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Tag: Premier Livre de pièces de clavecin

Traits Couperin V. Scène ouverte : Pièces de clavecin par Bertrand Cuiller (I) — Brillamment

Antoine Watteau (Valenciennes, 1684 – Nogent-sur-Marne, 1731),
Étude d’acteur debout en costume de Mezzetin, c.1717-18
Craies noire, rouge et blanche, et graphite sur papier,
39,1 x 23,1 cm, localisation non précisée

 

Quiconque a pris le temps de s’intéresser au parcours de Bertrand Cuiller ne s’étonnera sans doute pas outre mesure de le voir faire halte aujourd’hui chez François Couperin ; par-delà les siècles qui les séparent, ces deux musiciens sont, en effet, mus par une discrétion naturelle et une concentration sur leur art qui les destinaient à se rencontrer et à cheminer ensemble. Par chance, ce n’est pas dans un récital ou dans une vaste anthologie que le claveciniste s’engage aujourd’hui, mais bien dans une intégrale qui, sous la bannière de « Couperin l’Alchimiste », proposera, outre les quatre livres de pièces de clavecin organisés, chose rare, de façon thématique, une mise en regard avec d’autres œuvres de François « Le Grand » (messes, brunettes, sonades, motets, etc.) ; il s’agit donc d’un projet ouvert où d’autres interprètes viendront apporter leur concours et son premier volume, bien que presque exclusivement soliste, nous entraîne justement en un lieu que fonde l’idée de troupe : le théâtre.

Couperin a composé dans tous les genres de son époque fors l’opéra, mais il n’a évidemment pas vécu en dehors de son orbe ; maints indices, dans son œuvre, démontrent au contraire combien il y a été sensible, qu’il s’agisse de la dizaine d’airs aux ambitions modestes à nous être parvenue ou de la plus substantielle cantate Ariane consolée par Bacchus, récemment identifiée, qui sont autant de scénettes dont le traitement littéraire et musical n’échappe néanmoins pas toujours aux conventions, ou de pages instrumentales dans lesquelles son originalité trouve un terrain plus favorable pour s’épanouir, ainsi les Apothéoses si soigneusement mises en scène ou, comme son titre l’indique, le Concert dans un goût théâtral des Goûts réunis, opéra de poche sans paroles mais d’obédience clairement lulliste. La partie de sa production dans laquelle son talent pour décrire un personnage réel ou fictif, un sentiment, une scène, un lieu, un paysage, s’exprime pleinement demeure cependant ses pièces pour le clavecin, cet instrument avec lequel il fit corps au point de le muer en un prolongement de lui-même.

