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Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Sonate pour violon et piano

La fraîcheur et le feu. Pierné, Vierne et Fauré par Elsa Grether et François Dumont

Edouard Vuillard Le corsage rayé

Édouard Vuillard (Cuiseaux, 1868 – La Baule, 1940),
Le corsage rayé, 1895
Huile sur toile, 65,7 x 58,7 cm, Washington, National Gallery of Art

 

Je me désole trop souvent que la musique française du XIXe siècle et du début du XXe, hormis quelques rares œuvres qui se sont durablement installées au répertoire, semble intéresser assez peu les jeunes musiciens hexagonaux pour ne pas m’arrêter sur l’enregistrement que proposent aujourd’hui la violoniste Elsa Grether et le pianiste François Dumont, d’autant que leur choix s’est porté sur des pages dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’encombrent pas les programmes des disques et des concerts.

Cette remarque liminaire ne concerne bien entendu pas Gabriel Fauré, ici représenté par sa Romance op. 28 (1877), pièce débordante de tant de charme serein et d’une tendresse sur laquelle un épisode central plus tumultueux vient faire souffler une note plus passionnée que l’on a du mal à comprendre que sa création privée chez une famille aussi musicalement avertie que les Viardot ait été accueillie par « un succès de grincement de dents », et par une transcription de la mélodie Les Berceaux (op. 23 n°1, 1879) qui rend justice à son atmosphère emplie d’une mélancolie douce et résignée, l’ensemble formant un bien beau diptyque en si bémol majeur et mineur.

Gabriel Pierné vers 1926Avec Pierné, nous abordons à des rivages un peu moins fréquentés, même si les amateurs de musique française n’ignorent ni la qualité, ni la diversité du catalogue de cet autre Gabriel. Il faut dire un mot du brillant compositeur qu’il fut, élève de César Franck (auquel il succédera à la tribune de Sainte-Clotilde en 1890) et de Jules Massenet, prix de Rome en 1882, et assistant, en 1903, d’Édouard Colonne dont il prendra la relève de 1910 à 1934, promouvant à la tête de son orchestre les « modernes » qu’étaient alors Debussy, Ravel ou Roussel. Aussi à l’aise dans le domaine de l’oratorio (La croisade des enfants, 1902, Les enfants à Bethléem, 1907, Saint François d’Assise, 1912) que dans celui du ballet (Cydalise et le chèvre-pied, 1923), de l’évocation pittoresque (Fantaisie basque, Impressions de music-hall, 1927) ou de la mélodie, il toucha à peu près à tous les genres. Écrite en 1900, sa Sonate pour violon et piano op. 36 fut créée en avril de l’année suivante ; elle s’ouvre sur un Allegretto jaillissant comme une source où le violon apparaît souvent comme un personnage qui chanterait sa joie à pleine voix jusqu’à s’en enivrer. Noté lui aussi Allegretto mais tranquillo, le mouvement central, aux couleurs parfois fauréennes, se déroule comme une rêverie dans la douceur d’une lumière de fin d’été dont rien ne vient troubler le cours, sentiment que prolonge l’introduction Andante non troppo du finale qui se déploie ensuite en un Allegro un poco agitato à la fougue passionnée qu’alentit un moment l’amertume d’un souvenir nostalgique avant que ressurgisse le bouillonnement vital qui le conduit à sa conclusion. On demeure étonné par le sentiment de spontanéité qui se dégage de cette frémissante Sonate pourtant savamment construite, comme le démontre l’utilisation de la forme cyclique apprise de Franck, mais où tout semble aller de soi tant les idées mélodiques s’y enchaînent avec aisance.

S’il eut le même maître que Pierné, le parcours du trop délaissé Louis Vierne laisse l’impression d’une lutte incessante contre un destin contraire qui contraste fortement avec la tranquille assurance avec laquelle son aîné mena sa carrière. Né presque aveugle, les qualités de Vierne lui permirent cependant de suivre l’enseignement de Franck, puis d’assister ses successeurs, Widor et Guilmant, dans leur classe d’orgue au Conservatoire de Paris. Nommé titulaire de la tribune de Notre-Dame en 1900, il vit néanmoins toujours le poste de professeur au Conservatoire lui échapper, alors qu’il avait amplement contribué à former des générations d’organistes (dont Marcel Dupré) ; cet échec professionnel le marqua durablement et se doubla d’épreuves personnelles, comme la mort de ses deux fils (1913 et 1917) puis de son frère (1917). Henri Roger-Viollet Louis VierneLe compositeur ne vit réellement son talent reconnu qu’à partir des années 1920. La Sonate pour violon et piano en sol mineur op. 23 lui fut commandée en 1906 par Eugène Ysaÿe et Raoul Pugno qui la créèrent deux ans plus tard. Partition ambitieuse, souvent impressionnante, aux accents très personnels, elle se distingue par la clarté de sa facture et sa fermeté de ton, particulièrement perceptible dans l’Allegro liminaire dont le risoluto est tout sauf usurpé mais n’exclut pourtant pas la tendresse, comme le démontre son second thème ; cette énergie contenue est mise au service d’une sensibilité ardente dont elle discipline les élans sans toutefois les affadir dans l’ardente méditation de l’Andante sostenuto avant de les laisser s’exprimer, passée la parenthèse toute d’alacrité de l’Intermezzo, dans l’Allegro agitato conclusif avec une fièvre qui, loin de se cantonner à une démonstration de sentiments passionnés, possède suffisamment d’intériorité, instillée dès l’introduction Largamente du mouvement, pour que sa consomption la porte au-delà d’elle-même vers des terres d’espérance et de vitalité inextinguibles.

