraine, festivités dont la survivance de l’essentiel du matériel et l’importance des témoignages conservés disent assez l’événement de premier plan qu’elles furent. On fit appel, pour l’occasion, aux musiciens et aux poètes les plus en vue de Florence – Emilio de’ Cavalieri, nommé leur directeur, Cristofano Malvezzzi, Giulio Caccini, Jacopo Peri, Luca Marenzio, Ottavio Rinuccini, Giovanni Battista Strozzi, pour ne citer que quelques noms encore connus aujourd’hui du plus grand nombre – pour donner corps à six intermèdes mêlant madrigaux polyphoniques, pièces instrumentales et monodies accompagnées. La réussite esthétique de ce projet fut si totale qu’elle conduisit à l’émancipation de ces pièces jusqu’alors incidentes, établissant définitivement l’idée de raconter intégralement une histoire en musique ; moins de dix ans plus tard, en 1597 ou 1598, Peri, Jacopo Corsi et Rinuccini unissaient leurs talents pour enfanter de La Dafne (en grande partie perdue), acte de naissance véritable quoique encore expérimental de l’opéra, puis de L’Euridice, éclose avec le siècle et déjà nettement plus cohérente du point de vue de l’action et plus complexe du point de vue musical ; le rival de Peri, Caccini, fit représenter sa propre composition sur le même texte de Rinuccini en décembre 1602 mais force est de constater que ce grand inventeur d’airs à voix seule n’était pas aussi à l’aise avec le genre dramatique. Les métamorphoses de cette Dafne n’étaient pas achevées ; en 1608, Marco da Gagliano la revisitait en lui insufflant, comme l’avait fait Monteverdi l’année précédente dans L’Orfeo, plus de vitalité et de densité émotionnelle que ses prédécesseurs florentins. Dans une lettre adressée au cardinal Ferdinand de Gonzague, Peri ne manqua pas d’applaudir à la réussite de son jeune confrère ; après celle des pionniers dont il avait été une des chevilles ouvrières, une nouvelle ère s’ouvrait pour l’opéra qui ne serait pas florentine.

De tous les ensembles français en activité depuis une dizaine d’années, Pygmalion est sans doute le plus versatile, puisque son répertoire discographique s’étendait jusqu’ici, avec des degrés de pertinence divers, de Bach à Brahms. En chef insatiable, Raphaël Pichon étend donc encore son empire avec Stravaganza d’amore ! et si l’on a accueilli l’annonce de ce projet avec un rien de circonspection, il n’a pas résisté longtemps à l’écoute de ce double disque mené avec une indiscutable maestria et des moyens pour le moins impressionnants. Il faut, afin de l’apprécier pleinement, ne pas lui demander d’être ce qu’il n’est pas et donc garder à l’esprit qu’il s’agit bien d’une anthologie qui puise dans La Pellegrina et les premiers opéras pour recomposer quatre intermèdes imaginaires dans le but d’évoquer vingt années de bouillonnement créatif ininterrompu dans les laboratoires de la cité de l’Arno. Une fois ce pacte accepté, il me semble difficile de trouver meilleure introduction à cet univers que ces presque deux heures de musique servies par d’excellents chanteurs qui, ne se contentant pas de solides moyens techniques et de timbres enchanteurs (je n’en distingue volontairement aucun car en oublier un serait injuste), ont consenti un véritable travail d’appropriation stylistique pour sonner de la façon la plus idiomatique possible et donner vie à leur personnage, dieu, berger ou nymphe, de façon convaincante, par un chœur sonnant à la fois avec ampleur, ductilité et transparence, et par des instrumentistes virtuoses et inventifs qui font à chaque instant éclater rythmes et couleurs. Dirigé par un chef qui parvient avec une aisance déconcertante à conjuguer précision et hédonisme, cette réalisation est d’une ivresse permanente doublé d’un raffinement de haut vol, où l’on sent, sous le déploiement des effets théâtraux que les pièces exigent, une intelligence et une sensibilité bien réelles à l’œuvre. Soutenu par une captation opulente mais maîtrisée signée, excusez du peu, par Hugues Deschaux et Aline Blondiau, Stravaganza d’amore !, s’il ne remplace évidemment pas la connaissance complète des œuvres dont il offre un aperçu, est un disque généreux, utile et gratifiant qui ouvrira certainement en grand les portes d’un répertoire finalement assez peu souvent mis à l’honneur à bien des mélomanes, et dont l’éloquence et la conviction séduiront sans doute ceux qui le connaissent déjà.