Les quatre Livres sont une scène ouverte où s’invitent occasionnellement les échos des événements du temps, non sans parfois un voile de mystère, feint comme dans ces titres dont les voyelles caviardées se révèlent transparentes, ou plus réel lorsqu’une clé de compréhension probablement limpide pour un auditeur du XVIIIe siècle nous échappe ; qui saura un jour éclairer le « mistère » des Baricades, ce gemme aux reflets ondoyants ? Qui devinera ce qui se cache sous l’alacrité savoureuse des Culbutes Ixcxbxnxs ou les demi-jours de la Muse-Plantine ? L’histoire que nous narrent Les Fastes de la Grande et Ancienne Mxnxstrxndxsx est, en revanche, parfaitement documentée, l’affrontement des maîtres de clavecin et d’orgue et de la Ménestrandise, puissante corporation englobant musiciens, maîtres de danse et jongleurs qui souhaitait que les professionnels du tuyau et du sautereau se soumissent à son autorité et lui versassent leur écot, ayant fini par être arbitré par le Parlement de Paris en 1693 en faveur des insoumis qui avec de La Guerre, Nivers, Le Bégue et Couperin dans leurs rangs ne manquaient, eux, certainement pas d’allure. Et voici soudain que le grand François, que l’on croyait si réservé, si détaché du monde, fait de cette affaire une pièce ou, plus justement, une comédie en cinq actes de plus en plus débridés où il lâche ses coups à grand renfort d’ironie mordante — on imagine sans mal que les salons ont dû en bruisser de sourires aussi entendus qu’amusés. Au balcon d’une réalité donnant largement sur l’imaginaire, le compositeur convoque sur la scène un défilé de Gris-vêtus (des mousquetaires ?), une assemblée burlesque de Calotins et de Calotines – cette poignée d’officiers et de courtisans cherchant à contrer plaisamment l’ennui du Versailles au couchant de Louis XIV –, une Pateline aux volutes vocales aguicheuses et le duo tour à tour piquant et caressant de La fine Madelon et de La douce Janneton ; l’instant d’après de Cythère s’avancent, en l’espace de trois tableaux, les Pèlerines dont « on lit dans [les] yeux le besoin de [leurs] cœurs » avant que change le décor pour de galantes Baccanales elles aussi en trois temps. Le spectateur souhaite-t-il un peu d’exotisme ? On pousse pour lui l’Espagnolète, l’ensoleille de Matelotes Provençales à moins que ne l’ensorcellent l’Orient fantasmé des Chinois ou l’écho lointain des Tambourins ; mais voici que la pièce échafaudée à force de rêverie se dissipe lorsque sonne le Réveil-matin qui nous toise de ses tintements têtus et vaguement goguenards.
Par-delà les stucs et les cintres, Couperin nous entraîne parfois dans la coulisse où masque tombé et fard débarbouillé, l’acteur se montre à visage découvert. Le Troisième Ordre nous y invite par trois fois, en ut mineur, le temps d’une farouche allemande, La Ténébreuse, d’une sarabande aux lueurs de Tombeau, La Lugubre, et de Regrets dont les incertitudes rythmiques et harmoniques ont le cœur lourd de soupirs et de sanglots retenus ; comme une réminiscence diffuse, le Vingt-septième et ultime Ordre, dans la tonalité favorite de si mineur, offrira avec L’Exquise un modèle de gravité concentrée et avec les Pavots un sommeil bercé qui entrevoit peut-être celui de l’éternel repos chez un homme fatigué et malade, qui ne peut néanmoins s’empêcher d’achever son grand œuvre sur une Saillie en forme de pied de nez. Et si tout ceci, au fond, n’était qu’un jeu ? Avec Couperin, on n’est jamais sûr de rien.

L’excellence artistique de Bertrand Cuiller ne fait, en revanche, aucun doute et le premier volume de son intégrale Couperin est à marquer d’une pierre blanche. On me pardonnera de ne pas m’appesantir outre mesure sur les qualités d’un toucher impeccablement maîtrisé, aussi affûté que subtil ; ces moyens digitaux, ici immédiatement évidents, ne valent que s’ils sont mis au service d’une véritable vision. De ce point de vue, nous sommes comblés avec ces deux heures de musique à la fois denses et joueuses – il me semble que Bertrand Cuiller est le seul interprète à avoir compris et restitué à ce point l’humour piquant mais tout en nuances allusives de Couperin – auxquelles ne manque aucune dimension, ni l’éclat, ni le chant, ni le mordant, ni la solennité, ni la danse, ni la tendresse, ni la mélancolie. Caractères et situations sont parfaitement analysés, campés et rendus, avec une main qui tremble d’autant moins qu’elle prolonge une réflexion dont l’intensité autorise une approche libre et instinctive de la musique, loin des joliesses décoratives, des agitations vaines et des schémas formatés. Couperin est ici chez lui et il est donc partout, dans ce sourire narquois comme dans cette larme ravalée, dans ce théâtre aux effets économes mais saisissants où l’illusion ne s’affiche que pour mieux suggérer une vérité qui n’a que faire des apparences. Signe d’une véritable maturité nourrie d’une profonde humilité, le claveciniste traite toutes les pièces sur un pied d’égalité, accordant autant d’attention aux plus modestes danses du Troisième Ordre qu’aux pages très recherchées du Vingt-septième, dont je n’ai d’ailleurs jamais écouté plus belle et juste version. Enregistré avec une proximité chaleureuse par Hugues Deschaux, ce « Petit théâtre du monde » savoureux, malicieux, plein de tendresse et pétillant d’intelligence, nous happe et nous retient ; il nous permet de redécouvrir et d’aimer encore d’avantage un compositeur sur lequel il reste encore tant à dire. Si Couperin était un alchimiste, Bertrand Cuiller, lui, est un magicien.

