Wunderkammern

Trouvailles pour esprits curieux

Tag: Vélin/Vergé

Vélin/Vergé 2. Retour de sève : Le Printemps de Claude Le Jeune par Doulce Mémoire

Bronzino (Agnolo di Cosimo di Mariano, Florence, 1503 – 1572),
Portrait de jeune homme au livre, années 1530
Huile sur bois, 95,6 x 74,9 cm, New York, Metropolitan Museum

 

Les détours que prennent les choses pour arriver jusqu’à soi prêtent parfois à sourire tant ils semblent se compliquer à plaisir. Je dois habiter à moins de deux kilomètres des bureaux de Doulce Mémoire, ensemble que je suis depuis ses Fricassées lyonnaises parues chez Astrée en 1995, mais c’est dans un des bacs d’une échoppe strasbourgeoise que j’ai découvert l’existence de son disque consacré au Printemps de Claude Le Jeune. Ce n’est certes pas sa pochette – je ne goûte guère cette manie du portrait d’artiste en couverture, si courante aujourd’hui, et c’est ici pire encore au dedans – qui a retenu mon attention, mais ma curiosité a été piquée d’écouter la lecture que ces fins musiciens, que je continue à apprécier malgré les travers dans lesquels ils sont sporadiquement tombés, étaient en mesure de proposer d’une œuvre assez emblématique de la Renaissance ; pour sept euros, le risque demeurait raisonnable.

Comme le recueil qu’il documente, cet enregistrement du Printemps est un projet humaniste dans la véritable acception de cet adjectif aujourd’hui trop souvent limité à son sens affaibli d’« humain. » À l’instar de celles qui l’ont précédée, par exemple à l’époque carolingienne ou au XIIe siècle, la Renaissance que l’historiographie a doté d’une majuscule pour souligner la prééminence qu’elle lui accordait – l’ère de Pétrarque et d’Érasme, de Van Eyck et de Michel-Ange – plonge profondément ses racines dans un mouvement de redécouverte et de réappropriation des modèles de l’Antiquité ; re-naître, c’est en premier lieu re-venir. Semblable mouvement animait Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) qui consacra les vingt dernières années de sa vie à l’application aux vers français de la métrique antique, cette poésie mesurée se plaçant au cœur des recherches de l’Académie de poésie et de musique qu’il fonda en 1570 contre l’avis du parlement, de l’université et de l’archevêque de Paris mais avec le soutien appuyé de Charles IX, dont la dénomination dit assez le cas que l’on y faisait de l’alliance naturelle de la note et du mot. Après avoir isolé au sein de la langue des syllabes de valeur longue, courte, et indéterminée, il en tira un système souple et cohérent dont la graphie partiellement phonétique devait rendre immédiatement lisible ses choix prosodiques. Publié posthumément en 1603, Le Printemps vit Claude Le Jeune, sans rien renier de l’héritage musical dans lequel il s’inscrivait, celui d’un contrepoint complexe et d’une polyphonie parvenue à des sommets de raffinement, emboîter résolument le pas au poète dont il avait compris quelle liberté nouvelle lui permettait le renouvellement stylistique qu’il était en train d’élaborer, en particulier d’un point de vue rythmique, ouvrant la porte à plus de tension et d’imprévisibilité. Il faut entendre les aimables reverdies, tout droit issues de la tradition médiévale, que sont « Revecy venir du Printans », « Voicy le verd et beau May » ou « Plantons le May » se gonfler de sève et y puiser vigueur et légèreté, les tourments du cœur se bercer douloureusement dans « La Béle gloire » ou briser au contraire leurs chaînes avec éclat dans « Ces amoureus », l’évocation de l’âme frappée de stupeur devant l’objet de ses vœux (« Perdre le sens devant vous ») ou d’adoration devant le Dieu dont elle chante les louanges (« Cigne je suis de candeur »), ou encore l’évocation des couleurs, dont je me demande si une révérence dissimulée envers la maison d’Orange, défenderesse notoire des Protestants, ne court pas tout au long de son panégyrique de l’orangé dans « L’un émera le violét », pour sentir l’incroyable potentiel dynamique mais aussi expressif que put représenter la musique mesurée dans le dernier quart du XVIe siècle. Même s’il s’inscrit en marge de ce projet, il est impossible de passer sous silence « Comment pensés vous que je vive », sur un magnifique texte de Jean de Sponde (« Lors me rendant en mile sortes/Tant de plaisirs que j’ay perdus,/Tant & tant d’esperances mortes/Tant de biens en vain attendus,/Trempés au miel de la presence/Les amertumes de l’absence »), au désespoir amoureux à la fois retenu et poignant.

