Claude-Joseph Vernet (Avignon, 1714 – Paris, 1789),
Le Parc de la Villa Ludovisi, 1749
Huile sur toile, 74,5 x 99,5 cm, Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage

 

Même s’il reste encore du chemin à parcourir pour s’en faire une idée aussi précise que souhaitable, la discographie consacrée à Franz Xaver Richter s’étoffe lentement au fil des années. Nommé maître de chapelle de la cathédrale de Strasbourg en 1769, ce musicien d’origine morave occupa cette fonction jusqu’à sa mort le 12 septembre 1789 ; Wolfgang Amadeus Mozart, en visite dans la ville en 1778, a laissé dans sa correspondance quelques lignes à son propos qui ont largement contribué à ternir sa réputation : « il est très modéré, maintenant – au lieu de 40 bouteilles de vin par jour, il n’en avale plus que 20 environ. » Quand bien même ces bouteilles ne sont en fait que de petits verres à alcool qui en ont la forme, on aurait préféré que le Salzbourgeois glissât deux lignes sur la musique de son aîné plutôt que se contenter d’ironiser sur son penchant pour le flacon.
Avant de s’établir en Alsace, Richter exerça ses talents au sein de la cour de Mannheim qu’il rejoignit en 1746, après avoir passé les dix années précédentes dans des cités moins cotées du point de vue artistique. L’orchestre de l’Électeur palatin Karl Theodor était alors, en effet, regardé comme l’un de meilleurs d’Europe et le style brillant, marqué par de forts contrastes dynamiques, pratiqué par les compositeurs qui y œuvraient, tels les Stamitz, Cannabich ou Holzbauer, fit école au-delà de son aire géographique, puisque l’on en trouve des échos aussi bien à Londres qu’à Paris, la capitale du royaume de France s’étant montré très accueillante, en particulier au sein d’institutions comme le Concert Spirituel, envers ce vent de nouveauté venu des contrées germaniques. Alors qu’il avait été recruté en qualité de basse, Richter s’occupa principalement de musique instrumentale durant les années qu’il passa à Mannheim tout en voyageant simultanément beaucoup ; l’essentiel de sa production dans ce domaine date de cette période, hormis ses douze premières symphonies pour orchestre à cordes publiées à Paris en 1744.

L’anthologie proposée par le Capricornus Consort Basel en propose un bel échantillon qui ne laisse de côté que les quatuors — ceux formant l’opus 5 sont à découvrir dans la belle lecture de Rincontro chez Alpha. Selon ses propres dires, Richter avait séjourné en Italie et si cette assertion ne peut être vérifiée, sa musique est si empreinte de tournures ultramontaines qu’on ne peut écarter cette hypothèse. Les deux sinfonie en si bémol et sol mineur, d’un style globalement assez conservateur malgré quelques traits plus « modernes » (les atermoiements savamment étudiés, un peu à la façon de Haydn, du Presto final de la première ou la tentation, certes canalisée, du « crescendo à la Mannheim » du bien nommé Spiritoso de la seconde), regardent ainsi clairement du côté de Vivaldi, de Corelli mais aussi de Caldara, un compositeur dont notre musicien avait attentivement étudié la production ; celle en sol mineur constituée, à l’instar de la plus connue Sinfonia en ré mineur Fk 65 de Wilhelm Friedemann Bach antérieure d’une dizaine d’années, d’un solennel adagio s’enchaînant directement à une fugue où alternent des passages austères, quelquefois dramatiques, et quelques modulations plus ensoleillées, est une page sérieuse qui vient rappeler que Richter s’était très tôt mis à l’école contrapuntique de Fux, peut-être même de façon directe lors de son probable séjour viennois entre 1727 et 1736. Le fort beau Concerto pour hautbois en sol mineur avoue lui aussi, parfois à s’y méprendre dans l’AndanteAllegro d’ouverture, son ascendance vénitienne et met particulièrement bien en valeur les capacités de chant de l’instrument dans son Andante central au rythme de Sicilienne, tandis que le bref Finale s’attache plutôt à son caractère piquant. Malgré leur mouvement fugué les rattachant à l’ancienne manière avec cependant un sensible desserrage du corset de rigueur qui s’y attache généralement (on pourrait parfois presque parler de fugues galantes), les deux sonates en trio sont probablement les œuvres dans lesquelles Richter s’autorise le plus à expérimenter, en alternant les mouvements à sa guise sans se soucier de respecter un cadre formel pré-établi, en tendant à traiter les différentes parties à égalité (la fréquente émancipation de la basse de son rôle de continuo est un trait indubitablement « moderne ») et en explorant de nouveaux territoires émotionnels qui préfigurent déjà le classicisme (Minuetto de la Sonate en trio en la mineur, Grazioso de celle en ré majeur).

S’il demeure peu connu en France, le Capricornus Consort Basel, salué pour son rôle d’accompagnateur d’excellents chanteurs tels le contre-ténor Franz Vitzthum (Himmelslieder) ou la soprano Miriam Feuersinger (Graupner, entre autres), signe ici son sixième disque et le deuxième entièrement instrumental après des Sinfonie da Chiesa op.2 de Manfredini favorablement accueillies. C’est une nouvelle belle réussite à mettre à l’actif des musiciens réunis autour du violoniste au jeu à la fois souple, vigoureux et finement ornementé Peter Barczi ; tous se montrent en effet parfaitement à l’aise dans ce répertoire germanique fortement italianisé, oscillant entre baroque tardif et pré-classicisme discret. Il y a beaucoup de cohésion et d’écoute mutuelle au sein de cet ensemble qui défend une approche aux arrêtes vives sans renoncer pour autant à une sensualité sonore encore renforcée par une prise de son dont la réverbération est astucieusement utilisée pour ajouter du liant et de l’ampleur. Nous sommes visiblement en présence de musiciens précis et généreux, très soucieux d’apporter du souffle à des œuvres qu’une approche trop policée aurait tôt fait d’embourber dans la routine. Invitée de marque pour le Concerto, la hautboïste Xenia Löffler, chef de pupitre au sein de l’Akademie für Alte Musik Berlin, livre une prestation maîtrisée, sensible et engagée qui s’accorde à merveille avec l’esthétique défendue par ses partenaires.
Pour qui souhaiterait découvrir la musique de Franz Xaver Richter, ce disque est assez idéal et mérite une chaleureuse recommandation. Fruit d’un goût évident pour le travail bien fait comme de l’envie réelle de se mettre au service du compositeur, il s’impose comme une réalisation gouleyante, ensoleillée sans superficialité, qui réserve à l’auditeur de vrais bons moments de convivialité et de savoir-faire musicaux dont les écoutes répétées n’entament pas l’agrément.

Franz Xaver Richter (1709-1789), Sinfonia en si bémol majeur, Sinfonia en sol mineur, Sinfonia con Fuga en sol mineur, Sonate en trio en ré majeur op.3 n°3, Sonate en trio en la mineur op.4 n°6, Concerto pour hautbois en sol mineur*

*Xenia Löffler, hautbois
Capricornus Consort Basel
Peter Barczi, violon & direction

1 CD [durée totale : 61’25] Christophorus CHR 77409. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Sinfonia en sol mineur : [I] Spiritoso

2. Concerto pour hautbois : [II] Andante

3. Sonate en trio en la mineur : [III] Fugato