Stravaganza d’amore ! La naissance de l’opéra à la cour des Médicis (1589-1608) Musiques de Lorenzo Allegri (1567-1648), Antonio Brunelli (1577-1630), Giovanni Battista Buonamente (c.1595-1642), Giulio Caccini (1551-1618), Emilio de’ Cavalieri (avant 1550-1602), Girolamo Fantini (1600-1675), Marco da Gagliano (1582-1643), Cristofano Malvezzi (1547-1599), Luca Marenzio (1553-1599), Alessandro Orologio (c.1550-1633), Jacopo Peri (1561-1633), Alessandro Striggio (c.1536-1592)

Pygmalion
Raphaël Pichon, direction

1 livre et deux disques [durée : 52’15 & 50’31] Harmonia Mundi HMM 902286.87. Wunder de Wunderkammern. Ce livre-disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

Pour tous : livret d’Ottavio Rinuccini (1562-1621)

1. Cristofano Malvezzi, « A voi, reali amanti » à 15 (La Pellegrina, intermède I)

2. Giulio Caccini, « Funeste piagge » (L’Euridice, scène 4)
Renato Dolcini, baryton (Orphée)

3. Marco da Gagliano, « Piangete, o ninfe » (La Dafne, scène 5)
Maïlys de Villoutreys & Deborah Cachet, sopranos, Luciana Mancini, mezzo-soprano, Zachary Wilder & Davy Cornillot, ténors, Virgile Ancely, basse

4. Cristofano Malvezzi, « O fortunato giorno » à 30 (La Pellegrina, intermède VI)

L’heur d’été (IV). César Franck et Ernest Chausson par Isabelle Faust et Alexander Melnikov

Henri Rouart (Paris, 1833 – 1912),
Entrée de la Queue-en-Brie, 1885
Huile sur toile, dimensions non précisées, collection particulière
Photo © Christian Baraja

 

« Tout vient à poinct [à] qui peult attendre, » murmurait Panurge dans le Quart Livre de Rabelais et l’amateur de musique française du XIXe siècle, pour peu qu’il soit sensible à une optique d’interprétation soucieuse d’historicité, aura dû déployer des trésors de patience avant de voir se dessiner des perspectives solides dans ce domaine. César Franck est chanceux, car sa Sonate pour piano et violon a bénéficié, presque coup sur coup, de deux lectures passionnantes et de caractère très différent ; je reviendrai dans les semaines à venir sur le fort beau disque de L’Armée des Romantiques publié chez L’Autre Monde, mais je souhaite m’arrêter auparavant sur celui d’Isabelle Faust et d’Alexander Melnikov car il propose également une des partitions majeures de cette fin de siècle due à un musicien qui m’est particulièrement cher, le Concert d’Ernest Chausson.

Lorsque César Franck mit sur l’ouvrage, durant l’été 1886, sa Sonate pour piano et violon – l’ordre des instruments n’est pas innocent et la partie dévolue au clavier fut composée la première –, il était délivré de toute ambition professionnelle et jouissait d’une reconnaissance et d’un sentiment de sécurité qui avaient chassé l’exaspération bouillonnant dans chacun des mouvements de son Quintette avec piano écrit sept ans plus tôt. Construite de façon nettement cyclique, la Sonate, dédiée au violoniste Eugène Ysaÿe qui en assura la création avec la pianiste Léontine Bordes-Pène le 16 décembre 1886 à Bruxelles, est l’œuvre d’un homme apaisé, comme en atteste la sérénité de l’Allegro ben moderato qui l’ouvre en avançant d’un pas tranquille, presque flâneur. Mais voici que surgit en seconde position un Allegro jouant sans ambages le contraste entre emportement contrôlé et recueillement attendri en un jaillissement romantique que va confirmer le très original Recitativo-Fantasia noté une nouvelle fois Ben moderato qui le suit ; y a-t-il, dans ce mouvement éminemment lyrique dans lequel le violon se comporte indubitablement comme une voix un souvenir ou une envie d’opéra ? Ou est-ce, comme peut le laisser penser le caractère d’improvisation libre que revêt cette page au ton de confidence intime, le dialogue tout intérieur d’un homme en proie au tourbillon de souvenirs tour à tour doux et douloureux ? Après une émotion aussi prenante, l’arrivée en douceur de l’Allegro poco mosso final est comme une lumière dont l’éclat va aller grandissant, une aube parfois légèrement incertaine mais qui finit par s’imposer dans toute sa radieuse clarté.
Élève de Franck mais également de Massenet, Ernest Chausson fut, comme en témoigne son journal, profondément saisi par l’accueil réservé à son Concert op.21 : « Jamais je n’ai eu un tel succès. Je n’en reviens pas. (…) Cela me fait du bien et me donne du courage. Il me semble que je travaillerai avec plus de confiance à l’avenir. » (26 février 1892) Lui dont le talent bien réel avait mûri hors du circuit traditionnel du Conservatoire (il y entra en 1879 quelques mois avant ses 25 ans, après avoir fait son droit) ne s’était pas encore imposé jusqu’alors malgré les qualités évidentes qui se manifestent dès son Trio op.2. Par son titre qui évoque Rameau et sa distribution le concerto grosso, le Concert, dont toute la substance était ébauchée dès mai 1889 et qui fut composé entre ce moment et l’été 1891, entend s’ancrer dans la tradition du XVIIIe siècle mais il apparaît surtout comme l’œuvre intensément personnelle d’un compositeur perfectionniste aussi passionné que pudique. L’ambiance solennelle imposée par les trois accords liminaires du Décidé initial se mue rapidement en une tension dramatique parfois tranchante qui ne se relâche que dans des moments de rêverie où affleure une nostalgie ondoyante, enveloppante, ces pôles a priori contraires étant unis par une science des climats assez stupéfiante. Avec la Sicilienne aux courbes et aux couleurs fauréennes, nous entrons dans le domaine de l’impalpable, avec de la lumière qui jaillit à flots d’un lyrisme retenu mais partout frémissant, puis l’heure sombre étend son empire crépusculaire sur le Grave d’un abattement total, d’une absolue désolation qui finissent par s’exacerber en un véritable cri de révolte désespéré, tous d’autant plus impressionnants qu’ils s’expriment sans le moindre pathos (on se demande, en écoutant ce mouvement ou la Chanson perpétuelle, quels abîmes intérieurs pouvait côtoyer le compositeur) ; mais le Très animé conclusif ramène l’espérance et avec elle une joie radieuse comme un sourire après les pleurs, une énergie qui, en dissipant les fantômes, permet l’envol vers le grand air, vers l’espace infiniment libre.

