« What passing-bells for these who die as cattle ?
— Only the monstruous anger of the guns. »
Wilfred Owens (1893-1918), Anthem for Doomed Youth

Sir George Clausen (Londres, 1852 – Cold Ash, 1944),
Jeunesse en deuil, 1916
Huile sur toile, 91,4 x 91,4 cm, Londres, Imperial War Museums

 

Peut-être serait-il préférable de se taire et face contre terre comme la Jeunesse nue imaginée par Clausen, pleurer, si les larmes elles-mêmes ne se retiennent, prostrées d’abattement, de dégoût, de colère et d’effroi, un mort, ses morts, les morts de cette guerre, de toute guerre. Chanter pourtant. Élever la voix pour faire mémoire, mausolée de mots, notes jetées à la face du vent noir de l’oubli.

Certains, comme Gustav Mahler, eurent-ils l’intuition que les nuées qui s’amoncelaient au ciel d’un Ancien monde en proie à la flambée des nationalismes crèveraient bientôt en inondant des contrées désolées d’un déluge de feu et d’éclats métalliques ? Singulièrement, les deux Lieder les plus tardifs de Des Knaben Wunderhorn, recueil dont la composition commença au début de 1892, retentissent tous deux de l’écho des batailles, « Revelge » (1899) et « Der Tamboursg’sell » (1901), venant faire écho à « Wo die schönen Trompeten blasen » (1898) inclus dans la collection d’origine. Les textes recueillis et arrangés par Achim von Arnim et Clemens Brentano ont été publiés au début du XIXe siècle dans un contexte de conflit de la Quatrième Coalition et comportent maintes allusions à la guerre de Trente Ans, dont on sait à quel point les massacres qu’elle engendra constituèrent un traumatisme durable pour les peuples européens. Contrairement à ce qu’affirment des spécialistes comme Henry-Louis de La Grange, il ne me semble pas que les versions originales pour piano et voix de ce que Mahler désignait comme des Humoresken constituent un affaiblissement en comparaison de celles avec orchestre ; « Revelge » avec son sourire de fanfaronnade qui se fige progressivement dans le rictus de la douleur et de la mort, les adieux à la fois tendres et blêmes de « Wo die schönen Trompeten blasen », la marche funèbre agitée d’une révolte se muant en amertume livide de « Der Tamboursg’sell » y apparaissent au contraire avec une netteté d’épure assez impressionnante.

En pleine Seconde Guerre mondiale, c’est également vers le passé que regardait Kurt Weill, celui du pays qui l’avait accueilli, les États-Unis où, après la France, il avait fui le nazisme. Complétées en 1947 par « Come up from the Fields, Father », ses Four Walt Whitman Songs de 1942 – notons au passage que deux des textes retenus par Weill le furent également par Vaughan Williams pour sa cantate Dona nobis pacem (1938), justement regardée comme une devancière du War Requiem de Britten – s’inspirent de la guerre de Sécession ; le tumulte infernal des tambours et des clairons déferle comme une vague patriotique rougeoyante emportant tout sur son passage (« Beat ! Beat ! Drums »), les nefs convoient dans une atmosphère de ferveur glacée la dépouille des héros morts (« Oh Captain ! My Captain ! »), une lettre apporte, foudroyante, la nouvelle d’un fils blessé au combat et qui ne survivra pas (« Come up from the Fields, Father »), une procession porte en terre le fils tué aux côtés de son père (« Dirge for Two Veterans »), autant de scènes saisies sur le vif par un poète qui en fut aussi le témoin dans leur cruauté, leur exaltation, leur recueillement et quelques touches de tendresse venant rappeler, en sourdine, l’humain sous l’uniforme du combattant.

