Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

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« The Soule of our Invention. » Alfonso Ferrabosco the Younger par le Hathor Consort

Hieronymus Francken II (Anvers, 1578 – 1623) ou
Adriaen van Stalbemt (Anvers, 1580 – 1662),
Un Cabinet d’amateur, sans date
Huile sur bois, 117 x 89,9 cm, Madrid, Musée du Prado

« By which time, I have done all that I had in purpose, and returne to my silence. » C’est sur ce salut quelque peu abrupt qu’Alfonso Ferrabosco Le Jeune achève la dédicace à Henry, comte de Southampton, de ses Lessons for 1, 2 and 3 Viols publiées à Londres en 1609. Son adresse « Au monde » qui suit immédiatement dans le recueil insiste, pour sa part, sur la nécessité morale de reconnaître la paternité de ses œuvres, afin que ne leur advienne pas la « mésaventure des jeunes enfants souvent condamnés à errer et, perdant leur demeure, à être séquestrés par des étrangers. » « J’aurais été, » ajoute-t-il, « un père bien dénaturé si je n’avais corrigé cette impudence et ne les avais publiquement déclarés miens. » Lorsque l’on sait qu’en 1578 le jeune garçon, alors âgé d’environ trois ans, fut confié par son musicien de père, contraint de quitter l’Angleterre d’Élisabeth Ière pour son Italie natale à la suite d’une disgrâce sur fond de soupçons de sympathie envers la Contre-Réforme, aux bons soins de Gommaer van Oosterwijk, flûtiste d’origine anversoise membre du Queen’s Flute Consort, ces mots que l’on pourrait croire de pure convention prennent une tout autre portée.

«Je retourne à mon silence. » La biographie d’Alfonso Ferrabosco Junior est, de fait, assez mutique. Enfant illégitime que ses parents, mariés juste avant leur exil, tentèrent en vain, en 1584, de faire revenir auprès d’eux – la reine en personne s’y opposa sans doute pour conserver un moyen de pression sur son père –, il est documenté comme musicien au service de la souveraine en 1592 ; toute sa carrière se déroula dans l’entourage royal et les honneurs qu’il reçut – Jacques Ier le pensionna en 1604 en qualité de Gentilhomme de la chambre et de précepteur musical de son fils aîné, Henry, puis, à la mort de celui-ci, du futur Charles Ier qui le nomma Compositeur de la cour en 1626 – ne l’empêchèrent nullement de connaître des soucis financiers récurrents jusqu’à sa disparition en mars 1628. Uniques recueils publiés de son vivant, tous deux en 1609, ses Ayres et ses Lessons ne constituent qu’une partie de sa production ; il fut en effet également très actif dans le domaine du masque en collaboration avec le poète Ben Jonson qui, geste peu courant chez lui, n’hésita pas à chanter ses louanges, ainsi que, bien évidemment, dans celui du consort. Ses fantaisies à quatre et à six voix, dépassant leur destinée de musicæ reservatæ, connurent une large diffusion dans les cercles de connaisseurs et leur influence se fit sentir jusqu’à Henry Purcell dont les contributions conduisirent le genre jusqu’à une perfection en forme de point final (Fantasias for viols, 1680). Ferrabosco Le Jeune concevait visiblement ces pièces que leur nom même semble désigner comme propices aux envolées de l’imagination comme des morceaux à l’architecture savante mais limpide et souvent symétrique, s’appuyant sur un dosage très maîtrisé des augmentations et des diminutions pour leur insuffler relief et animation ; leur atmosphère est généralement assez méditative sans pour autant être menacée par un quelconque statisme, le compositeur s’y entendant pour jouer sur des variations tantôt discrètes, tantôt plus franches, afin d’apporter, sans toutefois rompre la fluidité de son discours, des contrastes de rythme et de couleur. Les danses se tiennent sur la même frontière ténue qui sépare le monde matériel de celui des idées ; si la pulsation et le caractère, ces matières de tangible humanité, sont immédiatement perceptibles, ils subissent une décantation qui les éloigne irrémédiablement de la salle de bal. Composés sur le cantus firmus qui leur donne leur nom, les In Nomine, pour lesquels Ferrabosco Junior semble avoir relancé un intérêt qui avait quelque peu faibli à la fin du XVIe siècle, lui offrent l’occasion de faire valoir son inventivité, puisqu’il fait migrer ce « thème » à toutes les voix alors qu’il était de coutume cantonné à une seule ; dans le même esprit, le vaste Ut re mi fa sol constitue un tour de force avec sa progression aventureuse au milieu d’une forêt d’altérations (sept dièses, sept bémols, un chiffre qui ne doit certainement rien au hasard). À la fois contemplative, très pensée et riche de surprises ménagées avec art, la musique de Ferrabosco Le Jeune, dont il convient de rappeler l’intérêt marqué pour la lyra viol dont le répertoire était à son époque au début de son éclosion, peut faire songer à l’expérience que vivaient les privilégiés autorisés à visiter une de ces wunderkammern florissant en Europe dès le XVIe siècle, une déambulation dirigée et scénographiée où les merveilles du passé et de la nature mais également celles produites par les plus fines mains contemporaines se faisaient aliments de rêverie et d’invention.

Le Hathor Consort n’est pas le premier à se pencher sur un compositeur qui a déjà eu l’honneur d’un enregistrement monographique, d’ailleurs fort beau, de la part de Jordi Savall et de son Hespèrion XXI (Alia Vox, 2003). Sa proposition se distingue sur de nombreux nombreux points de sa prédécessrice, tant en ce qui concerne le choix des pièces (même s’il existe d’inévitables doublons) que de l’effectif (la lyra viol est utilisée et il n’y a pas de cordes pincées). L’esprit qui anime les musiciens réunis autour de Romina Lischka me semble également assez différent : au service d’un programme construit avec un louable et indispensable souci de la variété, ils abordent les œuvres avec beaucoup de franchise et de luminosité, privilégiant le sourire et le rebond rythmique plutôt que d’insister sur un sérieux ombré de mélancolie, sans que leur lecture perde pour autant en profondeur et en expressivité. Si le mot n’était pas susceptible d’être pris en mauvaise part, on dirait qu’ils savent rester légers, en ce qu’ayant compris les exigences de cette musique, ils la restituent en se gardant de peser afin de conserver intacte la spontanéité et la complicité des échanges entre les pupitres et de procurer ainsi à l’auditeur la sensation que les morceaux se créent devant lui. Tout est par ailleurs parfaitement en place dans cette lecture équilibrée, généreuse, nuancée et allante qui ménage de magnifiques moments d’émerveillement et d’émotion, bénéficiant de surcroît d’une prise de son à la fois intimiste et aérée d’Aline Blondiau. La rigueur chaleureuse du Hathor Consort me semble tout à fait adaptée à l’univers d’Alfonso Ferrabosco Le Jeune et je serais maintenant curieux d’entendre ces excellents musiciens dans Coprario ou le si rare au disque Thomas Lupo qui leur permettrait de continuer à creuser le sillon de ces compositeurs semblant si parfaitement anglais que l’on oublierait presque qu’ils sont d’ascendance italienne.