Pour rendre pleinement justice à ces partitions à l’humeur bien différente mais toutes d’un grand raffinement, il fallait des interprètes qui parviendraient à trouver le parfait équilibre entre enthousiasme et subtilité ; Elsa Grether © Jean-Baptiste Millotil est peu de dire qu’Elsa Grether et François Dumont nous comblent sur ce point et la lecture qu’ils nous offrent est, de bout en bout, une indiscutable réussite. L’engagement des deux musiciens ne connaît pas le moindre moment de relâchement et l’on se plaît à entendre ces personnalités visiblement bien trempées dialoguer avec une évidente complicité sans jamais que l’une ou l’autre cherche à monopoliser l’attention. Outre sa fougue, un des atouts majeurs de cette interprétation qui en compte de nombreux, est son refus de toute forme de sentimentalité, ce qui donne encore plus de force aux sentiments qu’elle exprime. Par sa maîtrise du vibrato, toujours dosé avec pertinence pour ne jamais engluer la ligne, par sa tenue et son absence d’emphase déplacée, le jeu de violon d’Elsa Grether me fait songer à celui d’Isabelle Faust (ce qui n’est pas un mince compliment sous ma plume) avec peut-être un soupçon de chant et de tendresse supplémentaire ; il me semble, à bien des égards, exemplaire de la façon dont doit sonner la musique française, ou du moins de ce que j’en attends : de la densité sans aucune lourdeur, de l’élégance dénuée de toute afféterie, une flamme d’autant plus brûlante qu’elle n’oublie pas la pudeur. Je pourrais reprendre les mêmes mots pour qualifier la prestation du pianiste François Dumont qui se montre un partenaire idéal avec son jeu à la fois délié et dense offrant un large éventail de dynamiques parfaitement maîtrisées, une grande précision du toucher et une très belle palette de couleurs qui lui permet de susciter des atmosphères voire des paysages extrêmement évocateurs. François Dumont © Jean-Baptiste MillotLui aussi me semble privilégier la netteté du trait plutôt que l’estompe ou l’aquarelle et les œuvres y gagnent indéniablement en impact mais aussi en poésie. Fermement uni dans son désir de présenter ces partitions sous leur meilleur jour, et aidé dans cette tâche par une prise de son une nouvelle fois irréprochable d’Aline Blondiau, ce duo ne craint ni l’ampleur, ni le murmure, ni la douleur, ni la douceur ; il sait exalter les nuances et les saveurs de ces pages sans brusquerie et sans langueur, avec une indéniable sensibilité et une véritable intelligence.

Voici donc un disque que nul amateur de musique française ne saurait ignorer, et l’on regrette qu’Outhere music ait choisi de ne le diffuser qu’au format numérique, même s’il est heureusement possible de le commander sous forme physique auprès d’Elsa Grether ; on lui est infiniment reconnaissant, ainsi qu’à François Dumont, d’avoir si bien servi les œuvres composant ce programme et de nous avoir rappelé à quel point la Sonate op. 23 de Vierne est un authentique chef-d’œuvre. On désire naturellement les retrouver tous les deux dans ce répertoire dont ils ont manifestement compris les enjeux, pourquoi pas, pour commencer, dans les sonates pour violon et piano de Fauré ou de Saint-Saëns qui méritent bien d’être honorées par d’aussi talentueux musiciens.

French resonance Pierné Vierne Fauré Elsa Grether & François DumontFrench resonance : Gabriel Pierné (1863-1937), Sonate pour violon et piano en ré mineur opus 36, Louis Vierne (1870-1937), Sonate pour violon et piano en sol mineur opus 23, Gabriel Fauré (1845-1924), Romance en si bémol majeur opus 28, Les Berceaux en si bémol mineur opus 23  n°1

Elsa Grether, violon
François Dumont, piano

Wunder de Wunderkammern1 CD [durée totale : 67’42] Fuga Libera FUG 728. Wunder de Wunderkammern. Ce disque peut être acheté sous forme physique directement auprès d’Elsa Grether en adressant un courriel à contactelsagrether@yahoo.com ou téléchargé sur les plates-formes dédiées (Qobuz, Itunes, etc.)