Cette incursion du duo formé par Isabelle Faust et Alexander Melnikov, rejoint par le Quatuor Salagon pour le Concert, dans le répertoire français est une première ; c’est, à mon sens, une éclatante réussite et je sais que je ne pourrai dorénavant plus écouter ces deux œuvres jouées dans une autre perspective esthétique. Il ne fait néanmoins guère de doute que les instruments anciens et les cordes économes en vibrato pourront provoquer la perplexité, voire le rejet des tenants de lectures plus « traditionnelles », mais l’allègement des textures et le gain en netteté de la ligne qui en découlent conviennent particulièrement bien à ces musiques qui ne souffrent pas la surcharge. On n’en trouvera aucune dans cette interprétation, ni dans le jeu, ni dans les intentions, mais chaque mesure est cependant intense et mûrie, chaque phrase tendue et éloquente, sans que jamais le travail préparatoire que l’on devine millimétré se traduise par de la prévisibilité ou de la sécheresse. Unis par la complicité qu’autorisent de longues années de pratique commune, les deux solistes respirent d’un même souffle, elle pleine d’assurance mais sachant se faire caressante, lui volontiers rêveur mais capable d’emportements ; leur duo ne laisse pas de place à l’approximation mais ouvre volontiers les bras à la poésie de l’instant qui, de nuance subtile en touche de couleur raffinée, est ici partout chez elle. Le Quatuor Salagon se révèle un parfait partenaire, parvenant sans effort apparent à dialoguer avec les solistes, à la fois très engagé et attentif à instiller des teintes et des atmosphères absolument magnifiques ; voici un ensemble que l’on aurait plaisir à réentendre et avec lequel Harmonia Mundi serait bien avisé de poursuivre sa collaboration.
Captée avec précision et naturel, cette réalisation très maîtrisée qui n’oublie pourtant ni de sourire, ni de frémir, ni de chanter est traversée de la première à la dernière note par l’élan d’une passion qui balaye tous les préjugés d’affectation qui peuvent encore malheureusement s’attacher à la musique française. En lui rendant ses couleurs, sa vigueur et sa clarté, Isabelle Faust, Alexander Melnikov et le Quatuor Salagon lui rendent un fier service et leur disque, dont on espère qu’il ne demeurera pas sans suite, mérite de trouver sa place dans toute discothèque.

César Franck (1822-1890), Sonate pour piano et violon en la majeur FWV 8, Ernest Chausson (1855-1899), Concert pour piano, violon et quatuor à cordes en ré majeur op.21*

Isabelle Faust, violon Stradivarius « Vieuxtemps », 1710
Alexander Melnikov, piano Érard, c.1885
*Salagon Quartet

1 CD [durée totale : 67’11] Harmonia Mundi HMC 902254. Wunder de Wunderkammern. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Ernest Chausson, Concert : [II.] Sicilienne

2. César Franck, Sonate : [IV.] Allegro poco mosso

Poème d’un jour. Œuvres pour piano de Gabriel Fauré par Michel Dalberto

Édouard Vuillard (Cuiseaux, 1868 – La Baule, 1940),
La Cheminée, 1905
Huile sur carton, 51,4 x 77,5 cm, Londres, National Gallery

 

Si personne ne conteste aujourd’hui la place singulière qu’il occupe dans le paysage de la musique française, l’œuvre pour piano de Gabriel Fauré, exception faite de quelques Barcarolles ou Impromptus, n’est pas celui qui hante le plus les programmes des disques et des concerts. Il faut dire que, plus que d’autres, ces pièces sont d’une exigence dont l’absence de concession s’accroît jusqu’à un certain hermétisme au fur et à mesure que l’on approche de la fin de la carrière d’un musicien dont la surdité favorisait un certain repli sur son monde intérieur, mais qui était passé très tôt maître dans l’art de l’ellipse et du non-dit.