Alfonso Ferrabosco the Younger (c.1575-1628), The Art of Fantasy

Hathor Consort
Romina Lischka, viole de gambe, lyra viol & direction

1 CD [durée : 76’32] Ramée RAM 1806. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prelude for one lyra viol

2. Fantasia n°13 à 4

3. In Nomine n°3 : Through All Parts à 6

4. Galliard for two viols in the first tuning

Tailleur pour dames. Sonates de Sterkel par Els Biesemans et Meret Lüthi

Élisabeth Vigée Le Brun (Paris, 1755 – 1842),
La baronne Henri Charles Emmanuel de Crussol Florensac,
née Bonne Marie Joséphine Gabrielle Bernard de Boulainvilliers, 1785
Huile sur panneau de bois, 112 x 85 cm, Toulouse, Musée des Augustins

 

Une de mes grandes tristesses de mélomane et de chroniqueur avait été d’apprendre, il y a quelques années, que le label Ramée était, pour des raisons qu’il serait vain de développer ici, en train de s’éteindre doucement et la part d’exigence artistique et de beauté dont il était porteur avec lui. La nouvelle inattendue et joyeuse de sa reviviscence arriva voici quelques mois, un dimanche après-midi, entraînant avec elle la tranquille impatience de tenir dans mes mains le premier fruit de la seconde vie de cet éditeur dont les disques sont aussi une joie pour l’œil.

Fidèle à sa réputation, Ramée a choisi, pour son retour, de mettre à l’honneur un musicien dont le nom n’évoquera sans doute pas grand chose à qui n’aura pas eu la curiosité d’aller fouiner parmi les personnalités quelque peu oubliées de l’époque classique, de l’exhumation desquelles le Concerto Köln de la grande époque (du milieu des années 1980 au début des années 2000) s’était fait une spécialité ; il n’est d’ailleurs pas fortuit que Werner Ehrhardt, qui fut le premier violon de cet autrefois étourdissant ensemble, ait signé, à la tête de son Arte del mondo, un disque tout à fait recommandable de symphonies de Johann Franz Xaver Sterkel (DHM, 2014). Né six ans avant Mozart et mort huit ans après Haydn, ses excellentes dispositions pour la musique ne furent guère encouragées par un beau-père brutal et il ne dut de pouvoir les cultiver qu’à l’intercession de l’abbé Vogler auprès de sa mère ; il apprit à jouer du piano et ce sont deux organistes de sa Wurtzbourg natale qui se chargèrent de son éducation musicale, laquelle fut aussi solide qu’on peut le supposer avec pareil patronage. Étudiant en théologie dès 1764 (à l’âge de quatorze ans), il fut ordonné prêtre dix ans plus tard sans que son ministère constitue pour autant un frein à la réussite de sa carrière de soliste et de compositeur. En 1777, sa route croisa à Mannheim (il connaissait visiblement bien le style brillant qui s’y était développé, dont on retrouve des traces dans ses œuvres, notamment au travers de crescendos impérieux) celle de Mozart : « (…) le soir, j’étais al solito chez Cannabich lorsque Sterkel arriva. Il joua 5 Duetti, mais si rapidement qu’il était impossible de rien reconnaître ; ce n’était pas clair et pas en mesure. Tout le monde fut de cet avis. » Et, toujours charitable envers ses confrères, le Salzbourgeois d’ajouter : « Mademoiselle Cannabich joua la 6e et en vérité — mieux que Sterkel » (lettre du 26 novembre) On peut se demander ce qui froissa exactement les délicates oreilles mozartiennes, mais il ne serait pas surprenant qu’il s’agisse de la persistance de traits d’exécution que nous nommerions aujourd’hui « baroques » ; quoi qu’il en soit, pendant que Wolfgang persiflait, les symphonies de sa victime faisaient un tabac à Paris, au Concert Spirituel. À la fin de 1779, Sterkel fut envoyé par le prince-électeur de Mayence, qui s’était attaché ses services l’année précédente, en compagnie de son demi-frère violoniste, Franz Lehritter, en Italie, où il demeura jusqu’en 1782, composant son unique opéra, Il Farnace, et passant de longs moments avec le Padre Martini, savant musicien bolonais. Un mouvement comme le Cantabile de la Sonate pour piano et violon op.25 ou la Romance en fa majeur op.24 n°3 témoignent d’une indéniable imprégnation ultramontaine en matière de conduite de la ligne de chant.
Si elle s’est étiolée après sa mort et lui a valu, de son vivant, de sévères attaques visant son style taxé d’« efféminé » (épithète dont on affubla également l’œuvre de Chopin, ce qui permet de la relativiser grandement) et ses capacités à interpréter d’autres musiques que les siennes, la renommée de Sterkel fut puissante, au point de faire venir à lui des personnalités telles Ludwig van Beethoven et Carl Maria von Weber qu’il rencontra respectivement en 1791 et vers 1810, mais également l’impératrice Marie-Thérèse qui lui offrit une tabatière sertie de diamants en souvenir des moments passés avec lui à Naples autour du piano. En deux mouvements, les sonates de l’opus 33 (1792) enregistrées ici montrent en tout cas un compositeur tout à fait maître de ses moyens, ce qui apparaît évident dans sa façon de mener ses développements, toujours à la recherche d’équilibre et d’élégance (le délicat Andante con variazoni de la Sonate op.33 n°1), veillant sans cesse, comme madame Vigée Le Brun savait le faire avec ses modèles dans les portraits contemporains, à flatter sans emphase les deux solistes pour mettre en lumière leurs qualités – c’est patent dans l’Allegro liminaire de ces deux pages –, mais également capable de se débrider en de brillantes cabrioles, ainsi que le démontrent celles du Rondo conclusif de la Sonate op.33 n°3. Signalons, pour finir, la très belle Fantaisie en la mineur, pièce sans doute tardive où des frémissements plus inquiets, plus passionnés percent sous le masque de la galanterie sans pour autant en annihiler le charme.