François Couperin (1668-1733), Couperin l’Alchimiste, « Un petit théâtre du monde » : Onzième, Vingt-septième, Dix-neuvième, Quatrième, Troisième et Vingtième Ordres pour clavecin

Bertrand Cuiller, clavecin Philippe Humeau, Barbaste, 1977 ravalé en 2006, d’après un modèle anonyme français du XVIIe siècle
Isabelle Saint-Yves, viole de gambe (La Croûilli)

2 CD [durée : 53’25 & 74’18] Harmonia Mundi HMM902375.76. Ce coffret est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Les Calotins et Les Calotines ou la Pièce à tretous, Gayement (3e Livre, 19e Ordre)

2. La Zénobie, D’une légèreté gracieuse, et liée (2e Livre, 11e Ordre)

3. Les Pavots, Nonchalamment (4e Livre, 27e Ordre)

4. Le Réveil-matin, légèrement (1er Livre, 4e Ordre)

Piquants pastels. Claude Balbastre par Christophe Rousset

Maurice Quentin Delatour (dit de La Tour ; Saint-Quentin, 1704-1788),
Mademoiselle Fel, 1757
Pastel sur papier, 80 x 63,8 cm, collection particulière

 

Parmi les choses dont on peut être reconnaissant à Christophe Rousset, le fait de ne jamais s’être laissé griser par son métier de chef d’orchestre au point d’en oublier « son » instrument, le clavecin, n’est pas la moindre. Cet attachement nous vaut régulièrement des enregistrements qui explorent soit des piliers du répertoire – je pense à ses récents et toujours intéressants disques Bach (aura-t-il un jour l’excellente idée de remettre les Goldberg sur le métier ?) –, soit la musique française, principalement du XVIIIe siècle. Après un très remarqué détour par Duphly en 2012, il était somme toute assez logique que son chemin le conduise à Balbastre, en attendant peut-être un jour de s’arrêter à Armand-Louis Couperin.