Comme l’écrit très justement Michel Dalberto dans la note d’intentions de son récital, outre leur difficulté, une des raisons de cette relative désaffection est sans doute à rechercher dans le fait que ces œuvres ne mettent qu’exceptionnellement l’interprète en valeur, une particularité qui n’est sans doute pas étrangère à la formation d’organiste de Fauré, l’orgue étant un instrument dont les proportions ont tendance à « écraser » celui qui le joue, par ailleurs la plupart du temps invisible à son auditoire. Liszt, auquel le compositeur présenta sa Ballade op. 19 originellement conçue en trois morceaux et achevée dès l’automne 1879 sous sa forme originale pour piano (il en existe également une version postérieure pour piano et orchestre), ne s’y trompa pas, déclarant n’avoir « plus de doigts » devant la complexité d’une partition dont l’absence de virtuosité extérieure n’augurait en outre aucun succès d’estrade potentiel. Celle que son auteur, dans une lettre à Camille Clerc du 17 septembre 1879, définissait comme « une Fantaisie un peu en dehors de ce qui se fait » ne manque cependant pas de charmes avec son caractère souvent rêveur (Andante cantabile initial) qui peut se faire passionné (Allegro) ou tendre (Andante) et dont le souriant finale est parcouru de trilles résonnant comme de lointains chants d’oiseau ; cette page à la fois aérienne et ondoyante dessine ou plutôt esquisse à fins traits de plume finement rehaussés de touches de couleur un paysage indéfinissable et pourtant sensible dont les teintes semblent celles d’un heureux souvenir. Avec l’Impromptu n°3 op. 34 publié en 1883, la lumière se fait plus franche, le ton plus affirmatif, et quelques nuages passagers ne parviennent pas à assombrir la cascatelle scintillante d’une pièce qui regarde encore vers la période de jeunesse de Fauré. C’est en ayant en tête les Études symphoniques op. 13 de Robert Schumann, néanmoins plutôt comme une source d’inspiration que comme un modèle, qu’il composa, en 1895, son Thème et Variations op. 73, onze métamorphoses tour à tour vaporeuses (II) ou effervescentes (III, IV), avec des accumulations d’énergie (V), de sombres plongées (VI), une douceur presque résignée (VII) mais toujours de l’espérance (VIII) amplifiée par une indéniable élévation spirituelle (IX) et une énergie presque farouche (X), d’une marche que certains ont voulu funèbre mais qui est surtout emplie d’une implacable tension dramatique endiguée à force de concentration ; cette ample page s’achève en majeur dans un climat pacifié de confidence, loin de tout effet de manche attendu et gratuit. Avec les treize Nocturnes, dont la composition s’égrène tout au long de la carrière créatrice de Fauré qui se referme, pour le piano, sur l’ultime de la série, l’auditeur se trouve plongé au cœur de son inspiration si souvent insaisissable. Le Sixième en ré bémol majeur op. 63 (1894) est une merveille de lyrisme dont la fièvre, empreinte d’un tourment qui confine à l’angoisse dans la section centrale, se devine sous la pudeur qui la voile et dans les réminiscences de La Bonne Chanson, le cycle de mélodies enflammé par la passion du musicien pour Emma Bardac, tandis que le Septième en ut dièse mineur (1898) s’ouvre sur une note sinistre, une vision d’effroi immobile comme un paysage où se dresserait un gibet, un cauchemar que tente de dissiper un second épisode à la vigueur opiniâtre dont les trouées lumineuses aident à aboutir à une conclusion plus sereine. En si mineur, le Nocturne n°9 (1908) est une sorte de monochrome où affleure sans doute la marque d’une errance, tandis que l’hommage à la mémoire de Noémi Lalo, épouse d’un ami de Fauré, qui sous-tend le n°11 en fa dièse mineur (1913) ancre fermement cette pièce désolée, mais pourtant sans une once de pathos, dans les terres de l’élégie et du souvenir. Le compositeur retrouve si mineur pour son Treizième Nocturne (1921), dernière contribution au genre où il mêle tout à la fois contemplation et emportement dans une atmosphère d’absolue décantation qui bannit toute velléité sentimentale pour mieux se concentrer sur une expressivité d’autant plus agissante et troublante que totalement épurée.

On a peine à accorder foi, en écoutant ce disque, aux déclarations de Michel Dalberto qui avoue avoir détesté la musique de Fauré lorsqu’il était étudiant et n’être venu à elle qu’après un long cheminement, une attitude que l’on observe souvent également chez les auditeurs tant il est vrai que cet univers semble demander, à moins d’un immédiat coup de foudre, plus de temps que d’autres pour être apprivoisé. Le pianiste offre, en effet, un récital ambitieux, généreux, soigné jusque dans le choix de l’instrument, un Bechstein au tempérament et aux couleurs idoines, et d’une immense classe qui me semble, sur bien des points, correspondre à tout ce que l’on peut idéalement attendre dans l’interprétation d’un répertoire qui ne pardonne aucune approximation. Et, justement, tout respire ici la maîtrise, qu’il s’agisse du raffinement du toucher, qui n’exclut pas la puissance, ou de l’usage subtilement dosé de la pédale qui ne brouille ni ne noie jamais la ligne. À l’évidence, Michel Dalberto a longuement fréquenté ces pièces et pris le temps de les méditer tant ses idées et sa direction sont claires ; son discours impeccablement tendu et architecturé met magnifiquement en valeur les trouvailles harmoniques du compositeur, avec une fermeté du trait et une justesse dans le rendu des contrastes et la caractérisation des atmosphères également admirables. Son absence d’emphase et de pose « romantique » ou « impressionniste » ne freinent nullement l’expression du lyrisme frémissant qui, à des degrés d’intensité variables, imprègne ces œuvres et des éclats passionnés qui les traversent ; cette retenue, parce qu’elle est celle d’un musicien qui a profondément interrogé ce qu’il joue et qu’elle s’appuie sur un palpable bonheur à s’y immerger, permet au contraire à la si particulière poésie fauréenne où quotidien et intemporel se nourrissent mutuellement de s’épanouir et de s’élever avec ce singulier mélange de distance et de chaleur qui la rend si définitivement attachante à qui prend le temps de la goûter.