Sur une copie bien sonnante d’un Walter de 1805 et un chaleureux Testore du début du XVIIIe siècle, la claviériste Els Biesemans et la violoniste Mereth Lüthi, dont on peut également apprécier le travail à la tête de son ensemble, Les Passions de l’Âme, apportent à la musique de Sterkel tout ce dont elle a besoin pour séduire, l’une par un toucher subtil mais énergique mis au service d’un indiscutable sens de la structure, l’autre par la fluidité et au besoin la hardiesse d’un archet très assuré et guidé par le chant. Toutes deux font assaut d’engagement et d’intelligence pour faire sortir les partitions dont elles s’emparent du statut de pièces de salon joliment troussées mais au fond un rien anecdotiques auquel une approche sommaire pourrait les condamner, sans jamais rien renier de la suprême élégance, parfois assez mozartienne, qui leur donne leur cachet d’œuvres composées pour le bon plaisir d’une compagnie choisie — Sterkel déclarait s’efforcer « à [se] libérer de toute sophistication indigne. » Dans cette optique de simplicité raffinée, aux idées claires et aux ambitions mesurées, cette interprétation débordante de fraîcheur, de nuances, de couleurs et d’esprit est une incontestable réussite, à laquelle la parfaite entente qui semble régner entre deux musiciennes que l’on espère voir à nouveau faire équipe dans un avenir pas trop lointain, si possible dans ce répertoire qui leur va magnifiquement, ne contribue pas pour peu. Les détracteurs de Sterkel le raillaient de composer de la musique pour dames ; qu’il me soit permis d’estimer que lorsqu’il s’en trouve d’aussi vrai talent que ces deux interprètes pour lui rendre la politesse, il ne saurait trouver meilleures ambassadrices et recevoir plus beau compliment.

Johann Franz Xaver Sterkel (1750-1817), Sonate pour pianoforte et violon en si bémol majeur op.25, Sonates pour pianoforte et violon en fa majeur op.33 n°1 et en la majeur op.33 n°3, Romance pour pianoforte en fa majeur op.24 n°3, Fantaisie pour pianoforte en la mineur op.45

Els Biesemans, pianoforte Paul McNulty, Divišov, 2013, d’après Anton Walter, Vienne, 1805
Meret Lüthi, violon Paolo Antonio Testore, Milan, début du XVIIIe siècle

1 CD [durée : 74’19] Ramée RAM 1701. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sonate op.33 n°3 : [I.] Allegro

2. Sonate op.25 : [II.] Cantabile

Tempus fugit, musica manet. Les Variations Goldberg de Bach par Pascal Dubreuil

Gabriele Salci Perroquet, fruits, verres de cristal et violon

Gabriele Salci (Rome, c.1681 – documenté jusqu’en 1720),
Perroquet, fruits, verres de cristal et violon, 1716
Huile sur toile, 99,5 x 75,2 cm, Vaduz, Collection du prince de Liechtenstein

 

Sur la pochette, la pendule trône avec une majesté qui ne laisse rien ignorer de l’intimité de ses rouages. Quelle meilleure idée pouvait-on avoir pour offrir un contrepoint matériel à une œuvre aussi profondément liée au temps, ne serait-ce que par sa structure circulaire, que le sont les Variations Goldberg ? Bien sûr, il y a également la légende, aussi séduisante que douteuse, des insomnies que le comte Hermann Carl von Keyserlingk, un ancien ambassadeur de Russie à la cour de Saxe qui séjournait régulièrement à Leipzig, demandait à son serviteur, Johann Gottlieb Goldberg, de tenter d’apaiser en lui jouant au clavecin quelques extraits du recueil qu’il avait commandé à Bach dont il avait rétribué les efforts avec beaucoup de munificence. De ce conte, aucun document ne permet aujourd’hui d’attester la véracité et l’absence de dédicace de ce que le compositeur définit, sur la page de titre du recueil, comme un « Exercice de clavier se composant d’une aria avec différentes transformations pour le clavecin à deux claviers », comme celle de toute mention du gobelet d’or venant récompenser son labeur vient plutôt la contredire.

Il faut se rendre à l’évidence : Bach écrivit les Variations Goldberg avant tout pour lui-même. On estime que leur élaboration débuta à la toute fin de la décennie 1730 et qu’elles furent achevées d’imprimer pour la foire de la saint Michel 1741. Comme nombre d’œuvres des quinze dernières années de la vie du musicien, elles ont un caractère de récapitulation des acquis et de démonstration d’un savoir-faire qui s’adresse au public des amateurs, dont la mention revient dans le titre de chacune des quatre parties de la Clavier Übung, tout en constituant une méditation active du compositeur sur le chemin par lui accompli mais aussi les nouvelles voies qui s’ouvraient encore devant ses pas ; il faut absolument, à ce propos, se défaire de la tentation de l’imaginer en Cantor prisonnier d’une Leipzig au goût, il est vrai, passablement sclérosé, alors que de multiples indices montrent qu’il était, au contraire, bien informé des nouveautés musicales de son temps et réceptif à nombre d’entre elles : la variation 25, empreinte d’une sensibilité frémissante que n’auraient renié ni Wilhelm Friedemann, ni Carl Philipp Emanuel, en offre une éclatante démonstration.

Bach a peu exploré le genre de la variation pour lui-même, mais il n’est guère surprenant que, parvenu à ce stade de son évolution créatrice et personnelle, l’idée même de transformation, de métamorphose (Veränderungen, nous dit le titre du recueil) l’ait attiré ; Michael Christoph Emanuel Hagelgans Herman Karl von Keyserlingil s’agit bien, en partant d’un matériau musical donné, en l’occurrence la basse d’une aria qui apparaît également dans le Notenbüchlein ouvert pour Anna Magdalena Bach en 1725, de proposer un parcours semblable à celui d’une existence, avec ses contraintes, ses surprises et ses moments de liberté (Quodlibet, variation 30), où tout semble changer en permanence mais où l’air initial sur lequel se referme également le cycle apporte un élément sinon d’immuabilité, au moins de stabilité. Sans entrer trop avant dans les détails (je renvoie le lecteur curieux aux pages que leur consacre Gilles Cantagrel dans Le moulin et la rivière), les Variations Goldberg sont construites selon un plan symétrique, aria et variations 1 à 15 d’un côté, variations 16 à 30 et aria de l’autre, la variation 16 étant même sous-titrée Ouverture pour bien marquer que l’on se trouve à une césure et un nouveau départ, ces trente-deux parties correspondant aux deux fois seize mesures qui constituent l’Aria, dans laquelle on peut donc voir le microcosme qui va engendrer le macrocosme (l’œuvre en son entier) pour peu que l’on jette sur l’ensemble un regard nourri de Platon et de Nicolas de Cues. Cette très forte cohérence structurelle, encore renforcée par l’unité tonale (toutes les variations sont en sol majeur, à l’exception des 15, 21 et 25 en sol mineur), établit une base extrêmement solide sur laquelle peut se déployer une formidable diversité, tant formelle, puisque se côtoient dans ce recueil de savants canons et des mouvements de danse ou s’en inspirant, que stylistique, le rigoureux contrepoint germanique se mêlant à l’élégance française et à la virtuosité italienne, le caractère assez époustouflant de cette dernière constituant peut-être une réponse aux Essercizi per Gravicembalo publiés à Londres par Domenico Scarlatti en 1738-39. Quoi qu’il en soit, Bach, laissant loin derrière lui les querelles à propos du caractère exagérément complexe et vieillot de sa musique déclenchées par Scheibe en 1737 et qui firent rage jusqu’à la fin de 1739, démontre avec les Variations Goldberg son impressionnante maîtrise de la forme en parvenant à assembler sans couture des pièces en apparence très dissemblables mais entretenant entre elles un réseau serré de liens secrets, mais aussi sa profonde connaissance des styles musicaux de son époque, y compris les plus modernes, et sa capacité à les pratiquer avec une stupéfiante facilité ; solidement ancré dans son présent, mais se souvenant d’hier (il y a sans doute ici un hommage à Buxtehude et à son Aria La Capricciosa BuxWV 250, cycle de 32 pièces en sol majeur) et imaginant demain, le Cantor prend ici l’exacte mesure de son temps pour mieux s’en affranchir.