Humaniste, la démarche de Doulce Mémoire l’est assurément. Denis Raisin Dadre et ses musiciens, dont on a salué autrefois la trop rare attention portée au diapason, ont en effet travaillé en profondeur, avec l’aide d’Olivier Bettens, historien spécialisé dans ce domaine, sur la déclamation des textes afin d’en retrouver la pulsation et l’énergie originelles ; le résultat est assez stupéfiant, et si l’on tenait jusqu’ici l’enregistrement déjà ancien (1995) du Huelgas Ensemble comme le plus recommandable du Printemps, le nouveau venu le pare subitement d’une patine plus automnale. Ce disque lumineux réussit le pari d’être à la fois savant et sensuel, pétillant et précis, et s’il suppose le labeur conséquent dont il est le fruit, l’auditeur en retiendra surtout une durable impression de fraîcheur, de finesse et de fluidité. Familiers des exigences de ce répertoire, chanteurs et instrumentistes y déploient une indiscutable maîtrise technique, qu’il s’agisse de la justesse ou de l’articulation, mais également le souci d’une variété, en particulier dans le choix des couleurs instrumentales, qui n’a besoin ni d’expédient, ni de gesticulation pour faire valoir la richesse de sa musicalité. Cette réalisation marque indéniablement une étape importante dans la meilleure connaissance de la musique de la Renaissance où de nombreuses découvertes restent encore à faire, au prix de la remise en question et de l’abandon d’un certain nombre de certitudes. On ne peut qu’éprouver une sincère reconnaissance envers Doulce Mémoire de s’être montré audacieux et espérer que d’autres projets sont déjà en préparation ; un recueil comme les Octonaires de la vanité du monde mériterait sans doute, par exemple, qu’on le revisite.

Claude Le Jeune (c.1530-1600), Le Printemps

Doulce Mémoire
Denis Raisin Dadre, direction

1 CD [durée : 63’58] Printemps des arts de Monte-Carlo PRI022. Ce disque est disponible chez votre disquaire ou en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Revecy venir du Printans

2. Francine, rôzine

3. Cigne je suis de candeur

Vélin/Vergé 1. Innsbruck, ich muss dich singen : le Codex 457 par l’Ensemble Peregrina

Enlumineur anonyme, Klosterneuburg, c.1310-15,
Initiale historiée U : Le prophète Esdras écrivant
Miniature sur parchemin, 440 x 325 mm (taille du feuillet),
Bible latine, Cod.2, fol. 216v, Klosterneuburg, Augustiner-Chorherrenstift

 

Au même titre que celle de ses enlumineurs ou de ses sculpteurs, l’inventivité des compositeurs du Moyen Âge est une source d’émerveillement permanent, et on peut déplorer qu’elle ne soit pas présentée au public avec la même régularité et la même attention que les réalisations des premiers ; ce n’est pas faute de disposer, en Europe, d’ensembles de tout premier plan alliant rigueur de l’approche et exigence artistique, et il est d’autant plus désolant que parmi les rares à tirer leur épingle de la huve émergent surtout des charlatans comme Graindelavoix ou VocaMe.