Au même titre que la première étape du parcours au cœur de la musique française de la fin du XIXe et des premières décennies du XXe siècle entamé par Michel Dalberto avec Claude Debussy en 2015, ce disque consacré à Gabriel Fauré est une insigne réussite et l’on attend maintenant avec une réelle impatience les deux autres volets qui mettront respectivement à l’honneur Maurice Ravel et César Franck.

Gabriel Fauré (1845-1924), Ballade en fa dièse majeur op. 19, Impromptu n°3 en la bémol majeur op. 34, Thème et variations en ut dièse mineur op. 73, Nocturnes n°6 en ré bémol majeur op. 63, n°7 en ut dièse mineur op. 74, n°9 en si mineur op. 97, n°11 en fa dièse mineur op. 104 n°1, n°13 en si mineur op. 119

Michel Dalberto, piano Bechstein

1 CD [durée totale : 73’49] Aparté AP150. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Impromptu n°3 en la bémol majeur op. 34

2. Nocturne n°11 en fa dièse mineur op. 104 n°1

Dés-amare. Karen Elson, Double Roses

« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage (…)
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer,
Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage. »

Pierre de Marbeuf (1596-1645), Recueil des vers de Mr de Marbeuf, 1628

Alain Tigoulet, Au fil de l’Ill
Strasbourg, Montagne Verte, avril 2017
© Alain Tigoulet — www.tigala.free.fr

 

« Hey love, it’s the end of an era/Time isn’t on our side. » Les deux vers sur lesquels s’ouvre Double Roses, le deuxième album de Karen Elson, annoncent clairement la douleur. Si l’on excepte la dernière chanson, dont le titre, Distant Shore, comme le texte (« I am alone/I am free/No one to come/And conquer me/Out in the waves/Cast out to sea/You slip away/From me ») disent les amarres qu’il a fallu rompre pour gagner enfin la liberté solitaire de la haute mer, les neuf autres explorent, en parcourant les stations d’une carte du Tendre passablement écornée voire éraflée, les affres des frustrations, des incompréhensions et des séparations en écho, au moins en partie, à l’itinéraire personnel de la chanteuse, mais avec la mise à distance indispensable pour que l’exercice ne s’embourbe jamais dans les méandres d’un exhibitionnisme pesant.

Les inspirations musicales de Karen Elson sont diverses mais parfaitement digérées et maîtrisées, ce qui confère à son album une grande unité qui ne nuit pour autant pas à la subtile progression dramatique perceptible de morceau en morceau. De la pop lyrique (Wonder Blind, ses arpèges de harpe et ses traits de flûte) et soyeuse (Raven, un petit bijou à la nostalgie intemporelle) aux inflexions country (A million stars dont le balancement tranquille contredit les tempêtes, fantôme et trou noir évoqués par le texte), en passant par une hybridation aussi étonnante que réussie entre rythmique froide venue tout droit des années 1980 (on songe à Eurythmics) et ambiances à la Loreena McKennitt avec même un subtil zeste final de Beatles période A Day in the life dans l’ambitieux et assez obsédant Why am I waiting, et effluves Floydiens (Wolf chasse à l’évidence sur les mêmes territoires que Us and them), ce que l’on pourrait regarder au départ comme un disque de folk raffinée se révèle finalement singulièrement métamorphique.

Tout comme sa voix, l’écriture de Karen Elson est limpide et la recherche ne s’y fait jamais au détriment du naturel ; la même exigence de sobriété caractérise ses mélodies fluides qui semblent aller de soi et préfèrent toucher que surprendre. Pour habiller et approfondir ses idées, la musicienne a fait appel à Jonathan Wilson dont la patte inventive et chaleureuse, intensément nourrie par ce que les décennies 1960 et 1970 avaient de meilleur, se reconnaît immédiatement ; ses arrangements somptueux (flûte et harpe comme on l’a dit, mais également cordes, clavecin ou saxophone) mais toujours dosés avec subtilité, sa production extrêmement léchée et intelligente, classique au meilleur sens du terme, tisse autour de l’univers de la chanteuse un univers chatoyant de références sonores sans qu’il paraisse pour autant y être artificiellement plaqué, tant les deux complices semblent se comprendre intimement et respirer d’un même souffle. Notons également la présence discrète mais réjouissante d’invités talentueux, tels Laura Marling ou Father John Misty, qui souligne l’appartenance à une même constellation musicale.