La discographie des Variations Goldberg est d’une telle richesse qu’il serait vain de tenter de la passer en revue ; pour nous en tenir au clavecin, le piano n’ayant, à mon goût, rien à faire dans cette musique, les lectures de Gustav Leonhardt font depuis longtemps autorité, ce qui n’a pas empêché l’éclosion d’interprétations tout aussi convaincantes, comme celles, entre autres, de Blandine Verlet, Pierre Hantaï (par deux fois), Céline Frisch ou Luca Guglielmi. On attendait avec beaucoup de curiosité la vision de ce monument que donnerait Pascal Dubreuil, dont les enregistrements des œuvres pour clavier de Bach pour Ramée, en abandonnant progressivement les quelques maniérismes qui obscurcissaient ses premiers essais, se sont révélés de plus en plus aboutis et passionnants. Finis coronat opus, sa version des Variations Goldberg est en tout point une réussite qui, à mon avis, s’inscrit sans pâlir aux côtés des meilleures, y compris celles de Leonhardt. Pascal DubreuilOn pourrait ici entamer une longue liste de superlatifs quant à la maîtrise de toucher, l’intelligence des registrations, la limpidité des intentions, et tous seraient justifiés. Je crois cependant que ce qui me rend le plus admiratif dans ce disque est le sens de l’architecture et la formidable cohérence de la pensée musicale qu’il révèle et qui font que chaque choix (la retenue de l’Aria ou de la variation 25, la prestesse de la variation 1, par exemple) s’impose comme une évidence. Pascal Dubreuil a visiblement longuement mûri son discours et il s’y lance avec une énergie tout intérieure qui n’a rien à voir avec de la nervosité ou des effets de manche, mais vous saisit dès la première note pour ne plus vous lâcher ensuite. Le naturel dans l’enchaînement des variations, toutes impeccablement caractérisées, la volonté d’habiter et de dramatiser le discours sans jamais céder à la tentation de l’histrionisme, la netteté des carrures et du trait, la capacité à s’abandonner pour mieux faire sourdre l’émotion, le chant ou la danse, tout concourt à faire de cette lecture formidablement vivante et haute en couleurs un moment d’éloquence rare, à la fois d’une grande richesse et d’une absolue décantation où rien ne semble manquer et tout être à sa juste place. Servie par une prise de son chaleureuse, cette réalisation menée de main de maître confirme le niveau d’excellence atteint par le trop discret Pascal Dubreuil que l’on espère voir poursuivre son exploration de l’œuvre de Bach (on rêve des Suites françaises) au disque comme au concert.

Ces Variations Goldberg sont un des derniers disques édités par le label Ramée dont je suivais attentivement les publications depuis ses débuts et qui, par la qualité de ses choix et l’exigence de sa ligne éditoriale, s’était imposé comme un digne héritier d’Astrée et un égal de Glossa ou de Ricercar. Voir s’achever cette belle histoire est pour moi un peu comme dire adieu à un ami et j’ai une pensée toute particulière pour Rainer Arndt, Catherine Meeùs et Laurence Drevard que je remercie pour nous avoir offert tant de beautés durant les douze années qui viennent de s’écouler.

Johann Sebastian Bach Variations Goldberg Pascal DubreuilJohann Sebastian Bach (1685 – 1750), Variations Goldberg BWV 988

Pascal Dubreuil, clavecin Titus Crijnen (Sabiñan, 2011) d’après I.I. Couchet (Anvers, 1679)

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 81’48] Ramée RAM 1404. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Aria

2. Variation 5 (à un ou deux claviers)

3. Variation 13 (à deux claviers)

4. Variation 21, Canone a la Settima

5. Variation 26 (à deux claviers)

Illustrations complémentaires :

Michael Christoph Emanuel Hagelgans (Darmstadt, 1725 – 1766), Le comte Hermann Carl von Keyserlingk, sans date. Huile sur toile, 72 x 61 cm, Moscou, Académie des Sciences

La photographie de Pascal Dubreuil ne comporte pas de nom d’auteur.

Dans les pas de ses maîtres. Marin Marais par Mieneke van der Velden et Wieland Kuijken

Nicolas de Largillierre, Portrait of a Young Man and His Tutor, French, 1656 - 1746, 1685, oil on canvas, Samuel H. Kress Collection

Nicolas de Largillierre (Paris, 1656 – 1746),
Un précepteur et son élève, 1685
Huile sur toile, 146 x 114,8 cm, Washington, National Gallery of Art

 

Paris, 1686. Marin Marais, âgé de trente ans, élève surdoué du peu disert et peu commode Sainte-Colombe, publie son Premier Livre de Pièces de viole. Tout naturellement, il offre ces prémices de son art au musicien qui, depuis plus de dix ans, l’a pris sous son aile et a favorisé son ascension, Jean-Baptiste Lully, qui est son supérieur au sein de l’Académie Royale de Musique et représente, si l’on excepte un caractère peu enclin aux concessions, l’exacte antithèse de ce que l’on sait du violiste au mûrier. L’épître dédicatoire de Marais ne se contente pas d’être l’amoncellement d’obséquiosités auquel se résume généralement ce genre d’écrit de circonstance ; elle démontre au contraire toute la subtilité du jeune compositeur qui y tisse un habile jeu de résonances entre la protection dont il jouit de la part du Surintendant et celle que Louis XIV accorde à ce dernier, préfigurant la faveur qui sera la sienne auprès d’un monarque qu’il servira avec constance jusqu’à sa mort en 1715.