Parmi les vies fauchées par la Première Guerre mondiale, des musiciens. Dans les deux camps. Mort à la fin de septembre 1915 sur le front de Galicie, Rudi Stefan, natif de Worms mais Munichois d’adoption, était sans nul doute un des talents les plus prometteurs de sa génération ; en 1913-1914, il composa un cycle de six mélodies sur les vers embués de mystère (« In Nachbars Garten ») et d’érotisme (« Pantherlied ») atteignant à un symbolisme frissonnant (« Das Hohelied der Nacht ») de la poétesse Gerda von Robertus, Ich will dir singen ein Hohelied. Avec leur lignes ondoyantes, leurs harmonies troublées, leur caractère à la fois sensuel et elliptique évoquant parfois l’univers de Fauré, ses Lieder révèlent un esprit à la fois délicat et aventureux dont la pleine floraison aurait sans doute eu quelque chose d’aussi capiteux que vénéneux. L’Anglais George Butterworth, mort durant la bataille de la Somme au début du mois d’août 1916, adopte en apparence un ton plus direct. En 1911 et 1912, celui qui s’illustra ensuite au combat comme un lieutenant courageux et proche de ses hommes mit en musique onze poèmes (six, puis cinq) d’Alfred Edward Housman, un éminent philologue dont le recueil A Shropshire Lad (1896) devint un des préférés des soldats britanniques de la Grande Guerre. Ses évocations d’une vie rurale rude et joyeuse comme les gars qui l’incarnent (« The Lads in their hundreds »), d’une jeunesse conquérante voire insouciante (« Think no more, lad »), sont littéralement hantées par le rappel de l’inéluctabilité de la mort (le poignant « Is my team ploughing ? » est ainsi un dialogue par-delà la tombe) supposée plus belle lorsqu’elle survient avant la flétrissure de l’âge (« The lads that will die in their glory and never be old »), un idéal héroïque dont on imagine qu’il ait pu parler à de jeunes hommes qui mettaient chaque jour leur vie en jeu. Certains saisissaient-ils la dimension homo-érotique d’une partie de ces textes ? Échappait-elle aux nombreux compositeurs qui s’en sont emparés ? Butterworth les habille en usant de nuances extrêmement subtiles, de l’irrésistible élan vital à l’amertume percluse de nostalgie.

Chaque projet défendu par Ian Bostridge est le fruit d’un méticuleux travail de conception et d’appropriation ; Requiem : The Pity of War ne fait pas exception à la règle. Je ne m’appesantirai pas sur les qualités du timbre si particulier du ténor britannique, tantôt caressant comme un chat, tantôt insinuant comme une drogue, tantôt effilé comme une dague, pour m’arrêter sur l’impeccable netteté de sa diction et de son articulation mise au service d’un sens aigu du mot et d’une expressivité à fleur de peau, bourrelée d’éruptions et béante de silences également bouleversants. Avec ses lueurs parfois spectrales, l’implacabilité de ses rythmes et des images qu’elle convoque, sa douceur et ses infimes éclats de joie souvent trompeurs, sa mélancolie lourde d’autant d’abattement que de rébellion, ses imprévisibles déflagrations, cette traversée obsédante, intensément habitée, saisit l’auditeur, le déstabilise et le hante. Rien n’y est convenu, rien n’y est confortable, tout y est d’une justesse de ton et d’intentions absolument remarquable. Antonio Pappano, partenaire inspiré à la technique irréprochable, est bien plus qu’un accompagnateur attentif ; il prend une part active aux drames qui se jouent, colore les atmosphères avec précision et art, le tout avec un toucher qui s’il ne dédaigne pas la puissance, sait également se faire léger au point d’évoquer parfois la délicatesse des pianos anciens. Bien au-delà de l’agrément purement esthétique que procure un récital de mélodies intelligemment ouvragé, cette réalisation d’une émotion et d’une vérité parfois suffocantes invite, lorsque les dernières notes se sont dissipées, au silence et au recueillement. À la réflexion et à la vigilance aussi, en ces temps où recommencent à s’allonger sur le monde des ombres inquiétantes.

Requiem : The Pity of War. George Butterworth (1885-1916), A Shropshire Lad (6 Songs), Rudi Stephan (1887-1915), Ich will dir singen ein Hohelied, Kurt Weill (1900-1950), Four Walt Whitman Songs, Gustav Mahler (1860-1911), Des Knaben Wunderhorn (3 Lieder)

Ian Bostridge, ténor
Antonio Pappano, piano

1 CD [durée : 58’24] Parlophone/Warner Classics 0190295661564. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Kurt Weill, Four Walt Whitman Songs : « Beat ! Beat ! Drums ! »

2. Rudi Stephan, Ich will dir singen ein Hohelied : « In Nachbars Garten »

3. George Butterworth, A Shropshire Lad : « The Lads in their hundreds »

4. Gustav Mahler, Des Knaben Wunderhorn : « Der Tamboursg’sell »