Alors que la thématique de la rupture affective, de ses multiples impacts et de la nécessité d’y faire face pour ne pas s’abîmer totalement le désignent comme l’expression d’un travail de deuil, Double Roses demeure néanmoins, de bout en bout, d’une grande sérénité et d’une luminosité qui, pour être filtrée par les voiles d’une mélancolie diffuse, n’en conserve pas moins sa faculté de réchauffer, de rasséréner. Album d’un intimisme qui ose d’aventure se montrer flamboyant, toujours pudique et d’une constante justesse de sentiment, il nous fait participer à l’itinéraire d’une femme désamarrée qui touchera sans doute aussi nombre de ceux pour lesquels la vie a parfois fait rimer amer et aimer.

Karen Elson, Double Roses 1 CD/LP 1965 Records/[PIAS]

Extraits choisis :

1. Raven
écrit et composé par Karen Elson

1. Distant Shore
écrit et composé par Karen Elson

Les heurs sombres. Mark Lanegan Band, Gargoyle

« The dark is my delight, so is the nightingale ;
My music’s in the night, so is the nightingale’s. »
John Marston (1576-1634), The Dutch Courtesan, c.1604

Constantin Brancusi (Hobitza, Roumanie, 1876 – Paris, 1957),
Rapace en vol, Roumanie, 1937-38
Épreuve gélatino-argentique, 23,8 x 29,9 cm, Paris, Centre Pompidou
© Georges Meguerditchian / Centre Pompidou, MNAM-CCI

 

Avec son titre aux consonances d’inspiration aussi médiévale que les lettres qui le forment et la frise toute de pointes hérissées de ce qui pourrait être, par exemple, la partie supérieure d’une grille de clôture qui orne sa pochette, le nouvel et dixième album solo de Mark Lanegan, Gargoyle, annonce sans ambages la couleur sombre du périple qui attend l’auditeur et les périls qui le guettent comme « une gargouille perchée sur une flèche gothique » (Blue Blue Sea).

« Wild thing », les deux mots qui ouvrent la première chanson du disque, Death’s Head Tatoo, mordent sans attendre et instillent un venin qui va se diffuser à tout ce qui suit en sinuant dans une veine familière au musicien, qu’il s’agisse d’affronter ses démons intérieurs sous les différentes formes qu’ils revêtent (Nocturne est ainsi une errance nervalienne hallucinée où sensations et images se bousculent au point de s’enchevêtrer, le blues inquiétant et un peu détraqué de Sister fait la part belle aux apparitions sylvestres que suscite la drogue tandis que Drunk on Destruction décrit l’émiettement et l’anéantissement provoqués par l’alcool), d’endurer les soubresauts d’amours douloureusement éprouvées (le bourdonnement lancinant et vénéneux de Behive) ou l’inextinguible solitude qui demeure un des fils conducteurs de cette réalisation (le blafard First Day of Winter et le paradoxalement – et donc d’autant plus inquiétant – presque sautillant et sardonique Emperor). Volontiers tourmenté et orageux, Gargoyle laisse tout de même filtrer quelques timides éclaircies, comme l’élégie aux diaprures automnales de Goodbye to Beauty qui délaisse momentanément l’électricité pour des sonorités acoustiques plus chaleureuses et Old Swan, chanson de repentance et de rédemption dont l’adjectif « clean » sur lequel elle commence et s’achève renforce encore la dimension cathartique après le ballottement imposé par tant d’épreuves crânement affrontées.

Mark Lanegan s’est ici entouré de deux collaborateurs qu’il connaît bien, le producteur Alain Johannes, déjà présent sur plusieurs albums dont l’immédiat prédécesseur, le brillant et plus délié Phantom Radio, et le bassiste britannique Rob Marshall, rencontré en 2008 et retrouvé pour ce projet ; ils ont cosigné et enregistré l’intégralité des morceaux avec lui, justifiant l’appellation de Band mentionnée sur la pochette. Tous trois ont fait le choix de l’immédiateté plus que de la ciselure et d’une mise en son compacte qui renforce la tension émotionnelle et l’atmosphère plombée de morceaux soutenus par des rythmiques au caractère et à l’avancée souvent implacables. Une telle entreprise ne serait pas complète si quelques fantômes ne la traversaient pas ; celui qui s’impose le plus immédiatement est celui de Joy Division dans Nocturne, jusque dans la sonorité évoquant vaguement la production de Martin Hannett, mais on trouvera également d’autres réminiscences qui ramènent à l’ambiguïté de la première moitié de la décennie 1980, comme celles de Killing Joke ou, plus étonnamment, de U2 (période The Unforgettable Fire). La voix cuirée et râpeuse de Lanegan, cabossée par ses excès et pourtant toujours ductile, joue évidemment pleinement, et de façon plus appuyée que sur le plus insidieux Phantom Radio, la carte de la ténèbre brumeuse, enveloppante, équivoque dans son mélange de menace et de séduction.