L’Ensemble Peregrina fait, lui, partie de ces indispensables chercheurs qui préfèrent la découverte au travestissement ou à la redite ; il a donc entrepris d’explorer un manuscrit aujourd’hui conservé à la Bibliothèque de l’université et de la région du Tyrol à Innsbruck sous la cote 457 pour nous offrir un reflet du répertoire vocal et instrumental, chichement documenté au disque, qui y avait cours aux XIVe et XVe siècles. La partie musicale de ce codex semble avoir été réalisée au monastère de Neustift (Novacella) ; elle offre un témoignage passionnant de la rencontre de l’ancien et du nouveau, les neumes y côtoyant la notation apparue avec l’ars nova, et la monodie la polyphonie. Les pièces retenues dans le cadre de cette anthologie font la part belle à la pratique du trope qui, à un texte canonique par définition figé, ajoute des vers complémentaires destinés à le commenter à la manière des gloses ou à l’embellir, parfois en l’individualisant ; de structure souvent limpide faisant alterner régulièrement parties originales et tropées (par exemple dans l’introït Salva Christe te querentes/Terribilis est), ces élaborations peuvent quelquefois atteindre un haut degré de raffinement dont témoigne le célèbre graduel Viderunt omnes, si brillamment traité par les compositeurs de l’École de Notre-Dame de Paris, qui voit ici les mots de son incipit séparés en groupes distincts par les tropes (Vi-trope-de-trope-runt-trope-omnes) à la voix supérieure, un tour de force permettant d’obtenir un texte totalement nouveau et dense sur le thème de la miséricorde divine ; cette œuvre composée pour la Messe de la Nativité étonne par sa virtuosité d’écriture mais aussi par ses exigences envers les chanteurs qui contrastent avec la forme à refrain nettement plus simple des chansons (Cantio) Evangelizo gaudium ou Nunc angelorum gloria possédant une clarté mélodique qui les rend instantanément mémorisables, ou la sobriété habitée de Par concentu rogito, mélodie à voix seule pour sainte Dorothée. Les pièces préservées dans le Codex 457, manuscrit « ouvert » qui s’est enrichi au fil du temps, illustrent une volonté tangible d’intégrer les nouveautés musicales ; ainsi, les audaces rythmiques d’Ave Maria sidus nitens/Ave decus mundi où se succèdent partie non mesurée et mesurée avec recours au cantus fractus (la valeur d’une note longue « brisée » en unités plus brèves). Un des autres joyaux de ce programme est la lamentation en latin et en allemand O filii ecclesie/O liben kint qui s’inscrit dans la tradition du Planctus Mariæ (la Déploration de Marie), ces textes, mis en musique ou non, intégrés aux Jeux de la Passion médiévaux représentés durant la semaine pascale (l’amateur curieux ira écouter l’exceptionnelle Bordesholmer Marienklage de plus de deux heures ressuscitée par Sequentia en 1992) ; l’émotion qui se dégage de cette longue plainte, pour intériorisée qu’elle soit, n’en est pas moins bouleversante.

Sous la houlette informée et sensible d’Agnieszka Budzińska-Bennett, dont les qualités vocales, tant du point de vue du timbre que de l’incarnation, font merveille dans le Planctus, les musiciennes de l’Ensemble Peregrina, rejointes au luth et à la guiterne par Marc Lewon, aussi brillant soliste dans les deux estampies et l’adaptation instrumentale d’une pièce d’Oswald von Wolkenstein qu’accompagnateur attentif, livrent de ce répertoire une interprétation à la fois si maîtrisée et si épanouie qu’elle en fait scintiller les richesses et que l’on se prend à s’interroger sur les raisons qui les ont si longtemps dérobées à notre écoute. On chercherait en vain un moment de relâchement ou une intonation hasardeuse dans cette impeccable lecture qui fait paraître bien courte l’heure durant laquelle elle nous accompagne. À la beauté bien réelle d’un chant conduit avec souplesse et fluidité s’ajoutent la justesse des intentions et une joie évidente de faire renaître – et de quelle somptueuse façon – des œuvres jusqu’ici injustement délaissées, avec une ferveur communicative ménageant subtilement la tension indispensable pour leur donner corps et vie. D’enjouement en recueillement, il se dégage de ce disque réalisé avec autant de soin (choix des pièces mais aussi captation) que de cœur une intense et permanente aspiration vers la lumière qui signe la grâce de moments que l’on est reconnaissant à l’Ensemble Peregrina d’avoir su capturer pour nous.

Codex 457, musique médiévale du Tyrol

Ensemble Peregrina
Agnieszka Budzińska-Bennett, chant, chifonie & direction

1 CD [durée : 56’21] Tiroler Landesmuseum, CD 13029 (Musikmuseum 30). Ce disque est disponible (si vous avez beaucoup de chance) chez votre disquaire ou (plus sûrement) en suivant ce lien.

Extraits choisis :

1. Salva Christe te querentes/Terribilis est, introït tropé pour la fête de la Dédicace

2. Nascitur de Virgine/Jube Domine silentium… Consurge, leçon tropée pour les mâtines de Noël

3. Nunc angelorum gloria, chanson

© 2018 Wunderkammern

Theme by Anders NorenUp ↑