Avant toute chose, une précision qui pourra paraître inutile à certains, mais qui m’importe : pas plus que Chardin ne se prénommait Jean-Baptiste-Siméon, notre compositeur, contrairement à ce que mentionnent pochette et texte de présentation du disque, n’avait pour prénom Claude-Bénigne ; la vérification effectuée dans les registres paroissiaux de Saint-Michel de Dijon montre que son acte de baptême indique simplement « Claude, fils de Bénigne Balbastre, organiste, et de Marie Millot, son épouse, né le 8 décembre 1724. » Une famille musicienne, donc, qui confia l’éducation du jeune garçon à un autre Claude, Rameau, frère de Jean-Philippe, ce dernier facilitant grandement l’intégration du jeune homme dans la meilleure société parisienne lorsqu’il vint s’installer dans la capitale en 1750. Il s’y fit rapidement une place grâce à ses solides talents d’organiste, si remarquables que l’archevêque de Paris dut, en 1762, lui interdire de jouer ses Noëls qui attiraient en masse des auditeurs oubliant d’adopter le comportement qui sied à l’église, qu’il exerça au Concert Spirituel, puis aux tribunes de Saint-Roch (1756) et de Notre-Dame (1760). Ses capacités finirent par lui ouvrir les portes de la cour ; on le retrouve ainsi au service de Monsieur pour l’orgue et de Marie-Antoinette pour le clavecin. La Révolution, si elle lui laissa la vie sauve, précarisa nettement sa situation et il mourut désargenté et oublié rue d’Argenteuil, le 9 mai 1799.
Dans son introduction à l’enregistrement, Christophe Rousset, parfois peu tendre, non sans quelque raison, envers la minceur de l’inspiration de Balbastre, montre bien à quel point son Premier Livre de pièces de clavecin (il n’y en aura pas d’autre), tout en s’appuyant sur la tradition représentée par François Couperin (perceptible, par exemple, dans La Castelmore), révèle sa sensibilité au langage de Rameau, parfois presque jusqu’à la ressemblance dans La Lamarck qui vient picorer dans l’enclos de certaine Poule mais également dans le traitement orchestral de l’instrument, et, plus largement, à celui de la musique italienne, avec sa virtuosité (La Bellaud) et le charme galant de ses airs (La Genty, La Monmartel ou La Brunoy) ; on sait par ailleurs que Balbastre connaissait les sonates de Domenico Scarlatti dont il copia certaines : des pièces comme La Lugéac ou La Laporte attestent de l’impact qu’eurent sur lui les inventions du maître de musique de Maria Barbara de Portugal. Christophe Rousset évoque à raison François Boucher pour caractériser le style somme toute assez Pompadour du Balbastre de la fin des années 1750 ; la galerie de portraits tendres ou piquants constituée par son unique recueil destiné au clavecin, par son mélange de séduction immédiate et le soin apporté à la caractérisation lorsqu’il s’agit d’aller au-delà de l’effet – ce qui n’est pas toujours le cas –, me fait néanmoins surtout songer à l’art du plus célèbre pastelliste français de ce milieu du XVIIIe siècle, Maurice Quentin Delatour, qui était au faîte de sa carrière lorsque Balbastre s’installa à Paris et, comme lui, connut une fin de vie obscure.

Le patron des Talens Lyriques est, comme on pouvait s’en douter, parfaitement à l’aise dans ces œuvres qui demandent une théâtralité savamment dosée pour ne tomber ni dans les grâces fanées d’Ancien Régime, ni dans la creuse effervescence mondaine. Avec une roborative vigueur et une subtilité sans préciosité, son approche pleine de brio, nourrie de son expérience de l’opéra et de sa connaissance intime du répertoire des clavecinistes français, donne à chaque phrase sa juste inflexion, à chaque ornement son exacte densité, soulignant sans surcharge chaque nuance du discours et ménageant toute leur place au chant et à l’expression. Rien n’est jamais trop poudré ou trop cursif dans cette interprétation où l’on sent d’où vient la musique, le présent dans lequel elle s’ancre et les perspectives qu’elle ouvre parfois dans ses meilleurs moments. La Sonate pour clavecin avec accompagnement de violon sur laquelle se referme le programme est un complément de choix où l’archet racé et à la souple assurance de Gilone Gaubert-Jacques forme un duo parfait avec le pétillement des sautereaux. J’invite les amoureux de Balbastre et de clavecin français à ne pas manquer ce disque généreux, brillant et raffiné dont un des moindres attraits n’est pas le superbe Goujon-Swanen expertement touché par Christophe Rousset et artistement capté par Ken Yoshida.

Claude Balbastre (1724-1799), Premier Livre de pièces de clavecin, Pièce de clavecin en sonate avec accompagnement de violon, Sonate Ière*

*Gilone Gaubert-Jacques, violon
Christophe Rousset, clavecin Jean-Claude Goujon/Jacques Joachim Swanen, Paris, avant 1749 (collection du Musée de la musique)

1 CD [durée : 76’25] Aparté AP 163. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. La Boullongne, fièrement et marqué

2. La Berryer ou La Lamoignon, Rondeau, gracieusement

3. Pièce de clavecin en sonate : [III] Allegro

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