Si Gargoyle, malgré son choix d’un ton plus direct et tranchant, se place plutôt du côté de la permanence d’un style et des thématiques abordées que de celui d’une franche évolution ou d’une métamorphose, il sait capturer de façon à la fois allusive et percutante les lueurs parfois effrayantes d’un moment du temps guetté par un chaos avec lequel les désordres d’une âme désertée par la paix tissent un fascinant jeu de miroirs. Il ne faut pas craindre de s’immerger dans cet horizon chargé de nuées fuligineuses en espérant que le mince rai de lumière qu’elles laissent encore filtrer n’est ni un mirage ni l’ultime brasillement qui précède l’extinction.

Mark Lanegan Band, Gargoyle 1 CD/LP Heavenly recordings/[PIAS]

Extraits choisis :

1. Nocturne
Écrit et composé par Mark Lanegan & Rob Marshall

2. Goodbye to Beauty
Écrit et composé par Mark Lanegan & Rob Marshall

Chair de silice. Citizen of Glass par Agnes Obel

matthew-pillsbury-autoportrait-one57-2016

Matthew Pillsbury (Neuilly sur Seine, 1973),
Autoportrait, One57, 2016
© Matthew Pillsbury – www.matthewpillsbury.com

 

Méfiez-vous de l’eau qui dort. Pour bien des raisons, ce proverbe me semble s’appliquer assez idéalement à Agnes Obel dont le troisième album vient tout juste de paraître. Une écoute superficielle pourrait certes laisser croire que la musique de cette jeune artiste danoise de trente-six ans installée à Berlin, oscillant entre des références classiques (Satie, Debussy) et d’autres plus récentes (Kate Bush, Goldfrapp), est aussi harmonieuse que parfaitement inoffensive. Lourde erreur, que Citizen of Glass, traduction du concept de gläserner Mensch découvert par la musicienne au fil de ses lectures et devenu le levain de son nouveau disque, illustre avec une force jusqu’ici inouïe dans sa production.

La tyrannie de la transparence, exigée par un monde innervé par des réseaux où chacun se compose une personnalité pour tenter de se donner une contenance tout en se repaissant avec plus ou moins d’avidité des simulacres semés par les autres, est donc au cœur de ce projet simultanément avec son corollaire inversé, la volonté de brouiller les pistes et de préserver la sphère de l’intime ; Familiar, avec sa seconde voix qui n’est autre que celle de la chanteuse, métamorphosée grâce à la technologie, et l’évocation d’un « amour que les autres ne peuvent pas voir » repose entièrement sur cet incessant mouvement de balancier entre réalité et virtualité, translucidité et opacité. Si le verre est le fil conducteur de tout l’album, ce dernier se déploie comme un fascinant dédale de miroirs dans lequel s’invitent des sentiments très humains comme la jalousie (Golden green qui avoue sa dette vocale envers Kate Bush), les comportements obsessionnels (It’s happening again qu’on croirait échappé des archives de This mortal coil) ou le poids du secret dans le magnifique Mary sur lequel le disque se referme ou plutôt se dissout, qui font pièce à la tentation sans cesse tangible, dans l’écriture comme dans la réalisation, de la désincarnation. Ces traces d’humanité passées au tamis d’un refus ostensible de tout sentimentalisme, mais pas d’un lyrisme certes décanté et kaléidoscopique comme le démontrent Trojan horses ou Citizen of Glass sur lequel passe une nouvelle fois l’ombre de Satie, apportent indiscutablement aux différents morceaux un supplément de chaleur et concomitamment d’âpreté – une alchimie que les amateurs de Sibelius connaissent bien.

Après les luxueuses moirures sonores d’Aventine (2013), Agnes Obel aurait pu décider de poursuivre dans la même veine de mélancolie capiteuse ; elle a choisi, au contraire, en variant son instrumentarium et, en particulier, les claviers qui ne se limitent plus au seul piano, de prendre le risque de sonorités plus inhabituelles, comme les égrènements féeriques du célesta ou les lueurs plus inquiétantes du trautonium, lointain ancêtre des synthétiseurs inventé à la fin des années 1920, parfois ponctuellement relevées d’épinette, de mellotron ou de piano préparé. Bien sûr, les cordes sont toujours présentes, en particulier le violoncelle dont la proximité avec le chant est utilisée avec beaucoup d’à-propos. Au fil des écoutes, Citizen of Glass se révèle un disque-laboratoire dans lequel la musicienne forge à n’en pas douter les éléments de son langage à venir, suivant sur ce point une logique finalement assez proche de celle de Bon Iver triturant le folk jusqu’à le faire parfois imploser dans le récent et souvent impressionnant 22, A Million. Agnes Obel a cependant la clairvoyance et l’humilité de se souvenir qu’elle compose des chansons destinées à un public et non d’absconses esquisses réservées à un petit cénacle d’initiés ; malgré son complexe et souvent audacieux travail sur les textures instrumentales et vocales, Citizen of Glass demeure, parce qu’il a été conçu avec intelligence, sensibilité et sans aucune volonté d’épater le chaland, un album à la fois très abouti et totalement abordable qui, alors qu’il est l’œuvre d’une musicienne qui avoue l’avoir conçu en vase clos et avec une minutie presque maniaque, procure un sentiment d’horizon élargi et d’espace. Sous des apparences que l’on pourrait de prime abord trouver glacées, il vient nous rappeler que le verre est également un excellent conducteur de lumière et de chaleur.