Extraits choisis :

1. Louis Vierne, Sonate op. 23 : [I] Allegro risoluto

2. Gabriel Pierné, Sonate op. 36 : [II] Allegretto tranquillo

Illustrations complémentaires :

Photographe anonyme, Gabriel Pierné, c. 1926. Photographie, 9 x 12 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France

Henri Roger-Viollet (Paris, 1869 – 1946), Louis Vierne, sans date (années 1920 ?)

Les photographies d’Elsa Grether et de François Dumont sont de Jean-Baptiste Millot.

Les jeunes pleurs du printemps. Sonate et Quatuor avec piano de Georges Antoine par Oxalys

Félix Vallotton Le champ en fleurs

Félix Vallotton (Lausanne, 1865-Paris, 1925),
Le champ en fleurs, 1912
Huile sur toile, 60,5 x 73,5 cm, Winterthur, Kunstmuseum

On nous annonce tellement que la bataille pour la survie du disque est perdue d’avance que, dans les moments de découragement, on finirait presque par s’avouer vaincu. Par chance, il existe encore des labels qui, sans le secours de pochettes tapageuses ou de programmes racoleurs, nous prouvent que ce support conserve toute sa pertinence. C’est le cas de Musique en Wallonie qui, au rythme de cinq à six publications par an, rarement plus, propose au mélomane curieux des découvertes bien souvent passionnantes de répertoires rares ou inédits, toujours présentées avec soin tant d’un point de vue éditorial que physique. Basé à l’Université de Liège, ce label a le goût des projets et à peine achevait-il un remarquable cycle consacré à Roland de Lassus, dont je vous parlerai dans les semaines à venir, qu’il se lançait dans une nouvelle aventure, celle de sa Collection 14-18 destinée à constituer un « portrait musical des années de la Grande Guerre. »

La premier volume de cette entreprise est consacré à un compositeur dont j’ignorais jusqu’au nom avant sa parution, Georges Antoine. La trajectoire de ce fils du maître de chapelle de la cathédrale de Liège, ville où il est né en 1892, est émouvante, comme le sont souvent les destins prématurément brisés, tel celui de son compatriote, Guillaume Lekeu, qui succomba à la fièvre typhoïde en 1894 à l’âge de 24 ans, alors que ses premiers succès laissaient augurer pour lui une carrière musicale des plus brillantes. Les circonstances rendirent celle de Georges Antoine beaucoup plus discrète. Orphelin de père à l’âge de quinze ans, sa position d’aînesse le conduisit à assumer un rôle de chargé de famille qui ne l’empêcha cependant pas de continuer à parfaire son apprentissage de musicien, une vocation encouragée, dès le plus jeune âge, par le nombre conséquent de prix académiques qu’il reçut. Son opus primum est un double chœur pour voix mixtes, Les Sirènes, mais, Georges Antoine Le Ruchard 1917hormis un Concerto pour piano (perdu) et un poème pour orchestre, Veillées d’armes, c’est surtout dans le domaine de la musique pour petits effectifs qu’il concentra ses efforts. L’année 1912 le vit ainsi produire ses Deux mélodies op.2 et mettre en chantier sa Sonate pour violon et piano en ré mineur op. 3, une partition qui l’occupa jusqu’à la fin de 1913 pour être finalement créée le 18 janvier 1914. La survenue de la Première guerre mondiale bouleversa la vie de Georges Antoine qui s’engagea dès le 4 août, une décision lourde de conséquences non seulement pour sa famille qu’il privait ainsi de soutien financier – sa correspondance atteste de son sentiment de culpabilité sur ce point – mais aussi pour lui-même, car les fatigues et les dangers du conflit mirent à rude épreuve sa constitution fragile. Il tomba rapidement malade, fut pris en charge dans différents hôpitaux puis mis en congé de réforme temporaire de l’armée. Fixé en 1915 en Bretagne pour profiter de la salubrité de son air, il y déploya une activité soutenue, donnant des leçons pour assurer le quotidien tout en continuant à composer. L’écriture de son Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle en ré mineur op. 6, partition à laquelle il songeait depuis un an, se poursuivit jusqu’en 1917, en parallèle de la révision de sa Sonate dont il revit en profondeur l’économie générale tout en cherchant à la rendre, selon ses propres termes, plus wallonne. 1918 vit apparaître les Veillées d’armes et de nouvelles mélodies, mais marqua aussi le retour du musicien dans sa patrie dont il eut la joie d’assister à la libération progressive avant que la maladie finisse par le rattraper à Bruges. Georges Antoine y mourut au soir du 15 novembre, âgé de 27 ans, cinq jours avant la création couronnée de succès de son Quatuor avec piano à Amsterdam.