Évoquer l’ombre de Lully en préambule de quelques lignes consacrées aux suites pour deux violes, qui n’y sont jamais désignées comme telles, du Premier Livre de Marais ne tient pas uniquement à la dédicace de ce recueil publié en deux temps, les parties de viole en 1686 – on y trouve la Suite en ré mineur (sept pièces numérotées 66 à 72) – et celles de basse continue en 1689, augmentées de quelques compositions nouvelles dont les dix qui forment la Suite en sol majeur (73 à 82), immédiatement suivies par le Tombeau de M. Meliton, hommage aussi émouvant que pudique à l’organiste qui tint la tribune de Saint-Jean en Grêve de 1670 à 1682. Cet opus primum constitue en effet un acte d’allégeance du cadet vis-à-vis de son aîné tout autant que l’esquisse, par petites touches, d’une voix personnelle que les quatre livres à venir préciseront et amplifieront au point de la faire résonner dans toute l’Europe. Pour l’heure, Marais s’ancre très ostensiblement dans la tradition en organisant ses suites à deux violes, une distribution dans laquelle on peut naturellement voir un hommage à Sainte-Colombe, Marin Marais Premier Livre des Pièces de Viole Frontispiced’autant que la seconde viole s’émancipe assez fréquemment de son rôle d’accompagnement pour dialoguer avec la première, en respectant la stricte orthodoxie du plan de la suite de danses ; chacune d’entre elles possède son humeur propre, nostalgique et sérieuse pour celle en ré mineur, fluide et lumineuse pour celle en sol majeur, ce qui n’exclut ni les éclaircies dans la première, ni les assombrissements dans la seconde. Tout est ici démonstration de l’étendue du savoir-faire formel du compositeur qui jamais n’oublie de faire admirer sa maîtrise du contrepoint, pas plus qu’il n’omet de flatter le goût de ses contemporains, et en particulier du premier d’entre eux, pour la danse et l’opéra ; ainsi, après que la Fantaisie en écho a apporté un peu d’originalité dans son déroulement, la Suite en sol majeur se referme-t-elle sur une imposante Chaconne dont les souples volutes font oublier avec quelle rigueur elle est construite. Le mélange d’héritage et d’innovation qui signe le Premier Livre est également pleinement illustré par le Tombeau de M. Meliton qui reprend à son compte un genre courant chez les luthistes et les clavecinistes en l’adaptant à son instrument, ce qui lui ouvre encore plus largement les horizons magnifiquement ébauchés par Sainte-Colombe dans son fameux Tombeau Les Regrets.

Mieneke van der Velden, Wieland Kuijken et Fred Jacobs ne sont naturellement pas les premiers à se pencher sur les suites à deux violes du Premier Livre de Marin Marais et les amateurs de ce répertoire auront sans doute à l’esprit, outre les réalisations méritoires de Philippe Pierlot (Ricercar, 1997) et de Jean-Louis Charbonnier (Ligia, 2007) ou celle, toute récente, d’A 2 Violes Esgales que je n’ai pas écoutée (Musica Ficta, 2015), le disque mythique enregistré en avril 1978 par Jordi Savall et Christophe Coin aux violes, Ton Koopman et Hopkinson Smith assurant au clavecin et au théorbe une luxueuse basse continue (Astrée AS 39/E 7769). Comparé à cet étalon gravé il y a presque quarante ans, cette nouvelle version fait mieux que jouer les seconds couteaux ; elle s’impose sur bien des points comme une alternative parfaitement crédible à sa glorieuse prédécessrice, qu’elle surpasse même dans le domaine de la propreté technique Wieland Kuijken Mieneke van der Velden Fred Jacobs(un des cas les plus représentatifs étant la Fantaisie en écho) et surtout des contrastes qu’elle ménage d’une pièce à l’autre avec beaucoup d’intelligence. Là où Savall et Coin jouaient de façon assez constante la carte d’une poésie volontiers rêveuse et d’une grande homogénéité, Mieneke van der Velden et son maître Wieland Kuijken n’hésitent pas à attaquer la corde plutôt que la caresser uniment et à accentuer les rythmes de danse, produisant une lecture où la tendresse est sans cesse relevée d’un rien d’âpreté, pleine de rebond, de surprises, au port altier, aux architectures impeccablement dessinées (la Chaconne en sol majeur a fière allure), mais qui pourtant n’oublie jamais ni de respirer, ni de chanter, comme le démontre un Tombeau de M. Meliton sans doute moins intensément tragique que celui qui clôt le disque Astrée et pourtant émouvant dans la pudeur des larmes qu’il verse. Mis en valeur par la captation parfaitement équilibrée de Rainer Arndt, le grain des instruments est superbe et les dialogues entre les trois pupitres – saluons ici la prestation de Fred Jacobs au théorbe français qui tient sa partie avec discrétion et inventivité – restitués avec une grande finesse, jusque dans les moments où la confidence frôle le silence.

Voici donc un enregistrement tout à fait séduisant qui se distingue par la belle complicité unissant ses interprètes mais aussi par une franchise d’approche que l’on ne rencontre pas toujours dans ce répertoire et qui n’exclut ni l’élégance, ni la concentration. Il clôt en beauté le triptyque consacré à l’univers de Marin Marais par la discrète Mieneke van der Velden (Hommages, 2012, et Images, 2013 tous deux également chez Ramée) que l’on espère voir continuer à nous offrir des réalisations de ce niveau.

Marin Marais Pièces à deux violes du Premier Livre Van der Velden & KuijkenMarin Marais (1656-1728), Dialogues, suites à deux violes et basse continue du Premier Livre

Mieneke van der Velden, viole de gambe Antoine Despont, Paris, 1617
Wieland Kuijken, viole de gambe Nicolas Bertrand, Paris, 1705
Fred Jacobs, théorbe français Michael Lowe, Wooton, 2004

1 CD [durée totale : 57’55] Ramée RAM 1407. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Prélude (Pièces en ré mineur)

2. Sarabande (Pièces en ré mineur)

3. Gigue (Pièces en sol majeur)

4. Fantaisie en écho (Pièces en sol majeur)

Illustrations complémentaires :

Antoine Pezey (fl. 1686 – 1710) et Antoine Trouvain (Montdidier, 1652 – Paris, 1708), Frontispice du Premier Livre des Pièces de Viole de Marin Marais, retirage de 1689. Paris, Bibliothèque nationale de France

La photographie de Wieland Kuijken, Mieneke van der Velden et Fred Jacobs est de Rainer Arndt.

Un été dans les chœurs. Polonica par Michał Gondko

Jan Lievens Joueur de luth

Jan Lievens (Leyde, 1607 – Amsterdam, 1674),
Joueur de luth, c.1629
Huile sur bois, 92,7 x 78,3 cm, Baltimore, The Walters Art Museum

Il est des labels discographiques pour lesquels on éprouve, au fil du temps, au-delà de l’admiration, une réelle affection tant leurs choix éditoriaux s’inscrivent dans une tradition d’excellence qui, en refusant de prendre l’amateur pour un idiot, établissent avec lui une certaine connivence. Comme Astrée autrefois, Ramée est de ceux-ci et on lui sait gré d’avoir toujours préféré la fidélité à la facilité. Cette attitude est, par exemple, illustrée par la possibilité qu’il a offert aux deux directeurs artistiques de l’excellent ensemble de musique médiévale La Morra d’enregistrer chacun un disque en solo. Après Corina Marti qui nous avait enchantés avec le très réussi I dilettosi fiori en 2012, c’est au tour de Michał Gondko de nous entraîner dans sa propre aventure intitulée Polonica.