agnes-obel-citizen-of-glassAgnes Obel, Citizen of Glass. 1 CD/LP PIAS

Morceaux choisis :

1. Familiar
Écrit et composé par Agnes Obel

2. Trojan horses
Écrit et composé par Agnes Obel

Au rivage. At swim de Lisa Hannigan

andy-lee-find-a-way-newgale-pembrokeshire

Andy Lee, Find a way, Newgale, Pembrokeshire, 2015 ?
© Andy Lee, www.andylee.co

 

L’heure n’est plus à l’esquive. Après deux albums réussis, en particulier le premier, Sea Sew (2008), dont les miroitements chaleureux faisaient pardonner les quelques petites faiblesses de son successeur, Passenger (2011), dont les pochettes abstraites la dissimulaient, l’Irlandaise Lisa Hannigan nous fait face sur celle de At swim, paru il y a quelques semaines. Le regard est volontaire, sans doute un rien bravache, certainement un brin malicieux ; il se dégage de ce sobre portrait en noir et blanc le sentiment de se trouver en présence d’une jeune femme de trente-cinq ans sur laquelle ont commencé à souffler les bourrasques de l’expérience et qui en a tiré l’énergie nécessaire pour avancer.

Passenger se refermait sur une chanson riche en points de suspension, « Nowhere to go » ; il aura fallu cinq ans à la chanteuse pour trouver un chemin que sa rencontre avec Aaron Dessner, une des têtes pensantes de l’excellent groupe The National et producteur de ce nouvel opus, a semé de ce qu’elle nomme de « petits miracles. » Les onze morceaux qui composent At swim portent tous la trace d’un émerveillement qui rend lumineuse une atmosphère globalement décantée et intimiste traversée par des bouffées mélancoliques parfois extrêmement denses, comme dans les émouvantes Prayer for the dying, We, the drowned ou Funeral suit, élégies aux titres suffisamment explicites pour qu’on ne les encombre pas de gloses et que leur retenue empêche de tomber dans le piège d’un larmoyant à bon marché. N’allez cependant pas vous imaginer que Lisa Hannigan livre un disque uniment sombre, même si ses textes évoquent souvent la fuite du temps et ce(ux) qu’il emporte dans son cours ou l’incertitude de nos lendemains et de nos liens ; la naïveté presque enfantine de Snow déborde de tant de tendresse que l’on oublierait presque les regrets qui s’y insinuent, Ora gonfle comme une voile d’espérance frémissante son chant de sirène à la fois irréelle et incarnée, Tender chaloupe au rythme d’une saudade caressante, Undertow laisse fluer une onde de sensualité, et si LO nous invite dans le cauchemar d’une conscience si bourrelée de remords que le sommeil finit par la déserter, elle le fait sur un ton presque léger — il s’agit paradoxalement d’une des chansons les plus rythmées de l’album, ce qui ne fait bien entendu que souligner le caractère obsessionnel de ce qu’elle met en scène.

At swim fait le pari de la cohérence et de la sobriété, ce qui ne l’empêche ni d’être passionné, si l’on admet que la passion ne perd rien en intensité lorsqu’elle se refuse à verser dans la démonstration, ni d’être raffiné. Il faut louer la qualité de la production toute de finesse et d’intelligence d’Aaron Dessner qui parvient à respecter la clarté mélodique des morceaux tout en les enveloppant de textures sonores à la fois complexes et diaphanes. Et, bien sûr, il y a la voix de Lisa Hannigan qui, tout autant que son portrait sur la pochette, nous fait ressentir que ses cinq années de silence l’ont souvent égratignée, probablement meurtrie, certainement profondément changée ; outre d’évidentes qualités techniques – Barton, qui referme le disque sur une note amère, offre une magnifique démonstration d’un ars modulandi parfaitement maîtrisé –, le chant est dense, profond, jamais inutilement fleuri ou sophistiqué – Anahorish du poète irlandais Seamus Heaney harmonisé et interprété a cappella est d’une ferveur limpide –, la voix ne pose pas, elle dit et s’adresse à chacun d’entre nous le plus directement possible et avec une sincérité et une humilité troublantes, parfois bouleversantes.

Navigant sur des eaux moins étales et translucides qu’il pourrait paraître, At swim se révèle, au fil des écoutes, un album terriblement attachant qui constitue à l’évidence un virage dans le parcours d’une artiste qui, amarres rompues, aborde à un nouveau rivage plus intensément et, souhaitons-le, plus immensément personnel. Sa mélancolie fluide et consolatrice n’a pas fini de nous accompagner durant l’automne qui s’en vient doucement.

lisa-hannigan-at-swimLisa Hannigan, At swim 1 CD ou 1 LP Hoop recordings ltd./PIAS

Extraits choisis :

1. We, the drowned
Écrit et composé par Lisa Hannigan

2. Snow
Écrit et composé par Lisa Hannigan

© 2017 Wunderkammern

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