Lorsque l’on prend la peine de les écouter dans leur ordre de composition, on est surpris de constater à quel point il existe, entre cette Sonate et ce Quatuor avec piano que pourtant peu d’années séparent, une évolution et une maturation sensibles. Malgré sa révision et les proportions soigneusement équilibrées de ses trois mouvements, la première souffre parfois d’un certain manque de cohérence induit par le bouillonnement créatif d’un jeune compositeur qui cherche, de façon bien compréhensible, à démontrer l’étendue de son savoir-faire sans toujours pleinement maîtriser son matériau. Cependant, la vivacité sans agitation du premier mouvement ponctuée, vers sa fin, d’un zeste d’humour, l’atmosphère doucement élégiaque du Assez lent central, l’affermissement progressif du finale ont, malgré les influences perceptibles de César Franck ou de Camille Saint-Saëns, un ton déjà personnel qui retient l’attention. Le Quatuor avec piano représente une avancée sur tous les plans, l’écriture plus fermement dirigée permettant à l’énergie de ne pas se disperser et à quelques belles audaces harmoniques de se faire jour, en particulier dans un premier mouvement parfaitement tendu, tout en autorisant une expression intime beaucoup plus intense. Le Assez lent – Très expressif central regarde certes vers Franck et Lekeu, mais fait aussi songer à Fauré pour la couleur et à Satie pour le caractère suspendu, au bord de l’errance, de certains passages de la partie de piano ; Ensemble Oxalys (en grande formation)le sentiment de recueillement parfois au bord de l’abattement, où passe également quelque chose d’infiniment attendri percé par quelques éclats de révolte, qui s’en dégage fait mieux saillir encore l’élan passionné de l’Animé conclusif qui, malgré quelques zones plus troublées, permet à l’œuvre de se refermer sur une note de délivrance sonnant presque comme un cri de victoire.

Il faut saluer les musiciens d’Oxalys de traiter ces deux partitions que d’autres auraient expédiées avec désinvolture comme mineures à l’égal de celles que la postérité a couronnées et de les servir avec autant d’enthousiasme que d’intelligence, cette dernière s’exprimant tant dans le choix d’un piano Pleyel de 1920 aux riches couleurs qu’au travers d’une excellente écoute mutuelle et de choix judicieux en termes de tempos, de nuances et de conduite globale du discours. Il ne fait guère de doute que ce sont ces qualités qui permettent à la violoniste Shirly Laub et au pianiste Jean-Claude Vanden Eynden, dont la prestation est de bout en bout impeccable, de garantir la Sonate contre les démons du fractionnement qui la menacent en la tendant le plus qu’ils le peuvent – et c’est, de ce point de vue, une réussite –, et, dans la lecture du Quatuor avec piano, de galvaniser leur partenaires pour mieux amener l’ensemble à creuser les contrastes, à mettre en lumière les trouvailles de Georges Antoine et à faire saillir la riche palette d’émotions qu’il a dispensée dans cette œuvre. Avec beaucoup de générosité et tout autant de finesse, Oxalys fait mieux que donner une chance à des pages qui auraient pu demeurer ignorées ; il nous fait percevoir leur intérêt et leurs beautés et, en les rendant attachantes, nous rend nostalgiques de celles que leur auteur n’a malheureusement pas eu le temps de composer.

Georges Antoine Quatuor avec piano et Sonate Oxalys Musique en WallonieGeorges Antoine (1892-1918), Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle en ré mineur op. 6, Sonate pour violon et piano en la bémol majeur op. 3

Oxalys
Shirly Laub, violon
Elisabeth Smalt, alto
Amy Norrington, violoncelle
Jean-Claude Vanden Eynden, piano de concert Pleyel 1920

1 CD [durée totale : 51’39] Musique en Wallonie MEW 1473. Ce disque peut âtre acheté chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits proposés :

1. Sonate op. 3 : [I] Modéré – Animé – Modéré – Animé

2. Quatuor op. 6 : [II] Assez lent – Très expressif

Illustrations complémentaires :

Photographie de Georges Antoine, vraisemblablement prise dans le parc voisin du Camp du Ruchard © Conservatoire royal de musique de Liège, Blc, Fonds Georges Antoine (15), carton 4, inv. 1026641. Merci à Christophe Pirenne et Jérôme Gierkens.

La photographie d’Oxalys, en grande formation, est de Marco Borggreve.

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