Lorsque l’on évoque aujourd’hui l’idée d’une musique d’inspiration polonaise, le nom qui s’impose immédiatement à l’esprit est celui de Frédéric Chopin qui contribua à lui donner ses lettres de noblesse et à en accroître la diffusion au travers, entre autres, de ses Mazurkas et Polonaises qui firent entrer ces pièces aux saveurs populaires dans les salons européens les plus huppés de son temps. S’il est plus facile à saisir au XIXe siècle, ce « fil polonais » n’y trouve néanmoins pas son origine ; ainsi, Georg Philipp Telemann produisit-il, au XVIIIe siècle, plusieurs Concertos polonois et nombre de Polonaises, un genre dans lequel s’illustra également brillamment Wilhelm Friedemann Bach (Douze Polonaises, c.1765, à découvrir dans la très belle lecture de Robert Hill chez Naxos), tandis que l’on croise, au XVIIe siècle, des sonates qui exploitent le filon du pittoresque pour son exotisme (Die Polnische SackpfeiffeLes cornemuses polonaises – de Johann Heinrich Schmelzer en 1665) ou à des fins satiriques (Der Polnische PracherLe gueux polonais – de Johann Valentin Meder, vers 1689). Avec Polonica, nous remontons encore le temps pour nous situer dans une période comprise entre 1585 et 1620 environ Ein Polnischer Tantz Wurstisen Bâle UB MS F IX 70qui est celle où le qualificatif de polonais apparaît avec le plus de fréquence dans les sources manuscrites et imprimées, l’adjectif pouvant désigner indistinctement une pièce de tournure ou d’auteur polonais. À quelques exceptions près, comme Jacob Reys, luthiste de la cour de France sous Henri III et Henri IV, ou Albert Długoraj, qui tint le même rôle à celle de Pologne, les auteurs des pièces composant cette anthologie sont au mieux obscurs, mais la présence de leurs compositions dans des sources dispersées à travers toute l’Europe, de la Scandinavie à l’Italie, atteste de leur très large diffusion, à la faveur des différents engagements qu’ils étaient conduits à contracter auprès de tel ou tel puissant, mais aussi des voyages de type Grand Tour qu’entreprenaient les fils de bonne famille dont un large nombre avait reçu une formation musicale et qui pouvaient aisément mettre luth et tablatures, tous deux peu encombrants, dans leurs bagages pour pratiquer à loisir. La majorité des œuvres retenue ici est constituée de danses (Chorea, Ballo, Tantz, Gagliarda…) et de chansons (Cantio, Villanella, Chançon…) avec des carrures rythmiques bien nettes et des mélodies immédiatement séduisantes, ce qui ne veut pas dire que les compositeurs polonais ou écrivant dans ce style étaient incapables de produire de la musique plus complexe et spéculative ; le raffinement et les échappées rêveuses des Fantaisies signées par Długoraj ou Reys démontrent exactement le contraire, et il n’est également pas rare de rencontrer, au détour d’un rythme dansé, des instants plus décantés où l’on s’absente du bal pour gagner des territoires plus abstraits et sensibles.

Compte tenu de la qualité de ses prestations au sein de La Morra, il était permis de fonder de grands espoirs sur ce premier enregistrement en soliste de Michał Gondko ; ils sont comblés à plus d’un titre. Il faut saluer d’emblée le courage de cette entreprise qui propose de découvrir un répertoire rarement documenté au disque, dont la plus grande partie est d’ailleurs inédite, et la ténacité d’un interprète qui a élaboré et porté ce projet durant une vingtaine d’années avant d’avoir la possibilité de le graver. Cette longue fréquentation avec les œuvres et cette envie de les faire connaître expliquent sans doute en partie la grande sensation de maturité qui se dégage dès la première audition, sans que soient pour autant perdues la fluidité et le naturel de l’ensemble. Tout en finesse et en luminosité, le toucher du luthiste s’y entend pour susciter des atmosphères comme pour animer le discours sans jamais donner le sentiment qu’il force ou précipite les choses ; Michal Gondko © Leszek Wilken gardant sur elle le contrôle indispensable pour prévenir son éparpillement ou son affaissement, il laisse la musique suivre librement son cours tout en en exaltant la polyphonie, les nuances les plus ténues et les jeux de couleurs et de résonances, parfaitement secondé en cela par la prise de son chaleureuse et transparente de Rainer Arndt. Même si la précision de son travail est celle d’un orfèvre, n’allez cependant pas croire que Michał Gondko manque de vitalité ou de fantaisie ; le rebond qu’il donne aux danses, la liberté de son phrasé qui concilie à merveille imagination et justesse, ainsi que ses trouvailles dans le domaine de l’ornementation démontrent qu’il n’en est rien. Je dois avouer que ce qui m’a le plus époustouflé au fil des écoutes est l’unité globale que le musicien parvient à obtenir alors que son récital voit se succéder quarante morceaux parfois très brefs : il peut s’écouter d’un seul tenant sans éprouver la moindre minute d’ennui tant l’agencement qu’il a retenu est intelligent et ménage à la fois la continuité et la variété.

Je vous recommande donc ce Polonica riche de belles découvertes, épanoui tout en offrant de réels moments d’intériorité, sensible et maîtrisé, qui est un des plus beaux disques de luth qu’il m’ait été donné d’écouter ces derniers mois. Il est probable que Michał Gondko a dans ses cartons d’autres projets passionnants comme celui-ci et on espère qu’il ne lui faudra pas attendre vingt autres années pour les concrétiser ; cette première réussite montre, en effet, qu’il possède toutes les qualités pour se hisser rapidement à une place enviable au royaume des cordes pincées.

Polonica Michal GondkoPolonica, musique pour luth à connotation polonaise autour de 1600

Michał Gondko, luth Renaissance à sept chœurs de Paul Thomson (Bristol, 1996) d’après des modèles italiens

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 70’51] Ramée RAM 1406. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Chorea polonica (Leipzig, ms II.6.15, p.368)

2. Balletto Polacho (Berlin, ms Danzig 4022)

3. Fantasia Alberti Dlugorai Poloni (Besard 1603, f. 27r)

4. Ein Polnischer Tantz (Bathori) (Wurstisen, p. 237)

5. Fantasia Iacobi Reys (Besard 1603, f. 21r)

Illustrations complémentaires :

Ein Polnischer Tantz, Livre de luth d’Emanuel Wurstisen (1572-1619), compilé à partir d’environ 1591. Bâle, Universitätsbibliothek, ms F.IX.70, p. 237

La photographie de Michał Gondko est de Leszek Wilk, utilisée avec autorisation.

Échos d’un paradis perdu. Heinrich Laufenberg et ses contemporains par l’Ensemble Dragma

Maître du Paradiesgärtlein Le Jardin de Paradis

Maître du Paradiesgärtlein,
peintre travaillant à Strasbourg dans le premier quart du XVe siècle,
Le Jardin de Paradis (Paradiesgärtlein), c. 1410-1420
Huile sur panneau de chêne, 26,3 x 33,4 cm,
Francfort, Städelsches Kunstinstitut

« Qui nous eût dit alors que cette ville charmante et paisible, amoureuse de l’étude et des savantes recherches, guerrière cependant malgré son air de bonhomie patriarcale, et bouclant autour de ses reins une ceinture de canons, serait un jour attaquée avec une si incroyable furie ? Lorsque nous regardions, le soir, le Chariot, la Petite Ourse et Cassiopée scintiller comme des points d’or derrière les dentelles noires du Münster, qui jamais aurait pensé que ces douces lueurs d’étoiles eussent pu être éteintes par le flamboiement sinistre des bombes ? Et cependant, une pluie de fer tombe nuit et jour sur le Münster, brisant les clochetons, mutilant les statuettes, perçant les voûtes des nefs et écornant l’horloge avec son peuple de figurines et ses millions de rouages. La bibliothèque, unique au monde en son genre, a brûlé. Des incunables provenant de l’ancienne commanderie de Saint-Jean de Jérusalem, l’Hortus deliciarum dû à Herrade dite de Landsberg, abbesse de Sainte-Odile à la fin du douzième siècle, le poème de la Guerre de Troie composé par Conrad de Wurzbourg, les poésies de Gaspard de Haguenau, des missels, des bréviaires, des manuscrits à miniatures, cent cinquante mille volumes du choix le plus rare sont réduits en cendre. La rue de la Nuée-Bleue, dont le nom romantique nous plaisait, a perdu plusieurs maisons, et le théâtre n’est plus qu’un monceau de décombres. »

Charles Winter Temple Neuf (BM Strasbourg 112 Z 19)La nuit du 24 au 25 août 1870 dut, pour maint Strasbourgeois, briller des lueurs effroyables de l’Armageddon. J’ai souhaité ouvrir cette chronique par un large extrait du récit désolé et pourtant non exempt de poésie que livre un amoureux de la cité alsacienne, Théophile Gautier, des dégâts irréversibles provoqués par le déluge des obus prussiens, dans un article intitulé « Une nouvelle madone. La statue de Strasbourg » paru le 17 septembre 1870 dans le Journal officiel puis repris dans ses Tableaux de siège, Paris 1870-1871 (Charpentier, 1871). L’écrivain a raison d’y insister sur l’immense catastrophe patrimoniale que représenta l’incendie de la Bibliothèque, alors la deuxième de France pour le nombre d’ouvrages conservés, dont certains manuscrits uniques tels le célèbre Hortus deliciarum de Herrad von Landsberg ou des œuvres du non moins renommé Maître Eckhart. Par chance, si l’on ose employer ce mot dans pareil contexte, la richesse inestimable de ses collections avait attiré en nombre chercheurs et curieux, et certains d’entre eux furent même suffisamment bien inspirés pour prendre des copies de tout ou partie des codex qu’ils consultaient. Parmi ces savants, Philipp Wackernagel se concentra plus particulièrement sur l’œuvre d’un poète et musicien actif durant la première moitié du XVe siècle, Heinrich Laufenberg, dont il édita, en 1867, les quelque 120 chansons – dont 17 pourvues d’une mélodie sans qu’il soit possible de dire si ce nombre était ou non plus important – transmises par un manuscrit strasbourgeois détruit par les flammes trois ans plus tard.

Le peu que l’on sait de Heinrich Laufenberg nous donne, au mieux, l’esquisse d’un itinéraire plus que celui d’une biographie. Il était très probablement originaire de Fribourg-en-Brisgau où on peut le supposer né aux alentours de 1390 et où il fit une partie de sa carrière ecclésiastique en qualité de chapelain de 1421 à 1424, date à laquelle il y acquit une maison, avant qu’on le retrouve – notons toutefois qu’il n’est pas absolument certain qu’il ne s’agisse pas d’un homonyme – à Zofingue, Maître anonyme Alsace La Pentecôte 1436 Speculum humanæ salvationis ms Hs 179 fol 94vdans l’actuelle Suisse, en qualité de doyen du chapitre collégial de Saint-Maurice en 1433-1434, puis qu’il revienne avec ce même titre à la cathédrale de Fribourg-en-Brisgau sans doute en 1441. L’heure de la retraite sonna pour Laufenberg en 1445 ; il la passa à Strasbourg, à la Commanderie Saint-Jean où il mourut le 31 mars 1460. Voici pour ce qui est à peu près certain, auquel il faut ajouter la liste des œuvres que laisse notre religieux ; outre les chansons déjà citées, on note, entre autres, plusieurs poèmes didactiques dont seul le Regimen (1429), un traité de 6000 vers consacré à l’hygiène du corps, a été intégralement préservé grâce à sa forte diffusion, une traduction en rimes du Speculum humanæ salvationis (Spiegel menschlichen Heils, 1437) ainsi qu’une épopée mariale en vers, le Buch der Figuren, tous disparus dans l’incendie de la Bibliothèque de Strasbourg.

Fait suffisamment rare à l’époque pour être souligné, la majorité des productions de Laufenberg est datée, ce qui permet d’avoir une idée très précise de la partie la plus active de sa carrière, qui prit place entre 1418 et 1445. Le corpus des chansons, que celles-ci soient des compositions originales ou des contrafacta, en l’occurrence des mélodies profanes sur lesquelles il adapta un texte sacré, est tout à fait passionnant car, outre la beauté des pièces qui peuvent encore être chantées aujourd’hui, la piété qui se dégage d’elles est en parfaite concordance avec l’expression artistique principale qui se développa dans les territoires rhénans durant les cinquante premières années du XVe siècle et que les historiens de l’art du XXe siècle nommèrent weicher Stil (style « doux » ou « velouté »), illustré, dans le domaine de la peinture, par des artistes comme le Maître de sainte Véronique ou le Maître du Triptyque des Saints patrons, encore identifié à tort aujourd’hui avec Stefan Lochner et très probable premier maître de Hans Memling, et, dans celui de la sculpture, par la tradition des « Belles madones » dont un musée comme celui d’Unterlinden à Colmar offre un aperçu saisissant. Maître du Triptyque des Saints patrons olim Stefan Lochner Saint Matthieu sainte Catherine d'Alexandrie et saint Jean l'ÉvangélisteUne œuvre comme le Jardin de Paradis, peinte à Strasbourg une trentaine d’années avant que Laufenberg s’y installe, restitue parfaitement l’atmosphère paisible et rêveuse de sa musique, le subtil mélange entre inspirations profane et sacrée (la représentation de ce Paradis qui n’en est, soit dit en passant, pas un est modelée sur celle d’une cour d’amour) sur lequel repose une partie de son charme, sa volonté de solliciter la sensibilité de l’auditeur pour éveiller sa piété (la devotio moderna est alors en pleine expansion) et susciter son adhésion envers le discours moral développé dans les textes, qu’ils prêchent le mépris des attraits du siècle (Ein lerer rúft vil lut, dialogue entre un maître et un jeune homme, le plus sage finissant par mettre le plus insouciant dans le droit chemin) ou l’aspiration aux joies célestes (la « maison » tant espérée dans Ich wölt, daz ich do heime wer), son choix de s’en tenir à une grande netteté de construction pour que rien ne vienne brouiller son message, une exigence de simplicité que l’on retrouve également dans les illustrations des Bibles d’images ou les textes traduits en langue vernaculaire à la même époque dont le trait que nous jugeons parfois fruste vise avant tout à l’accessibilité et, par là-même, à l’efficacité des images. Deux ou trois ans après la mort de Laufenberg, un sculpteur de grand talent vint s’installer à Strasbourg et y illustrer par une série de chefs-d’œuvre un style de représentation moins abstrait, plus soucieux de vérité psychologique ; avec Nicolas de Leyde, une nouvelle ère expressive s’ouvrait indubitablement, mais sous ses paupières mi-closes, son Homme accoudé semble toujours suivre aujourd’hui une rêverie toute intérieure qui n’est sans doute pas très éloignée de l’univers de notre compositeur.

Pour son premier disque, l’Ensemble Dragma frappe un grand coup et se place d’emblée à un niveau d’excellence que bien des formations pourraient lui envier. Il faut dire que ce tout jeune trio fondé en 2012, auquel se joignent ponctuellement ici deux musiciennes invitées, réunit des pointures dans le domaine de la musique ancienne : Jane Achtman fait partie de Musicke & Mirth, Agnieszka Budzińska-Bennett a fondé l’Ensemble Peregrina dont les productions sont souvent et justement remarquées tandis que Marc Lewon, à la tête de son Ensemble Leones, collectionne les éloges pour la pertinence des programmes qu’il propose — son anthologie consacrée à Oswald von Wolkenstein est un des plus beaux enregistrements de l’année 2014. La réunion de ces talents nous offre un disque d’une richesse, d’une cohérence et d’une justesse totales de la première à la dernière note, à tel point d’ailleurs qu’on ne sait plus qu’applaudir en premier. On louera donc, dans un premier temps, la solidité des recherches musicologiques qui ont présidé à ce projet, lequel nous donne à entendre un Laufenberg proprement inouï dont la restitution des œuvres a été totalement repensée à la lumière de leur source primaire et des différents travaux éditoriaux qui se sont succédés depuis — je renvoie le lecteur curieux à la notice signée par le toujours éclairé et éclairant Marc Lewon. Il faut ensuite souligner l’intelligence du programme qui, outre des pièces inédites de Laufenberg, met en perspective sa production tant avec celle d’un de ses principaux inspirateurs, Ensemble Dragma Hans-Joerg Zumstegle Moine de Salzbourg, qu’avec le répertoire instrumental qui prenait vers la fin de sa vie un notable essor (Buxheimer Orgelbuch, Wolfenbütteler Lautentabulatur, etc.) Ce subtil jeu de correspondances élargit considérablement les horizons de cette réalisation qui semblent se multiplier au fil des écoutes. Enfin, et ce n’est pas le moindre compliment, je tiens à saluer la très haute qualité artistique de cette entreprise, tant du point de vue du chant, parfaitement maîtrisé, nettement articulé, philologiquement informé, d’une éloquence et d’un investissement constants – le timbre chaud d’Agnieszka Budzińska-Bennett offre une palette d’émotions d’une grande séduction –, que du point de vue instrumental. On m’objectera ce que l’on voudra, mais il est profondément rassérénant, pour qui aime les musiques médiévales, de les voir restituées avec des moyens conformes à ceux de leur époque, sans percussions intrusives, sans quincaillerie exotique, sans acrobaties vocales clinquantes, utilisés avec une sûreté technique telle qu’elle permet une liberté et une expressivité maximales sans qu’il soit besoin d’avoir recours à des artifices qui démontrent surtout que les interprètes ne croient pas suffisamment au répertoire qu’ils portent pour le laisser être ce qu’il est. On sait donc tout particulièrement gré à l’Ensemble Dragma de ressusciter Heinrich Laufenberg pour nous avec tant d’humilité, d’honnêteté, mais aussi de courage et parfois même de hardiesse, et à Ramée, label tenace et audacieux, d’avoir publié ce travail en tout point méritoire qui, à n’en pas douter, fera partie des disques qui compteront cette année, feront date et vers lesquels on reviendra souvent.

Kingdom of Heaven Heinrich Laufenberg Ensemble DragmaKingdom of Heaven, pièces vocales et instrumentales de Heinrich Laufenberg (c.1390-1460), Mönch von Salzburg (fin du XIVe siècle) et anonymes

Ensemble Dragma :
Agnieszka Budzińska-Bennett, voix, harpe, chifonie
Jane Achtman, vièle à archet, cloches
Marc Lewon, voix, luth à plectre, vièle à archet
avec la participation de Hanna Marti, voix et chifonie, et Elizabeth Rumsey, vièle à archet

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 77’31] Ramée RAM1402. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Ich wölt, daz ich do heime wer (Je voudrais être à la maison)

2. Ach Döhterlin, min sel gemeit (Petite fille, toi, ma brave âme)

3. Es ist ein ingendig jor (L’année a commencé)

Illustrations complémentaires :

Charles Winter (Strasbourg, 1821-1904), Le Temple Neuf, ancienne bibliothèque de Strasbourg, après les bombardements de 1870. Photographie du fonds Anselme Schimpf (cote 112 Z 19), Strasbourg, Archives municipales

Maître anonyme, Alsace, deuxième quart du XVe siècle, La Pentecôte, 1436. Miniature sur papier, 29,5 x 21,5 cm (format du folio), figurant dans un Speculum humanæ salvationis avec traduction allemande, ms. Hs. 179, fol. 94v, Fribourg-en-Brisgau, Bibliothèque de l’université. La totalité du manuscrit est consultable en suivant ce lien.

Maître du Triptyque des Saints patrons (actif à Cologne entre c. 1435 et c.1454-58), autrefois attribué à Stefan Lochner (c.1400-1451), Saint Matthieu, sainte Catherine d’Alexandrie et saint Jean l’Évangéliste, c.1454-58. Technique mixte sur panneau de chêne, 68,6 x 58,1 cm, Londres, National Gallery

La photographie de l’Ensemble Dragma est de Hans-Jörg Zumsteg, utilisée avec autorisation

Mes sincères remerciements vont à Jean-Michel Wendling qui m’a fourni le cliché de Charles Winter et dont je vous recommande le remarquable site consacré à l’histoire des maisons de Strasbourg.

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